‹ Histoire d'un dessinateur, comment on apprend à dessiner;Chapitre 7 sur 41 · ENTRE MM. MELLINOT ET MAJORIN ET DE CE QUI · texte numérisé non relu

ENTRE MM. MELLINOT ET MAJORIN ET DE CE QUI

s’ensuivit.

Il y avait trois mois que petit Jean était chez M. Majorin. Celui-ci reçut avis d’une visite de la famille Mellinot à l’Hay. Les deux frères de lait, depuis la résolution de M. Majorin, ne s’étaient vus que deux fois, lors des visites des Mellinot à Boissy-Saint-Léger.

Aussi, de part et d’autre, on se faisait fête de passer un dimanche réunis à la campagne. Dame Orphise profita de l’occasion pour enfreindre les habitudes frugales du chef d’usine et prépara un déjeuner digne des hôtes qu’on attendait, suivi d’un dîner conforme aux excellentes traditions pour lesquelles M. Majorin professait un dédain déplorable.

André arrivait muni d’estampes et de dessins de sa façon , sachant que, décidément, petit Jean était « lancé » , comme disait M. Mellinot, « dans le domaine de l’Art. » Petitjean n’était pas moins désireux de montrer ses cahiers à son frère de lait.

HISTOIRE d’ü'N DESSINATEUR.

Quant à des estampes ou modèles graphiques, il n'en possédait pas plus que le jour où le père Loupeau l'avait conduit à l’Hay, en carriole; aussi, le déjeuner terminé, quand André, après avoir étalé devant petit Jean une vingtaine d'images et de copies, lui demanda d'exhiber ses modèles et ses dessins, petit Jean rougit un peu, dit en balbutiant que ses modèles étaient partout et nulle part, et montra ses cahiers passablement garnis déjà, de tracés géométriques, de légendes et de linéaments de toute sorte, auxquels André ne comprit absolument rien. Mais le premier embarras causé par cette divergence dans la façon de comprendre V Étude de VArt ne dura guère ; les deux enfants s'en allèrent visiter le jardin, et ce fut le tour d'André d'être un peu confus à son tour en entendant petit Jean lui nommer les plantes et lui expliquer quelques-unes de leurs propriétés.

Pendant ce temps , Mme Mellinot s’était obligeamment mise à la disposition de dame Orphise pour débattre quelques graves questions culinaires touchant le repas du soir, et M. Mellinot était assis avec son ami dans une allée ombreuse , en attendant que le déclin de la grande chaleur permît une promenade du côté de Sceaux.

« Ainsi donc, ditM. Mellinot, vous croyez que petitJean possède réellement les qualités d'un artiste ?

— Mon cher ami, je ne dis pas cela; je dis que mes prévisions ne m’ont pas trompé et que cet enfant est naturellement observateur, voit naturellement juste, et qu'en me bornant à ne point contrarier ces dispositions, en les développant au contraire, je puis mettre entre ses mains un état, lui ouvrir une carrière indépendante, ne serait-ce que celle d’un exellent ouvrier. Je ne me mêle pas d’en faire un artiste, il le sera si ses goûts l’y poussent; je me contente de lui fournir les moyens d’être un homme utile.

— Etes-vous bien certain qu’en ne gênant pas et que même en développant, comme vous le dites, ce que vous

CONVERSATION ENTRE MM. MELLINOT ET MAJORIN. 6l

appelez les dispositions de petit Jean pour Part, vous en ferez un homme utile , que vous lui ouvrirez une carrière indépendante? Ne craignez-vous pas, au contraire, de le jeter dans le clan nombreux des déclassés, des incompris, des —

— Permettez-moi de vous arrêter à votre point de départ; je ne sais pas plus que cet enfant ne le sait lui-même s’il a des dispositions pour l'art. Il ignore ce que c’est que l’art, il n’est nullement question d’art; ça n’existe pas pour lui.

— Mais enfin vous le faites dessiner, dites- vous, et ii montre du goût pour le dessin.

— Ajoutez donc à ce propos que le dessin est un art d’agrément !

— Allons, vous voilà toujours prêt à prendre la mouche. . . . Je sais que le dessin est un art et qu'en enseignant le dessin, vous enseignez un art ou le moyen de se livrer à ce qu’on appelle les arts. Tous les raisonnements du monde n’empêcheront pas qu’il en soit ainsi.

— Pardon, une simple comparaison vous convaincra que le dessin, enseigné comme il doit l’être, à mon avis, ne pousse pas plus un enfant à devenir un artiste, que l’enseignement de la langue française ne le doit pousser à être poète. Ce n’est pas ma faute si on enseigne généralement le dessin en visant, comme but, la pratique de l’art. Pour moi , le dessin est simplement un moyen de consigner les observations à l’aide d’un langage qui les grave dans l’esprit et permet de les utiliser, quelle que soit la carrière que l’on embrasse. Et, permettez-moi de vous présenter ici un exemple : On ne suppose guère que le dessin soit utile à un magistrat, et cependant, combien de jugements seraient établis sur des considérants mieux déduits, si les juges étaient en état de comprendre un plan en matière de procès civils, touchant les mitoyennetés, les partages d’héritages, les affaires de responsabilité d’architecte ou d’entrepreneur? Il faut avoir entendu plaider pendant des heures certains avocats et discourir le

ministère public sur ces questions, d’après des dires d’experts qu’avocats et juges ne comprennent que très imparfaitement, pour savoir jusqu’à quel point ce langage du dessin est ignoré des classes élevées.

« Tel magistrat a peut-être copié dans sa jeunesse, avec succès, la tête de Romulus d’après David, lorsqu’il était au collège ; mais il lui est impossible de comprendre un plan , une coupe, de saisir la signification d’un tracé, de fournir le plus élémentaire des croquis pour mieux expliquer sa pensée.

— Oh ! si vous prétendez vous borner à enseigner à votre élève la géométrie et la partie vraiment utile du dessin, rien de mieux, cela peut lui être d’un grand secours*, mais il n’est pas besoin de vous donner tant de peine et de faire de ceci une grosse question , notre enseignement public se charge de cette besogne.

- — ■ Je ne sais s’il s’en charge et la prend à cœur; je ne juge que d’après les résultats, et, entre nous, les résultats sont presque nuis, s’ils ne contribuent pas à donner des idées fausses.

— Toujours le même, mon brave ami, toujours prêt à

jeter la pierre à notre enseignement officiel. Vous voilà entiché du dessin et vous voudriez peut-être que dans nos lycées on n’exerçât nos enfants qu’à dessiner des cubes et des cylindres, des ornements ou des plantes

— Vous savez bien que telle n’est pas ma pensée; je voudrais seulement qu’on enseignât aux enfants à se servir du crayon, comme on leur apprend à se servir de la plume pour aider leur intelligence à comprendre ce qu’on leur explique. Voyons, raisonnons un peu, s’il vous plaît: Vous faites traduire dans les lycées les Commentaires de César , rien de mieux; mais pensez-vous que les enfants qui mettent en mauvais français ce chef-d’œuvre de latinité, aient la moindre idée de ce qu’était César, de ce qu’étaient ses légions,

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