RÉTABLISSEMENT DE LA COMMUNE DE CLUSY
La ville de Clusy eut grand'peine à se relever de Tétat dans lequel nous Pavons vue tomber; car les impôts n'étaient pas moins lourds sous Tadministration prévôtale que sous celle des eschevins. Loin de là, ils avaient été augmentés afin de payer Tintérêt et Tamortissement de la dette mise cà la charge du trésor royal, lequel d'ailleurs avait confisqué et vendu aux enchères le bien des exilés pour se couvrir d'une partie de cette dette, sans que le produit de cette vente eut été porté en déduction des emprunts contractés par la commune.
L'évêque préférait de beaucoup le régime de la commune à celui de la prévôté -, car de Tadministration municipale révêché tirait certains avantages sous forme de redevances féodales, que le prévôt royal contestait sans cesse quand il ne refusait pas absolument de les reconnaître. Il fallait alors recourir au parlement, et cette juridiction lente penchait toujours en faveur du pouvoir royal.
Cependant les habitants de Clusy étaient industrieux,
travailleurs et cconomcs. La fabrication des étoflcs de laine et notamment des serges, prenait chaque jour un plus grand développement dans la cité, et alors ces tissus étaient fort prisés dans toutes les classes.
Malgré les impôts dont ils étaient accablés, les Clusianois \oyaient peu à peu leurs biens s'accroître et avec les biens le désir de recouvrer leur indépendance et leurs anciennes libertés municipales-, en effet, Tamour de la liberté naît du travail et de la richesse, fruit de l'épargne.
Les vieillards ne pouvaient passer sur la place du Marché sans jeter un regard plein d'amertume sur les ruines "de leur vieille maison de ville, abandonnée depuis Tincendie de i3i5. Car les bâtiments avaient été laissés à peu près tels qu'ils étaient le lendemain du sinistre.
Le beffroi découpait sa noire silhouette calcinée sur le ciel -, la grande salle du douzième siècle, effondrée, avait été déblayée et servait de marché aux volailles -, laile gauche, recouverte provisoirement, servait de magasin, et celle de droite, seule intacte avec le grand perron et sa loge, était à la disposition du prévôt. Le trésor, placé dans la tour sous le beiîroi, contenait les archives que personne ne consultait, puisque le passé de la commune était effacé; quant aux prisons, le prévôt les utilisait au besoin, mais les entrées du p2rron, murées jusqu'à la hauteur d'une toise, ne permettaient plus l'accès à la loge, abandonnée aux hirondelles.
• Malgré Tordonnance royale du i""" juillet i3i5, les bourgeois n'avaient pas entièrement perdu l'habitude de se réunir dans la cathédrale.
L'évêque encourageait volontiers ces réunions, dans l'espoir de voir renaître les jours où les habitants de Clusy considéraient réglise épiscopale comme le palladium de la cité.
ET d'une CATIIKDRALE. I?!
Les prévôts ne se montraient très-vigilants que lorsqu il s'agissait de faire rentrer les impôts, mais se souciaient médiocrement de Pédilité, de la police et de la gestion des biens communaux.
La nuit, les rues de la ville, malgré la milice, notaient pas sûres-, les maisons mal famées, chaque jour plus nombreuses, étaient Poccasion de rixes et de scandales. Les règlements de voirie, mal observés ou éludés, moyennant finance, donnaient lieu à des réclamations continuelles.
Et au total, plus la ville s'enrichissait par le travail, plus elle présentait l'aspect de l'abandon, de l'incurie et de
la misère.
Ces choses touchaient les habitants qui aimaient leur cité, d'autant qu'ils pouvaient établir une comparaison entre cet état et celui que présentaient certaines villes voisines qui avaient conservé leurs institutions communales.
L'évêque, profitant du peu de soin que prenait le prévôt de l'administration de la ville, commençait à empiéter sur la juridiction royale. Ses officiaux attiraient les procès devant la cour du prélat ; ils interdisaient aux gens de la prévôté d'arrêter les clercs pour quelque cause que ce fût. En même temps, à l'aide des notaires ecclésiastiques nommés en face des officiers royaux, les testaments, les successions passaient par les mains du clergé en y laissant de grosses parts, sous forme de droits de mutations.
En décembre 1329, le roi Philippe convoqua cinq archevêques et quinze évêques pour essayer de mettre un terme à ces empiétements- en effet, sur le réquisitoire de l'avocat général au parlement, Pierre de Cugnières, le conseil du roi opina pour que le spirituel fût séparé du temporel, et une année fut donnée aux prélats pour remédier aux abus. Les droits des populations, toutefois, ne
furent guère protégés à la suite de cette assemblée ; mais il fut défendu aux évêques de mettre en interdit aucune partie du domaine royal, et le roi maintint le plein exercice du droit de régale, c'est-à-dire de battre monnaie et de pourvoir à tous les bénéfices d'un diocèse pendant la vacance du siège et d'en économiser à son gré les revenus.
Dans cette assemblée également, fut établi le principe de l'appel comme d'abus^ c'est-à-dire l'appel interjeté d'une sentence d un évêque auprès du parlement^ mesure inefficace s'il en fut.
L'évêque de Clusy, cependant, se fit auprès du roi l'interprète des plaintes des bourgeois de sa ville épiscopale, croyant trouver un avantage au rétablissement du régime communal, pendant que son collègue Albert de Roye sollicitait l'abrogation de celle de Laon et l'obtint, moyennant une forte somme d'argent.
Ces plaintes se résumaient ainsi : « Depuis qu'il n'y a plus de corps de ville à Clusy, personne ne prend soin des affaires publiques, toutes choses vont s'empirant par la négligence des agents du prévôt, et la perte totale du revenu ainsi que des édifices municipaux est imminente^ la police est mal faite, les milices sont découragées et font leur service très-incomplétement, etc »
Le roi écouta ces doléances, voulut bien recevoir une députation des notables bourgeois, mais ne consentit pas au rétablissement de la commune telle qu'elle existait vingt ans auparavant.
Il maintint dans la ville de Clusy le gouvernement en son nom et l'office de prévôt royal, mais il permit aux bourgeois d'élire chaque année six d'entre eux qui, sous le titre d'eschevins, assisteraient le prévôt dans ses fonctions de magistrat et prendraient soin des affaires municipales,
ET d'une CATHIÎDRAI-E. 1^5
touchant la levée des impôts, rédilltc et Torganisatioii de la milice locale.
Il fallut bien se contenter de ces concessions incomplètes qui, si elles satisfaisaient pleinement la haute bourgeoisie, ne donnaient point à Tévcque les avantages qu'il espérait, et les choses furent mises sur un meilleur pied dans la ville de Clusy. On songea au rétablissement des bâtiments de Thôtel de ville; mais peu après, les malheurs qui affligèrent le royaume et l'étendue des subsides qu'il fallut payer pour subvenir aux dépenses de la guerre contre les Anglais, puis les courses des grandes compagnies qui désolaient le plat pays et menaçaient même les villes, puis Tinsurrection des Jacques, puis les courses du roi de Navarre et des Anglais, puis la rançon du roi Jean, empêchèrent les Glusianois de mettre la main à Toeuvrc.
Ce ne fut qu'en iSyS qu2 Ton put s'occuper de cette affaire qui tenait fort à cœur aux bourgeois.
A plusieurs reprises, des sommes avaient été réunies pour commencer les travaux, mais elles avaient été absorbées pour satisfaire à des besoins plus pressants et notamment à la réparation des murailles de la ville et aux levées des milices aussi bien qu'à leur équipement, pour pourvoir aux besoins du royaume, sans grand profit, comme on sait, toutes les ressources fournies par les villes s'en allant en fumée, sans que la chose publique fut en meilleur état.
Mais alors, de sages ordonnances du roi Charles cinquième, rendaient confiance aux villes et aux campagnes. Le droit de prise, qui n'était autre que la réquisition arbitraire exercée au nom du roi par tous les gens de cour, fut aboli, ce qui soulagea fort le pauvre monde et permit
à nombre de gens éloignés de leurs biens pour se soustraire à ce pillage , de revenir et de les faire valoir.
A la suite de la belle conduite des gens de Clusy lors du soulèvement des Jacques, le roi avait accordé aux bourgeois des sauvegardes comme aux hommes de ses domaines, sauvegardes qui leur permettaient de circuler et de commercer librement.
En iSyi, le roi avait renouvelé d'anciens édits qui défendaient à tous clercs, nobles, avocats, sergents d'armes, etc., de prendre à ferme les prévôtés ou autres charges touchant les marchés et péages. Il avait astreint à la taille et à tous les impôts personnels, pour biens non nobles, ks nobles, les clercs et autres privilégiés.
Mais les villes soumises aux Anglais, qui rentraient sous l'autorité royale, étaient exemptes d'impôts, et les charges incombaient d'autant plus lourdement à celles qui étaient restées fidèles ou qui avaient pu résister à l'invasion.
Aussi fallut-il encore augmenter ces impôts, transformer les aides extraordinaires en aides permanentes et substituer aux collecteurs élus par les communes des collecteurs et répartiteurs choisis parmi les élus royaux •, ce qui- bientôt conduisit à l'affermage des tailles et aides et fut une source de déplorables abus.
Mais la monnaie demeurait stable, ce qui était un grand point, et les villes dépendant du domaine royal étaient relativement prospères, après les désastres qui accablèrent le royaume pendant vingt ans. On sortait d'une crise terrible-, le commerce, l'industrie, l'agriculture ne demandaient qu'à se développer sous l'influence d'un gouvernement régulier et d'une autorité respectée, après ces années d'anarchie effroyable.
ET d'une cathédrale. lyB
La ville de Clus}^, pendant cette dernière période désastreuse, avait eu le bonheur de posséder, comme' prévôt, un homme sage, intègre et qui savait défendre les intérêts de la cité. Il était aimé du peuple et respecté des notables bourgeois, à cause de son équité.
Ce fut lui qui le premier engagea les habitants de Clusy à rebâtir leur vieil hôtel de ville ruiné-, il obtint même du roi, pour les y aider, une somme à prendre sur la gabelle.
Un architecte fut donc appelé à Clusy afin d'examiner les moyens d'utiliser les anciens bâtiments et de les compléter en raison des besoins de la ville.
Ce maître des oeuvres se nommait Raymond, natif de Paris; il avait, dans cette ville, élevé ou réparé des hôtels de nobles et de riches bourgeois depuis la rentrée du roi, et était fort expert.
Il fut fort bien reçu à Clusy par le prévôt et les eschevins et alla tout d'abord visiter les vieux bâtiments, é-coutant les observations qui lui étaient faites. Comme il a été dit plus haut, le perron n'avait pas grandement souflert; la tour du beffroi, ruinée dans sa partie supérieure par l'incendie, conservait intacts les étages bas et la salle des archives; l'aile de gauche n'avait pas souffert de dommages sérieux*, la toiture ancienne de l'aile de droite, brûlée, mais remplacée provisoirement, préservait les voûtes de la salle du premier étage. Cette aile pouvait être facilement réparée. Quant à la grande salle, il n'en restait que les murs calcinés, les voûtes basses s'étant effondrées sous la chute de la grande charpente.
Le prévôt et les eschevins auraient voulu qu'on rebâtît cette salle dont l'étendue était médiocre, mais cependant ils demandaient plus d'espace pour les services de la cité
IjS HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE
et un grand magasin propre à contenir les armes des milices.
Provisoirement, ces armes étaient déposics dans des maisons situées de l'autre côté de la rue Curiale et que la ville avait acquises à cet effet, dans des conditions avantageuses.
Après avoir examiné le tout sans mot dire, Raymond demanda quarante-huit heures pour préparer un avantprojet et soumettre ses idées aux bourgeois.
La vue des localités suggéra au maître des œuvres Tidée de convertir remplacement de Tancienne grande salle en une cour, ce qui donnerait plus d'air et de lumière aux bâtiments des ailes, d'élever des deux côtés de cette cour des portiques donnant accès à un escalier intérieur et de bâtir la grande salle de l'autre côté de la rue, en la mettant en communication avec cet escalier par un pont jeté sur cette rue.
En conséquence, il dressa le plan* (fig. 35).
Le rez-de-chaussée du grand bâtiment neuf A devait servir de dépôt des armes de la ville \ il restait derrière ce bâtiment une cour d'isolement B.
Au premier étage s'élevait la grande salle mise de plain pied en communication avec le grand escalier par un pont P. Des deux côtés du portique qui se retournait devant l'escalier, des bâtiments annexes réclamés par les eschevins couvraient les anciennes rues latérales, ainsi supprimées en partie et réduites à l'état de cours.
Il faut dire que les maisons donnant sur ces rues réser-
I. La leinte noire indique dans ce plan les constructions antérieures conservées, et la teinte rouge, les constructions projetées par Raymond.
nj5c.
LE GRAND ESCALIER DE l'hOTEL DE VILLE, FIN DU XIV' SIÈCLE.
LE NOUVEAU BEFFROI DE l'hOTEL DE VILLE.
vccs au service de rancicn hôtel de ville, n'avaient point droit de vue sur ces passages fermés habituellement.
L'architecte avait joint à son plan une coupe sur la cour qui montrait la disposition des portiques, du grand escalier et du bâtiment de la grande salle en arrière (fig. 36).
Ces dispositions plurent fort au prévôt et aux eschevins; après quelques observations de détail, Raymond fut invité à rédiger un projet de devis pour être soumis à Ten quête - L'année suivante, en avril 1 376, on jetait les fondements des nouveaux bâtiments.
Toutefois les travaux ne furent poursuivis qu'avec lenteur-, les ressources n'étaient pas étendues, et les habitants de Clusy, surchargés d'impôts, ne pouvaient faire de grands sacrifices.
Quant à emprunter, il n'y fallait pas songer, les revenus de la commune ne le permettant pas et l'intérêt de l'argent étant à un taux exorbitant.
On restaura toutefois assez rapidement le sommet du beffroi, car les Clusianois tenaient beaucoup à leur tour, et on mit en bon état le bâtiment de droite ; le perron fut réouvert et réparé ; on commença les portiques et les bâtiments annexes, ainsi que la grande salle.
Nous donnons (fig. 37) le couronnement neuf du beffroi.
De la tour du douzième siècle on ne conserva que la partie inférieure, comprenant le rez-de-chaussée, le premier et le deuxième étage; toute la partie supérieure ayant été calcinée profondément par l'incendie de 1 3 1 5 ne pouvait être maintenue.
L'étage contenant les cloches fut donc construit à neuf en belles pierres détaille. Cet étage présentait un plan octogonal avec quatre tourelles ajourées sur quatre des faces, l'une de ces tourelles contenant un escalier, des baies
jumelles s'ouvrirent sur les quatre autres faces. Au-dessus de cet étage du beffroi était un chemin dî ronde avec ouvertures en façon de carniaux pour les guetteurs. Cet étage fut surmonté d'une charpente couverte d'ardoises avec échauguettes sur les huit faces, garnies de plomb.
Ces échauguettes étaient à Pusage des guetteurs, lorsqu'il sVgissait de découvrir d'un niveau plus élevé tous les points de l'horizon, en cas d'incendie, de tumulte ou de mouvements de troupes.
Alors seulement, les armes de la ville de Clusy, qui avaient été figurées de diverses manières, furent définitivement blasonnées et octroyées par lettres royales. Elles portaient : de gueules p. la porte d'argent, maçonnée de sable, hersée d'or, surmontée d'une corneille volante de sable au chef cousu de France ancien, comme bonne ville, avec cette devise, se rapportant à la corneille : « Avuls^ plum^ REViviscuxT^ » et ainsi furent-elles peintes et sculptées sous la loge et dans la salle des esche vins (voyez le frontispice), gravées sur le sceau de la ville et brodées sur sa bannière.
Mais en i38o, le roi Charles cinquième était mort et une nouvelle ère désastreuse allait commencer pour le ro3-aume.
En Tannée i38i, les sires des Fleurs-de-Lys, — ainsi appelait-on les frères du roi défunt, auxquels fut remis le gouvernement du royaume pendant la minorité de Charles sixième, — se partagèrent le trésor de Charles V, qui était considérable, et voulurent bientôt augmenter encore les impôts qui écrasaient les villes et les campagnes. Le soulèvement fut général et s'étendit des Flandres jusque dans le domaine royal. Gand se mit en insurrection. Le peuple de Paris s'armait, décidé à résister par la force à toute demande de subsides, et menaçait les percepteurs. Les bour-
geois de Rouen avaient du être désarmés, après un gouvernement populaire qui dura quatre mois et fut noyé dans le
sans
Mais les Gantois se soutenaient vaillamment contre la noblesse, correspondaient avec les communes de France, ce qui encourageait fort celles-ci dans leur résistance.
A Glusy, un droit nouveau ayant été établi par les régents du royaume sur les boissons et les serges, les habitants refusèrent absolument de le payer, tuèrent les percepteurs, s'armèrent, nommèrent des dizainiers et quartiniers, chassèrent le nouveau prévôt ro3ral envoyé dans la ville depuis la mort de Charles V, tendirent des chaînes dans les rues, élurent, dans une réunion populaire, un maire des jurés, maltraitèrent des membres du chapitre, lesquels s'enfuirent de la ville ainsi que Tévêque.
Le mair^ élu était un marchand fort aimé du peuple, car il savait flatter la multitude et s'était élevé à plusieurs reprises contre les administrateurs de la ville, riches bourgeois qui ne savaient résister aux exigences des agents royaux et aux prétentions de Tévêque et finissaient toujours par voter les subsides demandés.
On l'appelait maître Cornil. C'était un homme de petite taille, gros, à l'œil noir et vif, au front large et chauve, en tout temps perlé de sueur, toujours en mouvement, parlant avec facilité, ambitieux,. et au total actif, énergique et intelligent. Il détestait la haute bourgeoisie à Tégal das nobles et on le craignait à cause de l'influence qu'il avait su prendre sur le populaire.
Sitôt entré en fonctions, entouré des jurés dévoués à sa cause, il promulgua les arrêtés suivants par la ville :
« Tout habitant qui attentera à la vie d'un autre habitant de Clusy et de sa banlieue, perdra la tête. Tout citoyen qui
\So HISTOIRE d'u\ hôtel DE VILLE
proposera la paix avec les nobles, perdra la t3te. Toutes les querelles, rixes, blasphèmes, Jeux de hasard, tumultes, seront punis de quarante jours de cachot au pain et à Teau. — Le pauvre comme le riche aura accès et voix délibéra tive dans l'assemblée du peuple. — Il sera rendu compte chaque mois de Tadministration des deniers de la commune en assemblée. »
Maître Cornil changea les doyens des métiers et organisa la défense de la ville.
Il nomma par quartier des capitaines qui, à tour de rôle, devaient garder les portes.
Il fit fouiller les maisons pour recueillir les armes et les harnais de guerre, qui furent déposés à l'hôtel de ville comme réserve.
11 s'assura que tous les habitants faisant partie de la milice étaient armés d'arcs, d'arbalètes, de piques, de vouges, de plommées ou de fléaux.
Il fit placer sur les murailles, dans le voisinage des portes, quelques ribaudequins que possédait la ville, fit fabriquer de la poudre, des flèches et des carreaux.
On le rencontrait partout, Jour et nuit. Cependant, plusieurs d'entre les plus riches bourgeois et les eschevins dépossédés ne voyaient pas sans grande appréhension ces façons de faire et essayaient de persuader aux notables que la ville de Clusy marchait ainsi infailliblement à sa ruine; que le conseil du roi, lorsqu'il en aurait fini avec de plus grosses affaires, ne manquerait pas de rétablir le pouvoir royal dans la cité, laquelle ne pouvait espérer résister à toute la gendarmerie de la noblesse liguée, et qu'alors il fallait s'attendre aux plus cruelles représailles, ainsi qu'il était advenu à la bonne ville de Rouen, bien autrement puissante et forte.
ET d'une cathédrale. i8I
D'autre part, le conseil du roi, vo\ant le soulèvement des villes se prononcer de tous cotés, n'était pas sans de grandes inquiétudes sur Tissue de ces affaires. Chaque jour, on signalait Tinsurrection d'une commune.
Il était impossible aux princes de séjournera Paris, après la paix plâtrée faite avec les maillotins; Reims, Sens avaient fermé leurs portes aux troupes royales et chassé leurs prévôts. Partout le clergé et les religieux étaient rançonnés par les bourgeois et, dans les campagnes, les paysans se soulevaient pour recommencer la jacquerie contre les châteaux, manoirs et abbayes.
La noblesse de France ne pouvait ignorer que la tète de cette révolte était à Gand. Van Artevelde, assiégé dans cett2 ville, était sorti, le i" mai i382, à la tête d'une troupe des plus braves citoyens; le lendemain, il battait l'armée du comte Louis sous les murs de Bruges, s'emparait de cette ville, et bientôt il fut en possession de presque toute la Flandre. C'est alors que ce Van Artevelde établit une correspondance avec les villes de France et les encouragea ainsi à la résistance contre la noblesse.
Le péril était donc imminent pour la cour de France. Il fallait vaincre ce soulèvement là où était son foyer principal, et en attendant l'issue, ménager les villes douteuses, essayer de ramener, par des promesses de concessions, les communes insurgées. A cet effet, des ouvertures furent faites aux gens de Clusy et des sauf-conduits furent donnés à six bourgeois notables pour qu'ils pussent traiter des conditions de la paix avec les princes qui se préparaient à passer en Flandre avec le Jeune roi.
Maître Cornil, ayant assemblé le peuple sur la place, parla ainsi, du haut du perron :
« Habitants de Clusy, les lions ont pear des loups à cette
l82 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE
heure et viennent leur offrir la paix.... Mais est-ce la guerre que nous voulons, est-ce la guerre que nous faisons? Non, nous ne demandons rien, nous n'attaquons personne, nous voulons nous gouverner nous-mêmes, nous voulons manger le fruit de notre travail entre nous et empêcher les nobles de le manger. Quelle paix nous offre-t-on? Que veut-on de nous ? Que nous nous remettions pieds et poings liés dans la gueule du lion pour qu'il nous puisse dévorer à sa volonté. Voulez- vous qu'il en soit ainsi ?
— Non ! non ! cria la foule.
— Eh bien, ce n'est donc pas à nous à faire des propositions. Résolus à défendre nos libertés, nous attendrons celles qu'on nous fera. Que les princes et les nobles nous laissent tranquilles chez nous, nous n'irons point les chercher dans leurs châteaux^ qu'ils vivent sur leurs biens et nous laissent jouir des nôtres sans nous en demander la moitié, quand ils ne prennent pas tout, pour s'ébattre en leurs fètCS, tournois et guerres sans raison.
« Que nos députés, si c"est là votre avis, aillent donc trouver les princes et leur disent ce que je viens de vous dire.
— Oui, c'est cela ! » cria de nouveau la foule.
Les six bourgeois, munis de leurs saufs-conduits, se dirigèrent vers Arras à grand'peine, car h plat pa3's était dévasté durement par les troupes que rassemblaient les princes et spécialement par les Bretons, conduits par le connétable de Clisson', toutefois ils se gardèrent de reproduire devant le conseil du roi les paroles de maître Cornil; outre qu'ils ne les ci"oyaient point propres à faciliter un arrangement amiable, ils s'étaient concertés avec les notables de Clusy pour tâcher d'obtenir les conditions les moins dures, en promettant obéissance et cessation de toute sédition.
ET d'une CATHliDRALE. l83
Il fut répondu à ces bonnes gens que le roi comptait sur la fidélité de ses bourgeois de Clusy, lesquels s'étaient laissé surprendre par quelques hommes sans aveu et porteurs de troubles-, que, sur l'avis de son conseil, il oublierait les révoltes et méfaits derniers, à la condition qu'on lui livrerait, pour en faire ce que bon lui semblerait, cent des habitants, auteurs principaux de la révolte et désignés par lui-, que, moyennant ce, quand il reviendrait, après avoir châtié, comme ils le méritaient, ces ribauds Gantois, il entrerait dans sa bonne ville de Clusy sans y causer nul dommage, ni exercer nulle vengeance des insultes faites à la noblesse, à son prévôt et à l'évêque, ainsi qu'à son clergé, et sans demander de nouveaux subsides. D'ailleurs, les six notables furent bien traités et il leur fut donné à chacun des cadeaux pour leurs femmes.
Ils étaient toutefois fort perplexes, ces six notables, et ils ne se pressèrent pas de rapporter cette réponse aux gens de Clusy, d'autant qu'ils espéraient, en raison des dispositions des riches bourgeois, que le règne de maître Cornil ne serait pas de longue durée, et qu'au retour ils trouveraient les esprits disposés à la conciliation.
Mais en cela, ils se trompaient. Maître Cornil ne perdait pas son temps. Il avait fait emprisonner quelques notables bourgeois soupçonnés de répandre des nouvelles de nature à décourager les partisans de la résistance à outrance. La milice urbaine, bien organisée, s'exerçait au tir de l'arc et de l'arbalète. La ville était divisée en quartiers, chacun sous la direction d'un quartinier qui devait recevoir les ordres directement de jurés désignés d'avance. Au son de la grosse cloche du beffroi, les cinquantainiers et les dizainiers se réunissaient chez le quartinier pour agir avec leurs hommes conformément aux ordres reçus des iurés, et les
1S4 HISTOIRE d'un hôtel DE VILLE
positions sur les murailles étaient désignées à chaque quartinier dès que la grosse cloche sonnerait le tocsin.
Des provisions de vivres emmagasinées permettaient de soutenir un siège pendant deux mois au moins, et les habitants avaient été invitas à son de trompe de réunir dans leurs logis de la farine et des salaisons pour quinze jours. Le maire avait mis la main sur les magasins à sel et sur les produits de la gabelle. Chaque nuit, les chaînes étaient tendues dans les rues, et les postes de milice ne laissaient circuler personne passé Theure du couvre-feu.
Quand les six notables rentrèrent dans Clusy, ils trouvèrent donc les esprits plus que jamais résolus à la résistance. Avant de faire leur rapport au corps de ville, ils communiquèrent à un certain nombre de bourgeois du parti de la conciliation les conditions imposées par le conseil des princes ; tous résolurent, plutôt que de courir les risques d'une lutte qui ne pouvait avoir qu'une issue fâcheuse, de représenter au peuple les dangers qui menaçaient la ville et de le déterminer à accepter les conditions imposées.
En effet, le lendemain, maître Gornil, les jurés, les six notables députés se réunirent à Thôtel de \ille avec un nombre considérable de. bourgeois pour connaître les propositions des princes. Les partisans de la paix entouraient les six députés, ce qui n'échappa pas aux regards perspicaces du maire.
Alors l'un des six prit la parole; après s'être étendu longuement sur la bonne réception qui leur avait été faite, sur le désir que le conseil du roi montrait de rétablir la paix et d'oublier les attentats commis contre l'autorité royale, d'abolir les taxes nouvelles et de laisser à la ville ses franchises -, quand l'orateur exposa à quelles conditions
ET d'une CATHIÎDRALE. l8b
cette paix serait souscrite, comment la ville serait tenue de livrer au roi cent bourgeois désignés par lui, et pour en faire ce que bon lui semblerait, une violente clameur s'éleva dans une partie de la salle ; mais, d'un geste, maître Cornil imposa le silence, et s'adressant aux députés :
« Je savais bien, leur dit-il, que rien de bon ne nous viendrait de cette députation-, mais, du moins, les traîtres sont entre nos mains et ne trafiqueront plus de notre sang avec ces nobles.... Tiens, ajouta-t-il en tirant un large couteau de dessous sa cotte et en le plongeant dans la gorge du député par un mouvement prompt comme l'éclair, voici la réponse à ton discours. »
Aussitôt les jurés et bon nombre de partisans de Cornil, qui avaient des armes cachées sous leurs vêtements, l'entourèrent pour le protéger.
Surpris par la brusque attaque du maire et la contenance de ses partisans, les bourgeois qui comptaient soutenir leurs députés, pâles, atterrés, paraissaient peu disposés à la résistance; plusieurs gagnaient prudemment la porte. Les cinq députés, voyant leur compagnon expirant, sentirent cependant l'indignation les saisir à la gorge, et l'un •d'eux, s'avançant vers Cornil, en lui montrant le poing :
« Lâche meurtrier, lui dit- il, le sang demande du sang. Par Dieu, tu payeras ta félonie ! »
Mais Cornil, le repoussant de la main :
« Meurtrier! je ne le suis point, mais justicier; tu vas le reconnaître, toi et tes compagnons-, et s'adressant aux jurés : Que pas un de ces cinq traîtres qui sont là devant nous ne s'échappe, et faisons justice, »
Les cinq députés furent aussitôt entourés d'hommes armés de couteaux, et maître Cornil, s'asseyant :
« Le conseil de la ville a décrété, dit-il, que tout citoyen
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qui proposera la paix avec les nobles perdra la tête. Ces hommes ont-ils proposé la paix au prix du sang de leurs concitoyens?
— Oui ! répondirent les jurés.
— Eh bien, que justice soit faite publiquement. »
A peine si quelques rumeurs sorties des rangs des bourgeois, partisans des députés, se firent entendre, et Cornil, suivi de la troupe armée qui entourait les cinq bourgeois, s'avança sur le balcon de la loge. La place était remplie et déjà la foule avait connaissance de la scène tragique qui venait de se passer', sitôt que parut Cornil retentirent les cris de <c Vive le maire! »
Celui-ci, réclamant le silence de la main, parla ainsi :
« Citoyens de Clusy! Las d'une longue oppression, décidés à ne plus la souffrir, pendant que confiants dans vos droits, calmes dans votre force, vous organisiez la défense dans votre cité, afin de résister aux exactions de ces nobles qui vous traitent comme un vil troupeau, pendant que chacun de vous se dévouait corps et âme au triomphe de notre cause, pendant qu'autour de nous, dans les campagnes, dans les villes voisines, s'élevait comme un seul cri d'affranchissement, six de vos notables, sur votre consentement, munis de saufs-conduits, s'en allaient traiter delà paix avec les princes conseillers du roi.... Dussent-ils périr, ils avaient pour instruction de ne céder sur aucun point touchant vos franchises, vos libertés conquises, votre sécurité.... Savez-vous ce qu'ils ont fait, là-bas? Ils achetaient une promesse vague de paix et d'oubli, au prix de la tête de cent de nos con citoyens.... v.»
Une immense clameur accueillit ces derniers mots. Cornil continuant :
ce Celui d'entre eux qui avait l'audace de nous proposer
ce marché infdmc a été puni comme notre loi le commandait. Ses cinq complices, que voici, ont éti condamnés, comme coupables de trahison, à perdre la tête.... Que la sentence soit exécutée ! . . .
— A mort! à mort! hurla la foule.
— Faites place, faites place ! ajouta Cornil-, les décrets de la justice du peuple doivent être exécutés avec calme. »
Alors on \h la foule s'écarter du bas perron comme la vague qui se retiré sur la plage sablonneuse ; les cinq m.alheureux bourgeois descendirent lentement les degrés, entourés des jurés et d'hommes armés.
Un billot fut pris dans une maison voisine et, sous la hache d'un boucher, les cinq tètes roulèrent Tune après Tautre sur le pavé.
Les bourgeois qui penchaient pour la modération, pour les transactions, étaient consternés et s'enfermaient dans leurs maisons, pleins d'angoisses, pendant que la foule, enivrée par Pacte de puissance qu'elle venait d'accomplir, parcourait les rues en criant : « ^Mort aux traîtres ! »
Toutefois, maître Cornil n'entendait pas que cette exécution fut suivie d'excès, et il donna des ordres rigoureux pour que les quartiniers fissent arrêter tout individu qui serait la cause de quelque tumulte.
Une vingtaine de misérables avinés furent enfermés dans les prisons de la ville.
Vers les premiers jours de décembre 1082, des nouvelles sinistres circulaient dans la ville. On disait que les Gantois, sur la résistance énergique desquels toutes les communes comptaient et qui étaient considérés par elles comme invincibles, avaient été anéantis par l'armée royale, commandée parle connétable de Clisson, près de Roosebeke.
Maître Cornil, averti de ces bruits, fit crier par la ville
que quiconque propagerait des nouvelles évidemment transmises par les ennemis des villes fédérées, perdrait la tête.
Depuis Texécution des six députés, bien que le maire maintînt une police sévère, la terreur régnait dans la ville de Glusy.
Les bourgeois riches, la plupart des notables n'osaient se montrer dans les rues, dans la crainte d'être insultés par les miliciens qui les accusaient de trahir la cause du peuple et de "\^ouloir livrer la ville aux princes sans conditions. Chaque jour, dans les tavernes, étaient prononcées des menaces contre ces bourgeois dont les moindres démarches étaient épiées et qui ne pouvaient communiquer entre eux sans provoquer les soupçons.
Maître Cornil, autant pour calmer les défiances du peuple que pour éviter des excès contre les personnes et les propriétés, avait même jugé prudent de faire mettre en prison quelques-uns des gros bourgeois accusés de conspirer contre les libertés conquises.
Grâce à Ténergie et à l'activité du maire et de ses jurés, il n^y avait nul tumulte dans la ville, le marché était bien approvisionné, car la fraude ou le pillage était puni sans délai ; un homme, qui vola un jour une botte d'oignons à une pauvre marchande de la banlieue, avait eu la main coupée sur la place. Cette main, clouée au poteau du pilori, en disait plus que tous les arrêts criés par les rues. Une autre fois, un marchand ayant refusé le salaire à un pauvre homme qui avait porté au marché un lourd paquet de laine, le marchand fut condamné à porter le même paquet une heure durant par la ville, accompagné d'appariteurs qui usaient du fouet lorsqu'il s'arrêtait. Chaque jour, Cornil siégeait à l'hôtel de ville avec six des jurés et jugeait, séance tenante, tous les cas présentés devant son
iribunal, quelle que fût ki nature du crime ou du délit. Cette manière sommaire de rendre la justice et de mettre à exécution les sentences, sans nul répit, avait pour conséquence d'inspirer une crainte salutaire à la tourbe des gens sans aveu qui s'étaient réfugiés à Clusy, depuis que la ville s'était soustraite aux autorités féodale et royale et à l'influence des riches bourgeois qui espéraient faire leur paix, à part, avec ces pouvoirs.
Mais à l'animation, à la gaîté qui régnaient dans cette jolie cité, l'une des plus agréables du domaine royal, à l'afflucnce des marchands, avait succédé un aspect sévère et sombre.
Les habitants se considéraient avec défiance et ne se réunissaient guère que pour remplir leurs devoirs de miliciens.
Toute pompe religieuse était supprimée, ce qui n'était pas du goût des femmes.
Quelques prêtres obscurs, restés dans la ville, disaient les offices-, car l'évêque, homme âgé et prudent, n'avait pas jugé à propos d'excommunier les habitants et s'était contenté de s'éloigner.
Les religieux de l'abbaye de Saint-Martin ne sortaient pas de leur enclos et se faisaient oublier. Maître Cornil n'avait eu garde de les tourmenter ; il les laissait tranquilles dans leur cloître.
L'aspect morne de la ville, l'absence des. étrangers, la suspension de toutes les affaires pesaient lourdement sur les esprits et causaient une grande gêne. Les métiers chômaient -, chaque jour le nombre des mendiants était plus nombreux.
On vo3^ait, le matin, devant le perron de l'hôtel de ville, quelques centaines de malheureux, de femmes et d'enfants
qui venaient demander du pain. Le maire faisait distribuer des vivres à ces affamés, mais le lendemain leur nombre s'était accru.
Pour subvenir à ces dépenses et à celles touchant la défense de la ville, il avait fallu frapper les ventes d'un droit très-élevé, sur le marché, et la consommation diminuait d'autant. Cette ressource étant insuffisante, le conseil de la ville avait taxé les riches bourgeois sur leur revenu-, cet impôt, difficile à établir et à percevoir, était l'occasion de discussions incessantes.
Plusieurs, parmi les notables, avaient abandonné la ville. Le maire fit crier à son de trompe que les biens des bourgeois qui quitteraient la cité , sans une permission revêtue du sceau municipal, seraient confisqués et vendus. Voulant faire un exemple, trois ou quatre hôtels abandonnés par leurs propriétaires furent mis aux enchères, mais nul acquéreur ne se présenta.
Ceux qui souffraient le plus de cet état de choses étaient les gens de métier et les petits bourgeois, commerçants, petits propriétaires, fournisseurs de Tévêché et des nobles des environs. Ils commençaient à se plaindre, non trop haut, car on craignait fort maître Cornil, mais ils se faisaient part entre eux de leur détresse croissante et se rapprochaient des riches bourgeois demeurés isolés jusqu'alors.
Ce fut à ce moment critique qu'arrivèrent les nouvelles certaines de k destraction des Gantois à Roosebeke et du retour de Tarmée ro3'ale victorieuse. On montrait cette armée comme étant disposée à raser toutes les villes qui s'étaient soustraites au joug féodal et royal.
On citait le brûlement de cités rév^oltées, le massacre ou l'enlèvement de tous les habitants, et entre autres de ceux de Courtray.
ET D UNE CATHEDRALE. IQl
Malgré les efforts de Cornil pour donner du cœur aux Clusianois, la stupeur et le découragement régnaient dans la ville *, la masse indécise, toujours facile à entraîner dans un sens ou dans un autre, commençait à tourner ses regards vers les notables, dans Tespoir qu'ils sauraient conjurer le péril et trouver quelque accommodement.
Ce sentiment se manifesta avec une certaine insistance lors d'une assemblée que le maire crut devoir convoquer, la nouvelle du désastre des Gantois étant certaine Quelques-uns des notables osèrent même se présenter à cette assemblée et proposer de déléguer des députés près des princes pour traiter dz la paix. Si la proposition ne fut point agréée, du moins n'excita-t-elle nulle protestation. Seul, Cornil déclara que la ville n'avait pas à traite-r, que si on attaquait ses libertés, elle saurait les défendre. Ce discours ne tut accueilli que par quelques cris de : « Vive Cornil! vivent nos libertés! »
Cependant, l'armée des princes approchait, et le 4 janvier i383, furent signalées dans les environs des troupes de Bretons qui pillaient les maisons de la campagne.
jNIaître Cornil montra alors toute l'énergie dont il était doué. Ayant réuni les jurés, les quartiniers et dizainiers, il leur fît entendre qu'ils n'avaient rien à espérer de cette armée de nobles et de pillards, que toute tentative d'accord serait une duperie, et qu'il valait mieux mourir les armes à la main que de se laisser pendre ou égorger sans défense; que l'armée royale, fîère de sa victoire, gorgée de sang et de pilleries, ne s'attendait pas à trouver des hommes résolus devant elle, et que, s'il fallait en venir à traiter, on obtiendrait de meilleures conditions en montrant une contenance sûre et hardie qu'en se présentant en suppliants. Ce discours rendit le courage à ces hommes. Répété parmi
ig2 HISTOIRE D UN HOTEL DE VILLE
les miliciens, ceux-ci jurèrent de mourir plutôt que de se rendre sans conditions. Alors, il y eut une grande montre sur la place-, Cornil, après avoir parcouru les rangs des miliciens, montant sur le balcon, leur dit ces quelques paroles :
r( Frères, depuis cinq mois, vous avez miontré ce que vous êtes, vous avez conquis et m.aintenu vos libertés, Tordre, une bonne police dans votre ville-, vous vous êtes habitués à porter le harnais de guerre.... Serait-ce donc pour vous soumettre comme des femmes à ces nobles, que vous avez chassés, parce qu'ils se présentent aujourd'hui, couverts du sang des justes, devant vos murs? Ainsi, pendant cinq mois, vous vdus seriez préparés à la lutte, et le jour où il la faudrait soutenir, vous rentreriez dans vos miisons! Non, je jure Dieu que cela ne sera pas!... Mais si cela devait être, votre lâcheté ne ferait que rendre pires les maux dont nous sommes menacés. Ils ne sont que trop habitués, ces nobles, à compter sur la timidité des vilains, et cela ne les rend que dIus durs à leur égard. Si au contraire ils voient devant eux des hommes résolus à se défendre et à mourir pour la bonne cause, ils pensent à leurs châteaux, à leurs vêtements de soie, à toutes les joies qu'ils se; donnent à vcs dépens, et ne veulent pas risquer tous ces biens. Autour de nous, de bonnes villes tiennent encore contre les princes-, Paris n'est pas disposé à leur ouvrir ses portes.... Je le sais.... Donnerons-nous l'exemple de la défection, tandis que notre résistance rendra le courage à toutes ces cités ?
a Gro3'ant ne rencontrer sur leur passage que des malheureux sans armes, sans cœur, ils s'en viennent débandés, plus occupés de brûler, de piller et de pendre, que préparés à combattre.