‹ Histoire d'un hôtel de ville et d'une cathédrale;Chapitre 25 sur 43 · L EPOQUE DES GRANDS MAUX · texte numérisé non relu

L EPOQUE DES GRANDS MAUX

Dès que les princes furent entrés à Paris, ils déléguèrent dans les villes du royaume de notables seigneurs pour procéder au récolement des subsides et à la nouvelle organisation des cités méchamment mutinées contre l'autorité royale.

Pendant une semaine, la ville de Clusy fut sous Tempire de la terreur. Les délégués royaux siégeaient chaque jour à l'hôtel de ville, faisaient arrêter et amener devant eux tous les adhérents principaux au dernier règne de la commune.

Ceux-ci étaient jugés et condamnés séance tenante à la corde, à la hache ou à la prison. Pour les obliger à dénoncer leurs complices, la plupart étaient soumis à la torture.

Les portes de la ville étaient fermées et gardées par des soudoyers. On ne les ouvrait le matin que pendant deux heures pour permettre aux paysans d'approvisionner le marché. Mais ceux-ci n'osaient venir qu'en petit nombre, la campagne était dévastée et la disette se faisait durement

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sentir dans les familles, d'autant que chacun n'osait sortir de son logis.

Comme il arrive toujours, des misérables, dans l'espoir de rimpunité ou des récompenses qu'on leur promettait, se faisaient les dénonciateurs des coupables prétendus ou vrais et les pourvoyeurs du tribunal ; parfois, après avoir reçu de l'argent pour taire certains noms, ils allaient les livrer sous promesse de sommes qui d'ailleurs ne leur furent jamais payées.

Ainsi, plus de trois cents bourgeois et marchands, parmi les plus notables, furent envoyés à la mort, leurs biens confisqués, et plus de six cents entassés dans les prisons de la ville et de l'évêché.

Le huitième jour, un échafaud fut dressé devant la ïocre de l'hôtel de ville et couvert de beaux draps armoyés aux armoiries du roi, des princes ses oncles, et des nobles personnages là présents, lesquels vinrent s'asseoir en grande pompe sur ledit échafaud.

Devant le peuple assemblé à son de trompe, le bailli royal rappela, dans un long et beau discours, les horribles méfaits dont les gens de Clusy s'étaient rendus coupables envers le roi et les princes ; crimes et forfaits qui devaient être punis. Que si déjà la. justice du roi avait frappé les plus criminels, beaucoup d'autres attendaient en prison le châtiment qu'ils avaient mérité (fîg. 39).

Après cette péroraison, les parents, les femmes et les enfants des prisonniers se mirent à pousser des gémissements et à crier 7JiiséHcorde^ en grand effroi.

Ce qu'entendant, l'évêque, qui siégeait parmi les personnages réunis sur l'échafaud, se leva, implora la clémence des seigneurs délégués, les suppliant d'intercéder auprès du roi pour que toute exécution fût suspendue, et que le gra-

cieux sire voulût bien prendre sa ville de Clusy à merci. Ces paroles furent suivies de nouveaux cris du peuple implorant miséricorde.

Alors, un des seigneurs se leva à son tour et déclara que les délégués en référeraient au roi et que, jusqu'à sa réponse, les supplices seraient suspendus.

Cette mise en scène avait fait sur la foule une profonde impression, et un peu d'espoir se faisait jour dans les esprits. Des bourgeois se réunirent et proposèrent, pour gagner la bienveillance des seigneurs, de leur offrir une grosse somme que ceux-ci acceptèrent en manifestant leur désir d'obtenir du roi une amnistie.

En effet, six jours après, la réponse du roi arriva ; le peuple ayant été de nouveau rassemblé devant Thôtel de ville, les seigneurs prirent place, sur Téchafaud, et le bailli royal, ayant pris de nouveau la parole, dit ceci :

« Notre très-cher sire le roi, ouï son conseil : prenant en considération la grande affection du seigneur évêque pour la ville de Clusy, le repentir des gens de la cité à l'occasion des forfaits commis par iceux contre son autorité royale, ensemble, les maux qu'entraînent avec elles les dissensions et guerres civiles, et mù par le grand amour qu'il porte à ses sujets, consent à ce que toute peine criminelle, touchant les horribles forfaits des bourgeois aujourd'hui détenus, soit commuée en peine civile, et par suite de ce, tous prisonniers délivrés. »

Le peuple manifesta tout d'abord une grande joie, mais les gens qui savaient le fond des choses demeurèrent médiocrement contents, et n'était-ce point sans raison.

La peine civile n'était autre chose qu'une amende égale à la valeur des biens des détenus-, ceux-ci ne sortaient de prison qu'autant qu'ils payaient la somme taxée. Ainsi les

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seigneurs amassèrent-ils grande fmancc, dont le quart à peine entra dans les collVes royaux. Les délégués du roi, prenant goût au jeu, ne se contenicrent pas de taxer les prisonniers, ils étendirent les amendes à tous ceux qui jusqu'alors étaient parv'enus à se soustraire aux poursuites et qui possédaient du bien.

La plupart des riches bourgeois furent réduits à la mendicité; seuls, ceux qui ne possédaient rien furent épargnés; avant de partir, les délégués royaux, indépendamment des anciens subsides qui furent rétablis, frappèrent les revenus et le mobilier d'un nouvel impôt.

Les habitants durent démolir leurs portes afin de laisser la ville ouverte, dans la crainte de nouvelle rébellion.

L'évêque avait eu sa part du pillage judiciaire, et il résolut d'employer cette somme à la restauration de sa cathédrale, qui avait grand besoin qu'on s'occupât d'elle, surtout dans la partie datant du douzième siècle.

On a vu que des chapelles qui devaient entourer le chœur, une seule, celle de la Vierge à l'abside, avait été bâtie ; les autres ne possédaient que leurs soubassements jusqu'au niveau du sol intérieur. L'évcque pensa qu'il les pourrait élever; mais, auparavant, il voulut réparer les arcs-boutantsetles couronnements du chœur, dégradés par le temps.

Les travaux, toutefois, ne marchaient qu'avec lenteur; la plupart des maîtres des corporations manquaient à leurs ateliers, tués, en fuite ou ruinés. Beaucoup de maisons étaient abandonnées, les bras faisaient ciéfaut. Et il ne semblait pas que cet état misérable dut jamais finir, car les collecteurs royaux ne souffraient pas de retard au payement des impôts; chaque jour, des habitants qui ne pouvaient les acquitter étaient traînés en prison et leurs meubles vendus à vil prix.

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Pour ajouter encore à ces maux, les campagnes étaient ravagées par les routiers, et les marchés n'étaient plus approvisionnés.

Comme si les princes eussent pris à tâche de ruiner le pays tout à plat, pour suffire à leurs dépenses toujours croissantes, ils empruntèrent aux prélats et aux couvents de fortes sommes qu'on n'osait leur refuser, si bien que l'évêque de Clusy se vit obligé de prêter au trésor ro3^al les sommes qu'il destinait aux travaux à peine commencés de sa cathédrale.

Ce ne fut. pas tout encore*, en i385, le titre de toutes les monnaies, sauf celles frappées sous Charles V, fut changé, au profit du roi, ce qui acheva de ruiner le commerce.

Une disette, suivie d'une épidémie, vint ajouter à toutes ces misères ; les natures les plus énergiques se laissaient aller au découragement. Chaque nuit, des enfants nouveaunés étaient abandonnés sur la voie publique et des orphelins mouraient de misère et de faim; personne ne songeait à les recueillir.

Les rues étaient remplies d'immondices, les boutiques fermées. Un égoïsme farouche avait remplacé les sentiments de solidarité qui unissaient autrefois les habitants de la commune; chacun ne songeait qu'à soi, cherchait à se faire oublier en dérobant aux regards de tous et surtout des' agents royaux, le peu qu'il possédait. ,

En moins de deux ans, la population de Clusy avait diminué de moitié, l'herbe croissait dans les rues, et, l'hiver, des troupes de loups venaient la nuit dévorer les cadavres gisants au milieu d'amas immondes.

Les collecteurs royaux trouvaient encore le moyen de tirer de l'argent des malheureux Clusianois. On enfermait

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les récalcitrants ou ceux qui réellement ne possédaient plus rien, et, à force de mauvais traitements, on les amenait à solliciter de leurs parents ou amis des rançons, au prix souvent des sacrifices les plus cruels. Des bourgeois étaient ainsi amenés à vendre leurs filles, à céder à vil prix un champ ou une maison, leur unique patrimoine.

Et jamais on ne vit cour plus brillante que celle du jeune roi Charles VI. Les fêtes succédaient aux fêtes. Des expéditions étaient projetées et aussitôt rompues, lorsque déjà d'énormes dépenses avaient été faites.

Les paysans se réunissaient en troupes, pour piller les domaines isolés, puis quittaient le sol, émigraient, et les campagnes restaient ainsi sans culture.

Ce n'était que désespoir et stupeur dans tout le royaume.

Seules, les femmes ne s'abandonnaient pas au morne découragement qui s'était emparé de toute la bourgeoisie de Clusy.

Seules, elles se réunissaient encore dans quelques maisons par petits groupes, devisaient librement sur les nouvelles du jour, tentaient d'aider les plus malheureux, de secourir les orphelins et de raviver quelques étincelles d'énergie dans le cœur des hommes.

Les choses durèrent ainsi jusqu'en i388, c'est-à-dire jusqu'à la majorité du jeune roi et au renvoi de ses oncles, les ducs de Berri et de Bourgogne, dans leurs seigneuries.

Il y eut alors quelque soulagement apporté dans la condition des populations. Les travaux et le commerce reprirent une certaine activité, et les dépenses de la haute noblesse retombèrent en pluie d'or sur tous les gens de métiers qui retrouvèrent ainsi, par le travail, une partie de l'argent si durement extorqué par les princes.

Mais cet intervalle de prospérité relative et de calme ne fut pas de longue durée. La guerre civile éclata bientôt entre les factions des Bourguignons et des Armagnacs et, en 14 14, la ville de Clusy, qui tenait pour le duc Jean-sans- Peur, ayant été prise par le parti d'Orléans, fut pillée et brûlée en partie, puis se rendit aux Anglais après le traité de Troyes en 1420.

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