CHAPITRE XI
L HOTEL DE VILLE DE CLUSY EST REBATI PAR LA MUNIFICENCE DU ROI LOUIS LE ONZIÈME.
Pour arracher la France aux grands vassaux qui la déchiraient, aux Anglais qui Toccupaient, il fallut un suprême effort national. L'excès des maux fait naître les grandes vertus, et Thomme qui n'a plus rien à perdre fait bon marché d'une existence misérable.
Au moment où nous reprenons le cours de cette histoire, la ville de Glusy, après bien des désastres, respirait depuis quelques années. Son commerce, ses métiers avaient repris une grande activité.
Ses franchises municipales lui av^aient été rendues en partie, par le roi Charles VII, sous le contrôle supérieur d'un prévôt royal.
Les notables bourgeois nommaient leurs eschevins et présentaient à. la sanction royale la nomination du maire.
Les impôts devaient être perçus par ces magistrats, qui avaient entre les mains la police de la ville, étaient chargés
de lever les milices urbaines et suburbaines et de tout ce qui concernait Tédilité.
Ces impôts étaient fort lourds alors, mais Tordre régnait dans le royaume, sous la main du roi Louis XI \ le commerce était protégé, les routes sûres, les pilleries des nobles n''étaient plus à craindre-, et si pesant que soit Fimpôt, quand le peuple de France peut travailler en paix, il le paye sans trop se plaindre.
Toutefois, le très-redouté roi de France inspirait à ses sujets plus de crainte que d'amour. La haute bourgeoisie^ qu'il favorisait volontiers, n'avait pour le noble sire qu'une affection fort modérée; car les dépenses de la cour étaient nulles. Il n'y avait plus, comme du temps des rois Charles VI et Charles VII, de belles et somptueuses fêtes, à l'occasion desquelles les grands seigneurs se ruinaient et qui étaient des coups de fortune pour les gens de métier et les marchands, quand ils parvenaient à se faire payer.
Beaucoup donc, sans songer que les gros gains qu'ils faisaient parfois, leur étaient ravis le lendemain par les mains de ceux-là mêmes d'où ils les avaient tirés, regrettaient un petit, sans le trop dire hautement toutefois, les prodigalités des cours précédentes ; et on citait le faste et la générosité du duc de Bourgogne, en regard de l'économie du roi Louis.
Le bourgeois est naturellement enclin à oublier les maux passés en face des maux présents, pour ne se souvenir que des biens -, ainsi îrouve-t-il le temps présent plus dur que le temps passé et blâme-t-il volontiers ceux qui gouvernent la chose publique. Ce dont il a le moins de souvenance, c'est de la cause des malheurs dont il a pâti.
Il n'aimait donc guère le roi Louis onzième, mais n'osait trop le dire et pour cause.
L'hôtel de ville de Clusy avait eu fort à souffrir pendant tout le siècle. Abandonné, après la révolte de i382, puis occupé par les agents royaux jusqu'en 1414, on avait cessé de l'entretenir. Les Anglais rétablirent une administration communale, sorte d'agence fiscale, composée par eux, parmi les plus notables habitants, qu'ils le voulussent ou non. La ville avait été taxée, aussi bien pour subvenir à l'entretien de ses édifices et pour les dépenses de voirie que pour payer les subsides au roi d'Angleterre ou à ses gouverneurs.
Quelques ouvrages avaient été faits aussi aux bâtiments de la maison de ville-, mais la grande salle projetée de l'autre côté de la rue et l'escalier étaient restés inachevés.
Quant à la cathédrale, comme nous l'avons vu précédemment, les travaux entrepris pendant les dernières années du quatorzième siècle avaient bientôt été suspendus, et s'étaient bornés à quelques réparations aux arcs-boutants du chœur et aux toitures.
Après l'affaire de Péronne, en décembre 1468, avant de se rendre à Senlis où il avait convoqué le parlement et la chambre des comptes, pour avoir à enregistrer le traité conclu avec le duc Charles de Bourgogne, Louis XI passa à Clusy. Il ne portait point la tête haute en ce moment ; car, bien qu'il ne fût pas scrupuleux, le traitement barbare infligé aux Liégeois par sa faute, n'était pas sans lui causer de l'ennui.
Puis il craignait fort l'esprit frondeur de ses bons Parisiens et savait qu'ils se gaussaient de lui pour s'être ainsi laissé prendre au piège par son rival. Aussi ne voulut-il point passer dans la grande cité.
Le roi Louis XI, ainsi que beaucoup de gens soupçonneux et retors, lorsqu'ils ont failli et ont été dupes dans une entreprise dont ils espéraient tirer profit par astuce, sont
disposés à faire les bons compagnons et à cacher ainsi leur déconvenue sous l'apparence de la belle humeur.
Quoique au fond du cœur il fût profondément marri et courroucé, le roi n'en laissait rien paraître. Il entrevoyait déjà le moyen de se tirer du mauvais pas où il était tombé par sa faute, et cela le mettait en liesse, d'autant qu'il avait été si près de perdre la couronne et peut-être la vie, que la joie de se sentir libre lui donnait un grand soulagement.
Il arriva donc dans sa bonne ville de CIus}- en bon point.
Les bourgeois, précédés du maire et de leurs eschevins vêtus de robes de drap rouge, fourrées de vair, allèrent au-devant de lui jusqu'à un quart de lieue environ en dehors des murs. Et, comme le magistrat de la cité se préparait à lui faire une belle harangue, le roi l'arrêta de la main :
« Eh ! mon compère, vous me direz cela plus tard ; il ne fait pas bon, par cette froidure, à discourir en plein champ; entrons chez nous, s'il vous plaît, y^
Ainsi, en belle ordonnance, la chevauchée du roi entra dans la ville et se rendit à la cathédrale, devant laquelle se tenait l'évêque entouré de son clergé, pendant que les cloches sonnaient à toute volée.
Le roi, ayant entendu la messe en grande dévotion, se reposa quelques instants dans l'évêché et y prit une collation, mais ne voulut point y demeurer, car il avait fait retenir son logis chez un riche bourgeois de la ville, j L'évêque lui remontra le piteux état de son église qui avait grand besoin de réparations. Louis l'écouta fort bien, lui promit qu'il y penserait, mais l'engagea à recourir à ses bons chanoines, lesquels étaient riches et pourraient l'aider
de leurs biens, n'ayant pas comme lui gens d'armes à entretenir et guerres à soutenir fort ruineuses, ce à quoi il lui fallait surtout aviser pour le moment. Puis, il se dirigea avec tout son monde vers le logis qui lui était préparé chez maître Nicolas Lefort. Il s y installa avec le connétable de Saint-Pol, Dammartin, autant d'archers écossais qu'il en put tenir, les autres étant logés aux environs jusqu'au nombre de quatre cents, et quelques gens de son service en pjtit nombre.
Incontinent qu'il fut reposé, l'après-dînée, le roi manda le maire et les eschevins, et s'entretint familièrement avec eux sur toutes choses concernant l'ordonnance de la ville, l'état des habitants, etc.
Sur ce que le maire lui représentait les grands maux que la cité avait eu à souffrir, et combien encore il s'en fallait qu'elle n'eût repris son ancienne splendeur et richesse, à cause de la grièveté des impôts :
« Avec l'aide de Dieu et de Notre-Dame, dit le roi, nous y pourvoirons -, prenons notre temps et labourons de notre mieux, car nous avons grand'besognes à faire. Mais pour vous montrer notre bon vouloir, dites un peu ce que désirez et si le ferai volontiers et en tant que le pourrai faire. »
Alors, le maire, voyant l'occasion belle :
« Eh! très-gracieux sire, dit-il, nous avons un hôtel de ville fort ruineux et délabré, par le malheur des temps- s'il vous plaisait nous aider à le rebâtir, ce serait un grand bien pour la cité -, car ne pouvons y séjourner sans que l'eau du ciel tombe sur nos vêtements, et nos besognes en sont toutes gâtées.
— Voire, reprit Louis, c'est grand dommage ! et vous faut-il grosses sommes pour faire ces bâtiments ?
— Cinq cents roN'aux d'or, au moins, pour aviser au plus pressé, sire.
— Cinq cents ro^^aux d'or! par Notre-Dame! nous ne les avons point !... Mais j'ai souci de ma promesse et vous les trouverai sans trop tarder. »
Et ainsi, après quelques autres propos, le maire et les eschevins sortirent bien contents du logis du roi, répétant par la ville les bonnes paroles qui leur avaient été dites.
Dès le lendemain, le roi fit remettre au maire de Clusy la lettre suivante, scellée du sceau royal :
« Nous, Louis, etc. ; .... Considérant les grands maux que notre bonne ville de Clusy a soufferts es temps de troubles et de guerres-, ensemble, sa fidélité envers la couronne de France, et spécialement les services rendus par les milices en toutes occasions ; considérant Tétat ruineux et délabré de Thôtel des bourgeois de la dite ville, lesquels s'emploient au bien de notre royaume et à la bonne gestion de la cité, comme maire, eschevins et jurés, et par notre volonté, avons, par ces présentes, accordé à la dite ville, et ce, pour être employés à la réédification de l'hôtel des bourgeois, séant en la place du Marché, cinq cents souverains d'or, lesquels seront délivrés par notre trésorier en cinq termes, c'est assavoir, le premier de cent royaux d'or, à la Pâques prochaine, et les quatre autres de cent royaux d'or chacun aux
époques suivantes Et voulons que les travaux d'icelle
bâtisse soient commencés dès le payement du premier terme prochain.. »
Les bons bourgeois de Clusy furent fort joyeux de la libéralité du roi, mais leur joie ne dura guère; car incontinent que le roi fut rendu à Tours, parut un édit touchant
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de nouvelles taxes sur les vins et autres denrées, qui prenait aux habitants de Clusy la moitié plus que ce qui leur avait été accordé de si bonne grâce.
Toutefois, le roi s'enquit si on s'occupait de rebâtir Phôtel de ville, car il s'enquérait de toutes choses, avait bonne mémoire et faisait écrire belles lettres pressantes à ce sujet au maire et aux eschevins, les assurant de son affection pour la ville.
D'ailleurs, les fabriques de serge et le commerce de Clusy prospéraient grandement, car, depuis peu, existait dans le royaume de France, sous la protection du roi, une grande association, dite Compagnie française^ composée de gros marchands de Paris et autres villes, investie de beaux privilèges pour le transport et Texpcrt .tion des vins et autres denrées, ainsi que des objets fabriqués, notamment des étoffes de laine et de soie, ce dont les dits marchands tiraient grand profit et les métiers aussi, lesquels pouvaient à peine suffire aux demandes qui étaient faites de tous côtés, soit de France, soit d'Angleterre, de Bourgogne et d'Allemagne.
L'évêque de Clusy était demeuré assez mal content de ce que le roi avait donné cinq cents royaux d'or aux bourgeois pour rebâtir leur hôtel, plutôt que de les accorder au chapitre pour les réparations de la cathédrale*, toutefois, il n'en laissa rien paraître, car il était fort l'ami de l'évêque de Verdun et du cardinal Balue, lesquels, comme on sait, à la suite de l'affaire de Péronne et de Liège, furent convaincus de trahison et enfermés, le premier à la Bastille, et l'autre dans une cage de fer, au château d'Ouzain, près de Blois.
Le roi, sachant cette grande amitié entre l'évêque de Clusy et le cardinal Balue, fit savoir à l'évêque qu'il le tenait pour fidèle et loyal, et étranger aux menées du cardinal,
mais qu'il était bon qu'il pourvût aux nécessités de son évêché et notamment à Tétat de sa cathédrale, laquelle lui avait paru fort délabrée, et qu'il espérait qu'au moyen des grands biens dont il disposait, ainsi que messieurs de son chapitre, il rendrait à son église épiscopale la splendeur qu'elle avait perdue par suite des temps et des malheurs publics.
Le bon prélat ne se fit pas répéter l'avis, car il n'était pas sans quelques craintes touchant certaines lettres écrites par lui au cardinal, en ces derniers temps-, il fut donc résolu, à révêché, qu'on pourvoirait sans délais aux travaux de la cathédrale, moyennant une subvention fournie par messieurs du chapitre, parmi lesquels étaient plusieurs richeshommes, et le revenu des bois appartenant au seigneur évêque.
Les bâtiments de l'hôtel de ville se composaient alors du beffroi, des deux salles voisines à droite et à gauche du perron, et de quelques ouvrages inachevés sur la cour intérieure et appropriés tant bien que mal (voir fig. 35). Quant à la grande salle commencée de l'autre côté de la rue Cu~ riale, elle n'avait été élevée que d'un rez-de-chaussée, lequel, couvert par une charpente provisoire, servait de halle aux drapiers.
Mais, par suite de legs, la ville possédait à la gauche de la façade, sur la place, deux maisons qui étaient occupées par les services municipaux. Ces maisons étaient vieilles et en assez mauvais état.
Dans les délibérations qui suivirent la visite du roi à Clusy, il fut décidé qu'on étendrait les bâtiments du nouvel hôtel sur ces terrains, en utilisant d'ailleurs, autant que possible, les vieux logis -, qu'on abandonnerait la construction de la grande salle au service auquel alors son rez-de-
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chaussée était aH'cctc, et que la future graiursallc s^éléverait sur remplacement des maisons.
En conséquence de ces délibérations, furent appelés plusieurs maîtres des œuvres, afin qu'ils présentassent, dans un délai rapproché, des projets dressés conformément à ce programme.
Il y eut dans rassemblée des notables de longues discussions touchant la conservation ou la démolition du vieux beffroi.
Les partisans de la conservation firent valoir Pancienneté de cette construction, signe vénérable des franchises de la commune, sa solidité et l'inutilité de la dépense que nécessiterait la construction d'une nouvelle tour et beffroi. Ceux qui en demandaient la démolition prétendaient que la conservation de la vieille tour gênerait les dispositions à prendre dans la construction d'une nouvelle façade, et qu^il était préférable de ne pas se préoccuper d'une bâtisse qui ne pourrait que s'accorder fort mal avec les btitiments à élever.
Cet avis ne prévalut pas, et la conservation du vieux beffroi fut décidée.
Avant les fêtes de Pâques (1469), les maîtres présentèrent leurs projets. Celui qui parut le plus satisfaisant aux notables était dû à maître Michel de Blamont. La figure 40* en donne le plan à rez-de-chaussée.
Ainsi qu'on le voit sur ce plan, maître Michel conservait le beffroi et la salle de droite dont il avançait le pignon sur la place. Il se servait, autant que possible, des fondations des vieux bâtiments et maintenait l'escalier circulaire qu'il
1. Le noir indique les vieilles constructions conservées, et le rouge les bâtiments neufs.
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se proposait de terminer. Le perron, avec sa loge, fort ruiné, était démoli et remplacé par une loge au-dessus de rentrée principale A, En outre de cette entrée, il en ménageait deux autres, Tune sous la tour du beffroi et Tautre en B. Ces entrées donnaient sous des portiques élevés autour de la cour G.
En D, Michel projetait une belle montée qui permettait d'arriver à Pétage supérieur par une pente douce. La grande salle était établie au premier étage du bâtiment E, dont elle occupait toute la longueur. La porte gauche de rhôtel était aussi destinée aux grandes assemblées, et celle de droite, ainsi que le bâtiment du fond, aux eschevins et aux services de la ville. Une grille fermait le portique F, sur la cour, au besoin, de telle sorte que les gens qui se réunissaient en assemblée par la porte B ne pussent vaguer dans les autres parties de l'édifice.
Le portique F et celui G en regard ne s'élevaient que de la hauteur du rez-de-chaussée, formant terrasse au niveau du sol du preinier étage, tandis que les galeries doubles prenaient la hauteur de ce premier étage et permettaient d'entrer à couvert dans les salles E et H ;, Tescalier circulaire, ainsi que la rampe D, débouchant dans ces galeries.
La figure 41 ,(coupe faite en travers de la grande salle, et des galeries sur a^ b) permettra de saisir cette disposition.
G'était pour se conformer au programme que maître Michel avait supprimé Taccès à la loge, du dehors, et par conséquent, le perron. Les bourgeois ne tenaient pas à être ainsi en contact avec le populaire -, il était resté de mauvais ' souvenirs du perron, bâti à la fin du treizièine siècle -, le prévôt royal de Glusy déclara d'ailleurs qu'il ne fallait pas songer à le rétablir, et que telle était la volonté du roi.
La figure 42 donne la vue de la façade du nouvel hôtel de ville projeté. Les travaux en furent poussés avec une
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grande activité, malgré les charges énormes dont était acca blé le peuple, sans qu'il eût été consulté en rien; car, comme le dit un auteur contemporain :
« Y a-t-il roi ou seigneur sur terre, qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre un denier sur ses sujets, sans octroi et consentement de ceux qui le doivent payer, sincn par tyrannie ou violence * ? j)
Mais Louis XI, pour établir de nouveaux impôts, nonseulement ne consulta jamais ses États, mais se passa parfois du parlement.
Les tailles, devenues permanentes, étaient augmentées de plus des trois cinquièmes. La cour de Rome faisait lever