LA LIGUE
La ville de Clusy avait grandement prospéré sous le règne de Louis XH.
La réduction des impôts, les développements donnés au commerce augmentèrent sa richesse et accrurent sa population. Elle fit faire de nouveaux travaux à Tintérieur de son hôtel de ville: belles boiseries, peintures, beaux pavages de faïence, tentures de drap et de cuir \ si bien que la maison des bourgeois de Clusy passait avec raison pour une des plus belles de PIle-de-France.
Les bourgeois s'en montraient fiers et n'épargnaient rien pour accroître la splendeur de leur hôtel.
Sous François I", cette prospérité reçut une première atteinte par l'augmentation des taxes. Puis, survint la réformation qui divisa la ville. Cependant, les calvinistes ne comptaient parmi les bourgeois qu'une minorité faible; mais ils suppléaient à leur petit nombre par leur activité, d'autant qu'ils comptaient parmi eux quelquesuns des plus notables et des plus riches. Le corps des
ET d''uNE cathédrale. 22?
magistrats de la ville ne se composait que de catholiques, car le mode ancien d'élection n'était plus admis, et le maire et les eschevins étaient pris parmi les quartiniers et agréés par le roi, sur une liste présentée par rassemblée des notables.
Nous ne raconterons pas les événements qui émurent la cité pendant les années du règne de Henri II, de François II et de Charles IX.
Il Y eut dans la ville quelques victimes à la suite de la Saint-Barthélémy, mais en petit nombre, car, aux premières nouvelles des massacres de Paris, les calvinistes de Clusy prirent le large et se réfugièrent dans les Flandres.
Le conseil des Seize se mit en rapport avec les gens de Clusy dès les premiers jours de la ligue, vu que ceux-ci tenaient en grande partie pour les Guises -, aussi, quand Tassassinat du Balafré fut connu dans la ville, il y eut grand émoi. Les églises se remplirent, et les prêtres et moines, par leurs prédications furibondes, excitaient le peuple contre leurs magistrats, composés de politiques dévoués au roi.
« Ces suppôts d'Hérode, dit Tun de ces prédicateurs, en pleine cathédrale, sont prêts à vous livrer aux hérétiques et ont fait alliance avec eux. Ils se disent dévoués à la sainte Église et vont à la messe, comme leur roi, pour vous endormir. Mais si vous les laissez faire, ils vous égorgeront traîtreusement pour s'emparer de vos biens. La sainte Union vient de voir son chef massacré par les mignons du tyran, et sur son ordre. Cette trahison infâme, après les serments de bonne amitié prononcés devant Tautel, vous délie de toute obéissance aux commandements du traître sacrilège qu'on nomme Henri.
« Quelle fiance pouvez- vous avoir en celui qui parjure Dieu!
« Parmi vous, ne souffrez plus ces politiques hypocrites et retors, pires que les hérétiques, puisqu'ils cachent leurs trahisons sous de faux semblants de dévotion. • « Tous ceux qui ne sont pas de T Union, sont nos ennemis.
tt Tous ceux qui pactisent avec le tyran, méritent la mort
— Oui ! répondit la foule entassée dans la cathédrale, vive l'Union ! à mort les traîtres ! les politiques ! les suppôts du tyran ! »
Pendant que ces prédications se faisaient dans les églises, les eschevins, le maire et quelques notables étaient assemblés à rhôtel de ville pour aviser aux nécessités du moment, à cause de la furieuse contenance du peuple. Les avis étaient fort partagés. Allait-on se déclarer pour les Seï:{e et F Union, rompre avec le parti du roi violemment, se mettre en insurrection contre son autorité, ou devait-on user d'atermoiement et essayer de traiter?
L'un des eschevins, homme respectable et d'esprit sage, prit la parole en ces termes :
« Messieurs du conseil, ce n'est point que j'approuve la façon dont le roi s'est défait de M. de Guise; c'est là un acte condamnable et qui ne peut qu'engendrer des maux pires que ceux déjà soufferts. Si je voyais, parmi ceux de l'Union, quelques personnages capables et sages, connus par les services rendus au pays, je m'attacherais peutêtre à ce parti ; mais je ne vois là que des moines ignorants, des étrangers altérés de notre sang et de notre substance, que des femmes ambitieuses, des prêtres débauchés, que des nobles ruinés et une racaille nécessiteuse qui aime la
ET D UNn: CATHKDRALE. 22D
guerre et le trouble, parce qu'elle vit aux dépens du bonhonDJie. Que fait là dedans monsieur le légat, sinon pour empêcher la liberté des suffrages et encourager ceux qui lui ont permis de faire merveilles pour les affaires de Rome et d'Espagne? Lui, qui est Italien et vassal d'un prince étranger, ne doit avoir chez nous ni rang, ni séance. Ce sont donc les affaires des Français qui le touchent de près et non celles d'Italie ou d'Espagne ?
« D'où lui viendrait cette curiosité, sinon pour profiter de notre dommage? Est-ce au duc de Feria, à Mendoze et à don Diego que nous devons prendre avis comme la France se doit gouverner ? C'est assez vivre en anarchie et désordre au profit de quelques ambitieux qui mènent le peuple par de belles paroles. Quant à moi, je n'entre pas dans rUnion qui est la ruine du royaume de France, en ce qu'elle le met tout d'abord es mains de ses ennemis d'Espagne et d'Itahe, et suis d'avis qu'il faut traiter avec le roi avant qu'il soit trop tard.
— Je ne saurais partager l'opinion du préopinant, répondit à ce discours un des autres eschevins. Nous ne saurions traiter avec le faux moine Henri, troisième du nom, car son intérêt consistait à ne pas souffrir diverses factions dans son royaume, à conserver les princes de son sang, puisqu'il n'avait point d'enfants, et à tenir bas ceux qui s'élevaient au préjudice de son autrité royale, et, cependant, il fit tout le contraire.
« Il fomenta les factions, au lieu de les éteindre, et même se joignit à l'une pour détruire l'autre. — Comme si un roi devait partager les ambitions d'une facdoni — Il fit une guerre perpétuelle aux princes du sang, à la persuasion de ceux qui en voulaient voir l'extinction pour s'élever en leurs places , et autorisa du commandement
de ses armées ceux qui aspiraient à l'usurpation de son royaume.
« Il fit pis encore -, quand il commença à s'apercevoir de rinutilité de sa politique, on le vit se jeter dans une dévotion affectée et extraordinaire, ne bougeant des cloîtres et vivant avec les moines ; pensant par ces moyens ôter au duc de Guise le crédit que ce dernier s'était acquis parmi les catholiques, qui le tenaient pour leur chef. Mais il en arriva le contraire, car il se rendit méprisable à ses peuples, et spécialement à celui de Paris, qui le chassa honteusement du Louvre-, et enfin ce roi fit assassiner celui qu'il craignait voir régner en sa place et qui était digne du trône par son courage, son attachement à la religion catholique et sa haine pour les gens de la religion, qui sont les pires ennemis de rÉtat.
— Voire, reprit un troisième orateur, Tun ne vaut pas mieux que Tautre, et j'aime les choses en leur place, non autrement.
« Aujourd'hui, ceux qui obéissaient, commandent-, ceux qui empruntaient, prêtent à usure; ceux qui jugeaient, sont jugés -, ceux qui emprisonnaient, sont emprisonnés ; et tous ces miracles sont advenus par les eiforts de M. de Guise, dont Dieu ait l'âme, et de cette sainte Union, sa fille.
<c Les aunes des drapiers sont tournées en pertuisanes, les écritoires en mousquets, les bréviaires en rondaches, les scapulaires en corselets et les capuchons en salades et morions. Et n'est-ce pas un grand miracle du diable ! si nous étions tous naguères en Flandre, à faire la guerre aux archicatholiques espagnols, en faveur des hérétiques des Pays-Bas, de nous voir catholiquement rangés aujourd'hui au giron de- la sainte Ligue romaine? si tant de bons matois, banqueroutiers, saffran'ers, hautgourdiers,
tous gens de sac et de corde, se sont jcnés des, premiers en ce saint pani pour faire leurs adaires et sont devenus catholiques bien loin devant les autres ? Et, devons-nous remercier beaucoup ceux qui, ayant commis quelque assassinat ou insigne lâcheté ou volerie au parti de Tennemi, se sont catholiquement jetés entre nos bras, pour éviter la punition de leurs méfaits et trouver parmi nous franchise et impunité ?
« Ceux-là, certes, tiendront bon jusqu'à la mort pour la sainte Union, et tout autant pourrais-je dire de ces coqsplumets qui se montrent vaillants quand il n'y a péril aucun et nous assourdissent de leurs vanteries. Donc, si le roi ne vaut guère et ne peut nous inspirer confiance, toute la séquelle des guisards ne vaut rien, ne pensant qu'à nous plumer à Is^ur profit et à celui dss Espagnols, leurs amis.
(c Tant est qu'il est bon de fermer ses portes et de se garder contre tous. J'ai dit. «
Un quatrième personnage prit alors la parole en ces termes :
« Je vous parlerai franchement, comme bon bourgeois, ami de sa patrie et jaloux de la conservation de la religion; nous voyons bien que les Seize sont aux filets du roi d'Espagne, notre ennemi mortel, lequel, s'il le peut, veut nous rendre esclaves pour joindre l'Espagne, la France et les Pays-Bas tout en un tenant, ou, s'il ne le peut, pour le moins nous affaiblir et mettre si bas que jamais ou de longtemps nous ne puissions nous relever et rebéquer contre lui.
« Car le roi d'Espagne est un vieux renard; il sait bien le tort qu'il nous fait déjà en tenant les royaumes de Naples et Navarre, et le duché de Milan, et le comté deRoussillon, qui nous appartiennent; il connaît le naturel des Français, qui
228 HISTOlRIi: d'un HOTEL D C VILI.B
ne sauraient longtemps demeurer en paix sans attaquer leurs voisins-, sur quoi les Flamaïuls ont fait un proverbe, qui dit que : quand le Français dort, le diable le berce.
« Notre intérêt est de nous mettre à couvert et d'accorder nos dillcrends, en otant les folles vanités que nous avons en la tête et faisant la paix. Il n'y a ni paradis bien tapissés et dorés, ni processions, ni prédications ordinaires et extraordinaires qui nous donnent à manger.
« Les pardons, stations, indulgences, brefs et bulles de Rome, sont viande creuse qui ne rassasie que les cerveaux éventés. Il n'y a ni rodomontade d'Espagne, ni temple ou citadelle dont on nous menace, qui nous puisse empêcher de désirer et de demander la paix »
Les cris que la foule poussait sur la place du Marché interrompirent ce discours. Plusieurs eschevins, s'étant rendus dans la loge pour connaître la cause de ce bruit, furent accueillis par des huées.
« A bas les politiques! criait la foule- lUnion! vive l'Union ! «
A la tête de cette foule, on voyait des moines et des curés des paroisses de la ville, quelques jeunes gentilshommes ligueurs, venus de Paris pour provoquer le mouvement, des chefs du guet et des olHciers de l'évéché (fig. 46), tous portant la croix de Lorraine sur leurs chapeaux ou leurs habits.
Les notables bourgeois, réunis dans l'hôtel de ville, quittaient la salle les uns après les autres et s'échappaient par une petite porte de service donnant sur la rue Curiale. Seuls le maire et les eschevins restaient à leur poste, attendant les événements et ayant donné l'ordre de laisser la porte centrale ouverte.
Les chefs du peuple prétendaient procéder régulièrement
ET D UNE CATUinR A I R.
Apres quelques p.uirparlers, \ini;t-deu\ d'enire eux, armés, entrèrent dans riiôiel Je \ ille et déclarèreni aux magistrats municipaux que les habitants de Clusy entendaient avoir à leur tète un conseil entièrement dévoué à la sainte Union ; que si, parmi les magistrats do la cité, il en était
qui voulussent signer leur adhésion à la Ligue, ils le de\ aient faite immédiatement, et que les autres eussent à sj retirer en leurs logis.
Sur les quin/.c magistrats rnunicipaux, six seulement signèrent; les autres, parmi lesquels était le maire, quittèrent la salle, non sans protester contre la violence qui leur était faite.
23o HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE
Vêtus de leurs robes, ils sortirent par la grande porte à pas lents.
Aussitôt, ils furent entourés par la foule, accablis d'injures, et les choses eussent pu tourner au plus mal, si les vingt chefs qui les avaient accompagnés ne se fussent interposés pour qu'on les conduisît à Tévêché, où ils furent détenus jusqu'à ce qu'il fût statué sur leur sort.
Les neuf magistrats traversèrent donc toute la ville, non sans peine, .sous escorte, et furent enfermés dans les prisons de Tofficialité.
Ce fut au milieu d'une confusion inexprimable que les élections du nouveau conseil se firent dans la grande salle.
Un nom était prononcé; la foule l'acceptait ou le repoussait par acclamation.
Aucun des six eschevdns qui avaient signé le pacte de l'Union ne fut élu, et ce nouveau conseil, composé de dix membres et d'un président, entra aussitôt en fonction. On y voyait deux curés, un chanoine, un boucher, un forgeron, deux avocats, un officier de l'évêché et deux aventuriers qui s'étaient fait connaître dans la ville par leur fanatisme de ligueurs. Le président était un certain Malestroit, se disant gentilhomme, agent actif des guisards, homme sans conscience, brave, pillard, a}'ant la parole facile, prêt atout, recevant de l'argent de toutes mains et le dépensant largement.
Les premiers actes du conseil furent :
1° De déclarer Findépendance de la ville de Clusy et de sa banlieue •,
2° L'adhésion à la sainte Union dans tout ce qu'elle entreprendrait \
3" L'exemption des tailles, cens et devoirs envers les seigneurs ;
ET DUNE CATIilÎDR ALE. 23l
4" L'arrestation de tous les gens soupçonnés d'être en relations av^cc la cour;
5" La levée d'un subside de guerre pour la défense de la sainte Union -,
y La nomination d'une délégation de députés auprès du conseil des Quarante, à Paris, qui venait de se constituer.
Tout cela ne satisfaisait que médiocrement la populace-, elle comptait sur quelque chose de plus immédiat. Les moines-prêcheurs sollicitaient le peuple à ne pas quitter ses armes et à faire justice des politiques et des suppôts du tyran. L'un d'eux, portant la robe des dominicains, qui se faisait surtout remarquer par son exaltation et ses discours violents, avait pris un grand ascendant sur la foule et surtout sur les femmes. Le frère Côme était un grand gaillard, maigre. Sa belle tête pâle, entourée d'une couronne de cheveux noirs, prenait, quand il parlait, une expression extatique qui pénétrait ses auditeurs d'une sorte de terreur fanatique. Vêtu d'une cuirasse par-dessus sa robe, une longue rapière ceinte autour des reins, après la scène de l'hôtel de ville, il se dirigeait, suivi d'une foule nombreuse , vers la cathédrale •, là, s'arrêtant sur les marches du portail et se retournant vers le peuple attaché à ses pas :
« Mes frères, dit-il, croyez-vous que votre tâche soit remplie parce que vous avez mis hors la maison 'de ville les valets de ce Judas qu'on nommait Henri? L'ange exterminateur essuie-t-il son épée tant qu'il reste un hérétique marqué du sceau du parjure à frapper? Le Seigneur a-t-il suspendu d'une heure les effets de son jugement sur la ville deSodome? Non, ayant fuit partir Loth, le seul juste, le seul soumis à sa loi, il a répandu sur la ville maudite la
pluie de feu, décournant ses regards et sans écouter les cris des petits enfants....
« Et nous, mes frères, que faisons-nous? Tandis que le Valois emprisonne, torture et fait assassiner par ses mignons les plus illustres entre les défenseurs de la foi, quand il fait alliance avec les hérétiques cent fois maudits, avec les politiques conjurés avec l'enfer, lorsqu'il emploie mille sortilèges pour répandre la peste et la famine sur ceux de la sainte Union , nous pardonnerions aux traîtres qui, comme lui, sont prêts à donner la main à Satan, aux huguenots!... Oyez? n'entendez-vous pas la voix du Dieu irrité qui, du fond du sanctuaire, crie : « Frappez, frappez « mes ennemis ! frappez , si vous ne voulez pas être con- « fondus avec eux, car l'heure de la justice est proche, et, « dans ma colère, comme autrefois à Sodome, j'écraserai u jusqu'aux femmes et enfants à la mamelle. Triez et brù- « lez le mauvais grain,... il est temps. »
Ayant tiré sa rapière du fourreau, le moine accompagnait ce discours de gestes de possédé \ les derniers rayons du soleil le frappaient d'une lueur rouge, et derrière lui s'élevait la façade de la cathédrale, étincelante de lumière
(fig. 4<3).
Alors les cloches furent mises en branle et la foule
hurla :
« Oui! mort aux ennemis de l'Union, vive la Ligue, à mort les politiques ! »
Des prisons de l'officialité, les malheureux eschevins entendirent ces cris.
Pendant que cette scène se passait devant le portail de la cathédrale, le long de la rivière se tenait une autre assemblée à la grande hôtellerie du Pélican^ rendez-vous de tous les coupeurs de bourse, des ruffians, de soldats débandés et
m^BmM^
dl2r'^ ■ \j/r^y^!,^-^-^^