LES CONSEQUENCES D UN VŒU ROYAL
Par lettres patentes, en date du lo février i638, Louis XIII mit son royaume sous la protection spéciale de la Vierge, et le roi déclarait qu'il consacrerait dans le sanctuaire de Notre-Dame de Paris le souvenir de ce vœu solennel.
Louis XIII mourut en 1643, sans avoir pu réaliser son projet-, mais Louis XIV voulut acquitter la dette de son père, et, en 1699, des travaux importants furent entrepris dans le choeur de Notre- Dame de Paris pour en changer Fordonnance. Le jubé du treizième siècle fut détruit, la clôture du rond-point fut supprimée, les stalles du quatorzième siècle enlevées, Tautel et son ciborium de bronze fondus, ainsi que beaucoup de tombes d'évèques, pour faire place à une décoration de marbre fastueuse, mais du plus déplorable goût.
Ces travaux ne furent terminés qu'en 17 14.
La plupart des évêques de France, tant pour faire leur cour au roi que pour sacrifier à la mode du temps, voulu-
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rent imiter ce qui se faisait dans la cathédrale de Paris. L'évêque de Clusy fut un des premiers parmi ceux qui songèrent à transformer le chœur des églises épiscopales.
Armand de Conflans occupait alors, en 1 710, le siège de Clusy. Cétait un prélat conime on en comptait beaucoup alors, courtisan assidu, ne résidant que très-rarement dans son diocèse, homme du grand monde, pourvu, outre soii évêché, de beaux bénéfices, qui avait été au mieux avec révêque de Meaux, ce qui ne Tempêchait pas d'être bien vu en cour de Rome.
Monsieur de Clusy ayant donc, à part lui, fait dresser un beau projet de décoration nouvelle pour le chœur de son église, assembla son chapitre afin de le lui soumettre.
Tous les chanoines trouvèrent la chose du meilleur goût et en firent de beaux compliments à leur évéque. Seul, le doyen, vieux prêtre né en i63o, ne disait mot; ce ne fut que sur les instances réitérées de Tévêque qu'il donna son avis en ces termes :
« Monseigneur, il ne convient guère à un vieillard d'exprimer une opinion sur les choses nouvelles, les personnes arrivées au déclin de la vie étant portées naturellement à regretter ce qu'elles ont vu dans leur jeunesse. Mais, puisque vous souhaitez que je donne mon avis, je le ferai en toute sincérité.
« Depuis les temps anciens jusqu'à ce jour, notre cathédrale n'a subi ni altération ni changements-, elle nous rappelle l'histoire entière du diocèse et ses efforts pour élever un monument digne de la gloire de Dieu. Son chœur, notamment, renferme les tombeaux de vos prédécesseurs et toutes choses vénérables par leur ancienneté. Il est fermé par un jubé et par une haute clôture ornée d'images de l'Ancien et du Nouveau Testament qui, bien que taillées par des
artistes naïfs, d'aucuns disent barbares, n'en sont pas moins' un enseignement pour le peuple, en même temps que ces fermetures permettent au chapitre le recueillement pendant la célébration des saints mystères. Or, le projet que nous soumet monseigneur supprime celte clôture et ce jubé pour les remplacer par des grilles. Je sais bien que, depuis peu, on a regardé ces clôtures et jabés comme des ornements inutiles, incommodes, qui dérobaient aux fidèles la vue des saints autels et les empêchaient de contemplera leur aise nos mystères. Mais en cela, peut-être, n'a-t-on pas eu assez égard au respect qui est du à Tantiquité sacrée, et on s'éloigne de l'esprit et de la tradition de l'église.
« Saint Ambroise veut que l'on conserve en leur entier les usages que l'on trouve établis dans les églises, et assure que c'esr donner occasion de scandale que de retrancher des églises les coutumes qui y sont reçues ; et, sans remonter si haut, le concile de Trente a déclaré qu'il était nécessaire de conserver aux églises leurs usages, s'appuyant en ceci sur k lettre de saint Jérôme à Lucinius, dans laquelle il s'exprime ainsi : « Je crois devoir vous avertir en peu de mots qu'il « faut garder les usages que l'église a reçus par tradition, « de la même manière qu'elle les a reçus, lors p:incipale- « ment qu'ils ne sont point contraires aux vérités de la foi.»
« Et, pour parler plus spécialement de ce qui touche les jubés, je rappellerai que, selon la pensée de saint Germain et de Siméon de Thessalonique, le jubé ou l'ambon représente la pierre sainte qui fut mise à l'entrée du sipulcie, et ainsi la mort et la résurrection de Jésus-Christ et tous les grands mystères de la rédemption.
« Je conviens que ces raisons n'entrent pas dans l'esprit de tous les chrétiens et qu'il en est beaucoup à qui les jubés ne sont point capables de les faire comprendre ; mais
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aussi, ne peut-on pas me contester qu'elles ne soient goûtées au moins de ceux qui savent le fond de leur religion, qui ont quelque teinture de l'antiquité sacrée et qui pénètrent le sens et les mystères des cérémonies de Téglise. Je sais qu'aujourd'hui on a moins d'égard à ces derniers, en petit nombre, qu'à l'opinion de ceux pour qui la nouveauté a toujours beaucoup de charmes, quoique saint Bernard l'appelle judicieusement la mère de la témérité, la sœur de la superstition, la fille de l'inconstance : Novitas mater temeritatis^ soror superstitionis^Jîlia levitatis... »
Ce petit discours, prononcé d'une voix lente, mais ferme encore malgré Tàge du chanoine, fit l'effet d'une douche glacée sur les assistants. L'évêque se pinçait les lèvres, les chanoines les plus jeunes souriaient à demi, la plupart baissaient les yeux.
« Monsieur le doyen, dit l'évêque, vos raisons sont d'un grand poids; mais veuillez considérer qu'il s'agit au contraire de rendre à notre cathédrale la dignité qu'elle a perdue par suite de l'accumulation de tant de monuments disposés sans S3'métrie, d'un goût barbare et dont l'aspect est indécent.
a Le projet, que nous avons fait rédiger par un artiste de l'Académie, sera porté sous les yeux de Sa Majesté, sans l'ordre exprès de laquelle il ne sera rien fait \ si ce projet supprime le jubé qui barre le chœur, il rétablit cependant une clôture majestueuse, d'un profil antique et beau, laissant toutefois aux fidèles la vue du sanctuaire.
« Vous ne pouvez ignorer que l'autel ancien est fort délabré et tout à fait indigne de l'objet.
« L'Église admet certainement que, tout en respectant les anciennes coutumes, il convient de donner à la maison de Dieu, siège épiscopal, la splendeur que l'art permet de lui
accorder; et vous savez que, malgré toute la vénération professée par la chrétienté pour Tantique basilique de Saint- Pierre, les papes n''ont pas hésité à renverser la vieille église pour élever ce magnifique temple, sujet d'admiration pour tous et que Ton peut appeler la première des merveilles du monde.
« Le vénérable archevêque de Paris n'a-t-il pas donné l'exemple en acceptant avec empressement les dons magnifiques faits par Sa Majesté pour rendre au chœur de son église la splendeur qui lui manquait? A-t-il été arrêté dans celte entreprise par des considérations qu'on ne saurait admettre en pareil cas, puisqu'elles tendraient à ne jamais modifier ou renouveler les choses que le temps et la main des hommes ont pu altérer et qui ne sont plus dignes de la Divinité ?
« D'ailleurs, il s'agit ici de l'accomplissement d un vœu royal. En dédiant la France à la sainte Mère de Dieu, le roi Louis XIII rendait un hommage éclatant à l'intercession de Notre-Dame, sans laquelle il n'eut pas eu raison de r hérésie qui dévorait encore le pays lorsqu'il prit les rênes de l'État.
— Oui, reprit le doyen, avec une certaine vivacité, l'église de Paris a donné l'exemple, et c'est parce que j'ai vu un jour, passant dans cette ville, les tombes des évêques et vénérables personnages profanées, les saintes imageries frappées par le marteau des démolisseurs, la statue du roi Philippe-Auguste renversée par des m.anœuvres, l'autel, le vieil autel sacré ! mutilé, que mon cœur s'est soulevé en pensant que cette œuvre était accomplie, non par des hérétiques, mais par l'ordre de Sa Majesté très-chrétienne.
« Faites ! monseigneur, mais souvenez-vous de ceci : Ce n'est pas à l'Église à porter la main sur les objets vénérés
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par un grand nombre de générations, qui ont été les témoins des prières de tout un peuple pendant des siècles, et si elle le fait, dans une intention plus mondaine que religieuse, elle doit s'attendre à ce que ses ennemis n'hésiteront pas eux-mêmes à détruire ces nouveautés.... N'ayant plus rien à ajouter à ce que j'ai dit, permettez-moi, monseigneur, de me retirer. »
Disant cela, le vieillard se leva, et, appuyé sur sa canne, il quitta lentement la salle.
Chacun, après cette sortie, gardant le silence, l'évêque, assez embarrassé, repoussa son siège et dit :
« Messieurs, nous devons respecter l'opinion du vénérable doyen de ce chapitre.... c'est un vieillard attaché à ses habitudes. Si quelques-uns parmi vous partagent son avis, je les prie de le dire en toute franchise, car je ne voudrais rien entreprendre qui ne fut approuvé par la majorité de ce chapitre. »
Tous les chanoines protestèrent de nouveau qu'ils trouvaient l'idée belle, le projet merveilleux, et qu'ils s'en rapportaient entièrement au goût de monseigneur, d'autant mieux que le doyen était entaché de jansénisme et que nul d'entre ces messieurs du chapitre ne se souciait d'être soupçonné de partager ses opinions.
Cependant, les chanoines de Clusy, comme tous les oisifs, étaient causeurs, et, le soir même, toute la ville savait que révêque allait faire bouleverser le chœur de la cathédrale pour y placer une décoration nouvelle dans le meilleur style.
Ce projet excita une assez vive émotion. Les gens de Clusy étaient habitués à la vieille cathédrale, on l'aimait comme tout ce qu'elle renfermait. N'avait-elle pas été le témoin de bien des assemblées, fêtes, cérrimonies ? Chacun de ses
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recoins laissait un souvenir dans Tesprit des Clusianois, et, . ridée qu'on allait jeter bas cette clôture, ce jubé dont les imageries avaient fait la joie de tant de générations, des critiques assez. vives s'élevaient de bien des points. La noblesse et la haute bourgeoisie seules approuvaient entièrement les idées de. l'évêque; mais le gros de la population, moins sensible aux beautés majestueuses de Part en vogue alors, regrettait ses vieilles sculptures peintes.
Comme toujours, alors, on fit des chansons dans lesquelles le prélat était assez cavalièrement traité, et qui furent bientôt colportées partout.
Ces propos, ces chansons n'étaient du goût ni de l'évêque, ni des chanoines. Pour empêcher que les choses n'allassent plus loin, ces .messieurs du chapitre résolurent d'en finir.
Donc, une nuit, ils firent entrer dans la cathédrale une vingtaine de maçons qui, sans autre forme de procès, mirent à bas le jubé, en déposèrent les principaux fragments dans la cour de l'évêché et déblayèrent le pavé du mieux qu'ils purent-, si bien que le matin, à l'ouverture des portes le public trouva place nette, au grand ébahissement des badauds.
On en glosa fort dans la ville, pendant quarante-huit heures, et.... il n'en fut plus question.
Aussitôt les travaux furent commencés, et successivement les vieilles stalles en chêne du quatorzième siècle, l'autel, avec ses quatre colonnes de bronze qui portaient des anges, la clôture du chœur et ses belles imageries, les tombes de cuivre et de pierre des évêques allèrent aux gravois ou à la fonte.
D'ailleurs la nouvelle décoration fit bientôt l'admiration des bonnes gens de Clasy.
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A la place du jubc, s'ouvrait une grille en fer ouvragé, flanquée de deux niches avec statues et de quatre colonnes d'ordre corinthien, le tout en stuc, imitant les plus beaux marbres.
La clôture du sanctuaire était remplacée de même par des grilles avec ornements de fer battu et doré; et au fond, derrière Tautel, s'épanouissait une Gloire, dont les ra3'ons de bois doré perçaient des nuages de plâtre, dans lesquels se jouaient des chérubins sous forme d'enfants porteurs d'ailes et entremêlés de guirlandes de lis et de roses.
Sur le nouvel autel, fait de marbre de Languedoc et a3ant la forme d'un sarcophage renflé, s'élevait un baldaquin de bois, à l'instar de celui de Saint-Pierre de Rome, peint en marbre vert, avec ornements de plomb doré.
Tout le chœur fut dallé en marbre blanc et noir. Une Piété, c'est-à-dire une vierge tenant le Christ mort sur ses genoux, pour rappeler le vœu de Louis XIII, était placée au-dessous de la Gloire. Ce groupe devait être fait en marbre blanc, mais le modèle seul fut mis en place, en attendant des ressources qui n'arrivèrent pas probablement, car l'éveque avait dépensé à cette œuvre plus de cent mille écus, }'" compris les stalles nouvelles en b3is de chêne sculpté et une belle lampe d'argent suspendue devant l'autel.
Le vieux do3'en du chapitre ne vit pas toutes ces belles choses -, il mourut peu de temps après la destruction de son jubé.
D'autres travaux autrement urgents étaient devenus nécessaires.
La flèche de la tour centrale et celle des quatre tours du transsept étaient en fort mauvais état, faute d'entretien. Il fut résolu qu'on réparerait ces quatre flèches, mais qu'on démolirait celle de la croisée, dont il se détachait chaque
jour d^s fragments qui tombaient sur les couvertures et les perçaient.
Cette flèche de pierre fut donc remplacée par un toit p}^ramidal de charpente, couvert d'ardoises.
Mais en réparant les quatre autres flèches, on trouva bon de supprimer les pinacles-lucarnes des angles.
Les vieux vitraux du chœur, qui dataient de la fin du treizième siècle, étaient fort délabrés et sales, de telle sorte qu'ils ne laissaient guère passer la lumière. Après que la décoration intérieure du sanctuaire eût été terminée, les chanoines voulurent qu'on put jouir du coup d'œil qu'elle présentait, et surtout faire apparaître la Gloire de bois doré dans tout son éclat. On dépensa donc quelques milliers de livres pour remplacer les verrières anciennes à sujets colorés par des vitraux blancs avec une bordure fleurdelysée, et ainsi messieurs du chapitre purent admirer la splendeur du nouveau sanctuaire et lire plus facilement les offices.
L'autel et son baldaquin (fig. 47) furent fort vantés ; ils firent surtout l'admiration des dévotes de Clusy, dont la foi s'exaltait en regardant les beaux anges en plâtre, qui portaient avec tant de grâce l'exposition du saint sacrement et le tabernacle suspendu au-dessus *
Aussi, depuis le jour où la nouvelle décoration du chœur eut été terminée, les Saluts attiraient-ils un grand concours de fidèles, qui voulaient jouir du spectacle de ces splendeurs à la lumière des cierges \ et personne ne regretta ni le vieux jubé de pierre si finement sculpté, i-i l'ancienne clôture de liais avec ses imageries, ni l'autel de bronze du quatorzième siècle.
Sous le baldaquin fut placée la chasse de saint Babolein, patron du diocèse de Clusy.
LE NOUVEL AUTEL DE LA CATHÉjRALE EN 1 7 i O.
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