LA REVOLUTION
« Il n'y, a aujourd'hui, disait Camille Desmoalin en 1 798, que les douze cent mille soldats de nos armées qui, fort heureusement, ne fassent pas des lois-, car les commissaires de la Convention font des lois, les départements, les districts, les municipalités, les sections, les comités révolutionnaires font des lois; et. Dieu me pardonne, je crois que les sociétés fraternelles en font aussi î »
Cette boutade du spirituel publiciste avait bien quelque chose de vrai 1 comme tant d'autres, la commune de Clusy, en 1793, se considérait comme souveraine.
Elle était administrée conformément à la loi de 1 789, par un maire et vingt officiers municipaux, un procureur de la commune et un substitut.
! Des notables en nombre double de celui des membres du conseil municipal formaient le conseil général de la commune. Le maire, les officiers municipaux, les notables, le procureur de la commune et son substitut étaient élus par les citoj'ens actifs^ c'est-à-dire par les citoyens ayant
vingt-cinq ans dTige, une année de domicile dans la commune., pa3Mnt une contribution directe de la valeur locale de trois journées de travail et n'étant pas serviteurs à gages.
' Les officiers municipaux étaient renouvelés par moitié tous les ans, et le maire ainsi que les procureurs nommés pour deux ans; mais ces deux officiers sortaient alternativement, de sorte que chaque année, il y avait lieu de renouveler l'un d'eux.
Les conditions d'éligibilité étaient d'être membre de la commune et de réunir aux qualités de ciloycn ad if ^]c payement d'une contribution montant tV la valeur locale de dix journées de travail. Le maire était élu au scrutin individuel à la majorité absolue des voix, ainsi que le procureur et son substitut.
Les autres membres du conseil municipal étaient élus au scrutin de liste, à la majorité absolue, et les notables à la pluralité relative seulement.
Bientôt le cens fut supprimé, aussi bien pour les électeurs que pour les élus.
Mais après la proclamation delà République (22-23 septembre 1792), les municipalités durent être entièrement renouvelées.
Le maire élu s'appelait Hillot. C'était un homme froid^ réservé, qui s'était fait, depuis le commencement de la Révolution, un parti dans le peuple de Clusy, par sa résistance tenace aux prétentions des fauteurs de la réaction. Charitable, patient et bienveillant, ennemi de la violence, il ne se laissait pas entraîner aux excès de langage si communs dans les discussions politiques à cette époque.
Nous donnons, fig. 48, son portrait. Le maire Hillot et les officiers municipaux siégeaient à l'hôtel de ville. Quelques-
uns de ceux-ci faisaient partie du club des Jacobins, qui s'était installé dans les bâtiments abandonnés du palais épiscopal. Les prélats n'y résidaient plus depuis longtemps; dès avant les événements, quand ils n'étaient pas à la cour, ou à Rome, ou ailleurs, ils habitaient une maiso;i de cani-
Poiti'.ilt du 111 lire IlIIliot.
pagne, appartenant à Tévèché, si:uée à deux lieues de la ville.
Ce palais était donc fort délabré.
Le club des Jacobins prétendait dominer la commune ; mais le maire opposait son calme et sa fermeté aux motions des clubistes, répétant sans cesse que la Révolution ne faisait que commencer, et qu'il fallait à tout prix maintenir Tunion entre les patriotes sincères, à quelque nuance
qu'ils appartinssent, afin de lutter ensemble au moment de la crise.
« Car, ajoutait-il, nous sommes en face d'une société qui s'écroule et d'un monde qui ne connaît pas encore ses destinées; ne disséminons pas nos forces.... nous en aurons besoin ! «
La population de Clusy, quels que fussent ses sentiments patriotiques, avait été profondément émue par le jugement et la condamnation du roi ; des membres du club des Jacobins les plus exaltés, qui, à la nouvelle de l'exécution de Capet, avaient voulu faire une manifestation, lurent accueillis dans les rues par des huées et des injures. S'étant présentés à l'hôtel de ville, pour demander à la commune qu'une fête patriotique fut organisée à propos de la mort du tyran, le maire avait répondu simplement aux délégués du club que la mort d'un homme, fût-il roi, ne pouvait être l'occasion d'une réjouissance publique; que justice était faite, et ou'il n'appartenait à personne de ratifier ou de blâmer un jugement; que le calme et un silence respectueux étaient la seule attitude convenable en face des arrêts de la justice du pays.
A dater de ce jour, Hillot et les conseillers municipaux qui le soutenaient furent violemment accusés par les Jacobins de pactiser avec la réaction, les prêtres et les nobles.
Le procureur de la commune, Juglars, et le citoyen Rulle, qui souvent occupait le fauteuil du président du club des Jacobins, étaient les ennemis déclarés du maire et ie signalaient en toute occasion comme un traître.
Après les événements du 3i mai 1793, le comité qui siégeait aussi à Tévêché, et qui, depuis quelques jours, avait pris le titre de comité central des Sans-culottes^ se
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; déclara en permanence. Après avoir réuni autour de lui les sections des faubourgs, il fit savoir au club des Jacobins que le peuple de Paris, ayant fait justice des conspirateurs et des ennemis des vrais patriotes en les arrêtant ou en les expulsant de la Convention, le moment était venu de soustraire la ville de Clusy à l'autorité de la municipalité réactionnaire qui était vendue aux chouans. Le comité sommait les Jacobins de se réunir à lui pour marcher ensemble sur Thôtel de ville. Cette ouverture fut accueillie par des acclamations.
Cependant, le maire avait fait convoquer, de son côté, les sections sur lesquelles il croyait pouvoir compter, et, dès le matin, la place du Marché était remplie de gardes nationaux disposés à défendre la commune.
Hillot avait entretenu les chefs des sections des dangers que ferait courir à la liberté la réussite des projets formés par les clubs.
Quatre canons étaient braqués sur la place, au débouché des rues principales, mèches allumées.
Quand arrivèrent les gens des clubs, et qu'ils virent ces bataillons de gardes nationaux rangés devant Thôtel de ville, ils essaimèrent de parlementer et d'entraîner avec eux les défenseurs de la commune. Mais ils furent assez brutalement reçus, car la majeure partie de la garde nationale était fatiguée de l'agitation qu'entretenaient ces clubs dans la ville et eût été ravie d'en finir.
Voyant ainsi leurs projets avortés, les Sans-culottes et Jacobins s'en furent, fort mal contents et disant partout que c'en était fait de la République, si le peuple ne se soulevait pas en masse contre les royalistes.
Ils se dédommagèrent provisoirement, en faisant dans leurs réunions les motions les plus violentes.
Ce succès facile donna courage aux défenseurs de la municipalité ; les chefs des sections s'étant réunis, décidèrent de demander aux officiers municipaux l'arrestation des meneurs des clubs, et, des mesures sévères pour empêcher le renouvellement de pareilles tentati\'es.
Sur ces entrefaites, arrivèrent à Clusy des délégués des Girondins, qui firent un tableau navrant des Journées des 28, 2C), 3o et 3i mai, déclarant que la Convention n'était plus libre. Qu'elle était à la merci de la populace parisienne,, et que les départements n'avaient plus, s'ils voulaient conserver la liberté, qu'à se soulever contre les t3Tans obscurs qui commandaient aux députés, prisonniers dans la capitale.
Ces propos, répandus dans la ville, ne firent qu'exaspérer les citovens qui ne demandaient que le repos et la tranquillité pour se livrer à leurs travaux et leurs affaires, et bientôt le maire fut assailli de pétitions dressées contre les clubistes, les Jacobins et les Sans-culottes.
Le mouvement de l'opinion s'accentuait dans la ville en faveur des modérés. Beaucoup de gros bourgeois et d'anciens fonctionnaires attachés à la monarchie, revenus de la terreur que leur avaient inspirée et les journées de septembre et la mort du roi, commençaient à parler hautement dans les cafés et lieux publics de l'oppression de la canaille de Paris, de la nécessité de s'affranchir de la domination des clubs, ajoutant qu'il était temps de ne plus suivre, comme des moutons, l'impulsion donnée par tous les émeutiers qui dictaient des lois à la Convention, et que l'Assemblée nationale ne retrouverait sa liberté que si elle siégeait dans une ville autre que la capitale ; qu'en tous cas, ses décrets, imposés par la terreur, étaient sans force, et qu'il fallait que les villes des départements se liguassent pour opposer la violence à la violence.
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Les clubistes de Clusy, atterrés par cette manifestation de Topinion, qui semblait prendre. à chaque heure plus de consistance, vo3^aient leurs réunions abandonnées. Ils se comptaient avec effroi ; plusieurs, parmi les plus fougueux naguère, n'osaient sortir de leurs logis, car on parlait d'arrestations, de la nomination d'une commission composée de notables pour dresser une liste des patriotes les plus compromis.
La majorité, dans le conseil de la commune, semblait pencher vers les mesures dictées par la réaction.
Hillot, voyant le péril, se mit en rapport avec les principales tctcs du club des Jacobins, rassura Ces chets et leur dit que, comme maire de la commune, il ferait respecter la liberté des opinions, à la condition que chacun resterait soumis à la loi; que tous les bruits touchant une ligue des villes des départements contre les décrets de la Convention étaient absurdes, et que, tant que cette Assemblée demeurerait, il fallait lui obéir ; qu'en conséquence, il réclamait d'eux de servir avec lui la République une et indivisible ; que le danger était évident, mais "qu'il serait facilement conjuré si tous les patriotes restaient unis contre la réaction.
La bonne attitude du maire, ses paroles à la fois conciliantes et pleines de fermeté, rendirent un peu de courage au club des Jacobins, qui cessa d'attaquer les officiers municipaux, réclamant d'eux seulement des mesures efficaces contre les fauteurs de la réaction, lesquels relevaient la tête. Plusieurs orateurs dénoncèrent les menées des agents de la monarchie, et leurs discours ne laissèrent pas de faire impression sur un auditoire mobile.
Cependant, on recevait peu de nouvelles de Paris, lorsqu'un commissaire de la Convention se présenta à Clusy et
2 6o HISTOIRE d'un HOTEL DE VILLE
réclama rarrestation de tous les suspects de royalisme , déclarant, d'ailleurs, que l'Assemblée nationale avait agi en toute liberté en décrétant d'accusation les Girondins, amis de Dumouriez et de tous les royalistes déguisés ; que le peuple de Paris, par son attitude énergique, avait sauvé la R.épublique.
Le soir de son arrivée, ce commissaire se présenta au club des Jacobins, où la foule était cette fois compacte.
Voici à peu près quel fut son discours ;
« Citoyens,
a Cest au moment où la patrie court les plus grands dangers, c'est au moment où les royalistes relèvent le drapeau du t3Tan dans la Vendée, où l'étranger enveloppe nos frontières à l'Est et au Midi , c'est alors qu'une faction d'ambitieux a tenté de fomenter la discorde au sein de la Convention. Derrière cette faction, se levaient tous les suppôts du despotisme, tous les hommes qui vivaient de l'èxcour, tous ceux enfin qui, sous Tombre du modéraiitisme^ cachent leurs secrets desseins contre la République.
« Cette faction croyait avoir pour elle la majorité du peuple de Paris-, déjà elle avait fait jeter dans les cachots les plus purs d'entre les patriotes.
tt Le peuple de Paris, indigné, a répondu! Il s'est levé tout entier et a dit aux représentants de la nation :((.... Je « suis là, faites justice des conspirateurs -, vos décrets sont « appu3^és. par nos canons ! »
« Et c'est l'élan d'une population héroïque que ces mêmes conspirateurs essayent de présenter comme un acte odieux, comme la pression d'une vile populace sur la représentation nationale ?
ET d'une cathédralc:. 2O1
« Appuyée sur cette force protectrice, impassible et calme, la Convention a délibéré^ elle a dévoilé les manœuvres de ces conspirateurs, de ces intrigants, et les a rcjctés
de son sein.
c( Aujourdliui unie, dans la seule pensée de sauver la République, d'assurer le bonheur du peuple et de vaincre les ennemis du dedans et du dehors, elle compte sur tous les patriotes, et tous les patriotes peuvent compter sur elle.
« Le drapeau du fédéralisme est abattu désormais, et les représentants de la nation considèrent comme des ennemis de la République une et indivisible tous ceux qui tenteraient de le relever !
« Veillez donc, citoyens ! Veillez et soyez unis, car les conspirateurs ne se lassent pas -, ils épient toutes les occasions de jeter Talarme dans les villes et dans les campagnes. Veillez! le salut est à ce prix. »
Après ce discours, le président du club des Jacobins annonça à F Assemblée qu'une liste de suspects lui avait été remise et que, séance tenante, il fallait nommer une commission pour Texaminer et demander à la commune l'arrestation immédiate des réactionnaires.
Le maire n'avait pas attendu cette injonction-, pendant qu'on délibérait au club des Jacobins, il avait fait saisir à leur domicile tous ceux qui, la veille encore, s'étaient déclarés hautement en faveur du fédéralisme, ainsi que les émissaires des Girondins.
Gela fait, Hillot se rendit au club des Jacobins, et réclamant la parole, il dit en substance que : conformément aux ordres de la Gonvention, qui lui avaient été transmis dans la matinée par le citoyen commissaire, il n'avait pas hésité un instant à faire mettre en lieu sûr tous les instigateurs de la réaction, et, dépliant un papier, il lut leurs noms.
Cette communication fut accueillie par des bravos frénétiques. Et ceux-là mêmes qui, la veillj, étaient tout prêts à écouter ks propos des fauteurs de la réaction et du fédéralisme, n'étaient pas les derniers à applaudir aux mesures de rigueur annoncées par le maire.
Après quoi, la commission déclara que le conseil de la commune avait bien mérité de la patrie.
La concorde semblait donc rétablie entre les autorités municipales et les Jacobins; mais ces derniers réclamaient chaque jour l'arrestation de nouveaux suspects, et prétendirent même nommer un tribunal révolutionnaire pour les juger. A cela, Hillot s'opposa énergiquement, en disant que seule, la Convention avait le pouvoir d'instituer des tribunaux et qu'il se conformerait à ses ordres.
Les prisonniers demeuraient donc enfermés dans l'officialité de l'évêché et dans les salles basses de l'hôtel de ville, attendant ou un jugement ou un ordre d'élargissement. Hillot gagnait du temps et voulait surtout éviter les excès, ne pensant pas qu'ils pussent jamais servir la cause de la République.
Jusqu'alors, quelques vieux prêtres qui avaient prêté serment, n'avaient cessé de dire les offices dans ïa cathédrale ; mais en novembre 1798, à la suite de manifestations populaires contre le culte catholique, la municipalité eut à délibérer sur la conservation ou la destruction des statues et bas-reliefs qui décoraient les portails de la cathédrale, et le citoyen Rulle, conseiller et membre du club des Jacobins, plaida chaleureusement pour la suppression de toutes ces représentations de sujets sacrés, de personnages saints et de rois :
« Citoyens, disait-il, nous ne devons pas laisser aux regards du peuple, désormais aflr-anchi de la tyrannie et de la
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superstition, les emblèmes qui lui rappellent la sen'itude sous laquelle il a gémi si longtemps.
« L'hésitation, à cet égard, ne peut qu'exciter son indignation-, il demande que sans plus tarder, les ordres soient donnés par les représentants de la commune pour que les statues des despotes et tous les symboles de la domination des prêtres soient détruits. L'homme libre ne peut souffrir la vue des instruments de l'esclavage. Au nom du peuple, je réclame leur suppression. »
Cette motion eût probablement été adoptée si le maire ne fût intervenu.
« Ce qu'on vous demande là, citoyens, ne saurait recevoir l'approbation des magistrats qui siègent ici. Se livrer à la destruction d'images de pierre ou de bois n'est point le signe de la force, qui est toujours calme et n'agit qu'après réflexion. S'en prendre à de vains emblèmes, les briser, Les disperser, c'est faire supposer qu'on leur reconnaît une puissance. La République a d'autres ennemis plus sérieux que ne peuvent l'être des images, et c'est à vaincre ces ennemis ou à les réduire à l'impuissance qu'elle doit tous ses mornents.
« Nous avons reçu l'ordre de saisir, au profit du trésor de la République et pour aider à payer les patriotes qui défendent le sol, tous les objets de métal qui font partie du mobilier des églises, et nous devons nommer une commission qui sera chargée de ce soin ; mais l'Assemblée nationale a elle-même, dès le mois dernier, envoyé des instructions aux communes pour que les objets d'art, qui n'ont pas une valeur intrinsèque, soient conservés comme faisant partie du domaine de la République et pouvant servir à l'étude.
« Nous agirions donc contre ses intentions en détruisant
inutilement quelques statues et bas-reliefs. D'ailleurs, cit03'ens, ces ouvrages ne sont-ils pas sortis de la main du peuple? Ce ne sont ni les rois, ni les nobles, ni les prêtres, qui ont ciselé ces images -, c'est le peuple, ce sont nos pères, et s'ils vivaient sous l'empire de la superstition, il serait puéril de nous en prendre à leurs œuvres.
« Ne nous servons-nous pas, pour nos besoins civiques, des bâtiments laissés par ces nobles et ces prêtres? Élevés par la nation, ils reviennent, comme c'est justice, à la nation qui recueille aujourd'hui le fruit de ses sueurs. Tous ces bâtiments et ce qui les compose appartiennent au peuple, et s'il a repris possession d'un bien obtenu à l'aide de son argent et de son travail, ce ne peut être pour le détruire.
« Nous avons d'autres soucis en tête que d'aller briser des figures de pierre, et je propose de passer à l'ordre du jour.
— Ce modérantisme^ reprit le conseiller RuUe, n'a peutêtre pas lieu de nous surprendre, mais il n'est pas de saison. Le peuple entend effacer tout ce qui lui rappelle un passé exécrable, et il veut que ses enfants n'aient désormais devant les yeux que des objets dignes de former l'âme des républicains. Tant qu'il restera un château et une église debout, les nobles et les prêtres auront l'espoir de reprendre possession de ces repaires de l'oppression. Tant qu'il restera une image des ci-devant rois, ou des ci-devant saints, entière, il restera une trace de leur infâme domination dans le cœur des modérés. La nation doit oublier les rois et les prêtres, cette honte de l'humanité, et pour qu'en perdant leur souvenir, elle n'ait plus pour idole que la Vertu, il faut que les images des tyrans et des hypocrites disparaissent de la surface du sol de la patrie.
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— Tu dévoiles ta pensée, citoyen, répliqua le maire, et tu ne crois pas la République assez forte pour dédaigner les souvenirs du despotisme. J^aid^elle meilleure opinion, et en supposant que je me trompe, crois-tu que des actes de vandalisme edaceront du cœur de ceux qui appellent la réaction, leurs espérances, leurhaiie pour cette République! Non ! tu ajouteras aux griefs réels ou faux que les aristocrates et leurs suppôts élèvent contre elle.
« Tu auras toi-même dévoilé tes craintes devant Tennemi commun. Et cette colère contre des images vaincs montrera que, n'osant frapper les vrais coupables, tu te jettes sur des objets qui certes ne se peuvent défendre.
« L'histoire du passé est là, pour nçus apprendre que s'attaquer aux objets matériels n'est qu'une marque de colère impuissante. Ces prêtres n'ont-ils pas brûlé plus de livres que tu ne pourras détruire de statues-, cela a-t-il empêché le triomphe de la philosophie ei de la vertu ?
(i Mais tu m'accuses déjà de modérantisme parce que je défends la cause de la raison. Je ne répondrai pas à cette insinuation, et mes concito3'ens verront si je sais défendre la République, aussi bien contre ceux qui conspirent ouvertement sa perte, que contre ceux qui tendent à la compromettre par des motions faites pour flatter quelques insensés, instruments aveugles de la réaction.
. « Car sachez-le, cito^'ens ! hs ennemis de la Révolution prennent toutes les formes et tous les langages. Les uns la combattent les armes à la main, et criminels, mais au moins criminels qui affirment leurs détestables projets, ils ne craignent pas de tourner en plein jour leur glaiv^e vers le sein de la patrie; les autres.... Oh! les autres sont plus redoutables.... Ceux-là, poussant le peuple aux excès-, exaltant dans l'ombre, jusqu'à la folie, les passions les plus
nobles, ils espèrent ainsi noyer la République dans le sang qu'elle aurait versé ou Tétouffer sous les ruines amoncelées par elle-même. Je ne te confonds pas, citoyen RuUe, avec ces h3^pocrites, crois-le bien, mais je te signale leurs manœuvres perverses et je dis comment les patriotes peuvent devenir leurs instruments. »
Le cit03^en Rulle essaya encore de répondre, mais les autres conseillers déclarèrent la discussion close, et Ton passa à Tordre du jour.
Le même soir, au club des Jacobins, des discours violents furent prononcés; l'attitude du conseil de la commune ayant été dénoncée comme réactionnaire, il fut résolu que le peuple ferait justice des simulacres du despotisme et de la superstition. En effet, le lendemain, quelques hommes se dirigèrent vers la cathédrale, munis d'échelles, de cordes et de marteaux, pour renverser toutes les statues de rois et de saints et briser les bas-reliefs.
Mais Hillot, le maire, les avait prévenus : il avait fait poser devant les portails des rubans tricolores et se tenait là, entouré des conseillers. La vue des rubans aux trois couleurs et l'attitude du maire, arrêtèrent tout d'abord les iconoclastes, d'ailleurs en assez petit nombre. Puis, un détachement de gardes nationaux vint se ranger sur la place. On parlementa, et Hillot, calme et froid, parla ainsi à la foule, qui peu à peu s'amassait devant le parvis :
« Citoyens ! nous ne sommes pas venus ici pour défendre les images de rois à jamais rejetés du sol de la patrie, et de prétendus saints, inventés par les prêtres pour subjuguer l'esprit de la nation. Non! nous sommes ici pour vous dire que la inutilation des œuvres d'art, dues à nos pères, à des hommes du peuple, serait un acte de barbarie.... Ce n'est pas contre ces images de pierre qu'il faut manifester vos
ET d"'UXF. CATHKDRALE. 2G7
justes ressentiments, mais bien contre les ennemis du dedans et du dehors, ennemis vivants et qui se riraient de vos colères, inutilement exercées contre des représentations inoffensives.
« Puis quelles sont donc ces images? Jésus.... ses
apôtres? Mais n'étaient-ils pas des démocrates? Vivaient-ils dans la pourpre et les richesses? s'entouraient-ils d'esclaves et de serviteurs? Est-ce à eux qu'il faut s'en prendre si les prêtres ont corrompu leur enseignement? Ne sont-ce pas les prêtres qui ont fait périr Jésus? Aujourd'hui, ne serait-il pas au milieu de vous, coiffé du bonnet de la liberté? Mais regardez donc cette sculpture. C'est l'enfer, je crois, qu'ont taillé ici des artistes que les lumières de la philosophie n'avaient pas encore éclairés !
« Eh bien! quels sont ceux que les diables entraînent? Un pape! un roi, des moines, des nobles, des dames de cour...
c( Ainsi, ces artisans, sortis du peuple, auteurs de ces sculptures, avaient devancé les temps et exprimaient déjà, dans leur langage, le seul qui leur fut permis, leur haine contre les t3Tans et les gens d'église.
« Laissez donc subsister ces débris de la pansée du peuple qui a vécu avant vous, qui a souffert du despotisme et qui a su exprimer son amour pour la vérité et la vertu pendant qu'il était opprimé.
« Et là, encore, que voyons-nous ? Un zodiaque et les travaux des champs. L'image de la science astronomique et du travail.
« En voulez-vous à ces représentations? Ah! chers concitoyens, ce ne sont pas ces symboles qu'il vous faut redouter, mais bien les instigateurs de la ruine et du désordre. La cathédrale de Clusy, bâtie par le peuple de Clusy, est un
monument national, il nous appartient ; conservons-le intact, et qu'il serve dorénavant aux grandes réunions populaires, sous la garde du peuple, qui Ta élevé! »
Ce discours fut accueilli par les cris de : « Vive la nation! Vive le maire! » (Fig. 48 bis.)
Et les statues furent aussitôt décorées de rubans tricolores et coiffées de bonnets rouges.
Puis, la foule se mit à considérer toutes ces sculptures sous une impression nouvelle, en leur donnant les interprétations les plus étranges.
Toutefois, la cathédrale était sauvée-, le baldaquin seul fut dépouillé de ses anges en plâtre et de ses ornements de plomb doré qui servirent à fabriquer des balles.
Les cloches, sauf une seule, réservée pour sonner le tocsin, durent être fondues pour faire des sous, et les châsses d'argent et de vermeil furent envoyées à la Convention.
A rinstar de la fête de la Raison, que Ton célibrait à Paris le 20 brumaire (lo. novembre 1793), Clusy voulut avoir aussi dans sa cathédrale une cérémonie semblable.
La déesse de la Raison, représentée par une jeune femme vêtue d'une tunique blanche, d'un manteau bleu, coiffée du bonnet de la liberté, fut portée, assise sur un trône d'or, par huit jeunes filles jusque dans le sanctuaire de l'église et déposée sur une estrade , couvrant le maître-autel
(fig- 49)-
: Là, des discours furent prononcés, des hymnes patriotiques chantés, et pendant quelque temps, les jours de décade, le peuple se rassemblait dans la cathédrale-, on y lisait la Déclaration des droits de Vhomme^ on y prononçait des discours sur la vertu, sur la famille, on y exécutait des morceaux de musique, on y chantait des hymnes républicains.