CARACTÈRES GRECS
« Jupiter, et vous tous, dieux! faites que mon fils comme moi-même devienne illustre parmi les Troyeas; qu'il soit vaillant et fort, et règne avec autorité sur Ilion; qu'un jour on dise de lui : 11 est plus brave que sou père! »
C'est un guerrier qui, partant pour un combat, bénil son enfant, en lui souhaitant plus de gloire encore qu'à lui-même. Ces quatre vers — car se sont des vers, et de beaux vers — sont tirés du plus eélèbre livre de l'ancienne Grèce, le poème de Y Iliade. Les Grecs, gens de grande intelligence, de grande Imagination, écrivirent beaucoup de livres, et des livres qui font encore l'admiration de ceux qui les lisent. Vous entendrez surtout parler des grands poètnes épique* «les Grecs, longs récits en vers, sorte d'histoires mêlées d'aventures merveilleuses, comme tous les récits des anciens; vous entendrez parler de leurs tragédies et de leurs comédies, qui sont les plus beaux modèles des pièces de théâtre. .Mais ils eurent aussi des livres de science, des livres d'histoire, de morale. — (Juant à leur façon de tracer les lettres et de
former les livres, elle différait très peu tic celle qu'employèrent les Romains, et que je vais bientôt vous décrire.
En elTet, ce sont les Grecs qui apprirent l'écriture aux Latins, ce petit peuple d'Italie qui devint plus tard si grand, si puissant, ces terribles Romains qui ravagèrent tant de contrées, soumirent tant de nations. Mais pour les cboses de l'esprit, de la pensée, les Romains ne furent jamais que les élèves des Grecs. Les Grecs inventaient, les Romains imitaient. Leurs plus beaux livres furent des livres d'histoire.
Les Romains changèrent peu de chose aux lettres grecques pour les adapter à leur langue. Au plus beau moment de leur histoire, ils se servaient de vingt et une lettres, qui sont devenues les nôtres :
ABCDEFGHÏKLMNOPQRSTVX
Plus tard, on y ajouta l'y et le z, encore empruntés aux Grecs. Ils n'avaient point de j, et une seule et môme lettre v servait pour le v et Tu.
Les Romains et les Grecs ont gravé, comme tous les anciens peuples, et comme nous le faisons encore nous-mêmes, les inscriptions sur la pierre et sur le métal. Pour prendre des notes, faire des comptes, écrire une lettre a un ami, on se servait de petites tablettes de bois, minces, enduites de cire. On y marquait les lettres à l'aide d'un poinçon, assez sem' blable de forme à un de nos crayons. Un bout de cet instrument était en pointe aiguë, Tau Ire plat; on traçait les lettres dans la cire molle avec la pointe, et retournant le poinçon, on pouvait effacer, en passant le côté plat sur l'écriture. Or le poinçon à écrire s'appelait un style : de là vient qu'on disait et que l'on dit encore au figuré, le style d'un écrivain, comme on pourrait dire aujourd'hui, par une métaphore semblable, sa plume, pour exprimer sa manière d'écrire.
Les livres étaient écrits sur du parchemin, c'est-à-dire sur
une peau de chèvre ou de mouton mince et demi-transparente, préparée d'une façon particulière, ou bien encore sur une feuille de papyrus d'Egypte. Alors les lettres étaient tracées à l'encre noire sur la surface blanche, à l'aide d'un roseau aminci au bout et finement taillé en bec de plume, qu'on nommait un calame. — Voulez-vous avoir une idée de ce que c'était qu'un livre au temps de Gicéron l'orateur et de César le conquérant des Gaules? Imaginez une large et très longue bande de parchemin, formée de plusieurs feuilles collées à la suite les unes des autres. Cette bande était écrite d'un seul côté ; pour la conserver, on la roulait sur un petit barreau de bois, absolument comme nous roulons certaines cartes de géographie; la bande ainsi enroulée s'attachait
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avec deux petits rubans. A un boni, le barreau de bois dépassait un peu, et formai! une sorte de manche. Un livre étail donc un rouleau; et en effel on le nommait volumen, c'est-à-dire tout simplement, en Latin, rouleau : de là notre mol de volume par lequel nous désignons encore un livre, quoique nos feuilles reliées autrement n'aient plus la forme de rouleaux. Figurez-vous donc le lecteur assis devant une table
il a posé, un peu à droite, un volumen; puis il a déroulé un peu de la bande de parchemin. Il a alors devant lui étalées les lignes serrées de récriture; ces lignes sont disposées en colonnes semblables aux colonnes de texte imprimé d'un journal, et formées en travers, c'est-à-dire dans le sens de la largeur de la bande. Chacune de ces colonnes est appelée une page. Le lecteur a-t-il fini sa page, il passe à celle d'à côté, en déroulant un peu plus de son livre; et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il arrive à la fin, c'est-à-dire au bâton. De la vient cette expression encore employée chez nous, dérouler les pages de Vhistoire. En réalité nous ne déroulons plus un livre d'histoire, nous le feuilletons. Le volume entièrement lu, le lecteur va le rouler avec précaution, renouer les petits rubans ; puis, pour mieux abriter cette chose précieuse et fragile, il introduisait son rouleau dans une sorte d'étui, semblable à un fourreau de parapluie... Sur cet étui était souvent écrit le titre de l'ouvrage, afin qu'on put le reconnaître sans le dérouler.
Mais si l'ouvrage était un peu long, un seul rouleau ne sutlisait point, il en fallait plusieurs; et l'on disait alors que le livre était formé de plusieurs volumes. Représentez-vous une bibliothèque de ce temps-là, à Rome, ou bien à Athènes : une salle, avec une longue table nu milieu, pour étaler les volumes; aux murailles des rayons, dos casiers, où sont couchés les rouleaux. Les pelils manches font saillie en dehors du casier; ces manches sonl peints de diverses couleurs, pour aider à distinguer les différents ouvrages; la plupart portent, suspendue à une ficelle, une petite étiquette où est inscrit le titre du livre. Ailleurs d'autres rouleaux, contenus dans leurs fourreaux, sont plantés debout dans un gros et large étui — que je ne saurais mieux comparer pour la forme et la grandeur qu'à une mesure d'un hectolitre — et qui contenait tous les volumes d'un même livre. Les Romains de ce temps étaient très lettrés, grands amateurs de livres. Chaque
homme instruit avait, dans sa maison, sa bibliothèque privée, pour lui, pour ses amis ; mais il y avait aussi, à Rome et dans toutes les grandes villes, des bibliothèques publiques, ouvertes à tous les citoyens. Un très grand nombre de copistes gagnaien ( leur vie à recopier sur les rouleaux de parchemin ou de papyrus les ouvrages des anciens auteurs, ou les manuscrits que leur confiaient les auteurs nouveaux. Il y avait des libraires, qui achetaient le parchemin ou le papyrus, faisaient fabriquer les volumen par des ouvriers, les faisaient couvrir d'écriture par leurs copistes, puis étalaient dans leurs boutiques et vendaient ces livres au public : ils en vendaient beaucoup, car alors les gens instruits étaient nombreux. On vendait aussi sur les places, à la porte des bibliothèques, des bains publics, des théâtres, de petits carrés de papiers sur lesquels étaient écrites, en quelques lignes serrées, les nouvelles du jour : — c'étaient les journaux de ce temps-là !
Lorsque César envahit et conquit le vaste territoire qui est aujourd'hui la France, nos pères les Gaulois étaient, vous le savez, à peu près barbares; on n'écrivait point en Gaule , si ce n'est dans quelques colonies fondées par les Phéniciens et par les Grecs sur les rivages de la Méditerranée. Cent cinquante ans après l'invasion, la Gaule était devenue toute romaine. Partout, sur le sol gaulois, excepté dans «elle indomptable Bretagne, on parlait latin. Vainqueurs et vaincus vivaient sous les mêmes lois, les lois romaines; on vivait, on s'habillait, on bAtissait, on parlait, on écrivait à la romaine.
Mais, remarquez-le bien, seuls les u«ii - aisés, libres, instruits, les habitants des villes avaient pris la civilisation et les mœurs romaines; les pauvres habitants des campagnes, ignorants et misérables, parlaient encore leur vieille langue gauloise; les Bretons la parlent encore aujourd'hui. l>aus les
grandes villes, à Marseille, à Autun, à Toulouse, à Bordeaux, à Lyon surtout — Paris n'était alors qu'une bourgade, — il y avait des écoles; on y enseignait le latin, les arts latins, l'écriture latine. A Lyon, par exemple, il y avait des copistes et des libraires, comme à Rome ou à Syracuse; on recopiait, sur les rouleaux de parchemin ou de papyrus, les livres des anciens auteurs grecs et latins; on en faisait de nouveaux. Il y avait encore en Gaule, comme en Grèce, en Italie, des poètes, des historiens, des médecins. — Vers le 111e siècle, un grand événement : le christianisme s'étend en Gaule et dans tout l'empire romain. Mais cela ne changeait rien aux procédés de l'écriture. Seulement, en outre des livres écrits par des auteurs appartenant à la vieille religion romaine, ou môme n'ayant pas de religion du tout, il y eut des livres chrétiens, de plus en plus nombreux.
Ce qui changea beaucoup les choses, ce fut l'invasion des barbares. Comme vous le savez, des peuplades plus ou moins sauvages, venues du centre et de l'est de l'Europe, pendant plus de deux siècles traversèrent en tous sens, ravagèrent, pillèrent l'empire romain affaibli, et finirent par s'y établir en maîtres. Vous avez surtout entendu parler desGoths, des Burgondes; puis viennent d'autres hordes non moins pillardes et grossières, ou plutôt plus pillardes et plus grossières encore : les Francs. — Alors tout périt, sciences, arts, écoles, livres... Vous figurez-vous ce que peut devenir un pays civilisé, pillé pendant deux siècles, et qui finit par avoir pour maîtres des barbares tout bruts, tels que Mérovée, ou à peine dégrossis, comme Clovis et ses compagnons? Les villes avaient été dévastées , les terres partagées entre les guerriers vainqueurs. Qui donc alors pouvait penser à s'instruire, à étudier les arts, les sciences, à lire, à écrire? Était-ce les chefs barbares, Visigoths ou Francs, braves certainement, loyaux... quelquefois; mais ignorants toujours et grossiers? Les pauvres habitants de la campagne, traités en
esclaves, misérables, ayant mille peines à subsister seulement, n'avaient ni le temps ni le pouvoir de s'éclairer. Depuis les temps des Mérovingiens jusqu'au xne siècle, c'est-à-dire pendant toute la première partie du moyen âge, on ne trouvait guère d'hommes instruits que parmi les gens d'Eglise : prêtres, évoques et moines. Clerc était alors synonyme de savant. Et encore, dans les premiers temps surtout, cette science était bien peu de chose! Un homme qui savait lire, écrire, si, en outre, il savait de mémoire quelques chapitres de la Bible, quelques psaumes, passait pour une merveilie! Un vieil auteur du temps, un chroniqueur, c'est-à-dire un historien, Frédégaire, disait en parlant de lui-même et de son époque: « Le monde est vieux! l'intelligence s'éteint en nous. Personne aujourd'hui ne peut être comparé aux auteurs des temps passés! » — En passant, vous remarquez ceci, mes chers lecteurs : ce sont toujours les gens qui ne sont plus jeunes qui trouvent que le monde est vieux.
Les rois, les comtes et autres grands personnages d'alors savaient lire à peine; écrire, rarement! A quoi bon? ils avaient autour d'eux des clercs qui leur faisaient la lecture, qui écrivaient pour eux; eux, ils signaient, et encore! Tenez, voici la signature de ce fameux roi Dagobert que vous savez :
DAGOBBRCTHUS i;i \"
c Dagoberl roi. »
Avec ses gros traits irréguliers - lisibles pourtant, — il n'aurait certainement pas eu le prix d'écriture à la petite
classe, dans votre école! « Le bon saint Eloi », lui, écrivait beaucoup mieux, comme vous pouvez en juger :