‹ Histoire d'un livreChapitre 18 sur 53 · Près d'Amiens · texte numérisé non relu

Près d'Amiens

un peu à sa façon, et plus ou moins illisible, exactement comme de nos jours. La signature de Dagobert, le nom de Charlemagne nous en donnent des exemples.

Les livres de ce temps avaient deux formes différentes; quelques-uns étaient encore disposés en rouleaux, comme à 'époque romaine; les autres, que l'on appelait livres carrés, étaient formés, comme les nôtres, de feuillets — mais de feuillets de parchemin, écrits sur les deux côtés, cousus avec des bandelettes, des rubans ou des ficelles, protégés par une couverture de parchemin encore, quelquefois de cuir ou môme de bois. — Or le parchemin coûtait fort cher; le travail de copie était extrêmement long, et bien peu de gens savaient écrire. Un livre, surtout un livre des anciens auteurs, était alors chose rare, précieuse. Les monastères avaient des bibliothèques; mais une bibliothèque contenant une centaine de volumes était considérée comme une merveille.

Figurez-vous un homme instruit de ce temps, désireux d'apprendre davantage. 11 veut lire un livre de science, ou tel ouvrage ancien, grec ou latin. — Mais ce livre, on n'en connaît qu'un seul exemplaire; souvent cet exemplaire est dans Ici monastère, en Italie, ou bien en Allemagne, ou encore en Angleterre. Pour lire le livre, il faut faire le voyage : un long voyage, dangereux, pénible; des centaines de lieues peut-être, à pied ou à cheval, car alors — vous le savez de reste — il n'y avait point de voitures, à peine y avait-il des routes : un voyage ce n'étaitpas, comme aujourd'hui, une partie de plaisir! — Alors il dit adieu à sa famille; il arrange ses affaires : combien de temps sera-t-il absent? il ne sait. Il peut bien ne jamais revenir. Il prend son bâton, quelque argent, il part. Il marcha à petites étapes. Vers le soir, rencontre- t-il un château, il s'arrête, il demande l'hospitalité; sinon, quelque paysan l'abritera dans sa grange. Une autre t'ois il lui faudra traverser quelque pays désert ou infesté de brigands — il n'en manquait pas! — ou encore passer sur des terres ravagées par la

guerre, où tout était incendie et pillage; que de fatigues et de périls! — Un jour, c'était au xe siècle, un personnage docte pour son temps, nommé Yves de Reims, très curieux surtout de médecine, vient de Reims à Chartres, pour lire un livre du célèbre médecin grec Hippocrate, qu'on nommait le père de la médecine. C'était le seul exemplaire qu'il y eût dans tout le nord de la France. Il vint partie à cheval, partie à pied; le trajet n'était pas bien long pourtant, une soixantaine de lieues peut-être : il arriva épuisé; deux fois en route il avait failli périr. Je vous raconte cette anecdote entre mille semblables, pour vous faire mieux comprendre combien, en ces temps noirs et malheureux, il était difficile d'étudier, de trouver un professeur, des livres. Certes alors il fallait de la résolution, du courage pour qui voulait s'instruire; il y avait du mérite! Comparez; et soyez reconnaissants, mes chers lecteurs, à tous les hommes de science et de travail qui ont rendu pour vous l'instruction si facile! Je reviens à mes livres.

Dès longtemps les copistes se plaisaient à orner leur écriture, surtout les lettres initiales (commençant les chapitres ou les paragraphes), de traits de plume, de festons, de feuillages plus ou moins agréablement disposés. Vers les temps de

Charlemagne on voit naître cet art charmant ft enluminer

nous dirions aujourd'hui illustrer — les livres manuscrits de dessins délicats, faits au pinceau, éclatants des plus vives couleurs, enrichis d'or et d'argent. Ces dessins, ce ne sont pas seulement des enroulements de feuillages, de fleurs d'oiseaux brillants, voltigeant autour des lettres initiales ornées; ce sont aussi de petits tableaux, des miniatures exécutées très finement, avec un soin extrême et une délicatesse merveilleuse, représentant des personnages, des scènes. Les livres d'heures et autres ouvrages religieux surtout étaient magnifiquement ornés d'enluminures qui tenaient souvent plus de place sur la page que l'écriture même... Le livre des Évangiles, appartenant à Charlemagne, était orné de mi-

matures admirablement exécutées; de plus, les lignes en étaient écrites en lettres d'or, sur du parchemin teint de couleur pourpre, c'est-à-dire rouge-violet. Combien il dut coûter de temps et de peine aux copistes, aux miniaturistes du monastère où il fut écrit et enluminé, sous la direction du célèbre Gottschalck! Mais aussi c'était un livre de roi. La Bible de l'empereur Charles le Chauve n'était pas moins riche. Combien de tels livres eussent coûté cher, vous pouvez vous l'imaginer! Mais on ne les vendait pas. Ces manuscrits précieux ont été conservés avec beaucoup d'autres semblables, dans nos musées et nos bibliothèques, pour nous donner une idée de ce qu'on pouvait faire de plus beau aux ixe et Xe siècles.

C'est surtout aux xne et xme siècles, c'est-à-dire aux siècles des croisades, que l'art de copier, d'enluminer et aussi de relier les livres fait des progrès. Alors il y avait des hommes instruits ailleurs que chez les moines; ailleurs que dans les monastères il y avait des écoles. Vous avez tous entendu parler des célèbres écoles de Paris; il y en avait aussi dans plusieurs autres grandes villes. Les écoliers, les jeunes étudiants, les clercs de l'université n'étaient pas riches! Il leur fallait presque toujours recopier eux-mêmes, de leur propre main, les livres qui servaient à leur enseignement; il se les vendaient les uns aux autres, ou les échangeaient entre eux. Vous pensez bien qu'ils n'avaient guère le temps de faire des ouvrages de luxe, de tracer de belles lettres et (\i'< miniatures! Ils éeiivaient à la hâte, comme des écoliers qu'ils étaient, plus préoccupés de la chose à apprendre que du soin de l'écriture. Il y avait aussi des écrivains qui faisaient métier de copistes, et vendaient i\t^ livres plus ou moins ornés. Mais c'était toujours dans les monastères que se faisaient les plus beaux, les plus soigneusement enluminés et reliés. Alors les moines étaient riches et puissants. Ils bâtissaient Ac> églises magnifiques; autour, de vastes bâtiments pour eux, pour leurs

L'ÊCRITUUK ET LE LtVHE AU MOYEN AGE. 77

école*; puis les logis de leurs serviteurs : chaque grande abbaye était connue une petite ville, où Ton trouvait, où l'on produisait tout ce qui est nécessaire à la vie. Point de famille, point de souci pour leur subsistance : ils avaient abondance et paix, richesse et loisir. Ceux qui parmi eux avaient le goût de s'instruire trouvaient toute facilité. Il y en avait qui aimaient les sciences, les arts, surtout Y architecture, le grand art du moyen Age; les livres, surtout les beaux livres. Dans la plupart des monastères il y avait un chartrier où l'on conservait les chartes, les arc hivesy c'est-à-dire les écritures; une bibliothèque pour les manuscrits; il y avait des ateliers pour les moines copistes et miniaturistes.

C'est dans le lieu le plus retiré, le plus renfermé du vaste édifice, près du cloître, une petite salle voûtée d'ogives, avec de hautes fenêtres étroites. Entrez-y avec moi par la pensée. Ici un silence solennel, froid et triste. Dans l'embrasure de chaque fenêtre, une table inclinée en forme de pupitre : à sa table est assis le copiste. 11 a devant lui, dressé contre un appui, le livre qu'il doit copier; sous sa main, des feuilles planches de parchemin, des plumes d'oie, et aussi des plumes de corbeau, pour les traits les plus déliés. Près de lui l'écritoire contient non seulement de l'encre noire, d'un beaa noir vif et net, mais aussi de l'encre rouge et de l'encre bleue. D'une main patiente, d'un mouvement égal, il trace les lignes d'écriture. Les lettres alors, depuis le xnr siècle jusqu'au xive» sont formées d'un trait large, plein ; l'écriture a des angles marqués : elle est à peu près semblable à cette écriture de fantaisie que nous appelons gothique, et qui, en effet, est une imitation altérée de ces anciennes écritures manuscrites. Les abréviations, les mots écrits à moitié seulement, y sont très communs. Certains mots, certains signes que Ton voulait faire remarquer davantage, des titres de chapitres, des lettres initiales s'écrivaient en couleur bleue ou rouge, rouge le plus souvent. Cette habitude de tracer en rouge certaines parties

du texte s'est conservée très longtemps, même jusqu'à nos jours, dans certains livres imprimés, par imitation des manuscrits : de là le nom de rubriques donné aux titres et indications distinguées de cette manière du courant de l'écriture ou du texte imprimé, et qui signifie caractères rouges. Le copiste se plaisait parfois à orner de quelques traits de plume ses grandes lettres initiales. Mais si ces lettres doivent être plus richement parées, peintes de vives couleurs, ornées d'argent et d'or, alors ce n'est plus son affaire : il laisse en blanc la place, qui sera remplie par les enlumineurs. Ceux-ci occupent une autre salle. Autre travail, autres outils aussi. Leurs couleurs, finement broyées avec de l'eau gommée, sont versées dans des godets; sous leurs mains est tout un assortiment de plumes à fins becs, et surtout de minces pinceaux. Les uns étalent la couleur uniforme sur les fonds; les autres tracent les traits légers, les enroulements capricieux. Les plus habiles, véritables artistes, peignent les miniatures représentant des animaux fantastiques, des feuillages et des plantes impossibles, des personnages. Voulait-on faire briller, à travers les enroulements et les feuillages, ou sur les vêtements brodés des personnages, de lins traits d'or ou d'argent : leâ Lignes étaient tracées à la plume avec une composition liquide gluante; puis sur le trait encore frais onsemail de la poudre d'or ou d'argent finement tamisée, absolument comme vous saupoudrez l'écriture de sable pour empêcber l'encre de tacher, de s'enlever au frottement de la main. Le Liquide séchait, et l'or se trouvait tixé sur le parchemin. Oh! que j'en ai vu de fines et délicates miniatures sur les beaux manuscrits de ce temps, conservés dans uns bibliothèques! Quels traits Légers, quels gracieui enroulements encadrent les pa remplissent le vide des grandes Lettres initiales! Puis ce sont des personnages vêtus à la mode du temps, ou des Bcènes d'histoire, telles que se les figurait le miniaturiste. Souvent sur ia première page du livre l'auteur ou Le traducteur, quel-

(|iiefois le copiste, s'est fait représenter offrant son ouvrage à quelque prince, à quelque grand seigneur.

Le livre ensuite était relié ; les feuilles de parchemin solidement cousues, bien dressées à la tranche; une couverture y était appliquée, le plus ordinairement de parchemin aussi, ornée de compartiments et de dessins en couleur ou dorés, parfois de cuir; les plus grands volumes avaient souvent une couverture de bois. De jolies agrafes de métal servaient à tenir le livre fermé: c'étaient les fermoirs. — Les livresque ces moines écrivaient de leur plus belle écriture, ornaient des plus brillants dessins, et protégeaient de couvertures à fermoirs d'argent et renfermaient dans de riches étuis, c'étaient, comme vous le pensez bien, des livres d'église, des Bibles, des Évangiles, des missels, des livres d'heures, des Vies des saints. On en cite qui ont dû coûter cinquante ou même cent mille francs de notre monnaie. Mais c'étaient là des exceptions, des livres de luxe. Un manuscrit plus simple, une Bible très ordinaire, copiée ainsi à la main, avec lettres ornées et miniatures, valait encore de 2000 àGOOO francs. Les abbés parfois les vendaient ou les échangeaient.

Les livres de science étaient beaucoup plus rares, et généralement très simplement écrits, ainsi que les livres des auteurs anciens. — Nous avons dit quels services des moines instruits nous ont rendus en nous conservant ces beaux ouvrages de l'antiquité, qui, sans leurs soins intelligents, eussent été perdus pour nous. Mais tous n'étaient pas instruits, tant s'en faut, ni amis des livres et de la science! 11 y eut parmi eux grand nombre d'ignorants, qui négligèrent les livres, surtout les ouvrages des anciens auteurs grecs et latins, qu'ils dédaignaient, n'étant pas capables de les comprendre. Et alors ceux-là laissaient périr les livres légués par leurs prédécesseurs; ils les laissaient tomber en poussière et manger aux vers dans quelque coin obscur de la bibliothèque abandonnée. Quelques-uns de ces ouvrages anciens, aux cou-

vertures lacérées, aux fermoirs arrachés, aux pages rongées de vers, à l'écriture jaunie, à demi effacée, ont été retrouvés depuis, dans les greniers, sous les décombres... on les conserve aujourd'hui avec un soin extrême dans nos musées et dans nos bibliothèques, comme des objets précieux, des trésors : et ce sont des trésors en effet, puisqu'ils nous ont transmis les pensées des hommes d'autrefois! Ceux-kà sont sauvés; mais combien ont péri! Ah! combien de livres furent ainsi détruits, des ouvrages de science, de poésie, d'histoire, que nous serions si heureux de posséder maintenant, et

UN TRKSOR RETROUVE.

que personne ne retrouvera jamais ! — D'autres faisaient pis encore. Le parchemin était cher... pour l'épargner, savexvous ce qu'ils imaginèrent? Ils prenaient tout simplement, dans la bibliothèque, ces vieux livres poudreux, oubliés, inutiles suivant eux. Ils dé Lacl i aient les feuillets, puis ils lavaient, grattaienl les pages, effaçaient les caractères. Et alors, sur le parchemin redevenu blanc, ils recopiaient de petits livres d'heures qu'ils vendaient. — Ce fui une immense destruction, un dé- Bastre irréparable : l'ignorance de ces moines avait fait plus de mal que n'eût pu faire l'incendie. Ces anciens manuscrits, lavés, grattés et regrattés, sont ce qu'on appelle des polÛM*-

pmUê, d'un mot qui signifie : regrattés. Or il faut vous dire que L'ancienne écriture a rarement été si complètement

détruite qu'il n'en restât nulle trace; elle reparaissait, mais pâle, jaunâtre, indistincte, entre les lignes et sous les nouveaux caractères. Et alors nos savants modernes ont pu, parfois avec des difficultés inouïes, déchiffrer l'écriture ainsi effacée et couverte ; ils ont refait, pour ainsi dire, lettre par lettre, mot par mot, des livres que l'on croyait totalement anéantis. Ainsi on a pu retrouver, à l'aide des palimpsestes, certains ouvrages précieux de science, d'histoire, des œuvres d'auteurs grecs ou latins, ou même des écrits des premiers temps du moyen âge.

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Au xive et au xve siècle, l'art de copier, d'enluminer et de relier les manuscrits fit encore des progrès. Et pourtant c'était une triste époque; vous souvient-il de votre histoire? Laguerre de Cent Ans, la jacquerie, les grandes compagnies... Eh bien ! malgré la guerre, les désastres et la misère, le goût des livres, et des beaux livres, allait toujours croissant. — Voici un exemple de l'écriture gothique du xiV siècle : ce sont les premières lignes d'un manuscrit des Mémoires du sire de Joinville; et en tête de cette page, tout

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