‹ Histoire d'un livreChapitre 19 sur 53 · ÉCRITURE DU XIV» S1ÈCLB · texte numérisé non relu

ÉCRITURE DU XIV» S1ÈCLB

« A (grande initiale ornée) Son bon seigneur loys filz du Roy de france par la grâce de dieu roy de navarre de champaigne et de brie conte palazin. Jehan sire de ioinville sonseneschal de champaigne Salut et amour et honneur... »

enguirlandée de légers feuillages, est une charmante miniature qui représente, suivant l'usage du temps, l'auteur luimême, L'historien des dernières croisades, offrant son livre au fils du roi de France, qui sera Louis X le Hutin. — C'est alors surtout que les enlumineurs et miniaturistes sont devenus merveilleusement habiles; leurs dessins sont plus grands, plus finement peints, et leurs personnages beaucoup mieux dessinés. Sur certains de ces manuscrits enluminés, historiés, comme on disait encore, conservés dans nos bibliothèques, c'est un luxe merveilleux d'or et d'argent, de couleurs brillantes; une profusion inouïe de feuillages, d'enroulements, de fleurs et d'oiseaux, de personnages... tant, que les ornements tiennent beaucoup plus de place que l'écriture. C'était trop même. — Certains moines de ces siècles se plaisent encore à ces patients travaux ; mais ils ne sont plus seuls ou presque seuls, comme aux temps déjà passés, à lire, à écrire, à copier et enluminer les manuscrits. Il y a dans les villes, à Paris surtout, grand nombre de copistes et rubricateurs (faiseurs de rubriques, d'écritures copiées en couleurs), des miniaturistes qui font des livres aussi beaux, plus beaux même ; et qui les vendent fort cher: car tous les riches seigneurs tiennent à honneur de posséder de beaux livres — même ceux qui ne savent pas lire! Un de ces copistes surtout est devenu célèbre : c'est Nicolas Flamel, homme habile, fort amateur de traits de plume compliqués et bizarres, ainsi que vous pouvez le voir par sa signature, ici représentée. Avec son travail patient il lit une si grande fortune, que les gens d'alors, ne pouvant s'expliquer la chose, le crurent sorcier, et s'imaginèrent qu'il avait trouvé le moyen de faire de l'or... C'était une idée du temps. Un roi même, le bon roi René, comme on disait dès lors, homme pacifique, curieux de toutes sortes d'arts et de travaux, et plutôt fait pour être artiste que pourétre roi, très habile, peintre pour son époque, s'est plu aussi à enluminer des manuscrits : il nous en reste quelques-uns, ornés de des-

SIGNATUnE DR NICOLAS PLAMEL.

sins de sa main, et qui sont des chefs-d'œuvres de délicatesse : le plus célèbre a pour titre le Livre des Tournois.

Mais c'est assez; laissons les connaisseurs admirer ces beaux livres à fermoirs d'or, ces coûteux bijoux :

une autre chose nous intéresse davantage.

Et c'est que vers le temps dont nous parlons, legoût deslivres, l'art d'écrire se répandent de plus en plus, en môme temps que le savoir, l'instruction.

Des milliers d'écoliers, au xive et au xve siècle, remplissaient les écoles; le quartier de V Université, à Paris, habité par les professeurs et leurs élèves, était à lui seul une grande ville.

— Lorsque les écoliers de Paris avec tous leurs maîtres allaient, rangés sur deux lignes, en grande cérémonie, acheter à la foire du Landit, qui se tenait près de Saint-Denis, le parchemin nécessaire pour leurs travaux de chaque année, « la tête de la procession, » disent les historiens du temps, « était déjà arrivée dans la plaine Saint-Denis, que la queue n'avait pas encore quitté la rue Saint-Jacques, la vieille rue des écoles, à Paris. » Une procession de plus de deux lieues de longueur !

— N'y a-t-il pas là un peu d'exagération? Peut-être; mais rabattons de moitié... Une chose est certaine, c'est que les écoliers étaient en nombre immense. Pour eux, des milliers de copistes gagnaient leur vie à recopier cent fois des livres de sciences, de grammaire, d'histoire, livres sans ornements, sans beauté, mais d'autant plus utiles, parce qu'ils coûtaient moins. Avoir l'écriture rapide et serrée de ces copistes, on sent qu'ils se hâtaient, parce qu'ils avaient beaucoup à faire. De nombreux libraires s'occupaient à fabriquer et à vendre les livres.

Figurez-vous dans l'ancien quartier de l'Université, à Paris, près de la célèbre école de la Sorbonne, dont il est tant parlé dans l'histoire, quelque rue étroite, à pente rapide, mal pavée, avec de vieilles maisons dont les hauts étages avancent comme si elles voulaient se rejoindre au-dessus. Dans cette rue, une vaste boutique, assez sombre. Là, sur des rayons, sur des tables, des livres manuscrits de parchemin, les uns copiés et ornés avec soin de lettres peintes et d'enluminures, les autres ayant leurs pages couvertes d'une écriture rapide et serrée, chargée de toutes sortes d'abréviations, pour tenir moins de place. Quelques-uns de ces livres sont étalés, tout ouverts, sur la table, comme pour inviter à les feuilleter. Imaginez, dans la boutique, des acheteurs et des visiteurs : hommes d'Église à l'air sévère, écoliers bruyants, examinant les ouvrages, causant, discutant entre eux, ou débattant leur prix avec le marchand, quelque vieux libraire à barbe blanche, sérieux et affairé. Et il a beaucoup à faire, vraiment! C'est un homme actif et instruit : il le faut, dans son métier. Des parcheminiers viennent lui apporter des parchemins de différentes qualités. Puis ce sont les copistes : les uns viennent chercher les modèles qu'ils doivent recopier, et remportent en même temps la provision de parchemin nécessaire; les autres présentent au libraire leurs travaux achevés : celui-ci doit vérifier si l'écriture est lisible et nette, la copie fidèle et soignée. De leur coté des relieurs, des liccurs, comme on disait alors, viennent prendre les pages copiées qu'ils rattacheront avec d'étroites bandelettes de parchemin, d'aulres rapportent les volumes reliés, avec leurs couvertures plus ou moins simples, plus OU moins richement ornées. Le libraire doit veiller à tout, diriger tout le travail. El le travail du livre, au moment dont nous parlons, va sans . . augmentant. Déjà les copistes ne pouvaient pins Buflire à

copier, ni les pan hfmiiiicrs à préparer les peaux, ni les liéenn à relier Le8 volumes copiés. Mais plus que tout le

parchemin manquait... Que faire? On se mil à fabriquer «lu papier.

Il faut vous dire que le papier était connu depuis longtemps déjà. Il y a des siècles et des siècles que les Orientaux, les Chinois, les Hindous, les Arabes, savaient en faire. Dès le xie siècle, cet art était connu chez nous. Ce papier se fabriquait avec du coton en ouate. Il était fort blanc, mais coûtait assez cher, le coton étant rare; surtout il était peu solide, peu durable : on s'en servait à peine. Au xn° siècle on fabrique, mais en petite quantité, le papier de chiffons, notre papier à nous, dont je vous expliquerai bientôt la curieuse fabrication. Mais c'est au xive siècle, au moment où le parchemin va faire défaut partout, que l'art de faire du papier, de beau et bon papier, se perfectionne; de toutes parts, et surtout aux environs de Paris, on construit des 'papeteries. « Ah! comme cela vient bien! vous dites-vous, nous voilà tirés d'affaire; les livres ne nous manqueront pas désormais faute de parchemin. » — Avez-vous remarqué comme les inventions tombent toujours juste au moment où on en a besoin? Est-ce donc une merveille? un sort? Eh non! Auparavant, quand une chose n'était pas nécessaire, personne n'y songeait; qui se serait donné la peine de chercher, puisqu'on avait ce qu'il fallait? Mais voilà qu'on s'aperçoit qu'il manque quelque chose; on sent le besoin : et alors on cherche, on essaye, on I rouve, on invente ! C'est la nécessité qui rend ingénieux. Vous allez en avoir une preuve bien plus belle encore.

Page 1