GUTENBERG
C'était en 1437 : rappelez-vous cette date; c'est l'une des plus grandes dates de l'histoire du monde. Il y avait à Strasbourg un gentilhomme nomme Jean Genfleisch de Sorgelosch, dit Gutenberg. Il avait peu de fortune, mais il était instruit, laborieux, chercheur, courageux et patient, extrêmement ingénieux. Jean Gutenberg était né à Ifayence; mais, à la suite de certaines émeutes, il avait été obligé de quitter sa ville natale avec sa famille; il était allé d'abord on ne sait trop où, puis enfin à Strasbourg. Une idée le tourmentait : c'était de trouver un moyen de copier des livres sans plume, en grand nombre, rapidement et à peu de frais. Il n'était pas le seul qui y pensât; beaucoup d'autres à cette époque ('(aient pré cupés de cette idée; beaucoup se disaient : « Il faudrait bien trouver... » Mais lui, de plus que les autres, il avait le génie pour imaginer, la résolution pour essayer, la persévérance pour réussir. — Tout naturellement il s'informa d'abord de ce qui avait été fait avant lui. Or depuis près d'un siècle on fabriquait, en Hollande surtout, d'assez laides images de saints, dessinées à gros traits, au moyen d'un procédé de gravure que je dois tout d'abord vous expliquer.
Vous connaissez sans doute ces cachets dont on se sert pour imprimer certaines marques, en noir ou en couleur, sur le papier ou sur quelque autre objet. Le bout du cachet qui marque, qui forme Y empreinte % est grave ; il a des parties creuses, d'autres en saillie, en relief. On presse doucement la surface gravée sur un tampon de drap ou de cuir enduit d'une encre épaisse et grasse. Les reliefs seuls touchent le
tampon; l'encre s'y attache; mais les parties creuses n'y touchent pas, l'encre n'y pénètre pas. Eh bien ! que l'on presse maintenant un peu fortement le cachet sur du papier blanc, le papier sera noirci aux endroits touchés par les reliefs encrés; les parlies creuses ne marqueront pas, et le papier restera blanc à ces endroits. Vous avez bien compris ceci; et déjà vous avez une première idée du procédé d'impression. Or c'est justement de cette façon qu'agissaient nos fabricants d'images de Haarlem et autres lieux. Ils prenaient tout d'abord un bloc de bois dur bien dressé à sa surface. Puis, sur cette surface, au moyen d'outils aigus et tranchants, ils creusaient certaines parties, laissant d'autres parties en relief; et ces parties laissées en relief formaient les lignes, les traits du dessin qu'il s'agissait d'imprimer. C'était, comme vous le voyez, un vaste cachet... L'imagier prenait un rouleau de matière molle, enduit d'encre grasse ; il le promenait sur la surface gravée de son bloc de bois : l'encre s'attachait aux lignes laissées en relief, sans noircir les endroits creusés. Alors il ne s'agissait plus que de presser modérément et régulièrement une feuille de papier ou de parchemin sur les reliefs noircis. Pour ce, on se servait d'une presse. Figurez-vous un pressoir en petit. Une solide table, deux gros montants rejoints par une traverse; un plateau de bois, de forme carrée, peut se soulever ou s'abaisser sur la table, entre les deux montants ; au-dessus, une forte vis de fer ou de bois, disposée de telle sorte qu'en tournant la vis dans un sens, au moyen d'une barre ou levier de fer, on fait descendre le plateau, qu'en tournant en sens contraire, on le fait remonter : voilà les pièces principales de la machine, très simple, comme vous voyez. Vous en aurez une idée suffisante en jetant un coup d'œil sur le dessin de la page 103, où une presse de cette sorte est représentée, au fond de la chambre. Imaginez maintenant que le bois gravé, noirci d'encre, ait été posé sous le plateau de la presse; qu'une feuille de papier blanc
ait été étendue sur ce bois : si l'on tourne la vis, le plateau descendra, pressera fortement et régulièrement la feuille sur les traits noircis, ces traits marqueront sur le papier. — On fait remonter le plateau; on retire de dessous le bois gravé, on détache la feuille de papier : voici un dessin imprimé en traits noirs sur le papier blanc. On peut recommencer dix fois, cent fois, mille fois la môme opération, et à chaque fois on imprimera un dessin absolument semblable : en un mot, on peut reproduire autant d'exemplaires que l'on veut du même dessin. C'est donc par ce moyen que les imagiers imprimaient, ainsi que nous l'avons dit, leurs images de saints. — Mais si on imprime des dessins, on pourrait bien imprimer de môme de l'écriture? — Sans doute, on le peut; il n'y a qu'à graver sur le bloc de bois, à la place des traits du dessin, des caractères, des lettres et des groupes de lettres. Les imagiers y avaient bien pensé; au bas de leurs estampes on voyait quelques lignes, gravées de la môme façon et imprimées en môme temps : ces lignes expliquaient le sujet de l'image. Ayant imprimé de cette manière, au moyen de plusieurs bois, plusieurs images dilfércntes sur des feuilles de parchemin ou de papier, on réunissait ces feuilles, on les reliait ensemble, à la façon des manuscrits, et on avait un petit livre d'images. Ce procédé, qu'on appelait xylographie ou gravure sur bois, a été beaucoup perfectionné depuis.
Gutcnberg savait tout cela. Et il savait aussi que «lu moment qu'on peut imprimer un livre avec images, on peut imprimer un livre sans images. Lui-môme, vers ce temps-là, il avait produit par ce procédé un petit livre, une sorte d'abrégé de grammaire pour les enfants des écoles, qu'on appelait un Donat, du nom de son auteur. Mais c'était pour s'exercer sans doute; car tout, en faisant cela il pensait à autre chose. Comprenez les inconvénients de ce procédé de xylographie. Voici un bloc de bois où sont gravés en relief tous les carar.tères d'une page (récriture : ce travail est très difficile, très
long, très coûteux. Et avec ce bois gravé qui coûte si cher, vous pouvez imprimer, autant de fois que vous voudrez, une seule page, toujours la môme page. Voulez-vous faire un livre qui ait, par exemple, cent pages? Il vous faut cent blocs de bois gravés : dépense énorme ! Et avec ces cent bois vous pourrez imprimer, autant de fois que vous voudrez, un seul livre, toujours le môme livre.
« Mais, se disait Gutenbcrg, si au lieu de graver ces caractères sur un seul bloc, tous tenant ensemble, on gravait chaque lettre à part sur un petit morceau de bois ou de métal séparé? En alignant, en ajustant, les unes près des autres, ces petites pièces portant chacune une lettre, on pourrait former des mots, des lignes, une page entière, qui s'imprimerait aussi bien que si elle était faite d'un seul bloc. Puis, la page étant imprimée, à mille ou dix mille exemplaires, par exemple, on pourrait séparer toutes ces lettres; et alors les groupant autrement, on pourrait former d'autres mots, d'autres lignes, une autre page. Ainsi les mêmes lettres gravées pourraient servir à imprimer un grand nombre de pages, de livres différents. » Ah! voilà l'idée de l'homme de génie, la grande invention, la trouvaille merveilleuse... « Eh quoi! direz-vous peut-être, de petites lettres mobiles que l'on peut grouper de différentes manières pour former des mots, des phrases, mais c'est une chose toute simple! » — Oui, toute simple. Une chose est toujours simple quand elle est inventée. C'est quand il faut la trouver qu'elle est difficile. De petites pièces portant gravées les lettres de l'alphabet, qu'on peut ranger d'une manière ou d'une autre pour former des mots, cela semble un jeu. Eh bien, de toutes les découvertes qui ont été faites depuis l'invention de l'écriture, il y a des milliers d'années, aucune n'était plus grande; aucune n'a produit des effets plus importants. Ces petites lettres allaient tout changer par le monde... Gomment, je vous le dirai bientôt. — Et d'ailleurs, si l'idée en elle-même était simple,
90 HISTOIRE D'UIt LIVRE.
ne croyez pas qu'elle fût facile à mettre en œuvre, surtout dans ce temps-là. Il fallut bien des essais, bien des efforts, beaucoup de travail. Il fallait aussi de l'argent pour faire fabriquer tous les outils nécessaires. Or Gutenberg n'était pas riche, je vous l'ai dit. Que fit-il? Il chercha de l'aide. Il s'associa d'abord avec Jean Rifle, André Heilmann, André Dritzehen , des hommes courageux et ingénieux aussi, qui lui prêtèrent de l'argent et l'aidèrent à faire ses essais. Tous ensemble ils travaillaient avec ardeur. Ils étaient près de réussir lorsque André Dritzehen mourut. Ce pauvre André avait tant veillé, tant travaillé, qu'il devint malade et périt à la peine. Il mérite bien, n'est-ce pas, un souvenir?
André Dritzehen avait des frères : ceux-ci firent un procès à Gutenberg pour l'obliger à rendre la part d'argent que leur frère mort lui avait prêtée. Gutenberg a perdu son meilleur aide; il est ruiné. Il lui reste seulement sa presse, quelques outils, des ouvrages commencés... Que faire? Il n'a plus d'argent. Avec le peu qui lui reste, il quitte Strasbourg, où il a été si malheureux, et revient à Maycnce, sa ville natale.
Gutenberg n'avait pas complètement réussi. Et c'était une chose très difficile en effet que de fabriquer ces petites lettres mobiles et de les ajuster convenablement. Tout d'abord il avait essayé d'en faire en bois : mais elles s'usaient trop vite, elles se brisaient, se tordaient... le bois n'était pas assez solide. Il pensa qu'il fallait les faire en métal. Mais quel métal? Le fer était trop dur; le plomb était trop mou. Gutenberg saya plusieurs combinaisons de métaux différents. Ki comment les façonner ces lettres? Il les lit graver, tout d'abord, ou plutôt sculpter à la main, avec un outil tranchant, comme on sculptait les lettres de bois. Mais le travail était encore trop long et trop coûteux. 11 fallait trouver un moyen de fondre ces lettres dans des moules, afin d'en façonner un grand nombre, sans peine, rapidement, sans trop de dépense. Et juste au moment où il allait réussir sans doute, il lui
arrive le malheur que vous savez. S'il se fût découragé, son invention était perdue.
Mais il ne se découragea pas. Arrivé à Maycnce, il chercha de nouveaux associés qui voulussent bien lui prêter de l'argent et travailler avec lui. C'est alors qu'il fit connaissance d'un orfèvre, riche et avare, ingénieux cependant et intelligent, qui se nommait Fust ou Faust. Ce Faust comprit tout de suite que l'invention était excellente, et qu'il y aurait là de l'argent à gagner. Il prêta à Gutenberg la somme nécessaire pour ses travaux; mais il s'arrangea de manière à garder le bénéfice pour lui tout seul.
Dans la maison de l'orfèvre il y avait un jeune clerc, comme on disait alors, homme instruit et laborieux, très habile copiste, nommé Pierre Scheffer. Celui-ci ayant eu connaissance des essais que son maître Faust faisait avec Gutenberg, se mit à chercher de son côté. Et tout d'abord il inventa une manière de fondre les petites lettres de métal beaucoup meilleure et plus rapide. Faust fut tellement ravi de cette découverte, qu'il prit Schefîer en grande amitié ; il lui donna sa fille en mariage et l'associa avec lui-même et avec Gutenberg. Tous trois alors se mirent à travailler avec zèle et à perfectionner leurs procédés : car Faust n'était pas seulement un riche prêteur d'argent, c'était en même temps un habile homme. Ils commencèrent par imprimer non plus simplement de petits livres pour essai, comme l'avait fait Gutenberg, mais une Bible, une grosse Bible en latin, in-folio : je vous expliquerai plus tard ce que ce mot veut dire; entendez qu'il s'agissait d'un volume énorme. Puis ils firent une autre Bible plus petite, en caractères plus fins, d'autres livres encore à la suite. L'imprimerie était inventée (1450).
Mais il faut que j'achève en quelques mots l'histoire do ce pauvre Gutenberg. Son associé, le riche orfèvre , connaissait donc tous les secrets de la grande invention, de Vart mystérieux, comme on disait alors; car on avait caché les
procédés à tout le monde, autant que possible. Maintenant que tout allait bien, Faust n'avait plus besoin de l'inventeur. 11 pensa à se débarrasser de lui, pour n'être pas obligé de lui donner une part du bénéfice qu'on allait faire en vendant les livres imprimés. 11 se fâcha donc avec Gutenberg. « Rendez-moi, lui dit-il, l'argent que je vous ai prêté. » Mais Gutenberg ne l'avait plus, cet argent; il l'avait dépensé pour acheter des outils, pour payer ses ouvriers; et Faust le savait fort bien! Gutenberg ne pou\ant lui rendre l'argent, il lui fit un procès. Gutenberg perdit. Faust garda pour lui presque tous les outils, les livres imprimés, le bénéfice : le pauvre inventeur était encore une fois ruiné. 11 ne désespéra pas pourtant. C'était, je vous l'ai dit, un homme de grand courage. Il y avait à Mayence un riche bourgeois, intelligent et instruit, le docteur Conrad Ilumery, qui estimait beaucoup (iutenberg. Indigné de la conduite de Faust, il oiTrit généreusement à Gutenberg tout l'argent dont il aurait besoin pour recommencer ses travaux. Gutenberg accepta, acheta de nouveaux outils, fit fabriquer des caractères, des presses, et se mit à imprimer des livres en grand nombre. De leur côté, Faust et Schefler continuèrent aussi de travailler, en sorte qu'il y eut à Mayence deux imprimeries au lieu d'une. Quelques années après, un grand malheur survint : la guerre! La ville de Mayence fut prise et ravagée, les deux ateliers détruits. Les ouvriers de Gutenberg et ceux qui travaillaient avec lui et connaissaient son art, les en [mit* de Gutenberg, comme on les appela, s'enfuirent; ils allèrent dans d'autres villes, où ils fondèrent de nouvelles imprimeries. Plus lard Faust et Schefler reconstruisirent la leur. Enfin, l'archevêque de Mayence, voulant honorer et récompenser le courageux inventeur pour tant d'utiles el glorieux travaux, lui lit une modeste pension. Gutenberg vécut quelques années encore, puis mourut, non pas riche, mais tranquille d î moins et à l'abri de la misère.
Vous trouvez cette histoire bien simple, bien sérieuse, assez triste même. Ali! mon enfant, les hommes de science et de travail, les inventeurs ont rarement une histoire gaie et des aventures divertissantes... Leur vie est sérieuse comme leurs pensées. Ils ont de la peine, des fatigues, des difficultés toujours; du bonheur, rarement! Et tous ceux qui profitent de leurs idées et de leurs travaux devraient avoir pour eux plus de reconnaissance! On se souvient d'eux, on les admire, on les célèbre... quand ils sont morts. « Ah! dit-on alors, c'étaient de grands génies! Ils ont rendu de grands services. Et sans eux, que serions-nous? » On dit cela, et ils ne sont plus là; et il n'est plus temps de leur rendre justice.
Sur la place du Marché-aux-IIerbes, à Strasbourg, une statue a été élevée à Gutenberg. Le premier des imprimeurs est représenté debout, comme il convient à un homme de travail. Le voyez-vous, enveloppé dans son grand manteau, avec sa longue barbe touffue et son air grave? 11 tient dans ses mains une feuille de papier où sont imprimés ces mots : « Et la lumière fut. » C'est une des premières phrases de la Bible, le premier grand ouvrage imprimé par lui; et en môme temps c'est une allégorie. « La lumière », ici, c'est celle qui éclaire les intelligences, c'est l'instruction, qui se répand, qui rayonne par le moyen du livre. L'ignorance, c'est une nuit.
Figurez-vous un homme qui dort d'un sommeil agité. Il rêve. Dans son rêve, il a tout oublié : le pays où il est, les choses, les personnes qui l'entourent, tout ce qui fait sa vie. Ce qu'il a fait, ce qu'il a pensé étant éveillé, ce qu'il est luimême, il ne le sait plus. Il rêve qu'il erre dans des lieux obscurs, par des passages étroits, bas, comme sous la terre; il a peur de je ne sais quelles figures qu'il croit voir dans l'ombre. Et voilà que tout à coup il se réveille : le jour est déjà grand, le soleil brille, l'air est pur. 11 revoit autour de lui les objets familiers qui lui sourient, il reconnaît les lieux, les personnes; il se rappelle qui il est, ce qu'il a fait, ce qu'il
a pensé, ce qu'il aime. Il se retrouve lui-même, il lui semble renaître. Il dit: c Ah! j'ai fait un mauvais rêve! t>
Eh bien, rappelez-vous votre histoire. Pendant mille ans le monde avait été comme cet homme endormi, qui ne se
8TATUK DK CUTKNBEUfl A STRASBOURO.
souvient plus de ce qu'il était la veille. Tout ce qu'on avait su autrefois était oublié. Tout ce que les anciens avaient fait, dit, écrit, ce qu'ils avaient découvert» ce qu'ils avaient pensé, était perdu. On ne savait plus rien, ni de la nature, ni de
l'histoire. On avait des idées tristes, comme il en vient dans la nuit, des frayeurs : on croyait que le monde allait finir... On n'osait pas vivre. — Est-ce que cela va durer toujours?
Ce fut une grande chose quand on comprit enfin qu'on était malheureux par ignorance. On voulut apprendre. Mais les livres manquaient .. Alors survient la grande invention de Gutenberg, la découverte merveilleuse, l'imprimerie. Par elle seule, tout va changer! Des livres, on en fera par milliers, bientôt par millions. Tout le monde pourra donc lire, tout le monde pourra s'instruire! Et voilà qu'on retrouve les ouvrages des hommes savants de l'antiquité, des Grecs, des Romains; on va les chercher dans les coins poudreux des vieilles bibliothèques, où personne ne les lisait; onles tire de la poussière, on les imprime, on les répand. Tous veulent les lire, tous les admirent et les étudient. On rapprend tant de choses oubliées, qui paraissent nouvelles! Des idées qu'on ne connaissait plus reviennent, et il semble qu'on se ressouvient. — Ah! les temps noirs sont passés. Le moyen âge est fini. — On se réveillait de l'ignorance comme d'un mauvais rêve. Et les hommes d'alors étaient tellement ravis de la science antique retrouvée, qu'ils appelèrent ce réveil une renaissance.
Gomme vous le pensez bien, ce grand changement ne se fit pas. en un jour, ni même en un siècle. 11 a commencé par l'invention de l'imprimerie; il se continue lentement, lentement. Il n'est pas encore achevé, puisqu'il y a encore parmi nous des ignorants. Ah ! ce n'est pas une chose facile, allez, que de combattre, de vaincre l'ignorance! L'ignorance se défend. Il y a toujours eu, il y a encore des gens qui ne veulent pas apprendre, et d'autres qui ne veulent pas qu'on apprenne.
PREMIEIIS PROGRES DE L ' I M l' Il l M I IR I B.
En vous racontant brièvement l'histoire de Gutenberg et la découverte de l'imprimerie, je ne me suis pas arrêté à vous décrire les procédés imaginés par les inventeurs, leurs outils, leurs presses, leurs moules, leurs caractères. La raison en est que dans la seconde partie de ce livre je dois vous expliquer avec beaucoup de détail tout ce qui tient à l'art de l'imprimerie tel qu'on le pratique maintenant. Or les moyens, les instruments du travail ont très peu changé depuis les premiers temps de l'imprimerie ; ils sont encore aujourd'hui à peu près les mômes que ceux dont se servaient (iutenberg, ses associés et ses premiers élèves ; et s'il y a quelques différences, j'aurai soin de vous en avertir. Ces inventeurs avaient été si habiles, qu'il n'y a eu presque rien à changer aux procédés imaginés par eux.
Et maintenant c'est de leurs produits que je veux vous parler, des premiers livres imprimés. — Chose bien naturelle, l'idée des inventeurs avait été d'imiter le plus exactement possible les livres manuscrits, les seuls connus jusqu'alors. Ainsi tout d'abord ils employèrent des caractères semblables de forme aux lettres de l'écriture tracée à la plume; ils imitèrent môme certaines liaisons de lettres, certaines abréviations en usage dans les copies. Vous savez que les copistes étaient dans l'habitude d'écrire à l'encre de couleur, à l'encre rouge le plus souvent, certains mots du texte : les imprimeurs imitèrent cela aussi; dans leurs livres ils mirent des mots, des lignes imprimés en couleur rouge; des rubriques. C'était un double travail; cela nécessitait des opérations délicates, dilficiles, lentes... n'importe ! ils le firent. Et même Us firent plus. Les enlumineurs couvraient les manuscrits de grandes lettres initiales peintes, dorées, entourées de Qeuronsetde
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feuillages. Nos Imprimeurs n'en pouvant (aire autant avec leurs outils, s'y prirent autrement : ils laissaient la place de la lettre en blanc; puis ils faisaient peindre à la main, à la façon ordinaire, par des rubricateurs et enlumineurs les initiales ornées, les titres de chapitres. De la sorte le livre imprimé ressemblait si parfaitement à un manuscrit, qu'il était bien difficile d'apercevoir une différence, surtout quand on n'était pas averti. Aussi Jean Faust, — qui était un malin, comme vous le savez, — craignant par-dessus tout qu'on ne découvrît le secret, imagina de les faire passer pour des manuscrits véritables. Il vint à Paris (en 1460), apportant bon nombre d'exemplaires de sa grande Bible imprimée par Gutenbcrg et lui à Mayence, et qu'il vendit pour autant de copies faites à la main. Mais il les vendait trop bon marché... et voilà que les copistes de l'université, jaloux, envieux, se mettent à examiner curieusement ces belles Bibles si peu chères, et si bien copiées... Ils les trouvaient si régulièrement écrites, pas une ltl lie ne dépassant les autres... ils n'y comprenaient rien. Ce fut bien pis encore quand ils comparèrent plusieurs de ces Bibles. Elles étaient si parfaitement semblables, qu'en voyant deux Bibles Tune près de l'autre on eût cru voir deux fois la même Bible, — et même, si l'une d'elles avait une faute en un certain endroit, toutes les autres avaient au même endroit la môme faute!
C'est bien simple; et vous qui savez déjà à peu près comment s'imprime une page, vous comprenez que tous les exemplaires d'une même page sont nécessairement pareils. Mais pour ces copistes qui n'avaient pas la moindre idée du procédé de l'imprimerie, cette ressemblance parfaite parut inexplicable, mystérieuse. « Il y a là, se dirent-ils, quelque chose qui n'est pas naturel. Ce doit être une sorcellerie, une œuvre du diable ! » — Le diable faisant des Bibles ! N'importe ; ils n'y regardaient pas de si près. Bref, ils accusèrent Faust (I rire sorcier. Faust lui averti : il se sauva; il n'était
que temps! C'est que dans ce temps-là, voyez-vous, on ne plaisantait pas avec la diablerie. Quelqu'un vous accusait-il d'être sorcier , ou croyait-on voir en vous quelque chose d'extraordinaire, — on commençait par vous prendre, puis on vous torturait, on vous brisait les os jusqu'à ce que vous eussiez avoué que vous étiez sorcier en effet, que vous alliez au sabbat, à l'assemblée des sorciers, que vous aviez fait un pacte avec le diable. Et alors, quand vous aviez avoué, on vous ardait, c'est-à-dire on vous brûlait tout vif en place publique, sur un grand tas de fagots bien flambants. Faust, donc, n'attendit pas son reste; il s'enfuit, et il fit bien ! — Il resta de cette amusante aventure comme un souvenir parmi les gens du peuple, une légende, c'est-à-dire un conte : la légende d'un vieux sorcier, nommé le docteur Faust, duquel il est raconté cent histoires merveilleuses; toujours accompagné d'un grand vilain diable qu'il avait à son service, et qui unit par l'emporter...
Les premiers livres imprimés, qui tous ressemblent plus ou moins aux anciens manuscrits, sont appelés des i nables; ils sont devenus aujourd'hui tri pré-
cieux. Peu à peu, on perfectionna l'invention. On renonça aux lettres ornées ajoutées à la main; et on imita d'une autre façon les manuscrits, en ornant les pages de gravures destinées à rappeler les dessins enluminés d'autrefois, Voici reproduite i» i une page d'un de ces vieux livres, imprimés sur vélin, c'est-à-dire sur un beau parchemin, avec un encadremenl de gravures curieuses. Les dessins qui l'entourent sont imprimés par le procédé de xylographie que je vous ai expliqué précédemment, mais beaucoup plus délicats et mieux soignés que les anciennes images de Haarlem. De plus, la grande lettre initiale E, qui commence le texte, est, dans le livre, peinte et dorée, suivant l'usage dont nous parlions tout à l'heure; mais bientôt on renonça à ces ornementa ajOUtésà la plume et au pinceau. En comparant les lignes
Universitas
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3IBLIOTHECA
écrites à la main du livre de JoinvUle, dans le dessin de la page 81, vous reconnaîtrez par vous-même combien l'imprimé ressemble au manuscrit. — De ces incunables, les uns, comme celui-ci, imitaient récriture manuscrite anguleuse appelée gothique; d'autres étaient imprimés avec des lettres de forme arrondie, comme celle de l'écriture dite romaine, se rapprochant davantage de celle que nous employons aujourd'hui.