‹ Histoire d'un livreChapitre 21 sur 53 · IMPRIMEURS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

IMPRIMEURS CÉLÈBRES

11 nous faut encore dire un mot de quelques imprimeurs célèbres, qui ont répandu et perfectionné leur art.

Parmi ces enfants de Gutenberg, on cite surtout Ulrich Zell, qui alla s'établir à Cologne; Janson, qui imprima à Venise. Puis voici un homme illustre, Aide l'Ancien, qui, lui aussi, vint s'établir en Italie (1 iOO). Là, il imagina ces caractères penchés et se rapprochant un peu de notre écriture manuscrite, que nous appelons V italique, \)o\\v cette raison quelle fui d'abord employée en Italie. Aide imprima non plus seulement de gros volumes, mais surtout de petits livres, en caractères très fins, très déliés et d'une netteté parfaite : de vraies merveilles d'habileté pour ce temps-là. Ses enfants el ses petits-enfants continuèrent ses beaux travaux, liais déjà, depuis 1470, Ulrich Géring — rappelez-vous ce nom — était venu fonder à Paris la première imprimerie française.

C'était au temps du roi Louis XI : un méchant roi, mais un homme intelligent. Il voyait quel honneur el quels avantages les villes d'Allemagne retiraient de la nouvelle invention; il n'entendait pas en laisser toute la gloire el tout le profil à l'étranger, il voulait que Paris eût aussi son imprimerie. Il permit qu'on fit venir de Mayence cet Ulrich Géring, habile homme, lequel amena avec lui deux compagnons,

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Crantz et Friburger. Tous trois furent très bien reçus, comblés de laveurs; on installa leur atelier dans les bâtiments mêmes de la célèbre école de laSorbonne, au beau milieu des docteurs de l'université, chez eux... D'autres imprimeurs vinrent un peu plus tard, et s'établirent aux environs, dans le quartier de l'Université. Quelques années seulement après, il y avait déjà à Paris plusieurs imprimeries; il y en avait dans toutes les grandes villes de France, sans parler de celles qui existaient à l'étranger, en Allemagne, en Italie, en Hollande.

Rendons maintenant visite à quelqu'un de nos intelligents et courageux imprimeurs du xvie siècle, dans son atelier. — Ici, tout est paix et travail. La maison n'est point située en un quartier bruyant, sur une rue commerçante, mais en un endroit retiré et tranquille. Gomme les rues de ce temps sont étroites, entre de hautes maisons, les étapes inférieurs sont obscurs; c'est pourquoi l'atelier est de préférence situé à un étage élevé, sous les toits, pour avoir de l'air et du jour. L'atelier est un peu nu : sur les murs blanchis sont écrites des devises en latin, suivant la coutume. Peu de machines ici; quelques presses de bois, fort simples; sur les pupitres, de larges boîtes à compartiments pour mettre les caractères; des tables où sont étalées les feuilles imprimées, des rouleaux pour mettre de l'encre aux caractères, — et c'est tout. Les ouvriers sont peu nombreux, mais habiles et actifs; les uns composent, c'est-à-dire assemblent les petites lettres mobiles pour former des pages, comme je vous l'expliquerai plus tard; d'autres manœuvrent les presses et font le tirage, impriment les pages composées sur des feuilles de vélin (parchemin) ou de fort et rude papier. L'imprimeur en chef doit diriger tout, veiller à tout par luimôme.

Or il avait beaucoup à faire ! Son paisible atelier était le rendez-vous des gens lettrés, des auteurs, des savants, qui ne

craignaient point de grimper l'escalier raide pour venir causer de science, s'informer des livres que Ton imprimait, de ceux qui avaient déjà paru. L'imprimeur leur montrait ses travaux commencés, ses caractères, ses outils. Et lui-même devait être un homme fort instruit, connaissant les livres anciens et nouveaux, les langues anciennes. L'imprimerie était pour ainsi dire la maison de la science. Un de nos plus illustres imprimeurs français, Henry Estienne était très savant pour son temps; son fils, Robert Estienne (1552), l'était encore davantage. Chez lui, tout le monde parlait latin : sa femme, ses enfants, ses ouvriers — et jusqu'à sa servante! Ses fils, ses petits-fils furent aussi des hommes habiles; c'était une famille de savants, tous imprimeurs de père en fils, comme les Aide d'Italie, dont je vous ai parlé.

Il y eut aussi en Hollande un grand nombre d'imprimeurs célèbres. Le plus illustre de tous se nommait Elzévir; il s'établit dans la ville de Leyde, puis à Amsterdam. 11 imprima de préférence de tout petits volumes, en caractères très fins, qui sont des chefs-d'œuvre, et qu'on appela, de son nom, des elzévirs. — Les gros in-folio d'autrefois étaient fort embarrassants, tenaient grande place et se faisaient voir; or nos petits elzévirs, tout au contraire, étaient commodes à porter, faciles aussi à cacher dans la poche. On avait beau les défendre, un très grand nombre étaient apportés en Fiance et circulaient partout, en secret, malgré les gens du roi et les gens de l'Université.

Et maintenant, si vous voulez avoir une Idée de L'aspect des livres imprimés au xvie et au xvne siècle, jetons ensemble un coup d'œil sur ces lignes, qui sont la reproduction exacte d'un passage d'un livre très célèbre appelé la Bible de Royaumont, imprimée en I 655, c'est-à-dire au commencement du règne de Louis XIV.

Salornon auoit vn throne d'yuoîre garny de Lyons fur chacun degré d'iceluy, & les vaiiTeaux où il beuuoit eftoient d'or très pur.

Ainfi Salomon furpaflbit en gloire & magnificance tous les Roys de la terre.

Ce sont bien des lettres romaines, à peu près semblables à celles de nos livres d'aujourd'hui; il y a quelques différences pourtant. Ainsi vous remarquerez tout d'abord que les v et les u sont employés les uns pour les autres; il y a des y dans les mots où nous mettrions aujourd'hui des t : dans le mot yuoire, par exemple (ivoire); des o là où nous mettrions des a, comme dans les mots auoit , estoient, beuuoit (avait, étaient, buvait) : c'était l'orthographe de ce temps-là. Puis vous observerez la forme des s, qui ressemblent à des f, excepté que la petite barre du milieu n'est que d'un côté, et ne traverse pas la lettre; vous verrez que Vs et le t sont liés ensemble par le haut, dans le mot estoient, et aussi les deux s du mot surpassoit. Enfin vous remarquerez le petit signe en lignes contournées fit, qui est l'abréviation du mot et. — Il y a encore beaucoup de ces mômes livres, reliés en peau de veau brune, avec cette orthographe d'autrefois, les v pour les w, les s en forme d'/*; c'est pourquoi j'ai voulu vous faire connaître cette forme de caractères, afin que vous puissiez lire sans peine ces livres vénérables de nos grandspères, conservés avec soin dans les familles comme des souvenirs du temps passé.

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