FABRICATION DU PAPIER A LA FORME
Nous ne sommes plus au temps où les livres se copiaient avec le roseau ou la plume, sur des bandes de papyrus ou de parchemin; nous ne sommes plus au temps où les premiers imprimeurs cherchaient, inventaient, amélioraient peu à peu leurs ingénieux procédés. Nous sommes au xixe siècle, vous savez! Il nous faut des livres par centaines de mille et par millions ! Il nous les faut commodes, faciles à lire ; il nous les faut à bon marché surtout : nous avons pour cela les moyens perfectionnés, des machines merveilleuses. Eh bien, n'êtesvous pas curieux de savoir comment on fait un livre aujourcThiii?Vous plairait-il d'entendre raconter I'histoire d'un livre de notre époque, à partir du moment où la première lettre est tracée par l'auteur sur son manuscrit, jusqu'au moment où le lecteur ouvre le volume? C'est toute une histoire, en effet. — Mais quoi, pour faire un livre, il faut du papier; pour l'imprimer, il faut des caractères. Avant d'étudier le travail du livre, examinons un peu la matière, les outils. Avant de nous demander comment on fait un livre, sachons comment on fait une feuille de papier.
Jelcz un coup d'œil sur un chapeau de feutre noir ou tout autre objet également de feutre. Ceci n'est pas un tissu : point de fils tordus, point d'entrelacement régulier comme dans une étoffe. Des poils laineux, flexibles, frisés, ont été entremêlés, foulés et comme pétris ensemble. Fortement comprimés, ils s'entre-croisent au hasard, s'accrochent les uns aux autres et se tiennent assez fermement unis. Eh bien, une feuille de ce beau papier blanc et lisse — que vous négligez, ingrats, que vous salissez sans motif et déchirez sans regret, tandis que nos ancêtres l'eussent considérée avec admiration et ménagée comme une chose précieuse ! — cette feuille, dis-je, est tout à fait comparable à du feutre. Si vous regardiez la surface avec une loupe ou verre grossissant, vous y distingueriez alors des milliers de petites fibres, blanches, minces, tortillées, dont les fibres de la ouate blanche vous donneront très bien l'idée; mais ces fibres excessivement déliées, foulées, feutrées enfin, se tiennent en masse avec une certaine résistance. — En examinant simplement un morceau de carton très grossier, vous aurez aussi une idée juste de la structure du papier; dans ce gros carton votre œil distinguera parfaitement les fibres entre-croisées. Or le papier diffère du carton seulement en ce qu'il est plus fin, plus blanc et plus mince; que ses fibres, plus menues, ne se discernent pas à la simple vue. Les fibres du papier et du carton ne sont pas despote d'animaux, comme ceux dont se fait le feutre; ce sont des fibres végétales } comme celles du coton, comme celles du lin, du chanvre, dont sont fabriqués les fils, les licelles, les cordes, le lin Beaucoup de végétaux contiennent et peuvent fournir des fibres capables de servir à l'aire du papier; il s'agit de é gréger ees fibres, c'est-à-dire de les séparer; puis de les
blanchir, de les broyer ensemble, de les ieulier, de les Comprimer. — Mais pourquoi ne pas prendre des fibres toutes séparées déjà, fines et blanches, de la ouate de coton, par
exemple? — On peut le faire; on l'a fait : et c'est même avec du colon, avons-nous dit, qu'a été fabriqué \e premier papier
qui ait été connu chez nous. Mais ce papier était peu solide, surtout il coûtait cher. Or il vint à l'idée de je ne sais quel inventeur — L'histoire n'a pas conservé son nom — de prendre, pour fabriquer le papier, des fibres végétales déjà plus ou moins désagrégées et assouplies, déjà plus ou moins blanchies, des fibres ayant déjà servi sous une autre forme, sous forme de fils, de tissus. En un mot il imagina de faire du papier avec des chiffons. — Oui, ce chiffon, cette loque déchirée et poudreuse qu'on a dédaigneusement jetée, que le chiffonnier ramasse, le soir, au coin de la borne, sur le tas d'ordures, et cette belle et fine feuille blanche sur laquelle vous écrivez, cette page blanche de mon livre, que vous avez sous les yeux, c'est la même matière... Mais combien transformée, transfigurée par le travail!
Le papier de chiffons est connu chez nous depuis le xi° siècle au moins ; au xme et au xiv°, il y avait en France des fabriques de papier. Mais c'est seulement depuis l'invention de l'imprimerie qu'il est devenu très commun; et maintenant il se fabrique en quantité immense, au moyen de machines extrêmement ingénieuses : si bien que les chiffons ne suffisent plus à la fabrication. 11 a fallu chercher d'autres matières. Mais le papier de chiffons est toujours de beaucoup le plus beau et le meilleur; voyons comment il se fabrique.
Une fabrique de papier est aujourd'hui une vaste usine, contenant un grand nombre d'ateliers où se font des travaux nombreux et variés. — Les chiffons achetés au chiffonnier et déjà un peu nettoyés ont été portés à la manufacture. Là on commence par les trier, en écartant d'abord les tissus de laine ou de soie; car ceux de lin, de chanvre ou de coton, en unmoteeux qui sont formés de matières végétales, sont seuls propres à faire du papier. Des ouvrières coupent les chiffons par petits morceaux, puis mettent à part dans un coffre à
compartiments, selon leur qualité, les chiffons gros ou fins, blancs, de couleur claire ou de couleur foncée : ils serviront à fabriquer des papiers de qualité différente. On les bat et on les secoue pour en ôter la poussière; puis ils sont lavés à l'eau dans une grande cuve. Ce lavage ne suffirait pas; ils doivent être lessivés. — Le lessivage se faisait autrefois, comme le lavage, dans une vaste cuve où les chiffons, plongés dans la lessive, étaient remués avec des pelles de bois. Aujourd'hui on se sert d'un appareil nommé lessiveur.
Le lessiveur est* un vaste réservoir de tôle de fer, en forme de sphère ou de cylindre, et que nous comparerons, si vous voulez, à un gros tonneau qui serait embroché d'un gros essieu de fer, de manière à pouvoir tourner comme une roue. Cet essieu ou axe est creux, en façon de tuyau; et il communique avec l'intérieur du réservoir. La bonde de l'énorme tonneau, pour continuer notre comparaison, est un large couvercle de fer, fixé sur une ouverture arrondie. Par cette ouverture, le couvercle étant ôté, on charge environ 1000 kilogrammes de chiffons. Puis, parle moyen d'un long tuyau aboutissant à Vaxe creux, en ouvrant un robinet on fait entrer la lessive. Cette lessive, c'est de l'eau dans laquelle on a délayé une certaine quantité de chaux et fait dissoudre, en proportion convenable, de la soude : ces deux substances ayant la propriété de détruire les graisses, d'enlever les saletés — de nettoyer, en un mot. Le trou fermé, le couvercle solidement vissé, l'opération commence. On fait entrer, toujours à travers l'axe creux, au moyen d'un autre tuyau, en ouvrant un autre robinet, de la vapeur, qui arrive toute brûlante d'une grosse chaudière. En s'élançant dans l'intérieur du réservoir, elle remue, elle échauffe la lessive, qui arrive bientôt à un degré de chaleur plus élevé que celui de l'eau bouillante. En même temps, par le moyen d'une machine et d'engrenages, on fait tourner très lentement le lessiveur. Au bout de trois heures le lessivage est ici miné. On fait ébouler la
lessive par un tuyau, et on la remplace par de l'eau pure,
pour rincer les chiffons, connue on rince le linge sortant de la lessive. Alors, ouvrant le grand trou, et faisant incliner doucement l'appareil, on fait tomber les chiffons dans une
LESSIVEUR TOURNANT TOUR NETTOYER I.BS CHIFFONS. Les chutons rincés 3ont versés dans M cuve.
vaste cuve de bois placée au-dessous. Si un seul lessivage ne suffit pas, on recommence l'opération.
Les chiffons lessivés, il s'agit de les défiler, de les broyer en quelque sorte pour les réduire en pâte. Gela se faisait autrefois à l'aide de pilons qui battaient les chiffons dans des mortiers. On se sert maintenant d'une machine appelée pile
dcfdeuse. Imaginez une vaste cuve où les chiffons sont versés et flottent dans une grande quantité d'eau. Un cylindre, armé de lames d'acier et tournant avec rapidité, est à demi plongé dans l'eau de la cuve; ces lames en mouvement viennent passer très près d'autres lames fixes, tenant au fond de la cuve, élevé en cet endroit en forme de plan incliné. En tournant, le cylindre produit dans la cuve une sorte de remous qui fait tournoyer lentement l'eau et les chiffons, et amène ceux-ci sous le cylindre môme. Là, au passage, ils sont saisis par les lames d'acier du cylindre, et contraints de traverser l'étroit espace qui reste entre ces lames et les lames fixes. Ces lames qui se joignent pres-que font un effet qu'on peut comparer à celui des deux lames d'une paire de ciseaux %qui se ferment, glissent l'une sur l'autre et coupent l'étoffe. La différence, c'est que dans la machine les chiffons ne sont pas tranchés nettement, au contraire : les fils sont arrachés, déchirés, froissés et quelque peu broyés. Un courant dVau pure arrive continuellement dans l'appareil, et le trop-plein de l'eau s'écoule par une sorte de grille ingénieusement disposée, qui laisse passer l'eau el retient les fibres broyées. Au bout de trois heures envi ion les chiffons sont déjà suffisamment broyés pour former avec l'eau une sorte de pâte. Si on employait celle pâte encore incomplètement triturée, on pourrait faire de grossier carton gris, non pas de beau papier tin et blanc — La première chose à faire, à ce moment, est de blan~ chir cette pâte, qui est d'un gris sale produit par le mélange des chiffons de toute couleur.
Or il y a une substance, une espèce de sel qui a la propriété curieuse de détruire la couleur de toutes sortes de teintures, et
de rendre blaues les tisSUS, les Qls, les libres - la paie aussi,
par conséquent : cette matière est appelée hypochlorUe de soude y on, par abréviation, chlorure. Cette substance, étant «lis SOUte dans l'eau, forme une sorte de lessive décolorante. La pâti st mélangée -a cette lessive dans une pile qu'on
nomme pile blanchisseuse, semblable à peu près à celle que nous venons de décrire, mais dont les lames sont en bronze, non pas en acier, parce que le chlorure rongerait rapidement et détruirait l'acier. Au bout de quelque temps la pâte esl devenue blanche; et en outre elle est plus finement broyée. On fait alors arriver de l'eau pure en abondance, tandis que le cylindre continue de tourner; car il faut laver la pâte et entraîner, par le courant d'eau, l'excédent de chlorure qui