Groupes d'étoile
ÎO INTRODUCTION-CAUSERIE.
formées dans les eaux; il me faisait trouver jusque dans la pierre des débris de ces êtres qui ont vécu et qui n'existent plus nulle part. — Oh! alors je compris que la science aussi a sa magie, je veux dire ses merveilles, capables de ravir l'imagination! Je me dis aussi que la géologie1 était une belle science, et je me promis bien de l'étudier plus tard.
Sur le rivage, en face de l'Océan, j'ai lu des livres de géographie et de voyages. J'étais assis sur un rocher gris et nu; devant moi s'étendait la grève humide; puis, au delà, l'immense, immense mer. Je voyais l'horizon comme une longue ligne tirée, nette et droite, entre le ciel et l'eau; puis parfois, isolés et comme perdus sur la vaste étendue, deux ou trois navires qui s'éloignaient de la terre. Où allaient-ils? aux beaux pays que mon livre me décrivait, peut-être? Je les suivais en imagination. Je cherchais à me figurer les îles lointaines, les continents encore sauvages, les climats étrangers, avec leurs plantes, leurs animaux, si différents des nôtres, et les mœurs curieuses de leurs habitants. Et ces hardis voyageurs, ces a découvreurs de terres inconnues », comme ils m'intéressaient! Quelles aventures étonnantes! Qu'ils étaient courageux, ingénieux, patients! Gomme j'avais peur pour eux, s'ils couraient quelque danger; comme j'étais joyeux quand ils étaient échappés, sains et saufs, au naufrage! S'intéresser aux hommes, à leurs actions, à leurs projets, c'est là un des plaisirs aussi de la lecture de Y histoire; l'autre, c'est de se représenter, par la pensée, les objels, les limix, les scènes.
Souvent, prenant le sentier raide de la colline, je me dirigeais vers les ruines du vieux château. Le lieu est abandonné et sauvage; les pentes sont couvertes de bois et de taillis; au pied de la colline il y a un grand étang donnant, entouré de roseaux. Je m'asseyais à l'ombre d'une tour à demi écroulée. Mon livre me parlait des temps Lointains, des anciens sei-
I. Science des roches, de leur formation, le la structura du s. il, otc.
ÏNTRODUCTION-CAUSERIK. 21
gneurs du moyen Age, de leurs guerres, de leurs forteresses sombres. Et moi, je voyais une de ces vieilles demeures, autrefois remplie d'hommes d'armes et de serviteurs, maintenant déserte, presque détruite. Voici la grosse tour, le donjon. Comme les murs sont épais! Ces fenêtres étroites percées obliquement ont l'air de regarder de travers la vallée, la route, les passants. Là-haut sont les créneaux; les archères, petites fenêtres étroites pour lancer des flèches; les mâchicoulis, trous pour jeter des pierres sur la tête des assiégeants... car tout est fait ici pour la guerre; tout dit la défense et la défiance. A cet endroit était la porte, et, là devant, le fossé, à demi comblé aujourd'hui; ici le pont-levis ; plus loin la herse de fer, qui s'abaissait dans une coulisse de pierre pour fermer le passage. Quand un chevalier se présentait pour entrer dans le château, il sonnait du cor pour avertir de sa présence... Ah! je comprends : il n'aurait pas pu frapper à la porte, le pont-levis était relevé. — Cette petite tourelle si élancée, avec un escalier de pierre en spirale, n'était-ce point la guette pour voir au loin, guetter si quelque ennemi n'approchait pas? La nuit, tandis que tout dormait dans le château, le guetteur veillait là-haut, regardant la campagne par cette petite fenêtre en forme de fente étroite. Avait-il froid, avait-il peur, tout seul dans la nuit, quand le vent sifflait par les créneaux? Et au bas de cette tour, quel est ce soupirail au ras de terre, à demi obstrué par les décombres? Ce trou noir, c'est le cachot, l'affreuse prison humide, sans jour. Ah ! c'est donc là que le haut et puissant seigneur, maître de ce pays, enfermait ses vassaux rebelles, ses serfs coupables — ou innocents, peut-être? car c'était lui qui était le juge! Cet espace vide où l'herbe croît, tout encombré de pierres écroulées et de buissons épineux, c'était la cour d'honneur : ici le baron et ses hommes d'armes montaient à cheval quand ils partaient pour la guerre ou pour la chasse. — Où donc était la demeure du châtelain? Et la salle d'armes des gardes?
Et la grande salle des festins? Ici peut-être? — Et alors mon livre me racontait les fêtes brillantes, les tournois, les joutes devant les nobles dames; les chevaliers avec leurs riches armures, les écuyers conduisant les coursiers, déployant au vent les bannières, tandis que les trompettes sonnaient et que la foule criait : t Noël! noël1 ! i — Ou bien c'était dans la grande salle du château, sombre, haut voûtée; le festin finissait, la nuit tombait, les flambeaux étaient allumés. A la place d'honneur le seigneur était assis; autour de lui les chevaliers, les dames; plus loin les jeunes pages. Ce soir-là, des trouvères sont venus embellir la fête de leurs chants. Mon livre me décrivait leurs costumes, leurs instruments, leurs petites harpes et leurs violes2, dont ils accompagnaient leurs voix. — « Ils commencent : ce sont de longues chansons en vieux langage, des récits de batailles et d'aventures merveilleuses : Roland le preux3 mourant à Roncevaux; le grand roi Arthur et ses chevaliers; ou bien encore les exploits fabuleux des croisés en Palestine, guerroyant contre les Sarrasins. Puis l'un dira quelque chansonnette vive et railleuse, qui excite la gaieté des auditeurs; un autre, à son tour, va chanter un laiK gracieux, sur un air plus doux et plus lent; tous écoutent, émus et silencieux... i — Voilà ce que me décrivait, ce jour-là, mon livre; et une autre fois c'étaient d'autres récits aussi intéressants ou plus intéressants encore ; car il y a des choses charmantes dans l'histoire; des choses curieuses, étonnantes; — des choses bien tristes aussi parfois, mon enfant. — Un peu plus tard, dans ces tranquilles lieux, je lus des livres de poésie. J'avais seize ans alors, et ceux-là m'enchantaient encore plus que tous les autres. Combien de fois je m'égarai par les petits sentiers du bois, sans