Le héros 4 Chant
songer à retrouver ma roule! Combien de fois j'oubliai l'heure et la distance! Le jour baissait, et les lignes commençaient à s'effacer sur la page : je levais les yeux, et je voyais les lueurs rouges du couchant derrière les grands arbres... — Mais voilà que je m'attarde aussi, en ce moment, à vous raconter mes lectures d'autrefois et toutes les jouissances qu'elles m'ont données. Je m'arrête donc, et je vous dis seulement une fois encore et en deux mots : Essayez-en par vous-mêmes. Vous y trouverez les mômes plaisirs, peut-être davantage encore. Le plaisir d'apprendre, et celui de savoir; celui d'imaginer, et celui d'être ému... tout cela est renfermé dans ce trésor : un bon livre, un beau livre!
Un bon livre, cela veut dire un livre utile. — Les livres de science, les livres d'instruction sont utiles, je n'ai pas besoin de vous le dire. Mais il y a d'autres livres utiles que les ouvrages d'enseignement. En général, tout livre qui dit des choses vraies est utile; car tout ce qui est vrai est bon à connaître : il n'y a point de mauvaises vérités, comme il n'y a point de bonnes erreurs... Et si le livre que vous lisez vous fait penser, réfléchir, si à ces pensées qui vous viennent vous vous sentez devenir meilleur et plus heureux, ou bien encore s'il vous fait comprendre et sentir de belles choses... ah! le beau aussi est utile! Même un livre de récréation, un récit imaginaire par exemple, peut avoir son intérêt. A certains moments il nous fait du bien en reposant notre esprit fatigué, en le remplissant d'idées agréables et qui viennent sans effort; il nous rafraîchit comme une tranquille promenade par les champs, après le travail. Ce n'est qu'une distraction, mais c'est une distraction intelligente; et si nous n'y donnons pas plus de temps qu'il ne convient, celui-là aussi sera pour nous un livre utile, un bon livre.
Un bon livre... Mais il y en a donc de mauvais? — Oui, mon enfant, il y en a. Et tenez, — je ne sais, mais j'imagine que vous avez une certaine curiosité de savoir ce que cela peut
être, un mauvais livre. On ne vous l'a pas dit? Eh bien, je vais vous le dire.
Mais d'abord je veux vousfaire une comparaison. Peut-être avez-vous déjà entendu dire que la lecture est comme un aliment, une nourriture pour l'esprit. Or tous les aliments du corps ne conviennent pas également à toutes les personnes, à tous les âges; certaine nourriture qui va parfaitement à un homme robuste ferait du mal à une personne faible; un bon verre de vin, qui soutiendra les forces d'un vigoureux travailleur au cours d'une rude tâche, ferait tourner la tète à un enfant. Vous savez cela. Et vous admettrez qu'il en soit de même aussi de la nourriture de l'esprit. Tous les livres ne conviennent pas à toutes les personnes, surtout à des enfants comme vous, qui savent encore trop peu pour tout comprendre et tout juger. Et alors vous ne serez pas étonné qu'une grande personne, votre père, par exemple, ou votre maître, vous dise un jour, si vous lui demandez tel livre : « Mon ami, ce livre n'est pas fait pour être lu par toi maintenant. Les choses dont il parle, tu n'es pas encore en âge de les comprendre comme il faut les comprendre, ni de les juger comme il faut les juger. Tu le liras plus tard. *
Mais que certains livres puissent ne pas convenir à certaines personnes ni à un certain âge, que d'autres aussi, frivoles, inutiles pour le moins, ne soient bons qu'à faire perdre du temps à ceux qui les lisent, ce sont là des choses que je voulais vous dire en passant seulement; et je reviens à notre question, car nous n'en finirionspas s'il fallait vous expliquer tout en détail. Laissant donc de côté ce qui est secondaire, je vais vous dire en deux mots le fond des choses. Qu'est-ce qu'un mauvais livre? — C'est un livre qui ment. Un livre qui vous donne pour vrai ce qui est faux, et pour faux ce qui est vrai, est un mauvais livre. Un livre où l'on cherche à vous faire croire ce qui est démontré impossible, un livre qui vous raconte une fable imaginaire et qui vous dit : t Ceci est de l'his-
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toire > : il est mauvais, car il vous trompe, comme un menteur qui vous duperait pour tirer profit de votre erreur. Un livre qui vous donnerait pour juste ce qui est injuste, pour utile et bon à faire ce qui peut vous nuire et vous rendre malheureux, celui-là aussi serait un mauvais livre : comme un compagnon donneur de méchants conseils, qui vous détourne de vos devoirs, gale les bons sentiments de votre cœur et le bonheur de votre vie. — Le grand mal, en toute chose, voyez-vous, c'est le mensonge!
Un beau livre, cela s'entend surtout, évidemment, de ce que contient le livre, des idées, des sentiments qui y sont exprimés. Si en le lisant il nous semble à chaque instant que notre intelligence s'agrandit, si nous nous sentons émus par des pensées généreuses, ah! fût-il mal imprimé, vieux, sale, en lambeaux, c'est un beau livre! 11 est beau pour l'esprit. — Mais je ne vous défends pas d'aimer aussi qu'un livre soit beau pour les yeux. Certes, un volume élégant, bien imprimé, sur un beau papier blanc et fin, avec une jolie reliure décorée de riches ornements, de brillantes tranches dorées, c'est un objet fort agréable; et vous n'êtes pas seuls à aimer cela, vous autres enfants; les hommes, et même les plus sérieux, ne le dédaignent pas. Aimez-vous dans un livre les jolies gravures, les vignettes, les images? Oui? Moi aussi, je suis de votre goût. Cette beauté matérielle a bien son mérite; elle vous plaît fort, je ne vous en blâme point; et même j'espère que vous l'apprécierez mieux encore quand je vous aurai expliqué par quels travaux ingénieux et délicats on obtient cette gracieuse apparence qui charme nos yeux.
Je viens de vous dire quels plaisirs vous pouvez attendre des diverses sortes de livres qui peuvent convenir à votre âge. Si donc, aujourd'hui ou plus tard, vous êtes à même de choisir, voyez ce qui convient le mieux à votre caractère, à votre tempérament, ce qui a pour vous le plus d'attrait. Choisissez
suivant vos goûts, je le veux bien; mais si vous êtes sages, vous choisirez aussi et surtout suivant vos besoins.
Car il est des livres pour tous les besoins de notre intelligence, comme il en est pour tous les goûts et pour tous les âges. Il en est de tant de sortes, ou, comme on dit, de tant de genres différents! je n'en finirais pas de vous les citer tous Disons seulement un mot des principaux genres d'ouvrages qu'il peut vous être utile de connaître.
Tout d'abord, il y a les ouvrages didactiques, c'est-à-dire les livres d'enseignement ; et bien entendu, il en est autant d'espèces qu'il y a de choses différentes à enseigner.
Pour qui veut étudier les sciences, il y a des ouvrages scientifiques : des livres de mathématiques, par exemple, des livres de physique et de chimie, d'astronomie, où l'on apprend à connaître les divers phénomènes de la nature et la structure de l'univers; des livres d'histoire naturelle, où il est traité des minéraux, des plantes, des animaux. Nous aussi nous faisons partie de la nature; l'étude de la structure du corps humain, de nos organes et de leurs fonctions, etc., est aussi une science naturelle : les livres qui enseignent ces connaissances sont surtout utiles aux médecins. Mais il en est aussi qui traitent de notre intelligence, de nos facultés, de la façon de concevoir des idées et de former des raisonnements, et autres questions semblables ; ceux-là sont souvent appelés outragea de philosophie. — D'autres enfin nous enseignent la grande science de bien vivre, la science des devoirs et du bonheur : ce sont les livres de morale.
Les ouvrages historiques traitent des choses de l'histoire. Mais dans ce vaste ensemble que nous désignons par re mot, ['histoire, il y a bien des parties distinctes. Ainsi chaque époque, chaque peuple a son histoire, que Ton peut étudier à part; chaque individu même a sa biographie. De plus, on peut aussi l'aire l'histoire de l' industrie, des arts, des coutumes, des lois, des religions, etc., et pour chacun de
ces sujets appartenant à la science historique il y a des livres spéciaux.
Ce n'est pas tout encore : pour chaque art, pour chaque industrie, il y a ce qu'on appelle des ouvrages techniques, où sont enseignés les procédés des divers travaux, et, en un mot, toutes les connaissances nécessaires à ceux qui veulent pratiquer cet art ou cette industrie. Ainsi il y a des livres d'architecture, de peinture, de musique; d'autres enseignent la construction des machines, d'autres le travail des métaux, etc., etc.
Remarquez encore que, parmi les ouvrages didactiques, les uns enseignent les choses les plus difficiles des diverses sciences, et ceux-là sont destinés aux savants; les autres enseignent seulement les éléments de chaque sorte de sciences : ce sont les livres élémentaires. Tels sont vos livres de classe, grammaires, arithmétiques, géographies, etc., qui ne sont pas toujours très divertissants, il est vrai... mais qui vous rendent tant de services, et loin d'être la cause de vos ennuis, comme se l'imaginent certains mauvais écoliers, vous épargnent, au contraire, tant d'efforts, tant de peines !
Mais il est d'autres livres, qui ne sont pas faits pour nous enseigner ni un art, ni une science, mais pour remplir notre imagination d'idées agréables et belles, pour nous faire éprouver ce plaisir, cette émotion que nous éprouvons en face de toute belle chose ; un plaisir semblable à celui que nous ressentons, par exemple, en regardant un bon tableau, en écoutant une musique harmonieuse, ou en entendant raconter un récit attachant. Ces sortes de livres sont appelés des ouvrages de littérature. Leur but est de nous faire sentir le beau, comme le but des ouvrages didactiques est de nous faire connaître le vrai.
Parmi les livres de littérature, les uns sont écrits en vers et sont plus spécialement désignés sous le nom d'ouvrages de poésie. Nous remarquerons surtout les poèmes épiques,
qui sont de longs récits en vers; les poésies lyriques, faites pour être chantées ou du moins comme pour être chantées; les ouvrages dramatiques, c'est-à-dire destinés à être représentés sur le théâtre : les tragédies, qui sont sérieuses et tristes, faites pour émouvoir, les comédies, qui sont spirituelles, faites pour exciter la gaieté. Beaucoup d'ouvrages littéraires sont écrits en simple prose : des pièces de théâtre encore, des descriptions, des récits. — Certains récits imaginaires sont appelés romans : ce nom leur vient de ce qu'au moyen âge ces sortes de livres, faits pour être lus et compris de tous, étaient écrits en langue romane, comme on disait alors, c'est-à-dire en français, en vieux français ; tandis que les livres de science et d'histoire, destinés aux clercs, aux savants de ce temps, étaient écrits en latin. — Je dois encore vous citer les livres sacrés des différentes religions, les livres d'hymnes, de prières, et autres semblables; ceux-là, dans l'antiquité et au moyen âge, étaient les plus nombreux de tous. — L'ensemble des ouvrages qui nous restent de Y antiquité, et qui sont écrits dans les diverses langues anciennes, forme ce que nous appelons la littérature ancienne; parmi ces ouvrages il en est de très beaux, que les hommes instruits doivent lire, étudier avec soin. La littérature moderne comprend de même les ouvrages littéraires écrits de nos temps, dans les diverses langues qui se parlent encore aujourd'hui.
Quel que soit le genre d'ouvrage, la chose dont il est traité dans un livre est dite le sujet, ou bien encore la mntière. Les idées qui y sont exprimées constituent le fond, c'est-à-dire l'essentiel, la chose importante; et la façon dont elles sont présentées est ce qu'on appelle la forme, dans l'art d'écrire. Le style — je vous dirai bientôt d'où vient ce mot, — le style d'un auteur, c'est sa manière d'écrire, d'exprimer ses pensées, de tourner ses phrases. Évidemment le style d'un ouvrage doit être en rapport avec le sujet, comme la
façon de s'exprimer en parlant varie suivant ce qu'on a à dire. Ainsi le style d'un ouvrage didactique doit surtout être simple et clair : la première qualité d'un enseignement est d'être facile à comprendre. Le style d'un livre d'histoire ou de morale devra être sérieux comme les paroles d'un homme qui expose des idées importantes et graves; et au contraire, un livre de récréation, destiné surtout à nous distraire, peut être écrit d'un ton plus enjoué, comme celui d'une conversation gaie entre des personnes de bonne humeur. Mais de plus chaque écrivain a son style à lui, plus ou moins différent de celui des autres, plus ou moins facile à reconnaître. — On parle, on écrit comme on pense. Or chacun a sa façon de penser et de sentir ; chacun a son caractère, son tempérament, sa tournure d'esprit. Et puisque les idées sont différentes, il est tout naturel que la manière de les rendre soit différente aussi.
Dans un livre, comme en toute chose, il faut de l'ordre. Pour rendre l'ensemble plus clair, et la suite des idées plus facile à saisir pour le lecteur, on partage ordinairement le texte d'un ouvrage en plusieurs parties, qui sont les divisions de l'ouvrage. Les parties principales d'un ouvrage sont souvent appelées livres; et vous verrez en tête de certaines pages : Livre premier, livre second, au lieu de première, deuxième partie. Chacune de ces parties contient d'ordinaire plusieurs chapitres, et chaque chapitre est parfois partagé en fractions que l'on nomme paragraphes. Chaque division, grande ou petite, porte un titre annonçant ce dont il va être question. Cet ensemble est dit le corps de l'ouvrage. Très souvent il est précédé d'une préface ou d'un avertissement, c'est-à-dire d'un certain nombre de pages où l'auteur expose ses intentions, le but de son travail. Une introduction est une partie du livre destinée à préparer le lecteur à bien comprendre ce qui va suivre. Enfin parfois le livre est terminé par une conclusion, qui est comme un résumé des idées exposées dans le
livre. Vous savez que certains ouvrages très longs ne peuvent tenir en un seul volume; on en forme alors plusieurs volumes ou tomes, qui contiennent chacun une ou plusieurs divisions du texte.
Avant de finir notre causerie, je veux encore répondre à une question qui depuis longtemps déjà, j'en suis sûr, vous trotte par ia cervelle. Comment écrit-on un livre? Gomment un auteur travaille-t-il? — Oh! d'une façon très simple. Le volume imprimé que vous avez sous les yeux quand vous lisez n'a jamais passé, bien entendu, par les mains de l'auteur. Celui-ci écrit un livre absolument comme vous écrivez un cahier de devoirs, avec la plume, sur du papier. Le reste regarde l'imprimeur. C'est l'imprimeur seul qui est chargé de recopier, pour ainsi dire, des milliers de fois, par les procédés que je vais bientôt vous décrire, le manuscrit de l'auteur.
— Voulez-vous écrire un livre? Tenez; voici une plume, de Tencre, un beau gros cahier de papier tout blanc... et puis pensez, cherchez, imaginez ; mettez vos idées en ordre, trouvez par où commencer; tirez-vous d'affaire comme vous pourrez, et tâchez surtout de faire quelque chosed'utile et d'intéressant!
— Et maintenant, mon jeune lecteur, si jamais vous vous êtes mis dans la tôte que le métier d'auteur soit un métier de fainéant... Oh non, non! détrompez-vous. Un livre, cela se dit aussi un ouvrage, ou bien encore une œuvre; et le mot dit bien : c'est une œuvre en effet, sérieuse, longue, difficile, un travail parfois très fatigant et très pénible, toujours demandant beaucoup d'assiduité et d'application.
Je ne parle pas, vous disais-je, de l'assiduité, de L'application que peut coûter l'action d'écrire, le labeur matériel «le couvrir tant de pages de papier.,. Écrire, voyez-vous, tracer l'écriture, cela ne compte pas dans le travail de L'auteur. La plume est un petit outil léger, docile, qui ne fatigue pas la main comme la bêche, ou le marteau, ou le rabot. — Non;
mais c'est le champ des idées qu'il faut défricher; ce sont les phrases qu'il faut forger, c'est le style qu'il faut polir... vous comprenez ce que je veux dire par toutes ces métaphores1 ! — Avez-vous seulement une idée de ce que c'est que le travail de la pensée? Oui sans doute, s'il vous est arrivé d'avoir à faire un devoir d'école bien difficile, ou plutôt encore une composition pour un concours, pour un prix. Chcrchiezvous avec effort au fond de votre mémoire, le sourcil froncé, les coudes sur la table, le front appuyé sur les mains? Vous donniez-vous de la peine pour trouver les idées, pour les combiner, les mettre en ordre? Même ce que vous saviez le mieux ne devenait-il pas difficile quand il s'agissait de trouver les mots pour le dire? Tourniez-vous et retourniezvous dix fois la phrase avant de l'écrire? la corrigiez-vous deux fois, trois fois, sur votre brouillon tout chargé de ratures? — Et quand l'heure avait sonné, votre copie achevée, relue, ne vous sentiez-vous pas la tête lourde et tout enfiévrée, un besoin extrême de prendre l'air, de jouer, de reposer votre esprit — heureux que la tache fût finie, non pas complètement satisfaits pourtant de votre résultat? Eh bien, ce que vous avez fait là, était, dans la proportion de votre âge et avec la différence du petit au grand, un premier essai du travail intellectuel, quelque chose comme une expérience du métier d'écrire. Pour ce qui est de l'application au travail, voyez-vous, la vie d'un écrivain, c'est « une composition des prix qui dure toujours ».
Évidemment, pour être capable d'écrire un livre, j'entends un livre bien fait et réellement utile, l'auteur doit être un homme très instruit en toutes choses; et pour le devenir il lui a fallu passer des années et des années à étudier. Or cela doit compter, il me semble, ce travail de toute une vie! Mais de plus il lui faut connaître tout spécialement, possédera fond, comme on dit, son sujet, la chose dont il doit parler dans son