‹ Histoire d'un livreChapitre 7 sur 53 · Comparaisons · texte numérisé non relu

Comparaisons

livre Cette matière sans doute lui est déjà familière; depuis longtemps il s'occupe de semblables idées. Et voilà qu'au moment de se mettre à écrire il s'aperçoit qu'il lui manque encore bien des choses. Il est obligé de se remettre à l'étude. Il observe, il pense, il réfléchit; il lit, il lit surtout! Pourquoi? C'est qu'avant d'exprimer ses idées à lui, il veut savoir ce que les autres ont dit, pensé, imaginé, découvert sur le même sujet. Pour écrire seulement un petit livre, combien, ah ! combien il faut en avoir lu de gros!

Surtout un ouvrage de science, un ouvrage d'histoire, coûtent à leur auteur beaucoup de recherches. Prenons pour exemple un historien qui veut écrire le récit d'un certain événement des temps anciens. Il faut tout d'abord, n'est-ce pas, qu'il s'informe aussi exactement que possible de la manière dont les choses se sont passées, de la date, du lieu; il faut qu'il connaisse la façon de vivre et de penser, les idées et les mœurs des gens de ce temps, pour pouvoir comprendre et juger leurs actions. Pour cela, il devra compulser J les auteurs anciens, ceux de cette époque surtout, s'il est possible. Or les livres de ces auteurs anciens sont écrits en des langues anciennes, étrangères, difficiles... il faut qu'il connaisse ces langues. Et ce n'est pas tout : il faut qu'il recherche tout ce qu'il peut trouver par ailleurs de documents, c'est-à-dire de renseignements de toute sorte sur les choses dont il veut parler. Cet homme de science a bien chez lui des livres, beaucoup délivres; mais ils ne lui suffiraient pas. Il faut qu'il passe des heures et des heures dans les grandes bibliothèques publiques, où il peut trouver des livres rares et précieux. Là, silencieux, recueilli, il lit, il examine, il compare; il prend des notes pour retrouver les faits, les idées, les dates aussi, qu'il pourrait oublier. 11 va aux <irehices, e'est-à-tlire aux lieux où l'on conserve avec le plus grand soin d'anciens

i . Feuilleter, étudier.

papiers et parchemins qui peuvent fournir des renseignements utiles pour l'histoire. Il va étudier dans les musées, où sont réunis, classés, exposés dans de vastes salles les objets qui nous restent du temps passe : des vêtements, par exemple, des ustensiles, des outils, des armes; des dessins, des tableaux, des statues; toutes ces choses aident l'homme instruit à se faire une idée juste de la manière de vivre, de travailler, de se hattre, etc., des hommes dont il veut écrire l'histoire, de leurs goûts, de leurs croyances et de leurs idées. S'il n'agit pas ainsi, cet historien, s'il ne se donne pas toute cette peine, son livre n'aura ni valeur, ni utilité. Les auteurs d'ouvrages d'imagination — vous vous rappelez ce que ce mot veut dire — n'ont pas tant de recherches à faire; mais aussi, en revanche, il faut qu'ils tirent tout de leur tête...

Et pour prix de tant de laheur, les auteurs, hommes de science ou hommes de lettres, gagnent-ils beaucoup d'argent? font-ils fortune? — Non; ou du moins c'est rare. Les meilleurs même et les plus célèbres, s'ils n'ont pas d'autres ressources, avec le produit de leur travail vivent modestement, et c'est tout. — Que celui qui écrit un livre en tire profit comme il ferait de tout autre travail, c'est justice, n'est-ce pas? Mais, tenez, celui qui ne ferait des livres que pour gagner de l'argent serait un pauvre auteur et ne ferait rien de bon.

Mais pourquoi donc écrit-on alors, vous dites-vous peutêtre en vous-mêmes, si cela coûte tant de peine et rapporte si peu? — Pourquoi on écrit? Mais dites, pourquoi parle-t-on? Pour communiquer sa pensée. Dire ce qu'on pense, c'est un besoin. Nous sommes des êtres sociables, faits pour vivre ensemble, et pour échanger nos pensées. — Dès qu'il vous vient, à vous, une idée, n'éprouvez-vous pas le désir d'en faire part à quelque autre? Les idées, voyez-vous, n'aiment pas à rester prisonnières; elles ne demandent qu'à s'envoler, comme des oiseaux... — Mais parlons sérieusement : quand

o4 INTRODUCTION-CAUSERIE.

on a une idée, qu'on la croit bonne et utile, on désire la faire connaître aux autres, par la parole ou par l'écriture. C'est une chose naturelle; c'est même un devoir en certains cas. — On écrit comme on parle, et pour les mêmes raisons : pour faire savoir aux autres ce qu'on sait, pour leur faire croire ce qu'on croit, pour leur faire aimer ce qu'on aime et haïr ce qu'on hait : on écrit, en un mot, pour enseigner et pour persuader. Celui qui écrirait, même un ouvrage d'imagination, seulement pour amuser , sans se donner en même temps pour but de rendre son lecteur plus instruit, meilleur, plus capable de comprendre le bien et le beau, celui-là ferait un livre de nulle valeur, et ce serait du temps perdu que de le lire.

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