mai
Discussion sur la loi relative à l'extension des limites de la ville de Paris.
E. Picard et E. Ollivier ont parlé tous les deux contre le projet de loi. Picard s'est révélé en cette circonstance comme un orateur original. Son argumentation n'est pas très claire ; il ne suit pas un ordre rigoureusement logique; sa phrase est souvent fuligineuse. Mais il laisse échapper tout à coup un trait d'esprit marqué au bon coin. C'est comme une échappée
LES CINQ SOUS l'empire 267
de bon sens au milieu de phrases qui n*ont pas une valeur appréciable.
E. Picard a eu beaucoup plus de succès qu'OUivier. Il a dit un mot qui caractérise très bien le projet de loi : « On va doter la ville de la banlieue ou doter la banlieue de la ville de Paris ; car, c'est là une question encore indécise que l'avenir seul éçlaircira. »
Le projet a été adopté par 228 suffrages contre 13.
27 mai 1859.
Aujourd'hui OUivier m'a dit : « Ce n'est pas la peine de prononcer des discours puisque les journaux ne les reproduisent pas. L'année prochaine, il faudra parler moins souvent. »
Je n'ai pas trop compris à quel accès de dépit OUivier cédait en me tenant ce langage. Généralement > les journaux d'opposition accueillent avec faveur les paroles qu'il prononce à la chambre. Mais il est vrai que les mêmes journaux se font tirer l'oreille pour , reproduire les discussions du Corps législatif. Ils sont persuadés que les comptes-rendus sont tellement expurgés que le public ne peut les considérer comme donnant la véritable physionomie des débats. Ils s'abstiennent donc de les reproduire.
Après une longue discussion, le Corps législatif a adopté la loi tendant à convertir en lois les décrets relatifs aux douanes. Puis le président a déclaré la session close, et les députés se sont séparés aux cris de Vive V Empereur !
268 LES CINQ SOUS l'empire
Cette fois, les cris étaient nourris et répétés. C'est que rimpératrice, en recevant hier le Corps législatif, avait tenu un langage qui avait donné Tespoir que la guerre serait de courte durée. « Je compte, avait-elle dit, sur A'otre patriotisme éclairé pour entretenir la foi que nous devons avoir dans l'énergie de Tarmée et. quand le jour sera venu, dans la modération de V Empereur. »
Les pacifiques ont interprété ces paroles en ce sens, qu'après la première victoire, l'Empereur ferait la paix avec l'Autriche, moyennant quelques sacrifices de la part de celle-ci.
Ils n'ont pas tout à fait tort. Autour de Tlmpératrice, on prêche ce système : « La guerre, disent les chambellans » ne saurait se prolonger sans amener les plus graves complications. Avec l'Autriche , puissance essentiellement conservatrice, la France ne peut avoir qu'un duel au premier sang. »
28 mai 1859.
Je viens de faire le recollement des votes des cinq députés de l'opposition du 18 mai au 27 mai, date de la clôture de la session.
Il y a eu un peu plus de suite et d'ensemble dans ces derniers votes que dans ceux des mois précédents.
Noiis avons pris le parti de nous abstenir dans la plupart des cas.
Nous nous sommes abstenus dans le scrutin sur les projets de lois suivants ;
LES CINQ SOUS l'empire 269
1® Augmentation du personnel des tribunaux de première instance de Lyon et de Saint-Étienne ;
2** Règlement définitif du budget de l'exercice 1856;
3** Ouverture d'un crédit de 540,000 francs applicables au service des haras ;
4** Détermination des délais d'instances devant le conseil d'Etat et la cour de cassation pour la Corse et l'Algérie;
5® Détermination des délais d'ajournement d'Algérie en France et réciproquement;
6® Frais de captage et d'aménagement des eaux minérales de Plombières;
7° Surtaxe à l'octroi d'Armentières;
8<» Crédit supplémentaire pour dépenses d'établissement des lignes télégraphiques ;
9^ Lois de douanes.
Nous avons voté contre les projets de lois suivants :
1® Conventions avec les grandes compagnies de chemins de fer;
2® Budget général des dépenses et des recettes de l'année 1860;
3** Extension des limites de la ville de Paris.
Nous nous sommes divisés dans le vote sur certains projets de loi : Sur le projet relatif au grand commandement militaire de l'Ouest, nous avons voté contre, sauf J. Favre qui s'est abstenu; Hénon et moi, nous avons voté en faveur du nouveau mode proposé pour la perception de la rétribution scolaire dans les écoles de filles, tandis que J. Favre, OUivier et Picard ont cru devoir s'abstenir.
L'abstention est, en somme, la règle que nous avons
270 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
admise. Nos votes d'opposition ont été réservés pour les projets de lois ayant plus particulièrement un caractère politique.
30 mai 1859.
On a beaucoup remarqué que le Moniteur ne parle que fort peu, et en quelque sorte à son corps défendant, des volontaires de Garibaldi.
n a mis trois jours avant de signaler les services que ce petit corps rend par ses pointes audacieuses sur le territoire autrichien.
Quand il se résigne à insérer les dépêches relatives à Garibaldi et à ses compagnons, il les écourte et les met en mauvaise place.
On dirait vraiment que le gouvernement do la Régente a honte de ce que les Français ont pour alliés dans cette campagne la fine fleur des patriotes italiens.
6 juin 1859.
On a reçu aujourd'hui la nouvelle d'une grande victoire remportée à Magenta.
Suivant une longue dépêche chiffrée arrivée au ministère de la guerre, le maréchal Canrobert, le général de Mac-Mahon et le général Regnault de Saint- Jean d'Angely se sont couverts de gloire.
Le général Espinasse est, dit-on, au nombre des morts.
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 271
Le canon des Invalides a tonné. Paris est illuminé. L'Impératrice est allée chercher la princesse Clotilde au Palais-Royal, et toutes deux ont parcouru, en voiture découverte, les boulevards où elles ont été acclamées.
L'Impératrice était rayonnante.
23 juin 1859.
Les harangues du prince-régent de Prusse laissaient deviner que, tôt ou tard, le gouvernement prussien chercherait à mettre le nez dans les affaires italiennes.
La Prusse a, dit-on, envoyé à Vérone et au quartier général français les bases principales d'un arrangement qu'elle propose.
Je ne sais pas si la version qu'en donnent les journaux est exacte; mais, telles qu'elles sotit conçues, ces propositions ne peuvent que blesser l'Empereur : on y insiste en effet sur le maintien des délimitations territoriales établies par les traités de 1815. Or, Napoléon III considère ces traités comme devenus caduques, et c'est justement leur renversement qu'il poursuit.
L'intervention de la Prusse est tout bonnement stupide, et ne peut s'expUquer que par le désir de nous chercher une querelle d'allemand : cette intervrention vient trop tard et elle n'a pas de base sérieuse. Elle ne peut se motiver que par une sympathie autrichienne.
On doit voir maintenant la faute qu'on a commise en ne réunissant pas dans le voisinage du Rhin une armée d'observation ayant une apparence de solidité, En
272 LES ciiNQ SOUS l'empire
réalité, nous n'ayons à la frontière que le duc de Malakofif tout seul. Les Prussiens trouvent que c'est un épouvantail insuffisant, et voilà pourquoi ils ont le verbe haut et la parole insolente.
6 juillet 1859.
Jules Brame, député du Nord, est venu me tâter pour savoir ce que je pense d'une candidature à Lille pour M. Thiers.
D'après ce que m'a dit mon collègue, les amis de M. Thiers croient que le moment est venu pour lui de rentrer dans la vie publique. Mais les motifs qu'on donne à l'appui des prétentions de l'ancien ministre de Louis-Philippe sont réellement étranges : il est visible, suivant lui, que le gouvernement impérial cherche aujourd'hui'ses appuis dans le parti révolutionnaire ; si M. Thiers était nommé député, il se mettrait à la tête de toutes les forces conservatrices ; on ferait, au nom des idées libérales, une guerre acharnée au pouvoir personnel.
C'est tout un plan de réaction que m'a exposé Jules Brame.
8 juillet 1859.
Il faisait ce soir un temps superbe. La foule s'entassait autour de l'orchestre de Musard dans le jardinpromenade des Champs-Elysées.
LES QNQ SOUS l'eMPIRE 273
Vers neuf heures et demie, on voit des hommes porteurs de liasses de papiers s'approcher des arbres et y accrocher un imprimé. On se précipite. C est un supplément du Moniteur renfermant la dépêche suivante ;
Une suspensiou d'armes est convenue entre l'empereur d'Autriche et moi. — Des commissaires vont être nommés pour en arrêter les clauses et la durée. — Napoléon.
Un même cri sort de toutes les poitrines : C'est la paix !
Ce commentaire ne paraît pas être du goût des personnages appartenant au monde officiel qui sont répandus dans le jardin. Plusieurs d'entre eux s'approchent des groupes et essaient de réagir contre le sentiment général.
« Il ne s'agit, disent-ils, que d'une simple trêve entre les armées belligérantes. Sans doute, à la faveur de cette trêve, des négociations pourront s'ouvrir. Mais il est difficile de savoir ce qu'elles produiront. On ne peut pas, dans l'état actuel des choses, prévoir la fin de la guerre. »
Ces protestations belliqueuses ne produisent aucun effet. On est un peu surpris de cette façon brusque de terminer une campagne dont le programme n'est pas rempli. On n'en est pas moins persuadé que la paix est au bout de l'armistice qui vient d'être signé entre les deux Empereurs.
P. S. J'ai reçu la lettre suivante d'un officier de la garde impériale :
Au bivouac de Valeggia, le 8 juillet.
Je croyais bien que le 7 juillet dans la journée nous allions avoir une grande bataille qui nous donnerait pour résultat Vérone et le passage de TAdige, bref, ouvrirait la route de Venise. J'avais surpris auprès d'un moyen bonnet une lettre avec tant de préparations et d'hypothèses que je ne m'étonnais pas du tout le 7, à sept heures et demie du matin, d'être obligé de tirer mon ordonnance par les oreilles pour le faire se lever. Bref encore, j'allais à tâtons, avec la certitude de plus de précision quand le jour viendrait, dans une marche aux Autrichiens. Depuis une heure et demie du matin nous demeurâmes sur des positions de combat, occupant des côtes et des hauteurs analogues à celles de Solférlno, et toujours supposés attendant rennemi.
L'armée tout entière — le prince Napoléon compris — occupait depuis Volta jusqu'à Santa-Lucia, à trois kilomètres de Vérone. Vers trois heures et demie, une voiture de la cour, un trompette de cent gardés huche en guise de chasseur, quatre chevaux, les postillons de rigueur. Cette voiture hermétiquement fermée qui passe sur la route nous parait bien hardie par sa discrétion. Serait-ce une ruse de guerre? Puis l'Empereur avec une forte escorte. Derrière lui, deux cent mille Français le suivent. Quelle singulière opération militaire! il faut que ces voitures contiennent quelque machine infernale! Pas un coup de canon, pas un coup de fusil ; silence profond ordonné et qui paraissait communiqué à l'ennemi. J'avais avisé en prévision d'une rude journée un sillon, et je m'étais profojidément endormi dans un lit de cailloux. A midi et demi, nous retournons en arrière pour reprendre nos positions de bivouac.
Le soir ou parlait d'armistice. La signature était doniclô. La voitui'e portait le général Fleury accompagné de M. de Verdière, officier d'étatmajor. Le trompette était le parlementaire traditionnel.
Trente jours d'armistice I
Mais ne trouvez-vous pas que c'est d'une tournure assez crâne et assez française de venir aux portes de Vérone avec deux cent mille hommes pour proposer la paix !
Je me dispense d'appréciation diplomatique. AUonà-nous faire du replâtrage? Valait-il mieux aller à Venise que déjà je regrette? J'arrête court les dissertations à ce sujet.
Le soir, Valeggio offrait une animation extraordinaire. Les aspirations que la guerre fait naître chez les militaires ambitieux se tournaient contre les désirs, disons-le, souvent vifs de retour à l'état de
LES ci«Q SOUS l'empire 21S
paix chez les autres. Çà et là de petits groupes pressant un Autrichien étalaot son plus beau drap et les plans dëtat-major.
De l'aveu de notre ennemi, il a laissé sur les champs de bataille en tués, en blessés ou disparus, prisonniers, plus de 45,000 hommes.
Ajoutons des Français 13,000 >»
Et de Sardes environ 6,000 »
Vous aurez un joli total de 64,000 hommes.
Comment trouvez-vous cette petite tuerie en l'honneur de l'indépendance italienne?
Et voilà qu'avec des chiffres comme ceux-là, avec un typhus ^ui commence à sévir sur Vérone, nous faisons armistice, résolution toute en faveur de l'ennemi. Il faut donc bien que cet armistice soit la paix, ou bien je n'y comprends rien. A l'heure qu'il est, et sur la marche du 7 juillet que nous avons faite, on pouvait prendre pour objectif Vérone et laisser Peschiera. Les lenteurs qui ont présidé à cette dernière opération tenaient moins au manque de projectiles — bien qu'on ait tiré quinze mille coups de canon à Solférino — qu'au manque d'ordres et à la temporisation de l'Empereur. Les officiers d'artillerie, ordinairement menés tambour battant, s'étonnaient de ces retards. On ne demandait plus rien, sinon que d'être prêts.
Voilà que je vais faire encore des hypothèses. Comme si un militaire devait avoir, de l'imagination. On nous dit : Allez, et vous marchez. C'est même assez commode à tout prendre !
Il n'est bruit que du prochain départ de l'Empereur pour Paris, d'une marche en retraite vers Brescia des troupes de la Garde, du départ du major-général avec l'Empereur^ de la rentrée de Baraguey. M. Forey prendrait le commandement en chef du premier corps. Canrobert commanderait en chef l'armée française. A moins que le Prince ne demeure. Le Prince demeure-t-il habituellement ? A ce sujet, si la paix se faisait, quel rôle ! et quel éloignement des événements I c'est joué carré !
En général, on se plaint de ne pas voir assez souvent dans les camps le général en chef. Il n'y a donc là pei*sonne pour faire entrevoir la chose à son point de vue sérieux ?.. .
Cette lettre confirme les appréciations de ceux qui croient que, comme le dit mon correspondant, V armistice, cest la paix.
S76 LES CINQ SOUS l'empire
9 juillet 1859.
J'ai assisté à l'enterrement de Landrin, ancien bâtonnier des avocats. Le service funèbre avait lieu à Versailles. J'ai fait route dans le même compartiment avec MM. Henri Martin, Liouville, Jules Simon et Marie. J'ai entendu un langage auquel j'étais loin de m** attendre. Tous ces gens-là ne sont pas seulement des adversaires de la guerre; mais le succès de nos armes leur cause un dépit profond. Sauf M. Henri Martin, qui paraît avoir conservé un certain fond de patriotisme, ils en sont arrivés à ce point d'en vouloir aux Italiens qui ont entraîné la France dans cette expédition, parce que, disent-ils, elle rehausse le prestige de l'Empire.
Ces anciens républicains forment une sorte de coterie fermée comme les légitimistes et les orléanistes. Picard que j'accompagnais est presque traité par eux comme un transfuge.
11 juillet 1859.
Les hommes qui appartiennent au parti libéral, que je rencontre, sont fort abattus ; ils considèrent leur influence comme perdue. La paix, venant à la suite de l'armistice, l'Empire prendra une force contre laquelle il sera impossible de lutter. « C'en est fait, disent-ils, pour longtemps de la liberté. »
Je croîs qu'ils se trompent. Quand les bouffées de
LES CLNQ SOUS l'eMPIRE 277
L'enthousiasme se seront dissipées, le besoin de liberté renaîtra plus puissant que jamais.
12 juillet 1859.
Cernuschi revient de Milan et en rapporte des impressions fort singulières. C'est un fédéraliste enragé, plus enragé encore que ses amis Cattanéo et J. Ferrari.
Cernuschi s'exprime sur le compte du roi Victor- Emmanuel en termes peu respectueux ; il l'accuse de montrer un appétit par trop naïf. L'empereur Napoléon III n'approuve pas, suivant lui, toutes ces annexions si précipitées, accompagnées de suppression des lignes dé douanes, du cours forcé des billets oiémontais et autres mesures unitaires. Il aurait dit 3n parlant de son auguste allié : « Le roi de Piémont se bat en héros et se conduit en huître. »
L'opinion de Cernuschi est qu'il n'y a pas dans les petits Etats d'éléments pour une fusion avec le Piénont. Il ne serait pas étonné qu'après s'être si fort [•emué pour obtenir quelque chose, le Piémont n'eût pas même une rognure d ongle. Il voit déjà se former m parti anti-piémontais à Milan.
Je crois que Cernuschi se trompe. Le sentiment initaire est très fort en Italie. Il s'impose du reste-; 3ar le fédéralisme, c'est le parti des princes et de .'Autriche.
13 juillet 1859.
Tandis que les journaux conservateurs, et entre autres le Journal des Débats^ applaudissent à Farmistice et insultent les Italiens qui réclament à grands cris la continuation de la guerre, M. Havin a pris un singulier moyen pour exprimer son mécontentement ; il a donné pour instruction au Siècle de garder un silence systématique sur les événements. M. Havin connaît bien les personnages. Cette réserve calculée de la part du journal qui a appuyé avec le plus de chaleur Texpédition leur a été plus sensible que le blâme. On a fait appeler M. Havin au ministère de l'intérieur et on l'a supplié de prendre la parole, dût-il faire entendre les critiques les plus sévères. A ces conditions, le Siècle a, dit-on, consenti à rompre le silence.
Des inquiétudes très sérieuses se sont répandues ces jours-ci dans le monde des affaires au sujet de la paix. Les boutiquiers, que cette paix avait d'abord remplis d'enthousiasme, commencent à mettre en doute sa solidité et sa valeur ; ils ne la considèrent pas comme fondée sur des bases durables. Beaucoup disent : « Ça durera trois mois. » D'autres redoutent le mécontentement des grandes puissances en dehors desquelles tout s'est fait et qui ont été mises à l'écart. Il y a des pessimistes qui voient arriver sur nous une coalition.
LES CINQ SOUS l'empire 279
19 juillet 1859.
Un de mes amis a vu Bixio qui arrive de Turin. Là- )as on est désespéré. On ne comprend rien à ce qu'on ippelle le coup de tête de l'Empereur. Le roi Victorjîmmanuel est le plus indigné de tous. On ne l'avait )as prévenu. Il est entré dans une colère épouvanable, quand on lui a fait connaître les préliminaires de /'illafranca. De rage, il a brisé une table qui se trouait à portée de sa main. .
Le roi de Piémont déclare hautement qu'il ne veut )as entrer dans une confédération qui serait la perte le l'Italie. Il abdiquera, si on persiste à marcher dans jette voie. Ce qu'il veut, c'est une Italie unitaire, )lacée en dehors de toute influence et de toute ingé- 'ance étrangère.
Bixio croit que Parme restera annexé au Piémont. Lies deux Empereurs ont tous les deux des motifs grades pour ne pas soutenir la duchesse régente ; pour Napoléon III, c'est une Bourbon ; pour François II, î'est une traîtresse qui a abandonné sa cause en proîlamant la neutralité.
J'ai reçu hier matin un petit billet d'OUivier :
Mon cher Darimon,
Écrivez de suite à Lille pour savoir s'ils ont un parti pris sur mon
ilection. Il faut tâcher de ne pas perdre ce coHège.
Dites-leur de ne rien résoudre sans vous consulter.
A vous,
Emile Ollivier,
Vendredi .
Lundi, nous causerons à fond. Si vous savez Tadreise de Brame, écrivez-lui de tâcher de venir à Paris ce jour- là. N'oubliez pas votre Shakespeare. Madame Cardinal a-t-elle le Lelitevistêraj ou la vie de Boudha, traduite par Foucaut ?
Je ne sais pas ce qu'OUivier veut faire du Lelitevistêra ; il me réclame depuis plusieurs jours cet ouvrage avec une véritable persistance. C'est bien le moment de s'occuper de la littérature des Hindous !
21 juillet 1859.
Le prince Napoléon est de retour à Paris. La Patrie révèle un fait peu connu, c'est que le Prince a pris une part active aux préliminaires de Villafranca.
Le Prince s'est enfermé dans son palais pompéien de l'avenue Montaigne et il ne reçoit personne. Il n'assistait pas à Saint-Cloud à la réception des grands corps de l'État.
Le discours de l'Empereur donne la clef de la paix qui vient d'être conclue; c'est la réconciliation avec le parti conservateur. Afin qu'il n'y ait point d'équivoque, le Journal des Débats y applaudit et l'interprète dans ce sens.
pi
là
24 juiUet 1859.
Il paraît positif que le prince Napoléon a pris la lus grande part aux préliminaires de Villafranca.
LES CINQ SOUS l'empire 281
,es journaux étrangers ont donné diverses versions e la mission qu'il avait reçue de l'Empereur. Les ides de camp et les gens du Château racontent à qui eut l'entendre que c'est le Prince lui-même qui aurait emandé à entrer en pourparlers avec l'empereur 'Autriche. Il aurait aidé le général Fleury à lui faire ccepter les conditions qui lui étaient offertes. On ne [)mprend pas après cela la mauvaise humeur qu'il îmoigne depuis son retour à Paris (1).
25juiUet 1859.
Hier, Ollivier m'a dit : « Il ne faut pas que le gouvernement tombe, tout de suite. Il faut d'abord que les crétins de Londres, le^ Ledru-Rollin, les Louis Blanc, etc., aient rendu l'âme ou soient arrivés à la décrépitude.
» Un réfugié m'a écrit que je devrais bien profiter de cette paix honteuse pour faire une sortie qui amènerait mon expulsion de cette chambre dans laquelle, dit-il, je n'aurais jamais dû entrer. Je lui ai répondu que c'était un imbécile.
» Mon père m'écrit de son côté que j'ai tort de dire
(1) A quelques mois de là, le Prince, se trouvant dans un cercle amis au Palais-Royal, leur raconta les détails de son entrevue avec empereur d'Autriche. « Je me rendis sous sa tente. Je me trouvai en présence d'un prince qui ne me paraît guère avoir plus d'esprit politique qu'un simple sous-lieutenant. Je lui dis qu'il pouvait obtenir la paix, mais à la condition défaire un grand sacrifice. Quand je lui parlai de la cession de la Lombardie, il se mit à verser des larmes. <c Abandonner ainsi, disait-il à travers ses sanglots, ma plus belle province ! » J'insistai longtemps, et ce n'est qu'après de longs efforts que je parvins à lui arracher un demi-consentement. »
282 LES CINQ SOUS l'empire
» du mal de M. Havin, que je ne dois pas me brouiller
» avec lui, etc. M'avez- vous jamais entendu dire du
» mal de M. Havin?
» Voilà la Révolution à bas et pour longtemps.
» L'Empereur s'est réconcilié avec le parti conserva-
» tenr qui, cette fois, ne le lâchera plus . Jamais TEm-
» pire ne donnera la moindre liberté. Le parti conser-
» vateur ne le veut pas. »
27 juiUet 1859.
J*ai eu des nouvelles du Prince Napoléon par Edmond Texier, du Siècle, qui Ta vu, il y a deux jours. Comme on me l'avait dit, le Prince est fort mécontent de la paix. Il avoue que cette fois il a été joué et dupé de la façon la plus complète. Il ne croit pas que la restauration des princes dans les duchés se fasse malgré le vœu des populations. C'est là une des stipulations les plus importantes du traité de Villafranca.
Ed. H..., qui a vu également le Prince, l'a trouvé fatigué, embarrassé, évitant toute conversation politique.
28 juiUet 1859.
Il faut que le docteur Véron, directeur du Constitutionnel et député de Paris, ait une bien grande confiance en moi pour me parler comme il Ta fait tout à l'heure.
LES CINQ SOUS l'ëMPIRE 283
Le bon docteur considère l'Empereur comme singulièrement amoindri par la guerre d'Italie et par la paix qui l'a suivie. La France ne peut pas vivre avec une Constitution qui donne à l'Empereur la responsabilité de tout. Les derniers événements ont contribué à montrer les vices de cette Constitution ; ils ont, en outre, donné beaucoup à réfléchir à l'Europe. Elle ne souffrira pas longtemps qu'il y ait en France une situation si dangereuse et un pouvoir si considérable laissé aux mains d'un seul homme. Le Peuple est indigné d'avoir été joué ; il dit que l'Empereur, après avoir fait tuer 50,000 hommes, dépensé 500 millions et faussé sa parole, est venu lâchement se cacher à Saint-Cloud. La classe bourgeoise n'est pas moins mécontente. Elle trouve que l'Empereur a manqué de perspicacité. On l'avait averti des dangers que présentait cette guerre ; il n'en est pas quitte pour les avoir avoués et reconnus, après deux mois de campagne. »
M. Véron croit à une désafi'ection profonde. Il exagère, sans doute; mais à cause de Tappui qu'il a prêté à l'Empire à son début et qu'il paraît disposé à lui prêter encore, son langage est très significatif. Il est évident que la grosse bourgeoisie retourne par nine pente rapide à ses préjugés parlementaires.
2 août 1859.
J'ai, enfin, vu le prince Napoléon. Je l'ai trouvé bien plus mécontent que je ne l'avais supposé.
S84 LES CINQ SOUS l'empire
« Tout est venu, m'a-t-il dit, de robstination de TEmpereur à ne pas se débarrasser de son entourage. On a fait la guerre à l'Autriche avec des gens vendus à l'Autriche. On a bien été forcé de faire la paix ; le ministre de la guerre n'envoyait plus de troupes, et le ministre des affaires étrangères, sympathique à nos ennemis, jetait la terreur dans l'âme de l'Empereur !
» Et puis quelle sottise de confier dans des circonstances aussi graves, le gouvernement de la France à une femme à la mode : car l'Impératrice n'est pas autre chose.
» Le parti démocratique est le seul fort dans ce pays ; on se l'est aliéné à tout jamais. Nous sommes pour longtemps voués à cet ignoble parti conservateur qui déteste le progrès, qui hait la Révolution et qui veut la paix à tout prix.
» Quant à l'Empereur, il est percé à jour aux yeux de toute l'Europe. On n'a plus aucune confiance en lui. On sait qu'il ne dit pas la vérité. On craint de se réveiller le matin avec une note du Maniteur annonçant une nouvelle guerre. Cela donne beau jeu aux partisans du régime parlementaire.
» Le moment serait venu de donner un peu plus de liberté au pays. L'Empereur ne veut pas. Il s'endurcit dans son absolutisme. Le 15 août se passera probablement sans amnistie. »
Le Prince déclare qu'il est complètement dégoûté; il a tâté le gouvernement à tous les points de vue, militaire, administratif, etc., il l'a trouvé toujours le même, obstiné dans ses idées de résistance au progrès.
LES CINQ SOUS l'ëmpire ^285
18 août 1839.
(Fragment d'une lettre écrite à P.-J. Proudhon.)
« . . . . Le lendemain de la publication du décret d'amnistie, ayant appris que le prince Napoléon avait été le principal promoteur de cette mesure, je me suis rendu chez lui pour savoir quelle en était la portée. ^vant même que je l'eusse interrogé, il m'a dit que le jénéfice de l'amnistie vous était acquis et que vous )0uviez rentrer quand il vous plairait. Je lui ai fait 'observation que vous n'aviez pas été seulement coniamné pour excitation à la haine, fausse nouvelle, ipologie de faits qualifiés crimes, etc., délits ayant ;ous un caractère politique, mais aussi pour outrage à a morale publique et religieuse, ce qui vous rangeait lans la catégorie des auteurs obscènes. Le Prince m'a •épondu que l'amnistie était générale, qu'elle embraslait tous les délits de presse sans exception, et que, luand même il y aurait lieu de distinguer l'outrage à a morale publique et religieuse, la chose était imposlible en ce qui vous concernait, puisque votre condamlation embrassait tous les délits in globo et qu'on ne )ouvait pas séparer les uns des autres.
» Entre temps, Duchêne prenait des informations au ministère de l'intérieur, et il recevait du chef de a sûreté générale une réponse étrange, à savoir que 'amnistie ne concernait que les délits de presse et non es délits commis par la voie de livres.
» Surpris de cette différence. d'interprétation, je suis retourné hier chez le prince Napoléon, et je lui ai
2Ht) LES CINQ SOUS L'eMPIUE
soumis la difficulté. Le Prince m'a répondu que le chef de la sûreté n'avait pas le sens commun, que les délits de la pensée étaient les mêmes, qu'ils fussent commis au moyen de la publication d'un livre ou par la voie des journaux, qu'on ne pouvait soulever de question de cette espèce, et que, si par hasard une pareille chose arrivait, on eût à le lui faire savoir, qu'il en écrirait à son cousin. Il a clos l'entretien en me répétant que vous étiez libre, et que vous pouviez rentrer dès qu'il vous conviendrait de le faire. »
19 août 1859.
G. Duchêne me soumet ses doutes au sujet de la question de savoir si l'amnistie s'applique à Proudhon.
Le (lôcret (l'amnistie, in'écrit-il, me parait trop large pour comporter des vétilles d'exception. Toutefois, il faut compter que, parmi les chefs d'accusation qui ont motivé la condamnation de P.-J., il y a, outre l'excitation à la haine, des fausses manœuvres, l'apologie de faits qualifiés crimes, et l'attaque à la morale publique et religieuse, qui se place sur la ligne des autres.
Vois avant de risquer un conseil si, oui ou non, il faut le croire amnistié. Tu dois connaître quelque employé capable de te renseigner au juste, mais bien juste; informe-toi au plus tôt, et fais-moi part de tes renseignements.
Parles-en à Edmond si tu le juges convenable.
27 août 1859.
Les affirmations du prince Napoléon ne m'ont pas complètement rassuré sur le sort que l'amnistie faisait à Proudhon. Je suis allé voir M. Dronsart, chef du bureau
LES CINQ SOUS l' EMPIRE 287
e la presse, pour savoir de lui quelle était retendue e l'amnistie, et si elle embrassait tous les écrivains ans distinction.
M. Dronsart est un homme cauteleux qui ne se débou- Dnne pas volontiers. Il se renferme d'autant plus volonîers dans un mutisme calculé qu'il est complètement ^norant des choses de la presse ; il est douteux qu'il onnaisse bien la législation qui la concerne. Il m'a it des choses de l'autre monde. Ainsi, suivant lui, 'amnistie ne comprendrait pas les délits de presse; 'intention du ministre signataire du décret a été seuleaent de relever les journaux des avertissements qu'ils ivaient encourus.
Malgré sa réserve, M. Dronsart m'a laissé entrevoir ju'on se préoccupait surtout de tenir éloignés de la France des écrivains comme M. La Châtre, qui avaient 3té condamnés pour outrages à la famille et à la propriété. Cet aveu me montrait qu'on sacrifiait Proudhon pour atteindre La Châtre. L'assimilation m'a paru iumiliante, et je me suis engagé dans une longue discussion pour prouver à M. le directeur de la presse que la Façon dont il interprétait l'amnistie était inacceptable.
M. Dronsart ne s'est pas rendu âmes raisons. Il m'a lit qu'il soumettrait mes observations au ministre, et, 3omme c'est après tout un homme plein d urbanité, il na'a congédié en me déclarent qu'il ne doutait pas que je n'obtinsse gain de cause.
En sortant du ministère de l'intérieur, je me suis fait conduire chez le prince Napoléon. 11 a vu M. Deangle, garde des sceaux. Il y a en effet deux cas iouteux dans l'amnistie, c'est celui de Proadhow^
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re
parce qu'il a été condamné pour outrage à la moralfel publique et religieuse, et celui de Ledru-Rollin, par qu'il est sous le coup d'une condamnation par cont mace pour complicité d'assassinat. 1 L
Le Prince continue à montrer de Fhumeur. Il ne saitii rien, dit-il, de ce qui se passe dans le gouvernement js< Depuis un mois, il n'a pas vu un seul personnage offi- ah ciel.
On a, en effet, remarqué que. le prince Napoléon et la princesse Clotilde, n'ontassisté à aucune des cérémonies auxquelles a donné lieu la rentrée des troupes d'Italie.
30 août 1859. f^
Il y a eu aujourd'hui un grand dîner au Palais-Royal. 1 1 M. Alfred de Vigny était au nombre des convives, fcr Après le dîner, c'est lui qui a tenu le dé de la conversation. Le dos appuyé à la cheminée, la tête légèrement penchée, secouant de temps en temps sa longue che-|li velure, il a raconté ses débuts littéraires et nous a tracé un tableau piquant du mouvement romantique sous la Restauration.
Pendant que l'auteur de Cinq-Mars nous faisait ses récits d'une voix dolente, le Prince s'était retiré dans un coin du salon avec M. Peruzzi, le prodictateur de Florence, et il avait avec lui une conversation très animée. Il ne s'est levé de son siège que vers 10 heures et demie pour congédier son monde.
On a été très frappé de cette circonstance. Habi-
la
LES CINQ SOLS i/eMPIRE 289
lellement le Prince se mêle à la conversation générale . il ne lui arrive jamais de laisser ses invités ainsi /rés à eux-mêmes.
Les gens de l'intimité prétendent que la question aitée dans cette conversation avec M. Peruzzi était isez importante pour que le Prince dérogeât à ses ibitudes. Il serait question, suivant Tun d'eux, de la •éation en Italie d'un royaume d'Etrurie en faveur 1 prince Napoléon.
3 septembre 1859.
Le prince Napoléon m'avait prié de lui donner une ite sur les délits qui avaient motivé la condamnation i Proudhon. Son projet était de soumettre cette note
l'Empereur et d'obtenir que Proudhon fût compris ms l'amnistie.
Au moment où j'achevais ce travail, j'ai reçu la visite i G. qui m'apportait une lettre de Bruxelles. Prou- 10 n me dit que j'ai fait tout ce qu'il convenait de faire ; ais il me prie de m'en tenir là.
J'ai écrit au Prince pour lui expliquer pourquoi je envoyais pas la note qu'il m'avait demandée.
Paris, 3 sept inbrc 1859.
Monseigneur, je n'envoie pas à V. A. I. la note qu'elle m'a fait ionneur de me demander. Une lettre de Proudhon me prie de susndre toutes démarches; il sait la position qui lui est faite par le cret d'amnistie, et, homme de droit strict, il refuse d'être compj-is nombre des amnistiés par pure tolérance.
ri
Je dois respecter la volonté de Proudhon; mais je ne puis m'em pécher de déplorer que, dans une mesure aussi large que Tamnistie do 16 août, ou ait cru devoir laisser subsister quelques exceptions. Moins elle sont nombreuses, plus elles paraissent énormes.
Autrefois, tous les délits de presse sans exception étaient considà'és comme ayant un caractère politique, et, en droit, on avait raison ; car les lois contre la presse sont surtout des lois politiques. On poussait même si loin Tapplication de ce principe, que lorsqu'une amnistie était proclamée, tout ce qui de près ou de loin touchait à la presse, en bénéficiait.
Il est regrettable qu'en cette circonstance, on ait dérogé aux précédents. Il n'y avait aucun inconvénient à les suivre, et pour l'honneur des principes qui sont le fondement de notre droit public, il y avait tout avantage à les appliquer ; il n'est jamais entré dans la pensée do gouvernement impérial de ranger les délits de presse dans la catégorie des délits ordinaires ; quoique soustraits, depuis 185^, à la juridiction du jury, on leur a conservé avec soin leur nature et leur caractère. Or, rinterprétation qu'on donne à l'amnistie, en en excluant les délits dfl presse, change sur ce point toute l'économie de noti*e législation.
Au reste, Monseigneur, il serait encore temps de revenir sur celte interprétation. L'opinion publique, si équitable dans ses jugements, a prononcé: dès que l'amnistie a été proclamée, on Ta comprise tout de suite comme entraînant le rappel et la mise en liberté des écrivains condamnéS) et Proudhon, pour ne parler que de celui-là, a été cité par les journaux comme étant un des premiers et des principaux bénéficiaires de l'amnistie.
Pour donner à la mesure si générale, prise par l'Empereur, son complément si désirable, il n'est pas besoin d'un décret ou d'une interprétation formelle : une simple note explicative insérée au Journal officiel suffirait.
Permettez-moi, Monseigneur, de vous adresser mes remerciements pour vos intentions si libérales et veuillez me croire
Votre bien dévoué, Alfred Darimon.
5 septembre 1859.
Mon collègue, Ernest Picard, ne prend pas facilement son parti de Tamnistie. Il se demande si cette
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ure n'a pas légèrement diminué Timportance des déîs de l'opposition. « C'est, dit-il, un grief de moins ;re TEmpire. » Aussi est-il disposé à approuver ceux refusent le bénéfice de Tamnistie. Il ne trouve à ler que la déclaration de Félix Pyat qu'il considère me impolitique.
icard a adopté une opinion qui a cours dans un cermonde : c'est que les amnistiés restent sous le coup loi de sûreté générale, et qu'à lamoindre incartade, ministration pourra les transporter et les exiler de 'eau.
âdemment, Picard, qui n'était pas à la chambre d cette loi a été votée, n'en a pas consulté le texte, 'avait fait, il aurait vu que l'amnistie a mis à néant rticles de la loi qui donnent au gouvernement Duvoir discrétionnaire. Désormais pour être frappé peine de l'exil, il faudra avoir commis un des dérévus par la loi du 27 février 1858.
thèse soutenue par Picard a pour but d'atténuer ijËfets de l'amnistie sur l'opinion et d'effrayer les res gens qui en sont les bénéficiaires, îst là de l'opposition mesquine. Il faut savoir Ire son parti de ce que le gouvernement fait de t d'utile.
12 septembre 1859.
projet de créer un royaume de l'Italie centrale )fit du prince Napoléon prendrait-il un caractère
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sérieux ? Il y a quelques jours, Y Indépendance belge a imprimé les lignes suivantes :
Comme aux yeux de tous ceux qui comprennent la véritable situation de l'Italie, le mouvement est beaucoup trop avancé pour qu'on puisse 1 encore raisonnablement songer au rétablissement des dynasties dépossédées, il ne reste plus qu'une alternative : l'Autriche et la France se mettraient d'accord, l'une, pour renoncer à la restauration, l'autre pour empêcher l'annexion, et la formation du royaume d'Étrurie, sous le sceptre du prince Napoléon, serait le biais qui serait adopté pour sortir des embarras de la situation.
Mais aussitôt les journaux anglais et allemands se sont mis à jeter feu et flamme.
Jamais, disait hier le Morning Post, on n'attribuera au gouvernement français un pareil projet qui, s'il existait, aurait pour conséquence inévitable de troubler la paix de l'Europe.
Une lettre adressée de Paris au Journal de Francfort déclare que la combinaison serait « aussi contraire à J la paix de Villafranca que l'annexion à la Sardaigne. »
Si les archiducs ne sont pas restaurés, l'Autriche a le droit de reprendre la Lombardie qu'elle n'a abandonnée qu'au prix de la restauration des princes dépossédés. La convention n'existerait plus en droit, si l'obligation réciproque n'était pas remplie.
Ce langage comminatoire prouve qu'on s'occupe dans les chancelleries du royaume projeté.
Le bruit court ici que le nouvel Etat serait formé des Romagnes, de la Toscane, des duchés de Parme et de Plaisance.
On peut invoquer des précédents ; Napoléon P*" avait étabU un royaume d'Étrurie en faveur d'un prince de la maison de Bourbon,
LES CINQ SOUS l'empire 293
30 septembre 1859.
Le projet de faire de Tltalie centrale un royaume d'Étrurie me paraît compromis.
Le Moniteur publiait il y a deux jours la note suivante :
« Quelques journaux étrangers ont assuré que la solution des affaires d^Italie serait entravée par le désir de l'Empereur des Français de J'ooder en Italie un royaume pour un prince de sa maison. Ces bruits n'ont pas besoin d'être réfutés. Pour leur ôter toute valeur, il suffira, sans parler des engagements pris à Villafranca, de se rappeler les actes et les paroles de l'empereur Napoléon avant et depuis celte époque. »
Cette note est en contradiction avec certain$ faits.
Le prince Napoléon a quitté Paris la semaine dernière pour se rendre en Suisse ; tous les journaux ont annoncé qu'il était arrivé à Zurich en passant par rOberland bernois.
Pendant que le Prince était à Zurich, le Times a publié un article dans lequel on considérait l'annexion des duchés au Piémont comme de plus en plus improbable et où l'on montrait les grandes chances que le cousin de l'Empereur avait à la souveraineté dans ces duchés.
L'opinion était très perplexe sur ce qu'elle devait croire ou supposer, quand est arrivée de Zurich une dépêche annonçant que le prince Napoléon a gardé l'incognito tout le temps qu'il est resté dans cette ville, et qu'il n'a reçu aucun des plénipotentiaires.
Cela veut dire en bon français que les démarches n'ont pas réussi.
22 octobre 1859,
Mon ami, M. le baron de Janzé, arrive de la Normandie où son père possède de grandes propriétés. Il me dit que les gros propriétaires et les manufacturiers de cette région commencent à murmurer. Ils avaient donné au gouvernement impérial la dictature à la condition qu'il leur procurerait une sécurité sans uages. Or, cette sécurité, disent-ils, ils ne l'ont même
18 octobre 1859.
J'ai rencontré ces jours- ci l'ami Massol. Il se moque beaucoup des orléanistes qui, pour se rallier des partisans, prêchent en faveur de la liberté.
« Comment croire, dit-il, a la sincérité d'un parti qui a porté autrefois les coups les plus funestes à la liberté? Ce qui prouve qu'ils jouent un rôle de circonstance, c'est qu'ils restent dans le vague des formules et qu'ils se refusent à aborder les questions de fond. Les masses n'iront jamais aux orléanistes; elles sont ou bonapartistes ou républicaines ; quelquefois même ces deux choses en même temps. »
Massol croit que la seule chose qui mérite de fixer l'attention, c'est l'action du clergé. Il est en effet visible que le clergé se remue, et qu'il cherche à opérer une pression sur le gouvernement ; dans l'impossibilité où il se trouve de fomenter une révolte, il est en train d'organiser une véritable Vendée morale.
pas. On se trouve toujours à la veille de quelque guerre dont le pays ne tire aucun profit.
3 novembre 1859.
On attribue la démission du duc de Padoue à ses scrupules religieux: il n'aurait pas voulu se rendre, dit-on, solidaire, et de Tavertissement donné au Correspondant^ et de la pression que le gouvernement impérial se propose d'exercer sur le Saint-Siège. L'arrivée de M. Billault serait considérée comme le signal d'un redoublement de rigueur contre le parti ultramontain; on parle de nouvelles poursuites contreM.de Montalembert.
Je crois qu'il n'y a rien de fondé dans tous ces bruits. La retraite du duc de Padoue doit être considérée comme un refus formel de prendre part à la politique inaugurée par la lettre de l'Empereur, politique qui ne va rien moins qu'à sacrifier le Piémont* et par conséquent l'Italie à l'Autriche.
Quant à la nomination de M. Billault, c'est un gage donné au parti conservateur.
L'article de Montalembert : Pie IX et la France en 18i9 et en 4859 a été mis en brochure et saisi immédiatement. Le parti clérical est furieux. Mais, parmi les gens que je vois, on pense que, dans M. de Monta-
296 LES CINQ SOUS l'empire
lembert, on a voulu frapper bien moins le catholique que rhomme politique qui poursuit la reconstitution | f du régime parlementaire. Le gouvernement impérial a, en effet, tout à redouter de ces hommes dont on ne peut suspecter les sentiments conservateurs, qui se séparent de lui, et qui lui font une guerre à outrance. Je ne serais pas étonné que M. Billault fût arrivé au pouvoir précisément pour frapper cette sorte de gens qui se multiplient de telle façon que le gouvernement impérial doit en être effrayé. Gare au Courrier du Dimanche !
9 novembre 1859.
Mon excellent ami M. Joseph Ferrari a une façon très originale de juger les affaires italiennes. Voici comment ilr ésumait hier son opinion :
« Si l'on me parle de nationalité, je suis pour le Pape et pour l'Empereur, la Papauté et l'Empire étant les deux plus hautes expressions de la nationalité italienne; si l'on me parle de Révolution, je suis alors contre le Pape et l'Empereur. Mais en ce cas, la question n'est plus italienne, elle est européenne ; la Papauté et l'Empire forment en effet, jusqu'à nouvel ordre, le couronnement du système européen. »
M. de Girardin est fort effrayé de la puissance et du développement que prend le parti orléaniste. Il n'a
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lucune foi dans ce parti qu'il considère comme n'aimant pas la liberté. Il espère, pour son compte, s'ilfaut que 'Empire tombe, qu'il y aura assez de force démocra- :ique dans le peuple pour résister aux prétentions )rléanistes.
Suivant M. de Girardin, Napoléon III passe à l'étranjer pour un agitateur révolutionnaire, a On ne se rompe pas, dit-il: l'Empereur est l'homme le plus révoutionnaire de notre époque.. Mais il est faible ; il n'ose )as rompre avec son entourage, à tel point que, pour lommer M. Billault, il se cache de M. Fould. C'est un lomme dont l'esprit est ouvert à toutes les grandes idées, mais c'est un homme incomplet.
» Quant ^au prince Napoléon, il ne veut pas entendre parler de politique pacifique. Il s'ennuie, il lui faut de l'activité, il lui faut la guerre. Lui aussi s'entoure d'imbéciles. »
M. de Girardin ne se fait pas d'illusion sur sa situation. Il sait qu'il est au ban de tous les partis. Le pouvoir ne l'écoute pas ; il s'en moque. Il continuera à publier ses idées sous la forme qui lui parait la seule compatible avec le régime actuel de la presse, c'est-à-dire sous la forme de brochures.
22 novembre 1859.
G. est venu me donner communication, il y a quelques jours, d'une lettre de Proudhon. On avait raconté à Proudhon un propos tenu par l'Empereur au sujet de Ledru-RoUin. L'Empereur, s'étonnant de ce
que Ledru-Rollin n'était pas rentré en France, on lui aurait répondu qu'il était exclu de l'amnistie. Sur quoi l'Empereur aurait déclaré que l'amnistie devait être appliquée de la façon la plus large et qu'il entendait qu'il n'y eût aucune exclusion.
Dans le cas où Ledru-Rollin aurait été en effet l'objet d'une mesure spéciale, Proudhon consentirait à ce que des démarches fussent faites pour obtenir sa rentrée en France. D est malade; une de ses filles est mourante ; sa femme est plus mal portante que jamais. Dans ces conditions, m'a dit G., tous ses amis voudraient lui voir quitter un pays où sa situation ne peut que s'aggraver.
Depuis la visite de G., les journaux ont annoncé que l'Empereur avait autorisé Ledru-Rollin à rentrer en France.
J'ai écrit au prince Napoléon la lettre suivante :
Monseigneur,
Quelques journaux rapportent que M. Ledru-RoUin vient d'être relevé par une décision spéciale des condamnations prononcées contre lui et qu'il va passer par la France pour se fixer en Suisse.
Quel est le degré d'authenticité de ce bruit? C'est ce dont je ne sois pas en mesure de m'assurer; mais il a ému un certain nombre d'amis do Proudhon qui se sont demandés pourquoi il ne serait pas, lui aussi, l'objet d'une décision du même genre.
Votre Altesse se souvient que, lors de la promulgation du décret d'amnistie, un doute s'est élevé sur la question de savoir si le délit d 'outrage à la morale publique et religieuse devait être considéré comme ayant un caractère politique et si les individus condamnés pour un délit de ce genre bénéficieraient ou non de la généreuse mesure due à l'initiative de l'Empereur. M. le ministre de la justice résolvait la question dans le sens de la négative: des magistrats, et mment un criminaliste célèbre se prononçaient an contraire pour
Taffirmative. Mais^ au lieu de proOter aux intéressés, le doute a été interprété contre eux, et Proudhon, avec tous ceux de sa catégorie, s*est trouvé exclu de l'amnistie .
Dans Tespèce, cette interprétation était d'autant plus rigoureuse, que le délit d'outrage à la morale publique et religieuse n'est pas le seul qui ait motivé la condamnation de Proudhon, et que les autres délits (outrages aux lois, excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres, elc.) ont été dans tous les temps et à bon droit considérés comme étant des délits politiques. Je sais bien que, dans le droit commun, c'est ainsi que les choses se passent, et que, là, il y a connexité entre tous les délits qui ont amené une condamnation. Mais» lorsqu'il s'agit d'une mesure aussi grande que l'amnistie du 16 août 1859, il n'en eût pas coûté beaucoup de s'en tenir à la lettre stricte du décret, et je suis sûr que l'Empereur a entendu que, dans son exécution, ce décret reçût l'application la plus large. Ainsi que j'ai déjà- eu l'occasion de le dire à Votre Altesse, en pareille circonstance, moins les exceptions, quelque bien motivées qu'elles soient, sont Bombreuses, plus elles paraissent énormes.
Je me range à Topinion de ceux qui soutiennent qu'au point de vue de la législation actuelle comme de l'esprit de ceux qui en ont été les promoteurs, le délit d'outrage à la morale publique et religieuse n'est pas un délit de droit commun, qu'il est un délit essentiellement politique, un délit de même nature que Toutrage aux lois et l'attaque à la personne de l'Empereur. A mes yeux, les condamnés de cette catégorie sont compris dans le décret d'amnistie. Mais comme ce sentiment n'a pas l'adhésion de l'Administration, je me suis rendu aux prières des amis de Proudhon qui m'ont demandé d'aviser pour que la décision qui, dit-on, aurait été prise en faveur de Ledru-RoUin, fût étendue jusqu'à lui. Ce n'est pas là une grâce, c'est une simple extension du droit d'amnistie.
Vous avez témoigné. Monseigneur, tant de bienveillance à Proudhon, etvous vous êtes montré si jaloux de voir l'amnistie du 16 août appliquée de la façon la plus étendue, que je me suis adressé à vous en toute confiance. Je suis d'ailleurs en reste avec Votre Altesse. Il y a plus de deux mois que Proudhon m'écrivait de Bruxelles pour me charger de vous exprimer sa reconnaissance de ce que vous avez bien voulu faire pour tirer au clair sa situation. Vos voyages et les miens m'ont empêché de remplir ce devoir.
Veuillez agréer, etc.,
Alfred Dàrimon.
300 LES CINQ SOUS l'eMPIUE
Le Prince m'a fait écrire par son secrétaire le billet suivant :
Paris, 22 novembre 1859.
Mon cher monsieur Darimon,
S. A. I. Monseigneur le prince Napoléon me charge de vous inviter à venir dîner avec lui aujourd'hui mardi, à sept heures, dans ses appartements particuliers, cour de l'Horloge (où vous venez le voir habituellement).
Votre bien dévoué,
Ém. HUBAINE.
J'ai rapporté au Prince ma conversation avec G. Il m'a dit qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'on a raconté à Proudhon et dans ce qu'on a imprimé dans les journaux. Il est faux que Ledru-Rollin ait été Tobjet d'une mesure spéciale. Quant à Proudhon, il peut rentrer quand il voudra; on ne lui dira rien.
Le Prince a reçu communication d'une lettre de Proudhon, sans doute par Charles Edmond : « Elle n'a pas, m'a-t-il dit^ le sens commun. »
30 novembre 1859.
J'ai reçu l'épreuve du prospectus du Courrier du Dimanche avec une lettre de Ganesco :
Mon cher maître, veuillez jeter un regard sur le morceau de papier ci-joint.
Consentez-vous à me laisser vous placer parùii les écrivains qui ont écrit ou qui écriront dans les colonnes du Courrier du Dimanche?
Merci d'avance, et recevez, je vous prie, une affectueuse et cordiale poignée de miins.
Grégort Gànrsco.
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 301
J'ai i*épondu d'une façon évasive. J'ai insisté pourtant pour que mon nom ne fût pas inscrit parmi les collaborateurs habituels du Courrier du Dimanche.
Les tendances de ce journal me sont, à bon droit, suspectes : je ne vois là que les doctrines de la rue de Poitiers revêtues d une mince couche de vernis libéral. Je n'ai, du reste, aucune confiance en Ganesco. Je ne conçois pas qu'un grand parti, comme le parti orléaniste, se fie à cet étranger qui n'a aucune consistance.
2 décembre 1859.
La réunion du Congrès est certaine. Les puissances feront toutes les concessions. Napoléon III a pour lui le besoin qu'on éprouve universellement d'avoir la paix. Pour peu qu'il se montre modéré dans ses prétentions, il peut encore rallier bien des sympathies. C'est ce que nos amis ne doivent pas oublier.
6 décembre 1859.
Ollivier m'a l'air d'être peu au courant de ce qui se passe. Je ne sais où il puise ses renseignements ; mais il affirme que nous ne pouvons éviter une guerre avec TAngleterre. La réaction, suivant lui, ne peut subsister qu'en faisant la guerre ; la paix la tuerait.
Il avait sous le bras un volume des œuvres complètes de Napoléon III : « Quand j'aurai lu cela, m'a
302 LES CINQ SOUS l'empire
» t-il dit, je connaîtrai mon homme à fond, et je » saurai ce qu'il a dans le ventre. »
L'espèce de saisie préventive pratiquée contre sa dernière brochure n'a point découragé M. de Girardin. Il s*est mis immédiatement en mesure de publier sous ce titre : Lettres à M. Delangle, ministre de la justice t une nouvelle brochure, dans laquelle à propos des incidents qui ont eu lieu à la suite de la saisie dont il a été victime, il signale les inconvénients et les contradictions de la législation actuelle sur la presse.
Le faisceau des opposants se resserre de plus en plus. M. Thiers qui, depuis plusieurs années, avait rompu toutes relations avec M. de Montalembert, est allé lui rendre une visite en grand apparat. Il fait dire par tous ses acolytes que cette démarche est une protestation contre le procès intenté à l'illustre académicien.
19 décembre 1859.
Le Moniteur publie uue note dans laquelle on cherche à justifier le mode de poursuite adopté dans ces derniers temps.
La saisie, dit cette DOte, n'est soumise à aucune condition de temps: eUe est régulière dès qu'eUe a été ordonnée par le juge d'instruction ; mais elle n'est définitivement maintenue que s'il est établi que le délit dont l'inculpation a motivé la poursuite
LES ci'SQ SOUS l'empire 303
a été constitqé, complété par un fait de publicité. — S'il est an contraire justiOé qu'aucun acte de distribution ou de mise en vente n a précédé la saisie, il intervient une ordonnance de mainlevée. L'écrivain reprend alors sa liberté d'action, mais il est prévenu, et si Tœavre un instant interdite est publiée, les poursuites sont reprises, le tribunal correctionnel est saisi, et la justice est à même d'assurer le respect à la loi.
C'est là une doctrine odieuse. Cette façon d'interpréter la loi n'a d'autre but que d'intimider l'auteur, de l'amener, par la menace de la police correctionnelle, à supprimer sa brochure, ou tout au moins, à y faire des corrections et des changements. La saisie préalable n'est pas autre chose que la censure préalable. Ce n'est pas là une interprétation, c'est une aggravation de la loi. Si, en effet, on ne voulait qu'exécuter la loi, il n'y aurait rien de plus facile. Au moment où une brochure sort de chez l'imprimeur et où elle est placée à l'étalage d'un libraire, il y a publicité, même quand aucun acheteur ne se serait encore présenté. Saisissez-la à cette minute précise qu'il vous est facile de connaître, puisque vous savez quel est l'éditeur. Ce sera plus que rigoureux ; mais au moins ce ne sera pas hypocrite.
Le système qu'on cherche à faire prévaloir donne à la loi un sens et une portée que jamais son auteur n'a eu bien certainement la pensée de lui donner.
19 décembre 1859.
Le livre de Vacherot : la Démocratie ^ a été saisi ; il est l'objet de poursuites. J'ai écrit à Picard pour lui
304 LES CINQ SOUS l'empire
dire qu'il y aurait utilité pour OUivier à se charger de la défense. Il m'a répondu :
Mon cher ami.
Je n'ai pu voir Emile hier et lui faire part de votre bonne proposition, mais je l'accepte dès à présent en son nom^ et je suis sûr qu'il vous sera très reconnaissant; j'ai eu comme vous un très vif sentiment de sympathie pour M. Vacherot en lisant son livre, et vos réflexions me paraissent très justes.
Un document récent leur donne une opportunité très grande; lisez la brochure de M. Bartholony et dites-moi ce que vous en pensez. Ne seraitr-ce pas pour vous l'occasion excellente d'un travail dans le Courrier?
Bien à vous.
Mardi. Ernest Picard.
Mercredi.
P. S. — Je voulais vous voir et j'ai ajourné cette lettre ; mais je suis encore retenu. Excusez-moi, et méditez ce que je souligne.
Je ne sais pas pourquoi Picard tient si fort à ce que je devienne un des collaborateurs du Courrier du Dimanche. Dans tous les cas, si je me décidais à écrire dans ce journal, ce n'est pas par une étude sur la brochure de M. Bartholony que je ferais mou entrée. Cette brochure qui porte pour titre, Simple exposé de quelques idées financières et iudustrielks y peut être considérée comme le manifeste de ce que j'appellerai le parti financier. C'est l'œuvre d'un homme qui est au courant des questions, mais qui esten même temps enfoncé jusqu'au cou dans la routine. Ses critiques n'en ont pas moins de portée; elles produisent d'autant plus d'effet qu'elles sont plus terre à terre. On ne manquera pas de dire de M. Bartholony : « C'est un homme pratique. »
LES CINQ SOUS l'empire 305
Je crois que la brochure a été recommandée par Victor Bomiet, secrétaire du cercle des chemins de for, avec qui je me suis quelquefois rencontré chez la mère de Picard.
Il vient de paraître une nouvelle brochure à sensation, le Pape et le Congrès y à qui on attribue une origine semi-officielle. Elle sort, dans tous les cas, de la même plume que la brochure Napoléon III et V Italie.
L'auteur veut conserver à la Papauté sa souveraineté temporelle ; mais elle ne s'étendrait pas au delà de Rome et de sa banlieue. Pour indemniser le Pape de la perte de ses Etats, les puissances catholiques s'entendraient entre elles pour lui payer une liste civile.
Le Pape accèdera-t-il à cet étrange compromis? Il est à peu près certain que non. L'acceptation d'une pareille combinaison aurait pour résultat de le mettre dans la dépendance complète des gouvernements dont il deviendrait le pensionnaire ; lorsqu'ils voudraient le contraindre , il leur suffirait de lui supprimer sa pension.
Dans les siècles de foi , le denier de saint Pierre donnait lieu à toutes sortes de contestations et de troubles. Que serait-ce aujourd'hui?
Cette brochure révèle sur la Papauté des sentiments qu'on ne soupçonnait pas à Napoléon III. L'Empereur garde des ménagements vis-à-vis de cette grande institution, parce que des nécessités politiques les lui im-
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posent ; mais au fond, s'il était libre, il rendrait aux Romains leur pleine indépendance, et il réduirait le pape à son seul pouvoir spirituel.
Les réclames disent de la brochure , le Pape et k Congrès^ qu'elle a une haute portée politique et qu'elle est destinée à un grand retentissement. Elle a paru tout à la fois chez Dentu et chez Didot.
Cette affaire de l'amnistie appliquée à Proudhon m'a suscité toutes sortes d'ennuis et j'ai eu bien tort de m'en mêler. Proudhon ne me sait aucun gré de mes démarches; je viens, en outre, me heurter à chaque instant contre les amours-propres de ses amis.
Il y a trois mois, j'ai failli me brouiller avec Amédée Langlois qui ne pouvait admettre qu'on soulevât le doute sur la situation que faisait à Proudhon le décret du 16 août. Ces jours-ci, j'ai eu sur le dos Chaudey, qui a la prétention de se réserver pour lui seul le droit de traiter la question.
Langlois a rédigé un volumineux mémoire ; il avait réclamé mon intervention pour le faire insérer dans le Courrier du Dimanche. Je m'étais rendu dans les bureaux du journal accompagné de Langlois ; mais là j'ai rencontré Chaudey qui venait de son côté apporter un article sur le même sujet.
Il y a eu entre Langlois et Chaudey une discussion assez vive, chacun cherchant à démontrer qu'il avait un droit de priorité. J'ai essayé, mais en vain, de les
LES CINQ SOUS l'empire 307
mettre d'accord. Je n'ai réussi qu'à me faire dire par Chaudey des paroles presque désobligeantes.
J'ai écrit à Chaudey pour me plaindre de ce qu'il avait méconnu le caractère de ma démarche, qui était im simple acte de complaisance. J'ai fourni à cet infernal bavard l'occasion de m'écrire une interminable lettre dont je transcris ici quelques passages :
Je ne conteste pas qu'il (Langlois) ait été autorisé par Proudhonà faire son travail; je n'ai nullementidit queProudhonne voulait pas que la question fût soulevée par lui; j'ai seulement dit et je maintiens qu'il se défiait de la thèse de M. Langlois sur la morale publique et religieuse. Mais ceci ne doit rien faire, ce me semble. La question doit pouvoir être traitée avec ou sans la permission de Proudhon par M. Langlois comme par moi...
Nous nous sommes déjà connus ; nous nous connaîtrons encore, je l'espère. Vous aurez l'occasion de juger si je suis ou non un partisan du fétichisme. Je ne vous dirai rien de plus aujourd'hui.
Pour ce qui regarde le passé ou l'avenir de nos relations personnelles, je me réserve de m'en expliquer avec vous, mieux que par lettre, dans une conversation que j'irai chercher au coin de votre feu, un de ces soirs ou un de ces matins.
Tout à vous.