DAMIRON
Le piège est trop grossier pour que les électeurs intelligents s'y laissent prendre. On se demande cependant comment de pareils bulletins ont pu être mis en circulation : ils ne portent point de nom d'imprimeur et ils ne peuvent pas par conséquent avoir été l'objet d'un dépôt au parquet.
Le but que poursuivent les auteurs de cette manœuvre est très clair : entre le nom de Damiron et celui de Darimon, une confusion peut s'établir dans l'esprit d'électeurs pour qui mon nom est absolument inconnu ou qui ne prêtent pas à la lecture des journaux une attention suffisante.
Qu'arrivera-t-il s'il y a des électeurs assez naïfs pour voter avec ce bulletin? Au dépouillement des votes, les bulletins portant le nom de Damiron me seront-ils comptés? Dans tous les cas, pour peu qu'il y en ait un certain nombre, le scrutin se trouvera faussé.
Il ne me restera alors qu'une ressource, ce sera de faire casser l'élection comme entachée de fraude. Mais avec ime majorité peu scrupuleuse, ce sera là un £auvre moyen.
40 LES CINQ SOUS l'eMPIBE
21 juin 1857.
Premier jour de scrutin.
Je doute qu'il y ait un candidat qui se soit moins occupé que moi de son élection. Je laisse aller les choses à la grâce de Dieu. Je n'ai pas vu un seul de mes électeurs. Je me suis contenté de visiter incognitc le quartier du Luxembourg afin de m'assurer si mes affiches étaient posées aux bons endroits et si l'on distribuait mes bulletins de vote.
C'est l'administration de la Presse qui s'est chargée de toute cette partie matérielle de. l'élection. Elle a montré une parcimonie regrettable. Les affiches sont très clairsemées. Bien des sections de vote manquent de distributeurs. On est venu plusieurs fois dans la journée me réclamer des bulletins; je n'en avais pas un seul à donner. On m'a appris que, dans le quartier du Panthéon, des ouvriers typographes ont dû se cotiser pour en faire tirer, quelques milliers à l'imprimerie Serrière.
Un de mes vieux camarades d'enfance m'envoie des détails curieux sur l'effet produit par ma candidaturf inattendue sur les habitants de Lille, ma ville natale :
Les journaux — pour toi comme pour les candidats républicains — s'abstiennent complètement, sauf l'Écho du Nord, seul journal de Lille <\m passe pour représenter l'opinion républicaine. VÉcho s'est exprimt d'une façon fort convenable sur ton compte, en disant qu'enfant de 1: cité, tu l'as quittée depuis une douzaine d'années pour aller à Paris afin de te livrer à l'étude de l'économie politique, science dans laquelle tu t'es fait un nom fort estimé des écrivains de ce genre. Le menu
LES CINQ SOUS l'eJVIPIRE 41
jour la Correspondance Perier parlait de toi aussi favorablement et dans le même sens.
Voici pour ce qui regarde les journaux, qui, dans ce moment, sont fort occupés, je dois dire acharnés pour leurs candidats... Quant au public proprement dit, tu sais qu'il se compose à Lille de rentiers fort timorés et d'industriels myopes au point de vue des progrès politiques. Ceux-là savent que tu étais un disciple et un ami de Proudhon, et ils ne t'ont pas encore pardonné, d'autant plus que, pour eux, faire de l'économie politique, c'est écrire des livres qui portent pour épigraphe : La propriété &mt le vol.
Il y a enfin les amis. L'amitié, comme la mer, a ses fluctuations. Le bonheur, c'est le flux; le reflux, c'est le malheur. Comme tu te trouves en ce moment dans la première de ces phases, on s'occupe de toi. Je dois dire que, dans l'intérêt de la cité, dans le désir de voir enfin tes travaux récompensés, on espère la réussite de ton élection, et Ton fait même des vœux à cet égard.
Quel que soit le mobile qui fait désirer le bonheur d'un individu, comme il y a toujours un mobile, il faut l'accepter avec plaisir, et c'est pour cela que je t'en fais part.
Ce soir on est venu me dire que les partisans de M. Lanquetin se remuaient beaucoup, et que, si je ne prenais pas mes dispositions, mon concurrent pourrait bien l'emporter.
— Eh! bien, aî-je répliqué à mes visiteurs, imitez les partisans de Lanquetin ; remuez- vous aussi de votre côté. Ma cause est entièrement entre les mains des électeurs.
22 juin 1857.
Ce matin, un électeur de la rue Saint-Jacques m'écrivait :
En recommandant votre candidature par tous les moyens en mon pouvoir, et d'après les dispositions que j'ai remarquées dans les esprits
42 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
des électeurs; je crois n'être pas ti'op téméraire en vous assurant le plus plein succès que je vous désire.
Les choses iront pas marché au gré de cet électeur un peu trop optimiste.
Les premiers chiffres arrivés ce soir à la Presse laissent croire à un échec. Autour de la table de la grande salle de rédaction, on fait et on refait les calculs. Nefftzer se tient enfermé dans son cabinet et ne souffle mot. Rouy se livre aux pronostics les plus désolants.
Mais vers neuf heures, Millaud;|apporte des nouvelles un peu rassurantes. M. Cohen est allé au ministère de rintérieur, et on lui a dit que les députés de Topposition l'emportent dans deux circonscriptions ; dans trois autres, il y a ballottage.
Les renseignements qu'on envoie du Siècle confirment les dires de Millaud. Carnet et Goudchaux sont élus, l'un dans la cinquième, et Tautre dans la sixième circonscription. Il n'y a entre le général Cayaignac et son concurrent, M. Germain Thibaut qu'une différence de cent cinquante à deux cents voix au plus; seulement, comme aucun des candidats n'a obtenu la majorité absolue, l'élection est à recommencer, mais on ne peut pas me dire encore si OUivier et moi, nous distançons Garnier-Pagès et Bastide.
Enfin un membre du Comité non-sermentiste, M. Degouve-Denuncques, apporte les résultats complets. Les voici, tels qu'il me les a donnés lui-même :
i"" cire. Varin 9.333
Garnier-Pagès 2.749 E. OUivier 6.741
LES CINQ SOUS l'eMPIRK 43
T cire. Lanquetin 10.609
J. Bastide 3.647
A. Darimon 6.826
J'avais complètement perdu confiance, et j'étais tellement ahuri, que je n'ai rien compris à ces chiffres.
— Ce que je vois de plus clair en tout ceci, ai-je dit à M. Degouve-Denuncques, c'est que, sans cet animal de Bastide, j'aurais été nommé.
— Vous le serez bien certainement dans quinze jours, au ballottage, m'a-t-il répondu, puisqu'à vous deux, vous avez obtenu un chiffre de voix plus.fort que Lanquetin.
Cette explication me rappelle à la réalité. Je vois d'ailleurs qu'autour de moi on est rayonnant. Millaud paraît content. Nefftzer est sorti de son cabinet; il entonne le Gaudeamus des étudiants d'Heidelberg.
— Ça va bien ! ça va bien ! dit-il en se frottant les mains. En attendant que le jour vienne où la grandeur vous attachera au rivage, allons rendre une petite visite à la cave de Frontin.
Nefftzer a avalé sept ou huit chopes de bière de Bavière ; c'est chez lui un grand signe de contentement.
29 juin 1857.
A l'instigation d'un certain nombre d'électeurs, Proudhon m'a envoyé l'avis suivant :
Paris, 28 juin 1857
Mon cher Darimon, les démocrates du quartier de l'Observatoire s'occupent activement d'assurer votre élection pour dimanche et dési-
44 LES CINQ SOUS l' EMPIRE
reraient en conséquence se mettre en rapport avec vous pour l'affichage, la distribution des bulletins, etc.
Il y aura quelques frais ; je crois qu'ils en supporteraient une partie, laissant l'autre au Siècle et à la Presse . Ils me chargent de vous prier de passer, s'il vous est possible, rue Saint-Jacques, chez M. Delestre.
J'ai promis de faire leur commission. J'ajouterai du mien que ce sont presque tous gens qui ont voté pour M. Bastide, mais que leur préférence n'entraine pas jusqu'à dédaigner la victoire sur un auti'e nom. Voyez-les donc, vous ne ferez pas mal...
Je vous serre la main.
P.-J. Proudhon.
Je me suis rendu chez M. Delestre. C'est un artiste peintre qui a occupé en 1848 je ne sais quelles fonctions municipales. Il a été jusqu'ici fort hostile à ma candidature. Il y avait dans l'atelier de la rue Saint- Jacques iin certain nombre de personnes qui, évidem- • ment, avaient compté sur ma visite. L'accueil qui m'a été fait a été réservé, mais cordial. Proudhon avait rendu de moi un bon témoignage, et, à défaut d'autre chose, on consentait à reconnaître ma parfaite honorabilité.
Il a été facile de m'entendre avec M. Delçstre et ses amis sur la partie matérielle du concours qu'ils étaient disposés à me prêter. C'est l'administration de la Presse qui continuera à faire les frais d'affiches et de bulletins. S'ils croient utile de faire imprimer des bulletins à leurs dépens, je leur en serai reconnaissant. Ils n'ont qu'à s'adresser pour cela à l'imprimerie Serrière.
Je savais qu'on avait un moment discuté dans le comité non-sermentiste la question de savoir si Bastide ne devait pas maintenir sa candidature en face de la mienne. M. Delestre m'a appris que Bastide lui-
même avait trouvé le procédé contraire à tous les usages et qu'il avait renoncé à se présenter au second tour.
Quelqu'un a voulu mettre sur le tapis la question du serment. M. Delestre a déclaré que la discussion était prématurée : <' Avant tout, a-t-il dit, il faut assurer la défaite de M. Lanquetin, le candidat officiel. »
1er juillet 1857.
Dans ce qui s'était dit chez M. Delestre, j'avais cru comprendre que Bastide imiterait Garnier-Pagès qui a déclaré qu'il se retirerait devant OUivier. Le Comité non-sermentiste a décidé que Bastide garderait le silence et qu'il ne rendrait pas public son désistement.
J'ai éprouvé de ce procédé un grand chagrin. Un instant, il m'est venu à l'esprit de me retirer et de laisser le champs libre aux intolérants. J'ai écrit à Proudhon pour me plaindre des partisans de Bastide ; il m'a répondu :
Paris, 29 juin 1857.
Mon cher Darimon, en 1848, j'exprimais Tinnovation ; vous exprimez aujourd'hui la transition. J'ai rencontré l'antagonisme, soulevé la protestation et la colère ; vous recueillez la méfiance, les dénigrements et la jalousie. Il y a un progrès en mieux, ou si vous voulez en moins mal.
Pourquoi vous tourmenter de ces misères?... L'humanité ne marche pas encore dans sa liberté; elle suit ses instincts, et aussi sa déraison est plus logique que ne le sera son rationalisme.
Ce qui doit arriver arrive. Vous êtes, malgré les anciens, le candidat de l'opposition, et vous resterez candidat, à moins que vous ne fassiez quelque sottise. Ne dites rien, ne parlez pas, attendez votre élection en patience, ne vous étonnez pas si, après l'élection, les mauvais propos redoublent. Cela doit être et cela sera.
Quant à vous, devenu le signe de l'opposition démocratique, agissez selon les inclinations de cette opposition, non en esclave qui cherche son mot d'ordre et qui l'adore, mais en esprit libre, qui le devine et qui s'y soumet.
C'est ainsi que vous dominerez les autres, et vous ferez respecter.
J'userai de vos renseignements en bon ami, croyez-le; mais je suis peu ému en ce moment de ce qui vous ^exe. Fata vocant. Ou vous, ou personne. C'est dans la logique de la situation, youlez-vous faire taire tous les cancans? Ne vous écartez jamais de cette règle : Un représentant doit toujours se placer au point de vue de son partie dire sa pensée^ donner son avis, et, si cet aiHs ne prévaut pas, suivre le sentiment commun. A ce sacrifice de votre jugement personnel, on reconnaîtra en vous l'homme probe et loyal.
Bonjour et espoir, P.-J. Proudhon.
Le sentiment commun du parti, c'est le refus de serment. Four moi qui connaît Thomme et qui sait lire entre les lignes, il me paraît évident que Proudhon voudrait, si j'étais nommé, que je me rangeasse du coté des non-sermentistes. Ainsi, à quelques semaines de distance, il a émis les avis les plus contradictoires. Evidemment il ne peut plus être pour moi un guide. Sa lettre a produit sur moi l'effet contraire à celui qu'il avait voulu atteindre : j'ai pris la résolution de me soumettre non au parti, mais aux électeurs, ce que je considère comme plus probe et plus loyal.
4 juillet J857.
Charles Edmond me communique une lettre de Proudhon qui renferme un curieux renseignement sur les intentions de MM. Cavaignac, Carnot et Goudchaux :
On me mande que ces mpssieurs sont décidés à prêter le serment. Ils feraient la chose purement et simplement.
Quoi qu'il en soit, si Nelïlzer tient à favoriser l'élection du général, il pourrait annoncer la chose comme un on-dit; cela déciderait nombre de bourgeois.
Proudhon a raison ; mais quelle est la valeur de cet on-dit?
Depuis quelques jours, nous sommes, OUivier et moi, Tobjet d*attaques furibondes de la part du Constitutionnel. J'ai dû, pour ma part, intervenir dans la polémique et opposer des démentis formels à des allégations presque calomnieuses.
VEstafette a repris pour son compte les attaques dirigées contre nous par le Constitutionnel. J'ai signalé son article à OUivier, à qui j'ai en même temps fait connaître le renseignement qui nous a été donné par Proudhon. OUivier me répond :
J'avoue que l'article de V Estafette m'avait mis la plume à la main. Je me suis calmé. Cependant je ne serai patient que jusqu'à un certain point. En présence des attaques contre le général Cavaignac, priez Nefltzer de ne pas dire mon sentiment sur le serment. Nous aurions l'air de passer à l'ennemi.
Il n'y a pas lieu de faire des recommandations à Nefftzer. Il n'ose plus souffler mot.
Ces jours-ci, un certain nombre d'électeurs de la rive gauche sont venus me dire :
« Si vous trouvez le moyen de faire un article en faveur de la baisse des loyers, vous recueUlerez beaucoup de voix. »
Je n'avais pas besoin d'être stimulé; j'avais déjà consacré dans la Presse plusieurs articles sur la question des logements. Une brochure d'un M. Torcenay,
qui vient de paraître, m'a fourni l'occasion de revenir sur ce sujet.
J'ai repris purement et simplement la thèse que j'avais soutenue autrefois :
Quant à la cherté des logements, c'est une question urgente qui appelle une prompte solution. Elle tient en suspens non seulement le bien-être des populations laborieuses ^ mais encore la prospérité de la classe moyenne. Un grand nombre de bons esprits s'en occupent; nous-même, nous avons, à diverses reprises, exposé le remède que nous croyons le plus propre à guérir le mal. Espérons que ces études aboutiront aux réformes demandées.
On me dit que cet article a produit dans les quartiers pauvres du faubourg St-Marcel un effet prodigieux ; on n'es* pas loin de croire que mon élection amènera la baisse des loyers. i
Ce soir, des électeurs, à moi complètement inconnus^ sont venus m'apporter une affiche toute composée contenant des personnalités à Tadresse de mon concurrent, M. Lanquetin. Ils ne pouvaient la faire apposer sur les murailles de la septième circonscription sans que je la revêtisse de mon visa.
J'ai remercié ces messieurs de leurs bonnes intentions, mais je leur ai déclaré que je m'opposais absolument à qu'ils fissent usage de leur affiche.
« Non seulement, leurai-je dit, vous vous exposez et, moi avec vous, votre complice, à un procès en diffamation; mais ce que vous voulez faire constitue une manœuvre déloyale. Si vous donniez suite à votre projet, vous fourniriez à M. Lanquetin un moyen pour demander au Corps législatif, qui s'empresserait de l'accorder, l'annulation de mon élection. »
J'ai dans l'idée qu'on a voulu me tendre un piège. Ceux qui l'ont inventé en ont été quittes pour leurs frais. Les porteurs de l'affiche sont partis sans insister davantage, soit qu'ils aient admis mes raisons, soit qu'ils aient compris que je les avais devinés.
6 juillet 1857.
Le second tour de scrutin a été complètement favorable à l'opposition :
Voici le résultat du vote :
3e Circonscription, le général Cavaignac 10.888 voix
— G. Thibaut 9.885 »
4e Circonscription, Emile OUivier 11.065 »
— Varin 10.006 »
Te Circonscription, Alfred Darimon 12.078 »
— Lanquetin 11.038 »
Cinq députés de l'opposition sont donc élus à Paris : MM. Cavaignac, É. OUivier, Carnot, Goudchaux et Darimon.
Il était temps que cela finît ; j'étais à bout de forces.
23 juillet 1857.
Je viens de consacrer dans la Presse quatre articles à Y Histoire du gouverneinent parlementaire de M. Duvergier de Hauranne.
Je me suis plus particulièrement attaché au premier
50 LES €INQ SOUS l'empire
volume qui contient une introduction embrassant Thistoire parlementaire de la période qui va de 1789 à
J'étais préparé de longue date à ce travail. Je me suis livré en effet à une étude approfondie de la Révolution française, quand j'ai recueilli des notes pour Y Histoire de la Démocratie moderne, ouvrage qu'avait projeté Proudhon et qui a dû être abandonné par suite de la déconfiture des éditeurs.
Nefftzer aurait voulu que je traitasse Duvergier de Hauranne avec la dernière sévérité. 11 m'a fait remarquer que cet ami de M. Thiers a été l'âme de la coalition qui a renversé le ministère Mole 'et qui a par là préparé la chute de Louis-Philippe. Mais je n'ai pas pu me placer au même point de vue que Nefftzer qui est un pur orléaniste. Je me suis borné à faire une critique plus ou moins savante des théories constitutionnelles, dont l'auteur de V Histoire du gouvernement parlementaire s'est fait Tapôtre, et dont il est en grande partie l'inventeur.
J'ai écrit dans ma conclusion :
C'est à ce moment qu'apparut dans toute son étendue la faute qu'on avait commise ,en conservant sur le trône la vieille dynastie. Mieux oùt valu cette fois donner plus d'autorité au pouvoir exécutif et confier celui-ci à un personnage nouveau, comme le duc d'Orléans, par exemple, que de concentrer dans une assemblée des pouvoirs qui, à un moment <lonné, devinrent inutiles.
Je n'ai fait, en écrivant ces lignes, que répéter, sous une forme affirmative, ce que beaucoup d'écrivains avaient dit à titre de pure hypothèse. Dans tous les cas, je n'ai voulu formuler qu'une simple constatation.
Les journaux légitimistes ont vu dans cette phrase toute autre chose que ce que j'y avais mis' : ils l'ont considérée comme un remerciement que j'adressais aux orléanistes, à cause de l'appui que le Journal des Débats a prêté à ma candidature.
Nefitzer et moi, nous avons bien ri en lisant cette remarque dans V Union. C'est ce qu'on appelle vulgairement chercher midi à quatorze heures.
13 août 1857.
Proudhon continue à garder le silence sur la conduite que doivent tenir les candidats élus. Il m'a écrit ce matin pour me demander si, par Tintermédiaire de la Presse, il pourrait obtenir une passe pour le parcours de Paris à Gray avec retour. Son intention, dit-il, est « d'aller s'enterrer pour quinze jours dans quelque coin de la Franche-Comté. » Puis il ajoute :
Ah I ça, voilà les émotions électorales finies ! J'espère que vous allez reprendre vos travaux et nous fournir de bonnes études sur des livres et des questions dignes du public et de vous. Il s'agit maintenant de ne pas vous amoindrir. Songez-y.
Proudhon avait là une belle occasion de s'expliquer une bonne fois avec moi. Pourquoi ne l'a-t-il pas saisie?
On me dit cependant qu'il se montre moins réservé avec d'autres personnes.
LES CINQ SOUS L'eMPIRE
27 août 1857.
Il y a quelques jours j'ai reçu l'avis suivant:
Extrait des ContemporainSj p. 7, no du mardi 18 août. ^
Biographie de Blanqui.
«En attendant sa venue annoncée (celle de Blanqulj, le citoyen Grasse préside le club.
« Près de ce noble personnage, se tiennent les cit. Flotte (ancien cuisinier), Darimon, etc.
« Nota. — Le même que nos honnêtes démocrates parisiens viennen t de porter au Corps législatif. Il a été longtemps secrétaire de Blanqui. »
Pour son honneur, un de ses électeurs prévient M. Darimon de cette association de son nom à celui de plusieurs misérables et suivi du titre de secrétaire de Blanqui. 11 pourrait l'ignorer, ne lisant point peutêtre cette feuille qui ne s'occupe que de diffamer.
L'insulte est grave, s'il y a insulte.
J'ai montré ce singulier avertissement à Nefftzer en le priant de démentir en deux lignes la qualification qu m'est donnée d'ancien secrétaire de Blanqui.
Neflftzer m'a répondu que ce serait faire trop d'honneur à un méchant journal que personne ne lit. Il croit que la personne qui m'^a envoyé cet avis n'est autre que l'auteur de l'article, dans le hut évident de provoquer une réponse et de faire du hruit.
Aujourd'hui une lettre m'arrive avec cette étrange suscription :
Monsieur Darimon, ancien secrétaire de Blanqui, aujourd'hui membre de U Assemblée législative à Paris.
La lettre est à l'unisson :
LES CINQ SOUS l'rMPIRE 53
Paris, le 27 août 1857.
Mon cher Darimon,
Oseras-tu bien aller siéger à la Chambre législative, toi, i^ancien secrétaire du vil et infernalBlanqui?Tu dois avoir hérité sans doute de quelques-unes de ses bonnes qualités; aussi je suis persuadé que tu ne marches pas sans un poignard minutieusement affilé avec intention bien prononcée d'assassiner le chef de TÉtat, que tu abhorres, comme tous ceux qui te ressemblent.
(Signature illisible.)
Le timbre indique que cette lettre a été mise à la poste à Passy.
L'écriture est contrefaite. Elle ne m'est pas absolument inconnue. Elle ressemble a celle d'un de mes compatriotes, M. B. L.
Il est évident que la personne, qu'elle quelle soit, qui a écrit cette lettre, ou bien a pris au sérieux l'article calomnieux des Contemporains, ou bien qu'elle n'est autre que l'auteur de l'article lui-même, furieux de ce qu'on n'a prêté aucune attention à son factum.
18 septembre 1857. .
Je remplace depuis quelques jours, dans ses fonctions, Nefftzer qui a pris un congé pour aller en Alsace. Hier, j'ai reçu l'invitation suivante, émanée du bureau de la presse au ministère de l'intérieur :
Paris, 17 septembre 1857.
M. J. Salles, chef de division de la presse, de Timprimerie et de la librairie, prie M. Darimon de vouloir bien passer à son cabinet demain 18 courant, à 2 heures.
6G, rue Bellechasse.
S4" LES CINQ SOUS l'eMPIRE
Être appelé au bureau de la presse, c'est toujours une chose grave ; c'est souvent Tavant-garde d'un avertissement. On a fait dans les bureaux du journal toutes sortes de commentaires sur ce qui pouvait bien m'avoir valu cette invitation de la part de M. Salles.
Je me suis rendu aujourd'hui à l'heure indiquée, rue Bellechasse. Aux premiers mots que m'a dit M. le chef de la division de la presse, de l'imprimerie et de la librairie, j'ai vu tout de suite qu'il s'agissait bien plus d'une curiosité à satisfaire que d'un simple avis officieux.
M. Salles a voulu savoir comment j'étais fait et il a pris le premier prétexte venu pour me faire comparaître devant lui.
P. Vinçard publie dans la Presse une série d'articles sur le livre de Parent-Duchâtelet, De la prostitution à Paris. Il étale avec une certaine complaisance les turpitudes dont l'auteur a tracé le tableau malheureusement trop fidèle.
On a jugé au ministère de l'intérieur que les articles de P. Vinçard frisaient de près l'outrage aux mœurs, et que, dans tous les cas, il y avait danger à mettre de pareilles descriptions sous les yeux des lecteurs.
« Vous prêchez un converti, ai-je fait observer à M. Salles. Je suis tellement de votre avis qu'il y a deux jours, ne sachant comment m'y prendre pour interrompre la publication des articles erotiques de M. Vinçard, que, comme vous, je jugeais dangereux à tous les points de vue, je me suis fait écrire par M. Rouy, gérant de la Presse^ une lettre que j'ai tout justement dans ma poche... »
LES CINQ SOUS l'EMPIRE o5
i J'ai mis sous les yeux de M. Salles la lettre suivante :
16 septembre 1857.
Mon cher monsieur Darimon,
Je trouve que Vinrard a fait beaucoup trop long sur Parent-Duc hàlelet. C'est un sujet qui devait être traité dans un article unique, et il y en a déjà trois énormes de parus, et Vinçard annonce qu'il va prochainement examiner et étudier les mœurs et les habitudes de la prostitution. C'est trop, beaucoup trop. Je crois bon de l'arrêter où il en est. L'important est dit. Je pense qu'il n'est pas besoin d'attendre NefiFtzer pour prévenir Vinçard. Nefltzer serait probablement de mon
avis.
Mille amitiés.
Henry Rouy.
— Je vois avec plaisir, m'a dit M. Salles, en me rendant la lettre, que vous avez devancé les désirs de M. le ministre. Je me disais bien qu'un homme de goût, comme vous êtes, ne pouvait donner son approbation à de pareilles ordures.
— Je vous remercie, ai-je répliqué, de la bonne opinion que 'vous avez de mes sentiments. Dans ces matières si délicates, je suis complètement d*a,ccord avec l'Administration. On ne saurait prendre trop de précautions pour empêcher la perversion des. mœurs publiques. Et puisque vous m'avez adressé un compliment, je vous rendrai la pareille en vous disant que si l'Administration se conduisait toujours vis-à-vis des écrivains avec l'urbanité dont vous avez fait preuve dans cette circonstance, elle rendrait plus difficile le rôle de ropposition.
M. Salles s'est mis à rire: «Allons, m'a-t-il dit; je vois que vous n'êtes pas aussi noir qu'on vous a dépeint. »
66 LES CINQ SOLS i/eMPIRE
29 septembre 1857.
A propos de l'envoi que je lui ai fait des articles qu'elle a publiés dans la Presse sur la ville de Manchester, M"*® la comtesse de Charnacé m'a écrit le petit billet suivant. :
J'ai reçu hier soir, Monsieur, le paquet de Presse et je vous eu remercie. Le numéro d'hier soir apportait une bien triste nouvelle, quoique assez prévue par ceux qui avaient vu M. Manin décliner physiquement ces dernières années. Ce qu'en a dit M. Nefltzer est plus touchant que de fort longs discours et trouvera un douloureux écho dans beaucoup d'âmes.
En attendant que je vous voie, Monsieur, je vous envoie mes compliments les plus distingués.
G. DE CHARNACé.
J'ignorais que chez M'"^ d'Agoult on tînt Manin en si grande estime. Cela m'explique l'article de Nefftzer, auquel je n'avais pas attaché une grande importance.
J'ai souvent rencontré Manin à l'Avenue Sainte - Marie, mais je n'ai eu avec lui que des 'rapports à peine polis. Je me tenais sur une grande réserve, depuis certaine aventure qui m'est arrivée, il y a quelques années, chez M. de Girardin.
C'était peu de temps après la mort de M"*Me Girardin (Delphine Gay). Un certain nombre d'hommes politiques se trouvaient réunis dans le salon de l'hôtel de l'Avenue de l'Elysée. On avait engagé une discussion sur l'organisation municipale .
Manin avait déclaré qu'à son avis, il serait peutêtre bon de faire de larges emprunts à la Constitution des cantons suisses.
Je m'étais hasardé à présenter timidement une
objection : « Cela me paraît impossible, avais-je dit; le principe sur lequel repose la Constitution suisse est emprunté non point au droit politique et administratif, mais au droit des gens. »
J'entendais par là qu'il faut établir une distinction entre des cités réunies par un lien fédératif et des communes qui font partie d'un Etat centralisé.
Manin se tourna vers moi et me jeta un regard dédaigneux : « C'est là du pur galimatias, dit-il. Estce que la fédération n'est pas l'organisation idéale de l'avenir ? »
— Je ne dis pas le contraire, répondis-je un peu piqué, mais vous ne ferez jamais une Suisse d'un grand État comme la France, et quant à l'Italie, il y a longtemps que le temps des républiques italiennes est passé.
J'avais blessé l'ancien dictateur de Venise. Il me tourna brusquement le dos.
A partir de ce moment, il n'a plus voulu prendre part à une conversation où je me trouvais mêlé.
Par déférence pour l'illustre exilée j'ai évité de provoquer une nouvelle boutade de sa part. Quand je me suis trouvé en sa présence, soit chez Montanelli, soit à l'Avenue Sainte-Marie, soit ailleurs, je me suis renfermé dans un mutisme respectueux.
13 octobre 1857.
Après les élections, je n'avais pas revu OUivier. Quand je m'étais présenté rue Saint-Guillaume, on
58 LEr. CINQ SOUS l'empire
21 octobre 1857.
Ces jours-ci, Charles Edmond m'a dit : « Le Prince est fort mécontent de Neflftzer ; il lui reproche d'apporter une grande brutalité dans ses rapports ; il prétend ^ue notre ami ne perd pas une occas^ion de mettre
m'avait répondu qu'il était parti pour Tltalie et qu'il j ne reviendrait qu'au mois de novembre.
J'ai appris aujourd'hui le secret de ce voyage. Ollivier ,
se marie. Il me l'annonce par la lettre suivante : !
Mon cher Darinion,
Je ne veux pas que Neiftzer et vous appreniez par la voix publique ^ mon mariage avec M^^e Liszt. Vous connaissez cette charmante jeune j personne ; conséquemment vous ne vous étonuerez pas que, voulant \ m'associer une femme sérieuse et d'une véritable intelligence, je Taie j choisie. Nous nous marierons ici du 21 au 2i, et je rentrerai à Parisdans les premiers jours de novembre.
Emile de Girardin est ici avec nous depuis quelques jours. Mille amitiés à vous et à Neflftzer.
Votre dévoué,
Emile Ollivier.
Florence, 9 octobre 1857.
M^^^ Liszt est cette charmante Blandine dont l'apparition dans les salons de l'Avenue Sainte-Marié nous a tous ravis l'hiver dernier. Je n'ai jamais vu tant de grâce unie à tant de simplicité ; elle est tout à la fois excellente musicienne, comme son père, et femme de haute intelligence, comme sa mère.
Je ne puis que me réjouir de ce mariage que j'avais en quelque sorte désiré.
LES CINQ SOUS l'eMPIRE S&
en relief les princes d'Orléans ; il veut en finir avec un homme qui lui est antipathique ; il m'a appris que son intention était de lui retirer la direction du journal et de vous la confier à sa place. »
J'ai reculé d'un pas : « Comment une pareille idée peut-elle être venue au Prince? Ne sait-il pas que NeflFtzer et moi nous sommes unis par les liens de l'amitié ? A-t-il donc oublié l'appui que Nefi'tzer m'a prêté au moment de l'élection ? Dites-lui que je refuse. Si j'acceptais une pareille proposition, je croirais commettre un acte de noire ingratitude ! »
— Je comprends votre répugnance, m'a dit Ch»
Edmond, et je m'y attendais. Je vous engage à voir le Prince ; car il me paraît avoir pris une résolution définitive.
Je suis allé au Palais-Royal. Je n'ai pas eu besoin de poser la question ; le Prince est entré de lui-même en matière.
— Votre qualité de député, m' a-t-il dit, est incompatible avec la position de rédacteur en sous-ordre dans un journal. Il faut que vous preniez la rédaction en chef de la Presse.
— Je ne puis pas, Monseigneur.
— Pourquoi ne le pouvez-vous pas ?
— Parce que NefiFtzer est le titulaire de la rédaction en chef, et qu'à aucun prix je n'accepterai d'être son successeur. Je suis l'ami de NefiFtzer, et mon devoir est de le défendre contre les préventions que Votre Altesse paraît avoir à. son sujet. Quand Girardin a recommandé à Millaud de garder NefiFtzer, il savait q}ie la Presse resterait entre bonnes mains.
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— Je n'ai pas à me plaindre de Nefftzer au point de vue de la facture du journal ; mais il a un caractère indécrottable. Quand il vient me voir, il est bien rare qu'il se montre disposé à entrer dans mes vues ; il me fait toujours de l'opposition. Au fond, c'est un orléaniste . Avec ces gens-là, il n'y a rien à faire . Ce sont les adversaires de la Démocratie. Pour peu que les choses durent, la Presse tombera à rien.
— Votre Altesse s'exagère les choses. Nefftzer a un peu de rudesse dans les formes ; mais c'est un homme excellent. 11 n'est pas si facile, du reste, de se débarrasser de lui . Millaud y tient. . .
— Millaud ! il abandonnera Nefftzer, quand je voudrai.
— Très bien ; mais Nefitzer est en possession de la rédaction en chef, et pour la lui retirer, il faut un arrêté du ministre de l'intérieur. . .
— A moins qu'il ne donne sa démission !
Le Prince se dirigea vers son secrétaire, ouvrit un tiroir et prit un papier qu'il me tendit :
— Voilà, me dit-il, la démission de M. Nefftzer. C'était vrai. Seulement la date de la démission était
en blanc.
— Vous voyez, continua le Prince, que j'ai pris toutes mes précautions. Nefftzer n'a été nommé rédacteur en chef qu'à la condition de se soumettre à l'obligation d'une démission en blanc. Je n'aurais pas demandé mieux que de lui rendre cette pièce ou de la déchirer et d'en jeter les morceaux au feu devant lui. Mais il se plait à me contre-carrer sur toutes les questions. Ce n'est pas mon homme. Il m'a offert dix fois
de s'en aller ; eh ! bien, cette fois, je le prends au mot. . .
— Dans tous les cas, ne comptez pas sur moi pour le remplacer, On m'accuserait bien certainement. . .
— De quoi? D'ingratitude ! Que vous preniez la place de Nefftzer ou q^ie vous persistiez dans votre refus, vous n'échapperez pas à l'accusation. Je connais le personnage. Il n'a appuyé votre élection que parce qu'il a compté que vous échoueriez. S'il avait deviné que vous aviez des chances de réussite, il ne se serait pas montré si ardent. Son candidat, c'était Ollivier, à cause de M'"° d'Agoult qui le lui avait recommandé chaudement.
— Je suis désolé de faire de l'opposition à Votre Altesse. Je la prie de ne pas insister. Je crois que le maintien de Nefftzer est encore la meilleure dés combinaisons.
Le Prince me voyant bien décidé à persister dans mon refus, a cessé de me presser.
— Au moins! m'a-t-il dit en me congédiant, ne soufflez pas un mot de notre conversation. Je vous recommande le plus grand secret.
— Même vis-à-vis de Nefiftzer.
— Surtout vis- à-vis de Nefftzer.
J'ai cru que, sans manquer à ma parole, je pouvais entretenir Charles Edmond d'une façon générale, des mauvaises dispositions du Prince. Charles Edmond est d'avis de proposer à Nefftzer une conférence amicale pour lui exposer la situation et l'amener à faire au Prince quelques concessions. Il a éci*it en ce sens à notre ami ; mais sa demande a été repoussée avec perte.
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1er novembre 1857.
Sur le conseil de Charles Edmond, je suis allé voir, il y a deux jours, M. de Girardin afin de l'entretenir de la situation de Nefftzer. Sans entrer dans des détails au sujet de la conversation que j'avais eue avec le Prince et de la proposition qu'il m'avait faite de prendre la rédaction en chef, je n'ai pas cru pouvoir dissimuler à M. de Girardin que Nefftzer avait perdu beaucoup de terrain, et je l'ai engagé à intervenir pour éviter une catastrophe, qui me paraissait imminente.
J'ai été fort étonné de voir que M. de Girardin accueillait mes confidences avec une parfaite indifférence. A l'entendre, c'est Nefftzer qui aurait les premiers torts. H apport.e dans ses relations avec le Palais- Royal une raideur qui frise de près la grossièreté. « Je connais le Prince, m'à-t-il dit ; on ne le fait pas revenir siir ses préventions. »
Je ne me suis pas découragé. Apprenant que la crise avait pris un caractère alarmant, j'ai envoyé à M. de Girardin le billet suivant :
Mon cher Monsieur,
Vos raisons ne m'ont pas convaincu. Je crois encore que votre intervention aurait pour l'ésuitat de tirer notre ami d'une 'situation' désespérée* Moins il fait d'efforts pour, en sortir, plus c'est un deToir pour nous d'en faire pour l'en tirer. Ilâtez^vous, car le moment est décisif.
Sentiments affectueux.
Alfred DARnuoW.
M. de Girardin ne m'a pas répondu directement*
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i n m'a renvoyé Dion billet par Tentremise de Rouy en ! raccompagnant des lignes suivantes :
Je TOUS renvoie le billet de Darimon. Je m'en tiens à ce que je lui ai dit ces jours-ci. Je ne crois pas avoir qualité pour intervenir utilement dans cette affaire.
Rouy m'a fait lire la réponse de M. de Girardin, mais il n'a pas voulu m'en remettre une copie. J'ai insisté ; il me la refusée, bien qu'elle m'appartînt légitimement. Pourquoi?
5 novembre 1857.
M. de Girardin avait raison ; rien ne pouvait sauver le pauvre NefiFtzer. Le Prince Napoléon a donné suite à son projet.
Je me suis rendu aujourd'hui au Palais-Royal dans le but de faire une dernière tentative. Il était trop tard ; la résolution du Prince Napoléon était prise.
Le plan du Prince est de faire de son ami, le docteur Yvan, le rédacteur en chef effectif de la Presse, sous le nom modeste de secrétaire de la rédaction. Cette combinaison a, à ce qu'il prétend, l'assentiment de Millaud.
On n'a pas renvoyé Nefftzer; on voulait même le conserver, en le renfermant dans les fonctions qu'il occupait sous M. de Girardin. On lui demandait seulement d'abandonner son titre de rédacteur en chef. Il a, avec raison, suivant moi, considéré l'acceptation d'une pareille proposition comme une déchéance ; il a préféré se retirer. Il aurait résisté , que les choses se
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seraient passées de la même façon. Est-ce que le Prince n'était pas en possession de sa démission en blanc ?
Rouy, lui, a une autre combinaison en tête et il ne désespère pas de la faire prévaloir. Il voudrait faire de Peyrat le rédacteur principal de laPresse, avec E. Pauchet comme secrétaire de la rédaction. Mais qui serait rédacteur en chef? Rouy ne le dit pas, mais je crois qu'm-ppf^o, il se réserve cette situation, qui lui permettrait d'attacher M. de Girardin au journal comme un collaborateur habituel.
Le Prince se montre fort mécontent des combinaisons de M. Magne. Il y a deux points sur lesquels il voudrait qu'on fît porter surtout la critique: l^Tamortissement tel qu'il est proposé ; 2" le maintien du chiffre de la dette flottante.
10 novembre 1857.
Rouy l'a emporté. C'est Peyrat qui sera le nouveau rédacteur en chef de la Presse, Il a été agréé en cette qualité par le Prince Napoléon, qui s'est chargé de le faire admettre par le ministre de l'intérieur.
Yvan devient simple rédacteur.
Rouy m'a dit de m'entendre avec Peyrat sur la ligne à suivre. A la demande d'entretien que j'ai adressée à Peyrat, voici ce qu'il a répondu :
Le 10 novembre 1857.
Mon cher Parimon.
M. Rouy a l'intention de nous réunir chez lui un de ces jours; là, nous causerons comme vous le désirez. J'aime peu les réunions ; elles
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ne sont en général qu'une perte de temps, et il me semble d'ailleurs ■^ que la nouvelle organisation de la Presse les rend tout à fait inutiles. [ Vous et moi, nous connaissons assez notre affaire pour n'avoir pas bej Min de combiner nos mouvements, et puis, nous aurons souvent Toc- ! casion de nous voir pour nous entendre, s'il le faut, en quelques mots,
sans C(mférences solennelles.
Marcher droit, agir et écrire franchement, en tout tomps et toujours,
I prêch^ir, appliquer et demander la liberté; se tenir surtout vis-à-vis
j de tout le monde dans une indépendance absolue, voilà les traditions
j de la Presse. Voilà pour moi la loi et les prophètes. " Si nous sommes
d'accord là-dessus comme je n'en doute pas, partons du pied gauche ! sans nous occuper des nuances et des détails qui nous importent peu. ' Tout à vous.
A. Peyrat.
Cette déclaration m'a paru suffisante pour le moment. ) Je n'ai pas insisté.
Le Corps législatif est convoqué pour le 28 no- I vembre.
Un employé de la Compagnie des chemins de fer de / rOuest, qui me donne son nom et son adresse, m'écrit \ à ce sujet :
Monsieur,
Chacun se dit: les députés démocrates prêteront-ils serment? Je prends la liberté d'émettre mon avis sur cette question... ; je dishaute- ^ ment : les députés démocrates doivent prêter serment, lï faut prendijp * son parti de ce qui est, puisqu'on ne peut le faire disparaître d'un 1 coup de baguette, et le combattre par tous les moyens légaux. La tribune est pour ainsi dire muette, et cependant dans la dernière légis- ; latureles lettres de M. de Montalembert ont vivement intéressé l'opinion publique, au point que le gouvernement a cru de son intérêt de fc ne pas poursuivre M. de Montalembert. Il importe de remuer l'opinion \ publique et de ne jamais la laisser s'endormir. C'est cependant ce qui
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arriverait, si les députés démocrates ne prêtaient pas serment, car les masses à qui on a recommandé de ne pas s'abstenir dans les élections, diront: autant s'abstenir, puisque les candidats n'acceptent pas. Et alors il s'ensuivrait une indifférence générale à la vie politique à laquelle la Presse a sichaudement appelé les électeurs, qui mnlheureusement n'ont pas tous, il s'en faut, répondu à son appel. Les députés démocrates seraient retenus par un scrupule ! mais nécessité fait loi, et un soldat dévoué ne déserte pas devant l'ennemi. On nous a montré comme on tient à son serment; faites de même, et prenons position pour battre Tennemi en brèche chaque fois que nous en trouverons Toccasion..., etc.
La lecture de cette lettre m'a suggéré une idée, c'est de rechercher dans ma correspondance, avec mes amis et avec mes anciens collaborateurs du Peuple et de la Voix du Peuple, tout ce qui a rapport à la question du serment.
La première et la principale pièce est une note de Langlois adressée au général Cavaignac au moment du scrutin de ballottage le 2 ou le 4 juillet dernier et qu'il aurait voulu voir insérer dans la Presse.
Général,
Nous avons tous, vous compris, bien qu'à des degrés divers, nous avons fait des fautes et contribué à perdre la République. Mais aussi presque tous, chacun dans notre sphère, nous avons contribué à la fonder dans l'avenir.
Vous aussi, vous y avez contribué. Quand? Le jour où vous êtes simplement et noblement descendu du pouvoir.
C'était un acte d'humilité et pourtant un acte de républicanisme.
Vous avez un nouvel acte à faire, acte d'orgueil ou d'humilité ; acte de monarchisme ou de républicanisme.