Acte de républicanisme, en vous considérant comme l'égal de tous
Il y a plus : en faisant acte de républicanisme, vous faites aussi acte de révolutionnaire.
Au lieu de bouder dans votre tente comme Achille, vous tenez tête à Agamamnon.
Vous agissez ! !
LES CINQ SOUS l'EMPIRE 67
Votre mission spéciale est d'entraîner dans le giron delà République les libéraux qui n'y sont pas encore.
En refusant le serment, vous les aliénez.
Vous vous les aliénez, car vous vous posez sur un terrain révolutionnaire, alors que la poire n'est pas mûre. Ils ne voient en vous qu'un agitateur, et loin de venir à vous, ils s'en éloignent.
En entrant au Corps législatif, vous faites acte d'agitation, non pas d'agitation provisoire ou stérile, mais d'agitation incessante et féconde.
Agitation légale qui vous ralliera de jour en jour un plus grand nombre de libéraux formalistes et même de partisans au sein du Corps législatif.
Vous devenez notre centre de ralliement.
Vis-à-vis de l'armée, en prêtant serment, vous lui donnez le bénéfice de circonstances atténuantes. L'armée a prêté serment ! ne Toubliez pas ! Prêter serment, c'est l'amnistier ; c'est combler le fossé qui la sépare de la République.
Prêter serment, c'est déconcerter le gouvernement. Tout ce qu'il demande, c'est que vous refusiez. Vous dehors, le peu d'opposants qui seront nommés sont des individualités isolées. Vous dedans, elles forment corps et mouvement d'ensemble. Rappelez-vous l'infirme minorité de la Chambre introuvable.
Ils étaient trois, et ils ont fait la plus belle de toutes les besognes. — Ce sont eux qui ont tué la Restauration !
J'ai suivi pour les extraits suivants Tordre chronologique :
Besançon, 7 juillet, — Lettre de Mathey, ancien administrateur de la Voix du Peuple :
Le bruit court que le télégraphe apporte la nouvelle de la nomination des trois candidats de l'opposition. Les journaux du gouvernement vous ont assez injuriés, Ollivier et vous, pour attirer l'attention sur vos personnes et les engager à voler pour vous. . . Je n'ai que le temps de vous féliciter de la part de la Borgeoise, des deux vieux et de moi ....
Bordeaux, 13 juillet. — Lettre de M. Emile Charpentier, un jeune homme de 22 ans que je ne connais pas:
Je ne sais trop, puisque votre élection est une protestation, à quoi servira l'humiliation de la prestation de serment et la présence dans le Corps législatif de quelques députés dont la part d'action est si restreinte. Quoiqu'il soit décidé à cet égard, je vous conjure, monsieur, de ne pas oublier votre passé si honorable, de ne pas vous laisser enivrer par un triomphe que vous devez à vos idées et non à votre personne.... et dans quelque position que vous vous trouviez, de ne pas perdre de vue qu'en vous désormais plus qu'en tout autre, s'incarne cette aspiration prédominante de notre époque : l'abolition ilu prolétariat!...
Besançon , 14 juillet. — Lettre de Guillemin, ancien administrateur de la Banque du Peuple :
Je me rejouis de votre élection sous un double rapport, d'abord parce qu'elle vous pose ; ensuite parce qu'elle prouve que l'idée révolutionnaire n'est pas morte en France. A Paris, comme dans toutes les villes des départements, la bourgeoisie s'éveille, s'agite et passe à l'opposition. C'est de bon augure pour la cause du progrès et de la liberté. Je pense qu'à Paris comme ici on a voté pour le chauvinisme. Décidément la populace ne fera en politique jamais rien de bon.
Guines, 15 juillet. — Lettre du docteur Cuisinier, un des camarades de collège de Henry Cauvain et de moi:
Je n'ai pas la moindre prétention à deviner ce que vous avez envie de faire; mais encore une fois, croyez-moi, soyez député pour de bon. Autrement... vous manqueriez absolument votre rôle, en vous retirant devant un serment, lequel après tout n'est qu'une formalité imposée aujourd'hui à la vie sociale et politique. Il faut siéger à la chambre; laissez Cavaignac s'envelopper dans sa toge et se retirer aux applaudissements des vieux chauvins du Siècle, Mais vous, il faut rester. Il faut être le noyau de l'avenir politique en France et former à la chambre le groupe des épehœheurs chargé de dire et de faire entendre tout ce qu'il y a de vide, de nul et d'absurde dans ces prétendues réformes sociales du pouvoir actuel. Car, mon cher ami, la masse des Français est aussi bien séduite par le gouvernement d'aujourd'hui qu'elle l'a été après 1848, et croit à la générosité, à l'humanité, à la science des hommes d'à présent. Et même parmi les membres de la nouvelle chambre, il n'est pas douteux que le plus grand nombre ne repousse
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 69
i tonte réforme, ouadmette comme sérieux tout ce que is pouvoir a fait ^ depuis le 2 Décembre.
Londres, 16 juillet. — Lettre de Laugrand, ancien gérant du > Peuple de 1830^ proscrit du 2 Décembre :
Je ne sais pas si vous prêterez le serment. J'espère, ainsi que quelques amis ici, que vous n'écouterez pas les criailleries de certains iiommes qui ne manqueront pas de critiquer votre conduite à cet égard. Depuis longtemps vous les connaissez, et vous êtes sûr, comme moi, que, dans leurs critiques, il y aura plus de jalousie que de patriotisme. Allez votre train comme par le passé, et méprisez l'opinion publique. Si elle se montrait un instant contre vous, elle vous reviendrait plus tard. P. J. vous a donné cet exemple d'indépendance dans des jours plus critiques qu'aujourd'hui. Je ne sache pas qu'il y ait perdu. Au contraire, tous ces matamores de la démocratie qui se campaient si hardiment le poing sur la hanche pour poser devant le public sont presque oubliés, quelques-uns même enterrés sous le ridicule...
Quoique je sois un personnage bien mince et que mon avis ne soit pas d'un grand poids, je n'en suis pas moins auprès de vous l'interprète des sentiments d'un grand nombre qui ont abandonné les vieilles traditions révolutionnaires et sont entrés en plein dans les idées proudhoniennes. Si j'avais pu vous rencontrer chez vous, lors de mon voyage à Paris, je vous aurais expliqué cette évolution parmi un grand nombre de proscrits ; c'est pourquoi je pense qu'en France, le même changement s'est fait, que j'espère, que nous espérons que vous n'hésiterez pas à prêter serment. C'est aussi l'avis de P.. J. qui, selon moi, connaît mieux à lui seul que tous les autres ensemble ce qu'il est convenable de faire.
Guingamp, 21 août. — Lettre de Victor Pilhes, ancien représentant, un des fondateurs du Peuple^ condamné du 13 juin 1849:
Les élections de Paris ont produit en province un elTel immense. Doutes-tu un instant que ton élection ait une signification moins grande que celle de tes collègues? tu te tromperais de beaucoup; car c'est en toi que les socialistes ont vu avec bonheur la Révolution reparaître, le Peuple revivre, le mouvement recommencer. Chacun veut et entend que Topposition entre au Corps législatif, ne fiU-ce que comme sentinelle. Si Cavaignac persiste à ne pas vouloir prêter ser-
TOj LES CINQ SOUS L^EMPIRE
ment, je lui prédis qu'il n'aura qa« les applaudissements des imbéciles, des hommes à préjugés, ne faisant purement et simplement que de la politique personnelle. Quant aux hommes de principes ayant à ccéur le triomphe de^ idées, ceux-là le blâment et pour ceux-là Cavaignac serait perdu. Oh ! si les meneurs, si les chefs du républicanisme savaient combien peu les hommes désormais pèsent dans la balance! On va même jusqu'à dire aujourd'hui: «c Qu'importent les hommes, qu'importe même la forme politique ! ce qu'il faut, ce sont des réfornies et des idées pour les faire mûrir. »
Paris, le lOseptembre. — LettredeM™^ de Chamacé (C. de Sauh) :
M. de Chamacé se joint à ri:oi pour vous faire mille conipliments empressés et vous féliciter du succès politique que vous avez obtenu, et qui vous donnera, je l'espère bien, maintes occasions favorables pour travailler efficacement au progrès.
Boulogne, 16 octobre. — Lettre de Chaubard, ami de Proudhon et de Victor Pilhes :
Il parait que vous prenez votre rôle au sérieux et que vous piochez ferme. A vous dire vrai, vous allez jouer dans votre Chambre une diable de partie. Je ne saurais trop vous engager à vous retrancher fortement dans votre conviction et à voir venir ces gens-là. Le danger que vous avez à courir, c'est de vous entendre flatter et applaudir en petit comité- au point de devenir moins claii'voyant sur les tendances de vos adversaires. Mais j'ai tort de vous manifester cette crainte, qui ne m'a été inspirée du reste que par certaines paroles échappées, diton, aux gens du pouvoir et qui m'ont été répétées par un de nos amis arrivant de Paris. Votre science est puisée à des sources trop claires et trop vives pour qu'elle puisse jamais être troublée par ces vaines fumées de l'amour-propre.
Marigny. 18 novembre. — Lettre de M. Louis Vauthier, ancien représentant, condamné du 13 juin 1849:
On ne peut m'accuser d'être le partisan du succès. Je ne me suis pas pressé pour vous faire un compliment de votre élection. Vous n'en concluerez pas, j'espère, que je n'ai pas été content du résultat. C'est de toutes façons une excellente chose. Maintenant va venir la
grande question du serment. Vous l'avez déjà résolue, nie dit-^on, et w par l'affirmative, je le comprends. L'abstention peut convenir à certaines individnalités entièrement engagées. Mais ces positions antérieures n'ont rien^ de pratique. Beaucoup crieront. Vous laisserez crier et vous vous conduirez à votre gré, c'est ce qu'il y a de plus sage.
Ainsi, à part ua jeune homme, que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, et qui, de son propre aveu, n'a pas d'antécédents politiques, pas un seul de mes ancienô amis et collaborateurs ne m'a déconseillé do prêter le sernlent prescrit parla Constitution.
48 novembre 185 u '
Je suis allé chercher Éinile OUivier, rue Saint-Guillaume et nous avons fait ensemble notre entrée; à la chambre. . > .
Quand nous pénétrons dans la salle des séances» nous sommes reçus par un vieil huissier qui nous, dit : « Je vais vous indiquer vos places. » U nous conduit . tout au haut de la dernière . travée de l'extrême .gauche: nos places ont été mapquées d'avance. OUivier' a pour voisin M. Curé, député de Bordeaux; mon nom est inscrit au dernier banc à coté de celui de M. Hénon, député de Lyon. , .
On nous a étiquetés d'avance. Avant même que nous ayons manifesté nos sentiments, nous sommes classés .parmi les opposants systématiques.
Singulière , coïncidence !; J'ai déjà à deux réprises occupéle siçgç qu'on m'a assigné.
Je m'y ,suis assis une i première fois le 24 février 18i8. J'avais ^uivi unç bande de bour^ç.ois et d^ouvri^c^
72 LES CLNQ SOLS l'eMPIRE
qui était partie de la rue Saint-Benoît que j'habitais alors. Après bien des périgrinations sur la rive droite, cette bande avait fini par se diriger vers la Chambre des députés ; j'avais continué à la suivre, mû simplement par la curiosité, car à ce moment, livré tout entier à des spéculations philosophiques, je ne m'occupais pas de politique active. Elle avait pénétré dans la Chambre par une porte située sous le péristyle. J'avais été entraîné par le flot, et il me serait fort difficile d'expliquer comment tout à coup je me trouvai porté dans la salle des séances.
Le tumulte était au comble. La duchesse d'Orléans venait d'être forcée de se retirer. D'autres bandes d'insurgés nous avaient précédés ; les bancs étaient envahis par des ouvriers et des élèves de l'école polytechnique. Je cherchai un siège vide, qui me permît de suivre sans fatigue le spectacle nouveau que j'avais sous les yeux. Un député de l'extrême gaucho venait de descendre précipitamment dans l'hémicycle. Je m'emparai de sa place, et, j'assistai de là à la proclamation des hommes qui devaient composer le gouvernement provisoire.
Il ne m'est resté de ces scènes étranges qu'un souvenir confus. La stale physionomie qui m'ait frappé, ^c'est celle de M. CïAinieux. Il était adossé au mur, isous le cadran de l'horloge à la gauche du président ; son visage était d'une pâleur presque cadavérique ; il était évident qu'il était agité par une émotion profonde. Il venait en eflfet de frapper un grand coup : il avait contribué à faire échouer la régence de la duchesse d'Orléans, et, en réclamant la nomination d'un gou-
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 73
vemement provisoire, il avait achevé la ruine de la monarchie de Juillet.
De l'endroit où j'étais assis^ il était difficile d'entendre ce qui se disait à la tribune. J'avais vainement essayé de saisir les noms des membres du gouvernement provisoire. Un député de la gauche auprès de qui je me renseignai, prit une feuille de papier sur un des pupitres voisins, écrivit les noms et me tendit la liste. J'ai toujours conservé ce document; mais je n'ai jamais pu découvrir quel était le député complaisant à qui je le devais.
La seconde fois que j'ai occupé cette place, c'est dans des circonstances toutes pacifiques. Pendant l'Exposition universelle de 4855, on avait eu l'idée de réunir un Congrès international de statistique composé des délégués des différents gouvernements européens. Il s'agissait de donner une base uniforme aux recherches statistiques et aux chiflfres recueillis dans les administrations publiques. Le but poursuivi était d'arriver à l'adoption d'une méthode unique, et de faciliter ainsi le développement de la science. J'avais été désigné par le journal la Presse pour rendre compte des travaux du Congrès. De cette même banquette où j'avais assisté sept ans auparavant aux clameurs de la multitude, je n'entendais que les voix de savants paisibles, faisant connaître l'état de la statistique de leurs nations respectives. Et pourtant, c'était encore là la Révolution ; car comme je le disais le lendemain dans le compte rendu de la première éance du Congrès, « c'est par la science que la société marche dans sa voie de transformation et de progrès. »
74 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
Quelques minutes après notre arrivée, M. Curé vient prendre place à son banc. Il nous apprend qu'il a assisté la veille à une réunion chez Carnot où Ton a discuté la question du serment ; comme il a été nommé par des électeurs qui lui ont imposé l'obligation de siéger, il a décliné la compétence du comité ; Une sait pas ce que fera M. Hénon, auprès de qui on a tenté les plus grands efforts pour l'amener à suivre la même règle de conduite qu'en 1852^ c'est-à-dire à refuser le serment; il croit cependant que notre collègue de Lyon tiendra bon, car, à lui aussi, les électeurs ont imposé le mandat de remplir ses devoirs de député.
M. Curé me dit que, dansla réunion Carnot, on s'est répandu sur notre compte en plaintes amères et en récriminations de toutes sortes. Quelqu'un a tenu ce propos : « Nous ne regrettons qu'OUivier ; car pour Darimon, il n'est pas des nôtres. » H y a longtemps que je m'en suis aperçu, et que j'en ai pris mon parti.
Le président prononce un discours qui s'adresse à nous bien plus qu'à la Chambre. Il n'y a pas un seul mot qui ne fasse allusion à la présence parmi les députés d'un petit groupe d'opposants.
M. de Momy lit la formule du serment et appelle successivement à le prêter tous les membres du Corps législatif. A l'appel de notre nom, Emile Ollivier, Curé et moi, nous lançons un Je le jure nettement accentué.
Un certain désappointement se laisse apercevoir sur les bancs de la Chambre et dans les tribunes i Est-ce qu'on s'attendait à un incident?
LES CINQ SOUS l'EMPIRE 7o
J'ai aperçu dans la salle un certain nombre de figures de connaissance ; mais je n'ai reçu ni un salut ni un sourire. On nous considère évidemment comme des intrus.
M. Hénon est arrivé au moment où s'achevaient l'appel nominal et les prestations de serment.
Nous lui avons demandé pourquoi il ne s'était pas trouvé là quand son nom a été appelé. Il nous a dit qu'il avait été retenu à une conférence qui a été tenue chez Camot et d'où il n'a pu s'échapper qu'à grand'peine. On voulait le décider à suivre l'exemple de Carnot et de Goudchaux et à refuser le serment ; mais il a répondu que s'il prenait ce parti, il irait contre le vœu de ses commettants. La seule chose qu'il ait consenti à faire, c'est d'expliquer les motifs pour lesquels il prête le serment exigé par la Constitution. Il le fera par une lettre adressée au président du Corps législatif.
Comme je dois avoir M. Hénon pour voisin, je l'ai étudié quelque peu. C'est un homme ayant dépassé la cinquantaine, avec une barbe grisonnante, maigre, une vraie tête de savant. Nous avions à peine échangé quelques paroles que j'avais deviné tout de suite que j'avais affaire à un jacobin de la vieille roche, entiché d'idées surannées, et qui se pliera difficilement aux exigences d'une politique de conciliatioUé
La façon dont il compte s'y prendre pour esquiver la formule officielle dil serment indique un homme qui^ à l'occasion, aura recours aux petits moyens pour échapper aux situations difficiles. Nature droite et loyale, du reste^ à qui sa conscience doit reprocher
76 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
souvent de trop céder à des préjugés de jeunesse. L'accueil que m'a fait M. Hénon me prouvé que j'aurai en lui un excellent voisin.
29 novembre 1857.
J'avais reçu hier dans la journée l'invitation suivante :
Palais-Royal, le 28 novembre 1857.
S. A. I. le prince Napoléon Bonaparte invite M. Darimon à dinerau Palais-Royal, aujourd'hui samedi, ji 6 h. 1/2.
L'aide de camp de service, Ferri-Pisani.
J'ai été frappé tout de suite du nouveau protocole adopté pour les invitations. Le mot Monseigneur a disparu et au nom patronymique on ajoute le nom de famille : Bonaparte. Qu'est-ce que cela veut dire ?
Peyrat faisait partie des convives. Là peut-être est le secret du léger vernis démocratique donné à la formule de l'invitation.
Le Prince m'a beaucoup interrogé sur ce qui s'était passé à la séance du Corps législatif et sur l'attitude que les députés de l'opposition nommés aux dernières élections avaient cru devoir prendre.
Je lui ai dit qu'Ollivier et moi nous avions prêté purement et simplement le serment à l'appel de notre nom ; mais qu'Hénon se proposait de prêter un serment motivé.
— On ne le laissera pas parler, a fait observer le Prince.
LES GIAQ SOUS l'eMPIRE 77
— Aussi exposera-t-il ses raisoDS dans un écrit adressé au président.
— On ne lira pas sa lettre. Mais que feront Carnot et Goudchaux?
— Us écriront au président qu'ils refusent le serment.
Le Prince s'est fort élevé contre cette façon de procéder. Quand on fait une pareille démarche, il faut y mettre une certaine solennité. On comprendrait, suivant lui, que Goudchaux et Carnot se rendissent au Corps législatif, qu'ils y prissent place, et qu'à l'appel de leur nom, ils déclarassent en termes énergiques qu'ils refusent le serment. Ce serait crâne. Mais se contenter d'une simple lettre, c'est piteux. Les électeurs s'attendent sans doute à toute autre chose.
Le Prince a fortement engagé Peyrat à reprendre cette question du serment et surtout à ne pas ménager Carnot.
Il n'avait pas besoin d'exciter Peyrat qui paraît bien décidé à en finir avec les non-sminentistes.
Peyrat m'a tout l'air d'un homme qui vise une candidature aux élections qui auront lieu pour le remplacement des députés démissionnaires pour refus de serment.
Sous le coup des ennuis que j'ai subis depuis trois semaines et des attaques dont je suis l'objet de la part de mes meilleurs amis, j'avais laissé échapper dans
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la Presse quelques paroles de découragement. Elles ont été relevées par un abonné qui m'écrit :
Courage, ami ! les plus grands écrivains sont ceux qui traitent le plus précisément et le plus complètement les sujets les plus utiles. — Gardez-vous de croire à l'indifférence de ceux qui se taisent.
Heureusement, les idées si peu avancées qu'elles soient encore, ont fait assez de chemin pour rendre l'indifférence impossible. Aloi'^ le silence ne peut qu'être un moyen de concentration intellectuelle et par conséquent de force pour le progrès.
Que Tadbésion manifestée d'un inconnu vous donne conscience de tout cela qui ne vous manque pas au fond du cœur.
Le Corps législatif s'est réuni dans ses bureaux pour la nomination des présidents et secrétaires et pour la vérification des pouvoirs.
Je fais partie du premier bureau. Dans la répartition des dossiers d'élection, il est échu en partage, à la sous- commission dont je suis un des membres, le dossier des élections de l'Allier. On m'a confié le rapport sur l'élection de M. de Veauce, député de la première circonscription.
Il n'y a absolument aucune protestation au dossier et l'élection a suivi une voie régulière. J'ai donc conclu en faveur de la validation. Mais nous inspirons une telle terreur parmi nos collègues, qu'on a été fort étonné de ce que je ne présentais aucune observation. On avait fait courir le bruit que nous ne prenions part au travail des bureaux que pour avoir une occasion de protester contre les canditatures officielles.
Je me souviendrai toujours du désespoir comique de M. le baron de Veauce, quand il a appris que c'était avec mon estampille qu'il allait faire son entrée dans la nouvelle législature. Il est venu, la figure renversée,
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 79
dans Tencoignure du bureau où la sous-commission s'était retirée pour entendre la lecture du rapport.
— Il n'y a rien dans mon dossier, n'est-ce pas? a-t-il dit en s'adressant à mon collègue M. le baron de Corberon, qui était chargé avec moi de rapporter les élections de l'Allier.
— Il n'y a absolument rien, me suis-je empressé de répondre. Mon rapport tiendra en dix lignes.
Hénon a pris comme moi part au travail de son bureau. Il a même été chargé d'une besogne plus lourde que la mienne : on lui a confié les rapports sur les élections de la deuxième circonscription de Lot et sur l'élection de la troisième circonscription du Lot-et-Garonne.
OUivier a cru devoir se dérober à ce travail fastidieux, n ne s'est pas présenté dans son bureau.
!•*■ décembre 1857.
En arrivant au Corps législatif, j'ai trouvé Hénon à son banc, fort inquiet de ce qui allait se passer.
M. de Morny a donné lecture des lettres par lesquelles Camot et Goudchaux déclaraient qu'ils refusaient le sermei^t et il les a proclamés démissionnaires.
Le président a lu ensuite une lettre d'Hénon ; elle se termine ainsi :
« En conséquence, j'ai l'honneur de vous envoyer mon adhésion à la formule prescrite par l'article 14 de la Constitution du 14 janvier 1852 modifiée par Tarticle 16 du Sénatus-consulte du 25 décembre 1852. »
Hénon n'a pas dû trouver cela tout seul ; il a tvc^^
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de franchise pour se retrancher derrière de puériles échappatoires : .c'était une dernière tentative de la réunion Carnot.
M. de Morny a dit : « Il est impossible de consi- » dérer cette lettre comme le serment érigé par la » Constitution. Voire intention est-elle de prêter le » serment? »
Tous les regards se sont dirigés sur Hénon. Détait évident qu'on s'attendait à une scène violente et que même on la désirait. Mais Hénon s'est levé et de sa voix la plus calme : « Mon intention, a-t-il dit, n'a » été ni de refuser ni d'interpréter le serment; j'ai » voulu seulement expliquer ma conduite. »
Le président a lu la formule du serment. Hénon a répondu : Je le jure. Nos collègues semblaient ennuyés de ce qu'on les eût priyés d'un incident sur lequel ils avaient compté.
Une certaine curiosité s'est manifestée quand je me suis levé pour lire le rapport sur l'élection de *M. le baron de Veauce.
Le rapport sur les élections de la Seine a été présenté par M. Pierre Legrand, député du Nord, mon compatriote et mon ami. On avait prétendu qu'on attaquerait mon élection, parce qu'au second tour de scrutin on avait fait courir le bruit que si j'étais nommé, je ferais baisser immédiatement le prix des loyers. Personne n'a voulu prendre à son compte cette ineptie. Aucune protestation n'existait du reste au dossier.
Le rapporteur a fait observer dans son rapport, qu'il
lavait pas eu à s'occuper de la troisième circonscrip-
^^^ya
Lis aNQ sous l'empire 81
tion, € la mort si imprévue et si regrettable, a-t-il dit, » du général Cavaignac. survenue entre son élection et » la réunion du Corps législatif, ayant rendu cette » élection inutile ; » il a ajouté qu'il n y avait pas lieu non plus de s'occuper des élections de MM. Carnet et Goudchaux pour les cinquième et sixième circonscriptions, leur refus de serment les ayant fait déclarer démissionnaires.
Cette doctrine du rapporteur m'a paru fort contestable. La détermination prise par MM. Carnot et Goudchaux ne change rien à la nature de l'élection : le Corps législatif avait à se prononcer d'abord sur la question de savoir si l'élection était régulière ; le refus de serment n'entraînant la démission des deux députés élus, qu'autant qu'il était démontré qu'ils étaient investis d'un mandat non soumis à contestation. Si pour annuler une élection, il suffisait de la volonté de l'élu, que deviendrait le droit du Corps législatif qui est souverain en matière électorale?
On commence à s'apercevoir que nous nous sommes séparés de notre parti. Cela nous vaut quelque indulgence. Dans les couloirs, quelques mains furtives sont venues serrer les miennes.
Rapport sur l'élection de la deuxième circonscription d'Eure-et-Loir, présenté par M. le vicomte Anatole Lemercier. Le candidat du gouvernement, M. le
colonel Normand, a obtenu 15,428 voix ; son concurrent, M. Bosselet, a obtenu 10,416 voix.
M. Bosselet est un de ces rares candidats indépendants qui ont essayé de secouer la torpeur des électeurs des départements et de lutter contre les candidatures officielles. Il a été pour nous, pendant la période électorale, un auxiliaire des plus actifs. Il s'est, en outre, rallié tout de suite à l'idée d'une opposition constitutionnelle. La minorité qu'il a obtenue est fort honorable.
Malheureusement il a commis l'imprudence d'attendre trois mois pour envoyer au président du Corps législatif une protestation contre l'élection. Il avait remis à l'appui de cette protestation quelques pièces à E. Ollivier. Celui-ci s'est contenté de les transmettre purement et simplement au troisième bureau, chargé de vérifier les opérations électorales du département d'Eure-et-Loir.
A mon humble avis, M. Bosselet méritait mieux que cela. Ollivier se tient à l'écart ; il ne veut prendre part aux travaux de la Chambre que dans les occasions solennelles. 11 est probable que s'il avait été présent, il n'aurait pas laissé passer le rapport sans dire au moins quelques mots.
3 décembre 1857.
Beaucoup de nos amis nous disent : « Vous avez eu » tort d'entrer à la Chambre. Votre action y sera » nulle. On ne vous laissera pas parler. On étoufiera
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» votre voix sous les clameurs. Si vous insistez, les » couteaux à papier vous imposeront silence. »
Il s'est passé à la séance d'aujourd'hui un fait qui va confirmer ces pessimistes dans leurs sentiments.
On devait présenter le rapport sur l'élection de M. de Ségur, élu député dans la troisième circonscription de la Meuse. Cette élection était entachée de fraudes si monstrueuses que le cinquième bureau, chargé de l'examiner, avait conclu à l'invalidation. Pour éviter un débat qui devait nécessairement produire un grand scandale, on avait conseillé à M. de Ségur de donner sa démission avant la présentation du rapport.
M. de Morny a donné lecture de la démission de M. de Ségur. Sur ce, le rapporteur, M. Couléaux, s'est levé et a déclaré, au nom du bureau dont il était l'organe, que la Chambre ayant clairement manifesté son adhésion par des marques d'adhésion unanimes, il n'y avait plus lieu à un rapport.
OUivier a trouvé cette procédure inacceptable. Les moyens employés pour la nomination de M. de Ségur méritaient un blâme public, et ce blâme, le cinquième bureau le prononçait en invalidant l'élection. En escamotant le rapport sous le fallacieux prétexte d'une démission donnée pour les besoins de la cause, on laissait en souffrance l'intérêt général qui aurait dû recevoir satisfaction.
Voilà la thèse qu'Ollivier voulait développer. D avait demandé la parole pendant que le président lisait à la Chambre la lettre de M. de Ségur. Mais quand il s'est levé pour présenter ses observations, le rapporteur
avait déjà retiré son rapport et on a objecté à l'orateur de l'opposition qu'il n'y avait rien en délibération.
Ollivier a insisté. 11 s'est engagé entre lui et M.» de Morny un débat dans lequel notre président n'a pas montré l'urbanité qu'on était en droit d'attendre^ de la part d'un homme qui a la réputation d'être bien élevé. Pour dire le mot, il s'est montré brutal. Ollivier n'a rien exagéré, quand il a dit qu'il subissait « la violence » qui lui était faite.
Le dialogue entre M. de Morny et Ollivier a été ponctué de cris aiix voix! qui prouvent qu'il s'agissait là d'une scène concertée. Ollivier avait entre les mains des pièces prouvant que, dans cette élection, on avait dépassé les dernières limites de l'illégalité. Onlesavaif, et on n'a pas voulu fournir, pour son début, à l'opposition, l'occasion d'un triomphe facile.
Ollivier est furieux. Cet incident va exciter la joie de la coterie Goudchaux-Carnot. Il a écrit à M. de Morny pour se plaindre de la partialité que celui-ci a montrée dans toute cette affaire .
4 décembre. J857.
Je suis arrivé à la Press3 ce matin fort inquiet de l'article de Peyrat sur le serment. Certes, au point de vue constitutionnel, cet article est irréprochable ; le gouvernement n'a rien à voir dans les reproches qu'un journal démocratique adresse à MM. Carnot et Goudchaux à cause de leur refus de se soumettre à la for-
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 85
malité du serment. Mais ce diable de Peyrat fait à propos de tout des incursions sur le terrain révolutionnaire. Dans cet article, on dirait qu'il se montre à dessein violent dans le but de se faire pardonner sa thèse.
Je suis entré dans le cabinet de Rouy. Il arrivait du Palais-Royal. « Le Prince, m'a-t-il dit, est enchanté » de l'article de Peyrat. Je les ai laissés ensemble se » congratulant à qui mieux mieux, »
Louis, notre garçon de bureau, a apporté un pli venu par ordonnance et portant le timbre du miûistère de l'intérieur. C'est un arrêté qui suspend la Presse,pour deux mois ; la suspension est motivée par l'article de Peyrat ; les considérants sont des plus sévères.
Rouy a sauté dans une voiture et s'est fait conduire au Palais-Royal. Le Prince et Peyrat continuaient à s'applaudir de la ligne de conduite qu'avait adoptée la Presse et à se complimenter réciproquement. La lecture de l'arrêté de M. Billault les a fait bondir d'étonnement.
Ce qui s'est passé ensuite, Rouy, qui pousse la discrétion jusqu'au mutisme, n'a pas voulu me le dire. Mais je sais que le Prince s'est emporté et qu'il a juré de faire révoquer l'arrêté.
Au moment de la mise sous presse du journal, on n'avait rien reçu. 11 a fallu se résigner à annoncer aux lecteurs que la Presse était frappée d'une suspension de deux mois.
Le décret qui a suspendu la Presse pour deux mois a été un coup de foudre dans un ciel serein. Personne ne s'y attendait. L'article de Peyrat avait paru correct à tout le moniie. La Patrie lui avait donné son approbation et l'avait reproduit en partie.
Ce décret a paru îiu Moniteur de ce matin ; il a produit sur l'opinion publique le plus déplorable effet.
Le prince Napoléon s'est beaucoup remué pour faire rapporter le décret. Il était trop tard. La publicité qu'il a reçue a,\x Moniteur n'a pas permis de revenir sur la mesure.
Et puis, il paraît que ce n'est pas du ministre de l'intérieur, mais du Château qu'est venue l'initiative. On va même jusqu'à dire que l'Empereur est l'auteur des considérants qui précèdent le décret; il n'aurait pas pensé que M. BilLault pût être un traducteur exact de sa pensée; il aurait voulu tenir lui-même la plume.
Les considérants, tout le monde en a fait la remarque, passent par dessus la tête de Peyrat pour aller frapper les députés démocrates qui ont consenti à prêter le serment :
Considérant, y est-il dit, que dans Tintérêt surtout de ces masses laborieuses dont nul, jamais en France, ne s'est plus activement et plus efficacement préoccupé que l'Empereur, le gouvernement a le droit et le devoir de se montrer sévère contre les folies de ces prétendus démocrates, dont l'influence, s'ils en avaient jamais encore , ne saurait qu'être funeste au bien-être et au progrès régulier de celte démocratie qu'heureusement ils sont désormais impuissants à agiter.
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Le décret de suspension de la Presse est* donc un acte ab irato. C'est la constante préoccupation des gens du Château de rapporter à l'Empereur seul tout ce qui se fait de bon et d'utile en faveur des masses ; les courtisans ne peuvent soufiFrir qu'en dehors de l'Empereur, quelqu'un se proclame l'ami du peuple.
On n'en a pas moins fait là une démarche bien impolitique. Un pareil acte d'arbitraire ne peut avoir qu'un résultat, c'est de grossir démesurément l'importance des députés de l'opposition qui viennent d'entrer au Corps législatif.
D'un autre côté, c'est un coup terrible pour le Prince ; car c'est un désaveu éclatant de la politique qu'il a préconisée et qu'il a encouragée dans ces derniers temps.
6 décembre 1857.
La Patrie cherche à se faire pardonner la bévue qu'elle avait commise en parlant avec éloge de l'article de Peyrat qui a motivé la suspension de la Presse. Sous ce titre : La Démocratie et la Révolution , elle publie un article dans lequel elle cherche à démontrer que la Démocratie a fait divorce avec la Révolution depuis le Consulat, et que la vraie Démocratie, c'est l'Empire. Cet article est évidemment la contre-partie de celui de Peyrat.
Mais voici qu'un nouveau champion entre en scène. C'est le Courrier de Paris^ le journal du banquier Prost, un des journaux qui ont le plus combattu aux
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dernièreâ élections les candidats présentés par la Presse et le Siècle.
Par un revirement des plus inattendus, le Courrier de Paris a publié hier et aujourd'hui des articles intitulés : VOpposition constitutionnelle , dans lesquels approuvant la conduite des députés sermentistes, il trace le programme d'une politique nouvelle.
C'est la thèse de Peyrat plus savanunent déduite et plus clairement exposée.
On me dit que ces articles ont été inspirés par le Palais-Royal, pour atténuer l'effet produit sur l'esprit de TEmpereur par l'article violent de Peyrat.
Le prince Napoléon a inauguré aujourd'hui sa maison romaine de l'avenue Montaigne.
9 décembre 1857.
La question de la formation d'une opposition constitutionnelle est décidément à Tordre du jour.
Le Courrier de Paris continue la série d'articles qu'il publie sur ce sujet. Celui du 7 décembre était intitulé : L'Empire et la Liberté, On y cite une lettre écrite par M. de Girardin à V Indépendance belge. C'est avouer implicitement que M. de Girardin est l'auteur de ces articles.
Hier, le Courrier de Paris publiait un nouvel article intitulé: V Empire et les Partis. On y disait: « Non, » l'Empire n'a rien à craindre de la liberté ; la liberté M serait sa force dans l'avenir comme le suffrage uni- » versel a été sa force dans le passé. »
L'Estafette se livre à des remarques désobligeantes sur la politique nouvelle du Courrier de Paris. Elle lance des épigrammes contre M. de Girardin. Elle prétend du reste, elle aussi, faire de l'opposition constitutionnelle.
La Patrie publie un nouvel article : La Démocratie sans la Révolution à l'adresse du Siècle qui avait repris timidement la thèse de Peyrat. La Patrie reproche au Siècle sa conduite pendant les journées de Juin. Elle l'invite à entrer dans la voie constitutionnelle. Elle résume sa pensée dans cette formule : V Empire cest la Démocratie sans la Révolution,
10 décembre 1857.
Nouvel article de M. de Girardin dans le Coumer (le Paris. — Titre : L'Europe, V Empire et la Pres-^r. — Conclusion :
Ni sévérité, ni hostilité, ces deux limites dont le juste milieu esl liberté. Derrière ces limites, où nous rencontrons l'Empire, nous ne craignons pas qu'on nous attaque; car nous y sommes avec TEuropi^ et la France, avec l'Europe représentée par le Congrès de Paris ; avec la France représentée par sept millions quatre cent mille votants.
Le Constitutionnel, qui avait jusqu'ici gardé le silence, se prononce contre les idées de M. de Girardin, ce qui prouve qu'elles ont déplu en haut lieu.
V Observateur revenant sur le décret de suspension qui a frappé la Presse, cherche à faire passer les rédacteurs de ce journal « pour des hommes à idées violentes, à passions révolutionnaires qui prenaient à
tâche chaque matin d'agiter Topinion publique par dés déclarations mensongères. »
Voilà un portrait qui n'est certes pas ressemblant. Quant à moi, je ne m'y reconnais pas du tout.
Les journaux anglais révèlent Tintervention du prince Napoléon en faveur de la feuille suspendue. L'Observateur en reproduisant cette information a l'air de blâmer le Prince. '
M. de Girardin pousse intrépidement sa pointe. Il entame aujourd'hui une polémique avec les journaux anglais qui avaient prétendu que le gouvernement impérial ne comportait pas une opposition constitutionnelle.
Dans un article portant pour titre : Opinion de Napoléon sur r opposition, le Siècle donne son adhésion à la politique de M. de Girardin. Voici la conclusion de l'article :
La pensée de Napoléon III donne à Topposition de vastes horizons. Qu'elle ne soit ni creu^^e ni tracassière; qu'elle soit une opposition de principes et de faits; qu'elle s'appuie sur des vérités nationales, sur des vérités capables d'impressionner le peuple, à, ces conditions elle peut et doit vivre. Les exemples de l'histoire sont là pour en convaincre tout le monde !
Plus loin dans un article de Jourdan répondant à la Patrie, le Siècle est plus explicite :
Nous sommes dans les conditions de l'opposition telles que Napoléon III la conçoit, ainsi que nous le rappelons plus haut. Nous avons la passion de la liberté et de toutes les améliorations progressives reconnues nécessaires. Nous sommes donc dans toutes les conditions de la légalité de notre pays.
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 91
> * La mésaventure arrivée à la Presse a rendu le Siècle prudent. Voilà pourquoi il croit devoir s'abriter sous le nom de Napoléon III.
16 tléoembre 1857.
Le gouvernement impérial ne peut souffrir qu'on nous loue, qu'on nous encourage ni même qu'on nous approuve. La ligne de conduite que nous avons adoptée paraît constituer à ses yeux un péril public.
Il y a quinze jours, on suspendait la Presse pour deux mois parce que, dans un article un peu vif, Peyrat avait blâmé Carnot et Goudchaux de n'avoir pas suivi notre exemple et d'avoir refusé le serment.
Aujourd'hui on met obstacle à ce que Girardin continue, dans le Courrier de Paris^ la série d'articles qu'il avait commencé à publier sur l'opposition constitutionnelle.
L'Empire avec la Liberté! Voilà le thème aussi neuf qu'inattendu développé par Girardin. A ses yeux l'entrée de MM. Darimon, Hénon et Ollivier dans le Corps législatif fait au gouvernement une obligation d'abandonner le système restrictif qu'il a suivi jusqu'ici et de marcher désormais dans la voie libérale. Cette thèse a paru dangereuse au premier chef. On a prié M. de Girardin, officieusement, il est vrai, de suspendre sa brillante polémique.
Afin de donner une sanction à cette sommation respectueuse, on a refusé définitivement au Courrier de Paris la permission qu'il sollicitait depuis longtemps»
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de se vendre sur la voie publique. C'était lui faire savoir indirectement qu'on la lui accorderait le jour où il se serait débarrassé d'un collaborateur aussi compromettant.
Louis Blanc qui envoyait des correspondances de Londres au Courrier de Paris sous le pseudonyme de Viller, prie le journal de faire savoir à ses lecteurs qu'il cesse sa collaboration. Il prend pour prétexte la politique nouvelle de M. de Girardin. Louis Blanc ne se doute pas qu'il vient en aide en cette circonstance au gouvernement qui est l'objet de ses ressentiments. ■
On prétend que M. Billault, en parlant de l'opposition constitutionnelle aurait dit : « J'aime mieux l'opposition de l'autre côté qye de ce.côlé-ci des barricades. » Il me semble que le mot est déjà ancien, et que ce n'est qu'une réédition.
On raconte aussi qu'on aurait dit au Château, an prince Napoléon, qu'on accuse de se montrer favorable à l'opposition constitutionnelle : « Vous êtes dupe ou complice. » Cela me paraît bien fort. Est-ce vrai?
M. de Girardin prépare, du reste, un bon plat de son métier au gouvernement. Pour occuper les ouvriers de l'imprimerie Serrière que la suspension de la Presse a jetés sur le pavé, il va faire paraître sous ce titre : Questions de mon temps^ une collection complète des articles qu'il a publiés depuis d836. Les volumes qui se succéderont à peu de semaines d'intei'valle seront autant de canons chargés à mitraille contre ses contemporains. Les hommes de l'Empire ne peuvent manquer d'en recevoir des éclaboussures.
M. de Girardin a été mêlé à tant de choses et s'est
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frotté à tant d'hommes que tous ces articles, aujourd'hui oubliés, deviendront autant de révélations.
25 décembre 1857.
On vient de réunir sous ce titre : V Empire avec la Liberté^ la série d'articles qui ont été publiés dans ces derniers temps dans le Courrier de Paris.
Ces articles marqueront une phase importante dans le mouvement des idées sous le second Empire. C'est la première fois, depuis le 2 Décembre, qu'on a prononcé ces mots d'opposition constitutionnelle et qu'on a laissé entrevoir la possibilité d'une alliance entre l'Empire et la liberté.
En indiquant le caractère de l'élection, qui nous a fait entrer, Ollivier et moi, au Corps législatif, M. de Girardin a tracé à l'avance la ligne de conduite que nous devrons suivre. Il ne nous a pas consultés, quand il a fait de nous l'embryon d'une opposition constitutionnelle et légale. Nous étions libres de protester contre cette politique. Peut-être aurions-nous obtenu bien des applaudissements; car les idées de M. de Girardin avaient reçu un accueil défavorable parmi nos amis. Le Courrier de Paris lui-même, tout en donnant asile aux articles du grand publiciste, faisait de grandes réserves. Nous avons cru devoir garder le silence, parce qu'en efiFet notre intention, en entrant à la chambre, a été de rompre avec l'opposition révolutionnaire.
Comment d'ailleurs protester contre ces paroles qui sont après tout l'expression de la vérité :
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L'entrée de MM. Darimon, Hénon et Ollivier au Corps législatil le point de départ d'une politique nouvelle qui peut se résumer en termes : liberté par la Constitution, liberté par les élections, lib par le suffrage universel, liberté enfin par l'opposition constitut nelle I
Les hommes ne créent pas les situations, ils les bissent. En prêtant le serment exigé par la Constituti nous sommes devenus un ^es rouages du mécanis gouvernemental. A moins de nous faire briser, nous pouvons pas être autre chose que des opposants léga