ANNÉE
14 janvier 1858.
Grande soirée chez le prince Napoléon.
En me rendant au Palais-Royal, je traverse la rue Laffitte. Je vois une grande agitation dans la rue Rossini ; j'entends tout à coup une détonation ; le cheval recule ; mon cocher croit que c'est une explosion de gaz. Cependant deux autres détonations succèdent à la première.
J'arrive au Palais-Royal. A mon entrée dans les salons, j'aperçois des figures bouleversées. Un aide de camp m'apprend que le Prince a dû partir précipitamment. On a tiré sur l'Empereur à son arrivée à l'Opéra. On parle de l'explosion d'une machine infernale.
Parmi les invités se trouvent quelques républicains de 1848. Je ne tarde pas à m'apercevoir qu'on nous tient en quarantaine» Des propos désagréables sont lancés à notre adresse. Notre situation devient difficile. Nous songeons à faire notre retraite.
Le Prince arrive. Comme c'est notre groupe qui est le plus rapproché de la porte, c'est vers nous qu'il se dirige* Ni l'Empereur ni l'Impératrice n'ont été at-
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teints ; il n'y a de blessés que des passants et des cavaliers de l'escorte. On a arrêté les coXipables ; ce sont des Italiens. La salle entière, à l'Opéra, s est élevée contre cet attentat ; l'indignation est générale.
Peu de temps après l'arrivée du Prince, la fête a commencé. Mais ça été plus que froid. On était sous le coup de préoccupations pénibles. On a joué presque devant les banquettes une comédie d'Alfred de Vigny. Duprez a chanté d'une voix fatiguée deux ou trois chansons de Béranger.
A minuit, il n y avait plus personne dans les salons du Palais-Royal. Tout le monde s'était rendu à l'Opéra pour acclamer l'Empereur et l'Impératrice à leur sortie.
J'ai entendu beaucoup d'invités dire que le prince Napoléon aurait dû décommander sa fête. Chose bien difficile, puisque l'attentat a eu lieu au moment où elle allait commencer.
15 janvier 1858.
Les impressions que j'ai recueillies hier à la fête nianquée du Palais-Royal m'ont fait entrevoir dans quel sens on va chercher à engager la politique de l'Empereur.
C'est une politique de défense personnelle.
Sans doute, parmi les invités, appartenant presque tous au monde officiel, le sentiment du péril qu'avait couru la personne du souverain avait produit une grande émotion. Mais ce qui paraissait les avoir le
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plus frappés, c'était la fragilité du régime auquel ils avaient rattaché leur fortune. A entendre leurs raisonnements, on eût dit que c'étaient surtout les hautes situations occupées par eux qu'avaient menacées les terribles bombes des conspirateurs italiens.
Un sénateur qui passe au Luxembourg pour professer des opinions libérales, M. de S..., criait d'une voix flûtée, aux applaudissements de tous : « Nous n'aurons de repos et de tranquillité que lorsqu'on aura pris le parti de se débarrasser de tous les coquins. L'Empereur s'est montré jusqu'ici trop indulgent. Il faut qu'il devienne impitoyable. »
L'opinion qui dominait parmi toutes ces têtes affolées, c'est que le gouvernement impérial devait adresser aux États voisins, et surtout à l'Angleterre, une sommation énergique d'avoir à expulser tous les conspirateurs cosmopolites. Là-dessus, il n'y avait qu'un cri : on considérait comme contraire au droit des gens l'indifférence que le gouvernement anglais montrait en face de semblables miachinations.
— Prenez garde à vous, est venu nie dire ce matin un de mes amis. Ces gons-là sont capables de tout. On parle dé vous faire subir, à OUivier, à Hénon et à vous, le sort de Manuel.
16 janvier 1858.
Les auteurs de l'attentat de l'Opéra sont tous arrêtés. Parmi eux se trouve un comte Orsini. J'ai été
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tout d'abord frappé de ce nom qui ne m'est point inconnu.
A l'époque où Herzen avait cherché un asile à Nice, il s'était formé autour de lui une petite colonie composée en grande partie de nos anciens amis. Là se trouvaient Herweg, le poète allemand; T... du M..., que nous appelions le Chimiste; sa charmante femme, que j'avais surnommée Belle et Bonne; C... E.... et quelques autres.
Dans une excursion que M"® T... du M... avait faite à Paris pour obtenir la grâce de son mari, qui était un des condamnés contumaces du 13 juin, elle m'avait parlé avec enthousiasme d'un bel Italien qui, par son intelligence et par son esprit fertile en ressources, faisait les délices de nos amis de Nice. Ce charmant Italien s'appelait Orsini.
Qu'y avait-il de commun entre lui et l'auteur de l'attentat du 14 janvier ?
J'ai voulu m'en assurer. Je suis allé voir M°^ T... du M... Je n'ai pas eu besoin de l'interroger. A sa figure bouleversée, j'ai vu tout de suite qu'il y avait identité parfaite entre les deux personnages.
La pauvre Belle et Bonne est dans un état voisin de la folie. Elle se demande très sérieusement si le fait d'avoir eu Orsini pour patito et de s'être laissé débiter par lui quelques galanteries ne constitue pas pour elle une sorte de complicité morale. J'ai eu toutes les peines du monde à rendre un peu de calme à cette âme profondément troublée.
Le Corps législatif est allé, avec le Sénat et le Con^ seQ d'Étatj rendre une visite solennelle à l'Empereur»
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On s'est bien gardé de nous envoyer une convocation. C'est M. de Momy qui a parlé au nom des députés ; son langage se ressent de Taffolement général. On croit rêver quand on lit ces étranges paroles, qui constituent une provocation à une guerre européenne :
Lorsque les populations voient d'aussi abominables attentats se prél'arer au dehors, elles se demandent comment des gouvernements voisins et amis sont dans Fimpuissance de détruire ces laboratoires d'assassinat, et comment les saintes lois de Thospitalité peuvent s'appliquer aax bétes féroces.
Première représentation au Gymnase du Fils imiU" rel^ d'Alexandre Dumas fils.
18 janvief 1858.
Ouverture de la session de 1858.
Ollivier et moi nous nous sommes abstenus d'assister ù la séance impériale ; mais Hénon s'y est rendu en costume officiel. Hénon considère que du moment qu'il a accepté les fonctions de député, il doit en subir toutes les charges. Il s'est donc fait faire un uniforme. < Il peut, dit-il, se trouver telle occasion où cet uniforme deviendrait un signe de ralliement. »
Nous l'avons vu dans l'après-midi à la salle des conférences. Il nous a donné son impression sur le discours de l'Empereur. La phrase suivante l'a surtout frappé :
J'accepte avec empressement, sans m'arréter à leurs antécédents, tous ceux qui reconnaissent la volonté nationale. Quant aux fauteurs de troubles et aux organisateurs de complots, quMls sachent bien que leur temps est passé.
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iOjanrier 1858.
On s'est beaucoup occupé de la presse ces jours-ci dans les conseils du Gouvernement. Il se trouve toujours, dSns les moments de trouble moral, de ces esprits excessifs qui cherchent à faire prévaloir les idées les plus absurdes. Un d'eux a exposé au Conseil qu'il y aurait peut-être avantage à imposer aux gérants, rédacteurs et propriétaires de journaux, le serment politique : « On parviendrait ainsi, aurait-il dit, à se débarrasser des éléments hostiles et dangereux qui cherchent dans la presse un moyen de satisfaire leurs sentiments de haine. »
Le moyen a été jugé impraticable ; mais il a paru difficile, puisque la question était posée, de ne pas prendre des mesures contre la presse. On s'est arrêté à l'idée de frapper de suppression deux journaux, la Revue de Paris, qui représente l'opinion républicaine, et le Spectateur^ qui est l'organe du parti légitimoorléaniste.
Dans le long rapport qui précède le décret et qui est
le
Hénon prétend qu'en prononçant cette parole, l'Em péreur a semblé chercher des yeux le groupe absent • des députés de l'opposition. Autour de lui, on considé- '}^ rait ce passage comme étant à notre adresse.
Est-ce une menace ? Est-ce un encouragement ? Il est difficile de nous renseigner ; car nos collègues mettent une certaine afi'ectation à ne pas nous adresser la parole.
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signé Billault, il est impossible de trouver une raison qui résiste à un examen sérieux. Il n'y a qu'un mot qui révèle la pensée gouvernementale : « Ce sera, dit le ministre de l'intérieur, un avertissement pour d'autres. »
Les journaux d'opposition n'avaient pas besoin de ce genre d'avertissement. Tandis que la presse officieuse fait appel à une répression inexorable, le Siècle^ ÏEs" tafette et le Courrier de Paris se montrent aussi plats que possible. Depuis le 14 janvier, ils ont pris l'attitude la plus humble.
Le Journal des Débats a seul fait preuve d'un peu de dignité. Le Constitutionnel^ par la plume de Granier de Cassagnac, s'étant oublié jusqu'à l'accuser de complicité de l'attentat, le Journal des Débats^ en présence de cette accusation aussi odieuse que ridicule, a gardé un silence dédaigneux. C'est, en effet, le meilleur parti qu'il y ait à prendre.
Le Moniteur publie une note dans laquelle le Gouvernement déclare que « l'attentat semble être le résultat d'un vaste complot tramé à F étranger. » Que signifient dès lors ces mesures pri^^es contre les journaux français?
21 janvier 1858.
On continue à faire au prince Napoléon un grief de n'avoir pas, le 14 janvier, fermé ses portes et ses salons et décommandé sa soirée aussitôt que la nouvelle dé l'attentat est arrivée au Palais-Royal.
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« Le Prince, disent les censeurs du Château^ a, comme c'est son habitude, manqué de présence d'esprit. Après l'épouvantable événement qui s'était passé à l'Opéra, il devait considérer la soirée comme absolument manquée. Il aurait été bien inspiré s'Q s'était donné le mérite de la renvoyer à un autre moment. Cela lui était d'autant plus facile que peu d'invités étaient arrivés et qu'un grand nombre s'étaient abstenus de venir. »
Le Prince, qui n'aime pas les critiques, s'est mis à bouder. Il s'est retiré dans sa petite maison romaine de l'avenue Montaigne.
J'ai reçu ce matin l'invitation suivante :
Le 21 janvier 1858.
S. A. I. Mffi* le prince Napoléon invite M. Darimon à diner, avenue
Montaigne, le 21 janvier, à sept heures.
L'Aide de camp de service,