‹ Histoire d'un Parti. Les cinq sous l'EmpireChapitre 6 sur 13 · DE Valdner · texte numérisé non relu

DE Valdner

Six couverts.

Il n'y avait, en effet, que les intimes. Le Prince s'est élevé très fortement contre les mesures qu'on prépare. Ce n'est pas, suivant lui, avec des expédients de police et des lois de sûreté générale qu'on consolide une dynastie. Les moyens auxquels on veut avoir recours ne peuvent qu'accroître l'impopularité du Gouvernement.

26 janvier 1858.

J'ai reçu une nouvelle invitation à dîner du prince Napoléon, cette fois au Palais-Royal.

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J'ai appris que les Polonais émigrés en France avaient présenté une adresse à l'Empereur pour protester contre l'attentat d'Orsini.

Le Prince voit beaucoup de Polonais. Il est lié très intimement avec Xavier Braniçki. Je ne serais pas (Honné que l'idée première de cette adresse soit venue d'un des habitués du Palais-Royal.

Le Prince m'a demandé si je pouvais le renseigner sur l'esprit des députés. J'ai été forcé de lui avouer qu'il m'était impossible de lui donner satisfaction.

Le Corps législatif ne s'est point réuni en séance publique depuis le 19 janvier ; nous ne faisons ni les uns ni les autres partie d'aucune commission ; nous sommes donc absolument sans contact avec nos collègues.

Notre entrée à la Chambre semble avoir causé une vive irritation dans la majorité. Évidemment on avait espéré que nous n'oserions pas rompre ainsi avec les sentiments et les rancunes du parti démocratique. On nous a fait à la session de novembre un accueil qui frisait de près la grossièreté. Les huissiers avaient reçu l'ordre de nous parquer sur les derniers bancs à l'extrémité de la gauche ; il n'y a personne autour de nous ; nous sommes complètement isolés. Dans les couloirs, à la bibliothèque, à la salle des conférences, on affectait de ne pas nous adresser la parole ; on passait à côté de nous sans nous donner la moindre marque de politesse.

Depuis l'attentat d'Orsini, notre situation est devenue plus difficile. Ce n'est plus de la répulsion que nous inspirons, c'est de la défiance. On a Vair de nous considérer comme des gens que le succès de la ten-

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tative des conspirateurs italiens aurait réjouis. Dans les bureaux, c'est à qui évitera de s asseoir à côté de nous. On nous tient dans un isolement absolu. On se tait à notre approche. Hénon m'a dit que, dans la salle des conférences, lorsqu'il s'assied à la table où les députés font leurs correspondances, ses voisins ramassent précipitamment leurs papiers et vont se placer plus loin. Il est vrai qu' Hénon est la bête noire de la majorité ; on a répandu dans la Chambre le bruit qu'il a été, en 1848, le chef des Voraces ; aussi inspire-t-il une véritable terreur.

Voici ce qui m'est arrivé, à moi, il n'y a pas plus de deux jours. J'étais assis au coin de la grande chemmée de la salle des conférences et je me chauffais les pieds ; j'ai demandé à un garçon de m'apporter le Constitutionnel; il a feint de ne pas avoir entendu le titre, et, au bout de dix minutes, il m'a remis le Siècle, jugeant sans doute que c'était le seul journal dont la lecture pût m'intéresser.

Il y a, sur les bancs de la Chambre, des députés avec qui j'ai entretenu autrefois des relations. Ceux-là me saluent, quand ils me rencontrent dans un couloir; mais pour peu qu'ils croient être vus, ils feignent de ne pas me connaître. Ce ne sont pas seulement des membres de la majorité qui se conduisent ainsi, ce sont des députés indépendants : c'est ainsi que mes deux compatriotes et amis, MM. Pierre Legrand et Jules Brame, qui me reçoivent chez eux, me considèrent à la Chambre comme un inconnu ; s'ils me serrent la main, c'est en cachette ; ils ne me disent bonjour que de loin.

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Le jour de l'ouverture de la session, OUivier avait cru pouvoir aborder M. le comte de Chambrun, qui avait été son camarade à TÉcole de droit et à la conférence Mole. M. le comte de Chambrun lui avait déclaré nettement qu'étant devenu son adversaire politique, il ne lui adresserait plus la parole et qu'il désirait qu'OUivier en fît autant de son côté.

Le Prince a paru surpris de tous les détails que je lui donnais. « Je ne me serais jamais douté, s'est-il écrié, que la bêtise et la lâcheté pussent aller jusquelà. »

28 janvier 1858.

Les violents l'ont emporté dans les conseils de TEmpereur. On commence à entrevoir quel est le régime qu'ils veulent imposer à la France; c'est celui du lendemain du coup d'Etat.

Un décret répartit en cinq grands commandements militaires les troupes de ligne stationnées dans l'intérieur de l'Empire. Ces cinq grands commandements sont confiés à des maréchaux de France. Comme la constitution actuelle des divisions territoriales n'est pas modifiée, il en résulte que le rôle des maréchaux de France est plus politique que militaire.

On a donné lecture au Sénat d'un projet de sénatusconsulte portant que les candidats au mandat de député devront, huit jours au moins avant l'ouverture du scrutin, déposer à la préfecture un écrit signé contenant le serment formulé dans l'article 16 du sénatusconsulte du 2S octobre 1852.

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On a espéré par là écarter les manifestations dans le genre de celles qui se sont produites au mois de novembre dernier, quand MM. Carnot et Goudchaux ont écrit au président du Corps législatif qu'ils refusaient le serment.

C'est là une préoccupation puérile. Le nouveau sénatus-consulte forcera le parti démocratique de se renfermer dans l'opposition constitutionnelle, la seule pratique, la seule qui puisse mettre des bornes à l'arbitraire.

Par une sorte d'ironie, le jour même où ces mesures ont été publiées au Moniteur^ on a procédé à la réception d'Emile Augier à l'Académie française. Le récipiendaire a dit dans son discours que l'Académie constitue un quatrième oindre dans VÉtat, L'Académie a pris à la lettre ce compliment. Elle se montre disposée à se mettre à la place de tous les pouvoirs publics dont on étouflFe la voix. Sans le vouloir et certainement sans le savoir, Emile Augier vient de faire de ses confrères autant d'hommes politiques, adversaires du régime. Le nouvel académicien n'est pourtant pas un ennemi de l'Empire. On l'a bien vu quand il a fai ll'éloge de Béranger. C'est un assidu des salons de la princesse Mathilde et le poète favori du Palais-Royal, où l'on n'a pas oublié qu'il est le petit-flls de Pigault Lebrun, l'ancien secrétaire du roi de Westphalie.

Une chose paraît démontrée aujourd'hui, c'est que tous les efforts de l'entourage impérial vont se concentrer sur ce point unique : le maintien de la dynastie. L'événement du 14 juillet a éveillé la sollicitude sur le rince impérial. C'est seize ans de despotisme que cela

nous promet. Reste à savoir si la France voudra consentir à avoir seize ans de despotisme en expectative.

29 janvier 1858.

On a remarqué que, depuis plusieurs jours, c'eslM. de Sacy qui signe lui-même le bulletin du Journal des Débats.

Ce journal est du reste le point de mire de toutes les attaques d'une petite feuille qui vient d'être fondée par M. Granier de Cassagnac, sous ce titre : le Ht^ ml. Le numéro d'aujourd'hui renferme un article de M. Barbey d'Aurevilly contre certains écrivains du Journal des Débats qu'il appelle des bohênies airivés.

C'est sans doute pour se mettre à couvert que le Journal des Débats publie aujourd'hui en tête de ses colonnes, avant le Bulletin, l'article du Moniteur universel sur l'attentat du 14 janvier.

Que se passe-t-il à la Patrie? Depuis deux ou trois jours ce journal donne à la suite des faits divers deux colonnes au moins d'historiettes et d'anecdotes tirées des vieux anas. Est-ce une spéculation? Est-ce une épigramme?

Le maréchal Canrobert a été nommé président, et M. Delangle, secrétaire de la commission, chargée d'examiner le projet de sénatusHîonsulte relatif au serment des candidats à la députation»

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1er février 1858.

On a présenté à la Chambre le projet de loi relatif à des mesures de sûreté générales. Cela s'est fait avec une certaine solennité. Le président du Conseil d'État M. Baroche, a déposé le projet; puis, sur le désir exprimé par les députés, il a donné lecture du texte et de l'exposé des motifs.

L'accueil a été froid. M. de Momy a essayé d'éveiller l'enthousiasme en murmurant à demi -voix entre ses dents : « Cela nous servira à nous débarrasser des coquins. » La chambre est restée silencieuse. Le projet de loi suivra la filière habituelle.

Ce n'est pas que la majorité soit opposée aux mesures. Composée en grande partie de trembleurs, elle ne se plaindra jamais qu'on aille trop loin dans la répression. Elle ne répugne pas à l'arbitraire, mais elle souflFre avec peine qu'on l'y associe. Elle voudrait que l'Emrereur agisse seul sous sa responsabilité, sauf à lui donner ensuite un bill d'indemnité.

Le plupart des députés de la droite résument leurs sentiments dans cette phrase que j'entends répéter à chaque instant dans les couloirs : « Que deviendrionsnous si l'Empereur venait à nous manquer? » On semble avoir oublié complètement qu'il y a un Prince impérial.

A M. Baroche succède M. Achille Fould, ministre d'État. Il vient communiquer à la chambre : 1° les lettres patentes qui confirment à l'Impératrice le titre et les fonctions de Régente ; 2"* le décret impérial qui

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constitue un conseil privé destiné à devenir, le cas échéant, conseil de Régence.

Ces communications sont accueillies par les cris répétés de : Vive V Empereur! Vive V Impératrice !

Au milieu des acclamations, j'entends la voix d'un vieux député, M. Dussollier, placé à deux ou trois bancs au-dessous du nôtre, qui dit à son voisin : « Voilà qui ressemble furieusement à un testament ! »

2 février 1858.

Quelqii^ me disait cet après-midi :

« JUe nom du prince Napoléon n'est pas prononcé dans toutes les mesures prises en faveur du maintien du régime impérial. Au contraire', il semble que les allusions malveillantes se mêlent partout aux oublis calculés, j>

L'observation ne me paraît pas fondée. Sans doute on témoigne beaucoup de mauvais vouloir au prince Napoléon, On sait qu'il ne se gêne pas pour blâmer toutes les mesures qu'on prend en ce moment. Mais on ne peut point dire qu'on ne tienne aucun compte de sa situation. Le conseil de Régence est à la vérité composé de personnages connus pour leurs opinions réactionnaires , mais leur influence est contrebalancée par celle des deux princes français que le décret leur adjoint. Ces deux princes sont le prince Jérôme et le prince Napoléon, qui sont tous les deux acquis aux idées libérales.

En outre, des lettres patentes insérées ^.xsi Mou\-

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teur de ce matin, investissent le prince Jérôme du droit d'assister aux réunions ordinaires et extraordinaires des conseils impériaux et même de les présider en l'absence de l'Empereur. Cette disposition, bien qu'elle ne s'étende pas au prince Napoléon, assure néanmoins au Palais-Royal une situation prépondérante. Ce n'est un secret pour personne que le prince Jérôme ne prend jamais une résolution politique sans avoir consulté son fils, et que c'est l'avis de celui-ci qui prévaut le plus souvent.

La seule chose vraie, c'est que le prince Napoléon n'est pas en faveur. On le sait sans doute à l'étranger, car les princes envoyés par les cours de l'Europe pour féliciter l'Empereur vont chez son père et chez sa sœur, la princesse Mathilde, et s'abstiennent de lui rendre visite.

M. Edmond About, rédacteur du Moniteur universelj est nommé chevalier de la Légion d'honneur. Voilà un garçon d'esprit qui prend bien mal son temps.

3 février 1858.

Soirée chez M. Havin. La fête manque absolument de gaieté. Le maître de la maison paraît sous le coup de préoccupations pénibles.

Un rédacteur du Siècle me met au courant de ce qui se passe :

« Tous les malins, me dit-il, l'existence du Siècle est mise en question. M. Havin passe ses journées à faire la navette entre les bureaux du journal et le cabinet

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de M. Mocquart pour conserver à la démocratie cet organe important. Les journaux indépendants sont dénoncés comme ayant été les complices de Tattentat du 14 janvier. On a supprimé la Mevue de Paris; on vient de refuser à la Presse la vente sur la voie publique. Les journaux dynastiques eux-mêmes ne sont pas à l'abri de la persécution. On a reproché à la Patrie, feuille dévouée, je ne sais quelle peccadille. Elle a cm pouVoir se venger en remplissant ses colonnes d'anecdotes empruntées aux vieux anas. L'épigrarame a été trouvée de mauvais goût au ministère de l'intérieur ; on a intimé à la Patrie Tordra de cesser ce badin^-ge. Vous devez comprendre d'après cela combien la situation du Siècle est difficile ; on peut dire avec M. Prudhomme qu'il navigue mr un volcan. »

Plusieurs personnes m'ont fait entendre que nous ferions bien de nous tenir sur la réserve et de laisser les attaques contre la loi de sûreté générale venir des bancs de la majorité. Notre intervention rendrait impossibles, suivant elles, les modifications que certains députés se proposent d'introduire dans le projet.

M. Ha vin avait composé son salon de façon à écarter les soupçons et à rassurer le gouvernement sur ses intentions pacifiques. Il a une fille charmante et il avait groupé autour d'elle un essaim de jeunes pensionnaires auprès desquelles une foule de jeunes gens, étrangers au monde politique, montraient le plus grand empressement. On eût dit le salon de M. Foy, entrepreneur de mariages. Les conversations politiques avaient lieu dans les petits coins et entre gens d'une discrétion sûre.

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4 février 1858.

Aujourd'hui a eu lieu dans les bureaux la nomination de la commission chargée d'examiner la loi relative à des mesures de sûreté générale. La discussion a été assez vive dans quelques bureaux. Un certain nombre de membres se montrent opposés à la loi. D'autres voudraient lui faire sufcîr des modifications profondes.

Je fréquente beaucoup M. de Janzé, qui a été mon collaborateur au Peuple et à la Voix du Peuple, Il réunit chez lui, tous les mercredis, un certain nombre de personnes. On joue au whist; on fait de la musique. Je l'ai rencontré ce matin, et il m'a dit :

— Vous effrayez beaucoup un de nos amis. Il m'a témoigné son étonnement de ce que je vous recevais chez moi.

— Pourquoi cela?

— Il prétend qu'hier, pendant la discussion de la loi de sûreté générale dans les bureaux, vous preniez des notes sur les discours des orateurs.

— C'est vrai.

— Il en conclut que vous voulez faire un rapport au Comité révolutionnaire de Londres avec lequel il dit que vous êtes en rapport.

— C'est ridicule. J*ai pris des notes pour me guider dans la discussion au cas où je voudrais prendre la parole. Quel est cet imbécile...?

— C'est M. T..., député delà Loire-Inférieure.

— Ce bon vivant! Je le croyais plus intelligent et p)us En l

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H est évident que, dans la majorité, on se fait sur nous des idées de l'autre monde. Curé a fait la remarque que, depuis l'attentat, les députés nous témoignent une plus grande défiance. Il est certain que, depuis quelques jours, on a cessé de m'envoyer les convocations à domicile. Je n'ai connaissance de l'ordre du jour que par le Moniteur.

5 février 1^58.

J'ai assisté à une soirée chez M. Sallandrouze de Lamornaix, député de la Creuse. M. Sallandrouze, homme très conciliant, du reste, est un vieil ami de M. de Girardin; c'est sans doute à cette circonstance que je dois d'avoir reçu une invitation. J'ai rencontré dans les salons un certain nombre de mes collègues qui ne m'ont pas fait trop mauvais visage; ils n'étaient plus sous l'œil de M. de Morny.

J'ai appris là une nouvelle qui n'est pas encore devenue publique, c'est que M. Billault, ministre de l'intérieur, avait donné sa démission. Dans la commission chargée d'examiner la loi de sûreté générale, on a proposé certaines modifications. M. de Morny notamment s'est montré favorable à une disposition qui limiterait àtrois années l'application des mesures discrétionnaires. M. Billault a trouvé que, restreindre l'action de la loi quant à sa durée, c'était l'énerver d'avance, et il a déposé son portefeuille.

M. de Morny, en cette circonstance, n'a point obéi à ses inspirations personnelles. Des dissidences s'étaient

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manifestés dans la discussion des bureaux. Beaucoup de députés avaient insisté particulièrement sur la nécessité de donner à la loi une durée très limitée. M. de Morny, esprit modéré, s'était rendu compte des répugnances de la majorité, et c'est lui qui avait conseillé à l'Empereur de consentir à ce que la loi fût modifiée sur ce point.

M. de Morny a, du reste, été nommé président de la commission et rapporteur de la loi.

La Presse a fait sa réapparition hier. Elle est placée sous la direction d'Adolphe Guéroult, un disciple fidèle de la religion saint-simonienne. Le premier article : Le grand problème de la politique contient une série de génuflexions devant le gouvernement impérial.

J'ai vu ce matin le prince Napoléon. Il approuve fort l'article de Guéroult; seulement il trouve que le nouveau rédacteur en* chef de la Presse n'entend rien à la politique étrangère. Le Prince se défend d'être pour quelque chose dans la nouvelle organisation de la Presse, J'ai de fortes raisons de croire que, sur ce point, il me cache la vérité.

M. Delangle a présenté au Sénat le rapport sur le projet de sénatus-consulte ayant pour but d'exiger le serment des candidats à la députation.

7 février 1858.

La démission de M. Billault atnis à Taise certaines personnes de l'entourage impérial qui, depuis longtemps, caressaient le rêve de placer le ministère de

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l'intérieur entre les mains d'un militaire. L'Empereur ne partage pas les illusions de ses conseillers intimes. Il reproche aux militaires de manquer de courage civil. Il s'est néanmoins laissé entraîner, comme il lui arrive souvent. Il a signé un décret qui nomme ministre de l'intérieur un de ses aides de camp, le général Espinasse, un des comparses du coup d'État. Afin de bien déterminer le rôle que ce nouveau ministre aura à remplir, on a ajouté à son titre celui de ministre de la sûreté générale.

L'Empereur a, du reste, tracé à son aide de camp devenu ministre, des instructions très précises, a II faut, lui dit-il, qu'on vous craigne ; sans cela votre nomination n'aurait pas de raison d'être. »

La nomination du général Espinasse a causé un sentiment de terreur parmi les partis hostiles. On s'est rappelé qu'en 1852, il avait été envoyé avec le général Canrobert et M. Quentin-Bauchart, dans un certain nombre de départements, pour y remplir une mission de clémence et que, dans un rapport adressé à l'Empereur, il s'était prononcé pour la continuation des mesures do rigueur.

On dit généralement, dans un certain monde, que les idées politiques du général Espinasse ne dépassent pas celles d'un capitaine de gendarmerie.

On m'a appris que la commission chargée d'examiner le projet de loi relatif à des mesures de sûreté générales, se montre disposée à adopter un amendement qui limiterait à trois ans l'action de la loi, sauf pour le gouvernement à demander, s'il le juge utile, une prolongation de délai»

HQ LES CINQ SOUS l'eMPIRE

C'est une bien mince compensation à la nomination du général Espinasse.

8 février 1858.

On prétend qu'à la Cour, on a adopté pour désigner le nouveau ministre de l'intérieur et de la sûreté générale, le titre pompeux de Son Excellence le généralministre. On voit dans ces cinq mots tout un système de gouvernement.

C'est naturellement un chambellan qui a mis en avant cette dénomination. Elle a tout de suite trouvé faveur auprès des courtisans et des serviles. On est fort mal vu dans ce milieu puéril et frivole, quand, en parlant du général Espinasse, on ne dit pas le général-ministre.

Parmi les hommes de violence et de coups de main qui, depuis six ans, ont exercé une si funeste influence aux Tuileries, le choix d'un militaire pour le ministère de l'intérieur, a été considéré comme le plus heureux qu'on pût faire. Ces gens-là n'ont pas encore pu se persuader qu'il n'y a que les gouvernements faibles qui cherchent à s'appuyer sur les répressions impitoyables.

On a remarqué que l'avènement du général-ministre a été salué par une baisse de toutes les valeurs. C'est que, parmi lesgens definance, on est fort défiant. Les hommes d'affaires n'aiment pas les à-coup en matière de gouvernement, parce qu'ils apportent du trouble dans leurs opérations, et qu'ils rendent les capitaux timides.

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Le général-ministre a cherché dans une circulaire aux préfets à atténuer TefiFet produit par l'arrivée d'un miUtaire à des fonctions civiles. Il trace en ces termes le programme qu'il veut réaliser :

Il n'est question ni de mesures discrétionnaires ni de rigueurs superflues; ri n'est besoin que d'une surveillance attentive, incessante, empressée à prévenir, prompte et ferme à réprimer... Telle est la partie la plus importante de ma tâche.

J'ai dîné ce soir au Palais-Royal. Le prince Napoléon est littéralement consterné de la nomination du général Espinasse au ministère de l'intérieur. « Ce n'est que momentané, » dit-il à ses amis. Mais on voit qu'il n'est qu'à demi rassuré.

Le Prince ne cache pas son mécontentement. 11 qualifie tout haut la loi de sûreté générale de loi des suspects. Il espère qu'elle sera vivement attaquée dans la chambre, même par des députés dévoués à l'Empire. Il ne trouve pas d'expressions assez sévères pour blâmer les députés conservateurs qui n'ont pas osé, dans leurs bureaux, repousser cette loi révolutionnaire.

La situation du Prince semble très ébranlée. Il est évidemment en disgrâce. Il a cependant encore accès auprès de l'Empereur, car il m'a parlé d'une longue conversation qu'il avait eue la veille avec son cousin .

9 février 1858.

Le Sénat a adopté, à l'unanimité de 129 membres présents, le projet de sénatus-consulte ayant pour objet d'exiger le serment des candidats à la députation.

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Nous voilà débarrassés pour jamais des non-sermentistes.

Proudhon a écrit à Charles Edmond : « On me dit que vous ne voyez plus D. Est-ce vrai? »

Qui a pu dire à Proudhon que Charles Edmond avait cessé de me voir? Il est vrai que, depuis Touverture de la session, mes nouveaux devoirs de législateur m'ont empêché d'aller aussi souvent que par le passé au n® 54 de la rue Saint-Lazare. Mais notre liaison n'a souffert aucun dommage.

Nous nous rencontrons d'ailleurs chez le Prince, au Palais-Royal ou à l'avenue Montaigne.

Est-ce que Proudhon chercherait à me séparer de mes anciens amis du Peuple et de la Voix du Peuple? Il n y réussira pas. Aucun d'eux ne veut s'éloigner de moi.

10 février 1858.

Aujourd'hui a eu lieu la séance publique de la Société impériale zoologique d'acclimatation. Le Prince Napoléon qui a pris cette société sous son patronage, a prononcé un discours dans lequel on lit :

Notre société a cela de remarquable qu'elle provient d'un effort fait dans une voie nouvelle et féconde : celle de l'initiative individuelle. Nous avons le sympathique appui du gouvernement, mais nous sommes indépendants à côté de lui.

La Presse sl rendu compte de la séance de la Société d'acclimatation et elle ne souffle pas un mot du discours du Prince.

Cette pauvre /^resse / Malgré tous les efforts qu'elle fait pour paraître libérale, elle n'échappe pas aux calomnies. On a répandu le bruit dans le quartier latin qu'elle avait été achetée par le gouvernement.

J'ai reçu hier la lettre suivante :

Palais-Royal, le 9 février 1858.

Mon cher monsieur Darimon,

Le prince m'a charge de lui faire un petit travail pour lequel j'ai besoin de connaître la date exacte du décret sur les prisons d'Etat. Voulez-vous m'envoyer ce renseignement et me dire si ce décret se trouve au Bulletin des lois.

Votre bien dévoué,

Ex. HUBALNR.

Cette lettre prouve l'ignorance où l'on se trouve au Palais-Royal des faits relatifs au premier Empire. J'ai procuré à Hubaine le renseignement qu'il m'avait demandé. Le travail dont le Prince l'a chargé est une attaque à fond de train contre la loi de sûreté générale. Le Prince veut prouver que le décret de 1807 sur les prisons d'État n'avait reçu qu'une application très restreinte, et qu'il n'y avait jamais eu , sous Napoléon P^ des mesures comparables à la loi proposée.

li févriei- 1858.

Le Moniteur publie une note qui ressemble à une véritable plaisanterie. Cette note a la prétention d'expliquer les mesures qui sont prises « pour défendre et consolider les institutions. » Le public commet une erreur quand il considère ces mesures comme la consé-

quence de l'attentat du 14 janvier ; elles étaient arrêtées bien longtemps avant cette époque. Vient ensuite un commentaire atténuatif des mesures de sûreté générale, puis la déclaration très nette que « le choix du nouveau ministre de Tintérieur n'implique aucun changement dans la politique. » La conclusion est digne de Texorde : « Ces mesures étaient nécessaires, mais elles suffisent. Le gouvernement ne veut rien de plus pour relever la société, pour défendre les grands intérêts dont il est le gardien. »

• Le gouvernement aura beau dire ; tant que sa politique sera personnifiée par un militaire, il ne parviendra à rassurer personne.

Un jeune avocat qui fait partie de l'entourage d'Ollivier m'a raconté un fait fort singulier. J. Favre a accepté d'être le défenseur d'Orsini. Hier, dans la journée, il a visité le prisonnier, et celui-ci lui a remis une lettre qu'il a écrite à l'Empereur, en le chargeant de la lui faire parvenir.

Mon interlocuteur confesse qu'il n'a pas vu la lettre; mais J. Favre lui en a donné la substance. Orsini expliquerait qu'il n'a été conduit à commettre son attentat qile dans le but d'amener la délivrance de sa patrie. II est prêt à monter sur l'échafaud ; mais avant de faire le sacrifice de sa tête, il supplie l'Empereur de rendre à l'Italie la liberté que les Français ont contribué à lui ravir. ,

Une pareille démarche de la part d'Orsini ne me surprendrait pas ; elle est dans le caractère de l'homme tel qu'il m'a été dépeint par ceux de nos amis qui l'ont connu à Nice.

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Mais à quel titre Orsini s'est-il déterminé à écrire une pareille lettre à TEmpereur? 11 s'est souvenu sans doute que les premiers pas de Napoléon III dans ia vie politique ont été signalés par une tentative à main armée en faveur de Tltalie. A-t-il des indices qui lui permettent de croire que sa parole pourra être entendue et ses supplications exaucées ?

13 février 1858.

M. de Morny a donné lecture au Corps législatif du rapport présenté au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi relatif à des mesures de sûreté générale.

Il y a eu des marques d'approbation, mais elles ont été très clairsemées. Le Corps législatif a fait au rapport le même accueil froid et réservé qu'il avait fait au projet de loi. Le gouvernement a déclaré à diverses reprises que l'attentat est uniquement l'œuvre de conspirateurs étrangers ; on ne comprend pas dès lors pourquoi on s'en prend à des Français qu'on accuse sans preuve d'un acte de complicité morale. Au fond, les députés sont mécontents de se voir associés, sans l'avoir demandé ni désiré, à des proscriptions que rien ne justifie et qui peuvent, à un moment donné, leur attirer des haines et des vengeances.

On a fait des modifications au projet primitif. La commission avait demandé que l'effet de la loi ne s'étendît pas au delà de trois ans. Le gouvernement a trouvé ce délai trop court. La loi, à moins qu'elle n'ait

été prorogée dans rintcrvalle, prendra fin de droit le 31 mars 1865.

Le gouvernement a déposé un projet de loi demandant l'ouverture d'un crédit supplémentaire de 1,200,000 francs applicables aux dépenses de sûreté générale :

Dans les circonstances actuelles, dit TExposé des motifs, on n'a pas besoin dMnsister auprès de vous sur la nécessité d'augmenter soit en France soit à l'étranger, les moyens de surveillance spéciale confiés au mmistère de l'intérieur.

Ces 1,200,000 francs de fonds secrets sont les épingles de Son Excellence le génhal-ministre.

On a nommé les maréchaux qui doivent être placés a la tête des grands commandements militaires ; Canrobert est envoyé à Nancy, Bosquet à Toulouse, Castellane à Lyon, Baraguéy d'Hilliers à Tours; Magnan reste à Paris.

La chambre des mises en accusation a rendu son arrêt qui renvoie devant la cour d'assises les auteurs et complices de l'attentat du 14 janvier.

Il est bien vrai qu'Orsini a écrit à l'Empereur, et que sa lettre a été remise à M. Jules Favre qui l'a lait parvenir à sa destination. Cela m'a été affirmé par un Italien que j'ai rencontré aujourd'hui chez Montanelli.

Montanelli veut faire un travail sur Proudhon dans une revue italienne. Il m'a prié de lui rassembler quelques notes. C'est pour lui porter ces notes que je suis allé le voir aujourd'hui. Je l'ai trouvé plein de confiance dans l'Empereur ; il est convaincu qu'il reviendra tôt ou tard aux projets de sa jeunesse. Mais il

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:5onsidèr% comme impolitiques les mesures auxquelles le gouvernement s'est arrêté : « On semble, a-t-il dit, se préoccuper bien plus du parti conservateur que de l'avenir de la dynastie. »

Il est certain que par les mesures qu'il prend, le gouvernement impérial a Tair de condamner la ligne de conduite qu'il a suivie depuis six ans. Politique inconsidérée qui fait revivre les haines et les colères du lendemain du coup d'Etat. « Ce n'est pas un homme qui règne, mais un système, » me disait ces jours-ci un vieux libéral retiré des affaires publiques.

14 février 1858.

Le rapport de M. de Momy sur la loi de sûreté générale a été rédigé évidemment avec l'intention de rallier les partis anti-dynastiques. On leur fait entendre très clairement que la loi n'est pas dirigée contre eux. On parle avec une certaine déférence de ce qu'on appelle les honorables regrets.

S'il faut en croire les bruits qui courent, ces précautions prises pour rassurer les hommes qui, après tout, témoignent le plus d'hostilité au régime nouveau, n'ont pas été du tout du goût de l'Empereur. Après avoir pris connaissance du rapport du président du Corps législatif, Napoléon III aurait dit à ses familiers :

« On voit bien par ce rapport qu'il existe en France » des orléanistes ; on voit bien qu'il existe des légiti- » mistes ; on voit même qu'il y a des républicains ; on » ne voit pas qu'il y ait un seul bonapartiste. »

124 LES CINQ SOUS l'eMPIRE

L'observation est juste et elle a une très haute portée. Les hommes de TEmpire recherchent pour lui l'appui exclusif des classes riches, de ce qu'ils appellent les honnêtes gens : « Le jour, dit M. de Morny, où les honnêtes gens seront d'un seul côté, la société n'aura plus rien à craindre. »

Ce raisonnement pèche par la basé. Au contraire, ce jour-là, la société aura tout à redouter ; car la scission sera accomplie entre les classes riches et les classes déshéritées. La guerre sociale sera ouverte, et l'Empire manquant de base, n'aura plus de raison d'être.

18 février 1858.

On a commencé aujourd'hui au Corps législatif la discussion de la loi de sûreté, générale.

Nos amis savaient qu'Ollivier devait prendre la parole. Aussi remplissaient-ils la saMe des Pas-Perdus et usaient-ils de tous les moyens pour pénétrer dans la tribune publique.

Cette tribune est fort étroite ; elle contient tout au plus une vingtaine de places qui sont le plus souvent occupées par des gens que favorisent la questure et la présidence. Nous avons cependant pu faire entrer sept ou huit de nos amis. Les autres ont arpenté pendant toute la séance la salle d'attente, cherchant à recueillir auprès des garçons des indices de ce qui se passait dans la salle des séances.

Ollivier a ouvert le débat. L'article du règlement qui dit : Vorateur parle de sa place, a été exécuté à la

LES CINQ SOUS l'eMPIRE 125

lettre. OUivier a dû parler du banc qu'il occupe au haut de la dernière travée de l'extrême gauche.

On s'attendait sans doute à des violences de langage. Quand OUivier s'était levé, le plus grand silence s'était établi, un de ces silences gênants qui prouvent que les auditeurs seraient bien aises d'avoir une occasion de le rompre et de provoquer l'orateur.

OUivier s'était précautionné d'avance contre les entraînements. Il avait écrit son discours ; il ne l'a pas récité par cœur; c'était simplement une limite qu'il s'était tracée et qu'il avait pris la ferme résolution de ne pas dépasser.

On a été fort surpris sur les bancs du Corps législatif et dans les tribunes de voir un orateur qui, tout en flétrissant en termes énergiques des mesures attentatoires à la Uberté individuelle, se renfermait dans les bornes de la modération et soumettait la loi proposée à la mesure inflexible de la justice et du droit.

Au bout de cinq minutes, OUivier avait conquis son auditoire.

Il y a cependant eu un moment où M. de Morny a cru devoir intervenir. OUivier avait dit : « Ce sont les eœpectants qu'on veut atteindre. Cette expression d'expectants viendra prendre la place de l'ancienne qualification de suspects. » M. de Morny a interrompu pour déclarer « qu'il s'agissait d'expectants en matière d'assassinat. » Il avait compris que la loi venait de recevoir son étiquette historique. La chambre qui était sous le charme de la parole d'OUivier n'a pas applaudi son président.

Le nom de loi des eœpectants restera à la loi.

126 LES CINQ SOUS l'eMPIRE

Le discours d'OlIivier épuisait la matière. Les orateurs qui ont parlé après lui ont été réduits à lui em- j prunter ses arguments et à se renfermer dans les dé- ' tails.

Cette discussion a révélé Texistence d'une opposition qui, jusque-là, ne s'était pas encore manifestée. Elle se compose d'hommes qui ont été élus avec l'appui du gouvernement, ou bien qui, dans les élections, n'ont point manifesté de sentiments hostiles. Les discours de MM. Plichon et d'Andelarre tiennent une place honorable après celui d'Ollivier.

M. Riche, en se portant défenseur de la loi, sans y être obligé, puisqu'il n'était pas rapporteur, a soulevé la réprobation générale. D a eu un mot malheureux qui le suivra dans toute sa carrière si, comme on l'assure, il est destiné à devenir conseiller d'État : il a qualifié de jurisconsultes ingénus ceux qui accusent la loi de sûreté générale de faire brèche à notre droit public.

OUivier a été fort entouré au sortir de la séance. Il vient du premier coup de se poser en chef de l'opposition.

19 février 1858.

Suite de la discussion sur le projet de loi relatif à des mesures de sûreté générale.

Le débat a porté aujourd'hui sur les articles.

L'épithète de jurisconsultes ingénus lancée hier à la tête des députés qui repoussent la loi ou qui hésitent à

la voter, a piqué au jeu Tamour-propre des députés indépendants. Leurs critiques ont porté d'autant plus loin qu'on ne peut les accuser d'être des révolutionnaires. M. de Morny, dans son rapport, a eu beau rassurer les hommes des anciens partis et prétexter que la loi n'est pas dirigée contre eux, ou ils n'en veulent rien croire, ou ils ont trouvé bonne l'occasion de signaler un des points faibles de l'Empire.

Le discours qui a porté le plus loin dans la séance d'aujourd'hui est celui de mon excellent ami, M. Pierre Legrand, député du Nord. «La défense de la société, » a-t-il dit avec force et raison, impose sans doute des » devoirs rigoureux, mais il faut des garanties. »

Après le discours de M. Pierre Legrand, on a fort remarqué ceux de MM. de Pierre et de Talhouët.

OUivier est intervenu pour demander des éclaircissements sur l'article 6, à partir duquel la loi devient loi de salut public. A mon sens, il aurait dû s'abstenir de prendre part à la discussion d/Bs articles. Il lui suffisait d'avoir condamné la loi dans son principe ; ce n'est pas à lui qu'il appartenait d'ergoter sur des textes.

La discussion a été close après une déclaration de M. Gareau qui a produit une vive impression dans la chambre. M. Gareau siège sur les bancs de l'extrême droite. Au moment où on allait passer au vote, il s'est levé, et d'une voix où la tristesse s'alliait à la fermeté, il a prononcé ces paroles significatives :

Autant que personne , je désire le maintien de TEmpire , et c'est précisément pour cela que je ne puis accorder mon suffrage à une loi qualifiée de douloureuse par ceux qui l'ont appuyée et de funeste par ceux qui l'ont combattue.

128 LES CINQ SOUS l'eMPIRE

' On a fait circuler les urnes. L'ensemble du projet de loi a été adopté à la majorité de 227 suffrages sur 231 votants. Il y a eu 24 votes d'opposition.

J'ai été ce soir au Palais-Royal. Le Prince m'a demandé des détails sur ce qui s'était passé à la chambre. Il a été fort étonné d'apprendre que les votes des opposants n'avaient pas dépassé le chiffre de 24. On lui avait fait espérer que beaucoup de députés de la droite j voteraient contre le projet. «j

20 février 1858.

Le Moniteur a publié le scrutin sur le vote de la loi relative à des mesures de sûreté générale. Il y a eu 217 votes pour, 24 votes contre et 14 abstentions.

Les 24 députés opposants sont : MM. Ancel, d'Andelarre, Brame, Curé, Darimon, le comte de Flavigny, Gareau, Gouin, Helligon, Hénon, Léopold Javal, le baron de Jouvenel, le comte H. deKersaint, Kœnigswarter, P. Legrand, le vicomte Anatole Lemercier, le baron Lespérut, le marquis de Mortemart, E. OUivier, J. Ouvrard, le comte de Pierre, Plichon, le vicomte de Rambourgt, le marquis de Talhouët.

Les «absents au moment du vote», c'est-à-dire les députés qui, n'osant se prononcer ni pour ni contre, se sont abstenus , sont au nombre de 14. Ce sont : .^ MM. le duc d'Albuféra, Busson, Gazelles, le comte de Chasseloup-Laubat , Auguste Chevalier, du Mirai, le baron Hallez de Claparède, le vicomte de Kervéguen, le comte Frédéric de Lagrange, le général Lebreton,

LES CINQ SOUS l'empire 1î29

juin, de Parieu, le vicomte de Richemont, de W.eii- , J*ai pu m'assurer que la plupart des abstenants damnent la loi et qu'ils regrettent qu'elle ait été sentée.

1 y a huit députés absents par congé. Presque tous t des prudents qui ont pris le parti de s'en aller pour rar pas à prendi'e parti ou pour pouvoir invoquer alibi à Toccâsion.

>i Ton additionne tous ces chiffres, on trouve que s de cinquante membres étaient opposés à la loi. ,e Corps législatif a adopté : 1** la loi relative à la stitution des numéros (226 contre 9) ; 2"* la loi d'apde 100,000 hommes (226 contre 2).

lénon et moi nous avons voté contre cette dernière Ollivier n'assistait pas à la séance.

22 février 1868.

)llivier réunit chez lui ses amis tous les jeudis* J'y j allé hier pour la première fois. J'ai rencontré là certain nombre de jeunes avocats qui m'ont paru ': ardents et fort résolus.

ai causé avec plusieurs d'entre eux; ils approuvent léralement la. ligne de conduite que nous avons adop- ; mais, dans leur programme, ils se rapprochent ucoup plus des insermentistes que de nous. Sauf un deux, ils croient peu à l'efficacité de l'opposition stitutionnelle. Peut-être auraient-ils trouvé trop 1ère dans la forme le discours d'Ollivier contre la ie sûreté générale, si la commission des çré^vdfôvA^

130 LES ciisQ SOUS l'empire

n'avait refusé rautorisation d'imprimer et de distribuer ce discours.

Le plus intelligent m'a paru être M. Jules Ferry, ! jeune vosgien, qui affecte une tenue correcte et qui serait un parfait homme du monde, s'il avait un autre visage. Le pauvre garçon, par ses traits et par la coupe de ses favoris, a le malheur de rappeler à première vue un valet de grande maison. C'est, du reste, un jeune homme j instruit, parlant avec une grande facilité, maniant Té- j pigramme avec une certaine dextérité, et qui serait un causeur excellent, s'il n'affectait pas de souligner ses paroles par un ricanement où l'on ne retrouve pas Thomme d'esprit.

Tous ces jeunes gens paraissent avoir choisi OUivier pour leur chef et se montrent disposés à attacher leur fortune politique à la sienne.

Ollivier a là un petit bataillon dont il pourra tirer un grand parti, s'il parvient à le dominer et à s'en rendre véritablement maître.

Hénon apporte dans ces réunions les radotages du salon de Carnot et de Goudchaux qu'il fréquente beaucoup. Mais il réussit peu. On lui répond: « Nous ne datons ni de 1848 ni de 1852 ; nous datons d'aujourd'hui. Le présent nous préoccupe seul ; nous n'avons pas à prendre parti pour le passé. »

Le salon? d'OUivier est disposé comme celui de M"® d'Agoult ; il n'y a pour ainsi dire pas de chaises ni de fauteuils ; un long divan en velours rouge court le long des murs. Devant la fenêtre, un magnifique piano d'Erard. Sur la cheminée, un bronze. Au mur, un portrait d'OUivier peint par Ricard .

LES CINQ SOUS l'eMPIRE 131

Je crois que M"* OUivier s'efface un peu trop devant son mari. Je ne retrouve plus cette Blandine de l'avenue Sainte-Marie, si gaie et si accorte; elle devient presque solennelle. Elle écoute beaucoup, et, quand Emile parle, elle semble boire ses paroles.

Le piano est muet. C'est dommage, car cette charmante jeime femme est une virtuose de race. Avec quel style elle rend les belles inspirations de Mozart et de Beethoven ! Mais tous ces échappés de la conférence Mole semblent tenir la musique en mince estime ; ils n'accordent d'importance qu'au bien-dire.

Je surprends aussi chez eux des bouffées d'une ambition un peu trop terre à terre.

— Moi, disait l'un, je vivrai jusqu'à quatre-vingts ans et je mourrai millionnaire.

— Et moi, disait l'autre, j'arriverai et je ferai un beau mariage.

M"® OUivier devrait bien réagir contre ce prosaïsme. Elle n'est pas faite pour assister à ces conciliabules d'aspirants grands hommes, et pour leur servir des tasses de thé, quand l'heure est venue. Il faut qu'elle mette un peu d'idéalisme au cœur de ces jeunes gens qui m'ont l'air de cultiver un peu trop l'art vulgaire de parvenir.

23 février 1858.

Le compte rendu de la séance du 19 du Corps législatif a été légèrement altéré. M. Langlais, conseiller d'État et. commissaire du gouvernement, a cru pouvoir

132 LES CINQ SOUS l'eMPJRE

introduire certaines modifications au discours quil avait prononcé dans la discussion des articles de la loi de sûreté générale.

Le changement était grave ; car les paroles de M. Langlais pouvaient, dans l'application, être invoquées comme servant d'interprétation à la loi.

Le véritable sens du discours a été rétabli sur les observations de notre collègue, M. Pierre Legrand, plus directement intéressé dans la question, puisque c'est lui qui avait provoqué les explications du commissaire du gouvernement.

Cela s'est fait d'accord avec la questure ; la rectification ne pouvait être faite en séance publique, puisqu'en ce moment le Corps législatif ne siège pas.

OUivier avait demandé, comme l'exige le règlement, l'autorisationde faire imprimer son discours. Cette autorisation lui a été décidément refusée. C'est une lourde maladresse : le public ne manquera pas de tirer de ce refus la conclusion que le discours d'Ollivier contenait des choses énormes et que le compte rendu les a fait disparaître.

24 février 1858.

Ces jours passés, on nous avait distribué une liasse énorme de projets de loi d'intérêt local. J'ai remarqué que, pour la nomination des membres chargés d'examiner ces sortes de projets, on suit dans les bureaux un usage constant: on désigne ordinairement pour faire partie de la commission le député de la localité ou

du département : mais, quaad ce député fait défaut, on répartit ces dossiers entre les membres présents.

Cet usage m'a valu d'être nommé par mon bureau membre de la commission chargée d'examiner un projet de loi relatif à des impositions extraordinaires pour le département du Loiret. C'est la première fois que pareille chose m'arrive.

Mon entrée dans la commission a produit sur tous les membres qui la composent un effet indéfinissable. Tous à Tenvi ont épluché le dossier avec un soin tout particulier. On m'avait nommé secrétaire ; j'avais pu, en cette qualité, feuilleter les pièces, et, du premier coup d'oeil, j'avais cru m'apercevoir qu'il s'agissait d'une affaire très simple. Ces messieurs ne l'ont pas moins traitée comme s'il s'agissait d'une affaire d'État.

Conmie, après tout, la chose n'en valait pas la peine, et qu'on remplissait en quelque sorte ma tâche d'opposant, je me suis tenu sur la réserve, ne soufflant pas un mot et me bornant à dresser mon procès- verbal. Mon silence a sans doute été considéré comme cachant quelque chose de mystérieux.

Un des membres de la commission, M. le duc de Tarente, a été d'avis qu'on devait demander une diminution des centimes- alloués. On a fait venir les commissaires du gouvernement. On a longuement discuté avec eux. En dernière analyse, le projet a été modifié.

Il a donc suffi de ma présence dans la commission pour obtenir une diminution de charges en faveur du département du Loiret.

Je suis tenté de m'appliquer ces vers de La Fontaine :

134 LES CINQ SOUS l'eMPIRE

Oh ! Oh ! Je ne savais pas être Si vaillant que cela!

35 fénier 1858.

Aujourd'hui ont commencé devant la cour d'assises de la Seine les débats de Tafiaire Orsini. Défense a été faite aux journaux de donner d'autre compte rendu que celui qui leur sera fourni par la Cour et reproduit par les journaux judiciaires. Les journaux ont pu cependant publier dans son entier l'acte d'accusation.

Discussion au Sénat de la loi relative à des mesures de sûreté générale. On parle d'un discours très énergique prononcé par le général de Mac-Mahon pour motiver son vote de rejet. Seul, en eflTet, le général de Mac-Mahon a repoussé la loi.

On ne connaîtra le discours du général que par des indiscrétions de salon, les séances du Sénat n'étant ni publiques ni publiées.

26 février 1858. .

La peine de mort a été prononcée contre Orsini, Pieriet de Rudio. Gomez a été condamné aux travaux forcés.

Il n'est bruit parmi nos jeunes gens que de la magnifique plaidoirie de Jules Favre en faveur du principal accusé. Mais ce dont on se préocupe le plus dans le monde politique, ce sont d'une part les déclarations

LES CINQ SOLS l'eMPIRE 135

d'Orsini, et d'aulre part la lettre à l'Empereur dont Jules Favre a donné lecture. Paroles et lettres ont produit une profonde sensation.

Ce n'est pas un assassin vulgaire que celui qui a eu l'audace de dire au jury :

En examioant les conditions politiques de tous les gouvernements de l'Europe, je me suis arrêté à cette idée qu'il n'y avait qu'un homme qui fût en position de faire cesser l'occupation de mon pays par l'étranger; que cet honune était Napoléon III qui est tout-puissant en Europe. Mais son passé me donnait la conviction qu'il ne voudrait pas faire ce que seul il pouvait faire; j'avoue donc franchement que je l'ai considéré comme un obstac'e, et alors je me suis dit qu'il fallait le faire disparaître.

L'appel à l'Empereur constitue un véritable programme de politique extérieure :

Près de la fin de ma carrière, je veux tenter un dernier effort pour venir en aide à Tltalie, dont l'indépendance m'a fait jusqu'ici braver tous les périls, aller au-devant de tous les sacrifices. Elle fait l'objet constant de toute mon affection et c'est cette dernière pensée que je veux déposer dans les paroles que j'adresse à Votre Majesté.

Pour maintenir l'équilibre actuel de l'Europe, il faut rendre l'Italie indépendante et dénouer les chaînes sous lesquelles l'Autriche la tient en esclavage. Demandai-je pour la délivrance que le sang français soit répandu pour les Italiens ? Non, je n'irai pas jusque-là. L'Italie demande que la France n'intervienne pas contre elle ; elle demande que la Franci^ ne permette pas à l'Allemagne d'appuyer l'Autriche dans les luttes qui vont peut-être bientôt s'engager. Or, c'est précisément ce que Votre Majesté peut faire si elle le veut. De cette volonté dépendrait le bien-être ou le malheur de ma patrie, la vie ou la mort d'une nation à laquelle- l'Europe est redevable de sa civilisation.

Telle est la prière que, du fond démon cachot, j'ose adresser à Votre Hajesté, ne désespérant pas que ma faible voix ne soit entendue. J'adjure Votre Majesté de rendre à ma patrie l'indépendance que nos enfants ont perdue par le fait même des Français .

Qu'Elle se rappelle que, tant que Tltalie ne sera pas indépendanfe, la tranquillité de l'Europe et celle de Votre Majesté ne seront qu'une chimère. Que Votre Majesté ne repousse pas la voix su^r^iw^ ^'>\w

i3(l LES CINQ SOUS l'eMPIRE

patriote sur les marches de Téchafaud ; qu'elle délivre ma patrie et les bénédictions de 25 millions de citoyens la suivront dans la postérité.

Ce qui donne un caractère tragique à cette mise en demeure suprême, c'est qu'on sait qu'au fond l'Empereur partage les idées d'Orsini et que, depuis la campagne de Crimée, le gouvernement piémontais a souvent réclamé, comme prix des services qu'il a rendus aux alliés, l'appui de la France pour l'aider à délivrer l'Italie du joug de TAutriche.

28 février 1858.

Le Moniteur a publié ce matin la note suivante à sa partie officielle:

M. le général Changarnier et M. le général Bedeau sont autorisés h rentrer en France.

Cette note a été l'objet de beaucoup de commentaires. Venant au milieu des arrestations qui se multiplient à Paris et dans les départements, la mesure n'a pas été prise sans un puissant motif. C'est ce motif qu'on recherche, sans pouvoir le découvrir.

Le rappel des deux généraux les plus opposés au coup d'Etat est-il une avance au parti orléaniste?

Est-ce un défi, une manière de dire aux opposants des salons : vous voyez que nous n'avons pas peur de vous?

Est-ce une garantie donnée au parti de l'ordre ?

Veut-on dire par là que les gens qu'on veut frapper, ce sont les républicains et les socialistes, et que les

LES awQ sous l'empirjs 137

gens d'ordre n'ont rien à redouter des mesures d'exception?

Je crois qu'il s'agit là tout simplement d'un acte de camaraderie militaire. Le général Ëspinasse n'a pas voulu que, lui^ étant ministre de l'intérieur, deux généraux qui ont été ses chefs immédiats, continuassent à vivre dans l'exil.

On a distribué aux députés le premier volume de la Correspondance de Napoléon P'. Je remarque que, dans une note de la préface, on a joué à Carnot le mauvais tour de l'appeler le comte Carnot. Que va dire la coterie Goudchaux?

1er mars 1858.

Le Moniteur promulge la loi relative à des mesures de sûreté générale.

Le général-ministre n'a pas attendu pour appliquer cette loi le vote du Corps législatif et du Sénat. On raconte qu'à peine en possession de son portefeuille, il a fait venir à Paris, à tour de rôle, tous les préfets de l'Empire, et qu'à chacun d'eux il a indiqué, d'après un tableau préparé d'avance, le nombre d'arrestations à faire dans son département.

Il s'est trouvé des préfets qui ont témoigné de la répugnance à se livrer à une pareille besogne : on les a menacés de la destitution. D'autres, pris de scrupules, ont hasardé timidement la question : Mais qui faut-il arrêter? — Peu importe, avait répondu le mi-

nistre, je vous ai indiqué le nombre de gens à arrêter; le reste vous regarde.

Parmi les préfets qui s'étaient trouvés le plus embarrassés en présence des exigences du ministre, on cite M. Genteur, préfet de l'Allier. D'un caractère faible et irrésolu, M. Genteur n'avait pas osé dire en face au ministre ce qu'il pensait de la tâche qu'on lui imposait. On l'avait taxé à dix arrestations. De retour dans son département, il avait écrit : « Je ne puis trouver dix personnes à arrêter; il n'y a que des honnêtes gens dans mon département. » L'infortuné préfet avait reçu immédiatement une dépêche ministérielle contenant une liste de dix personnes considérées comme suspectes. Parmi elles se trouvait le frère d'un magistrat faisant partie d'une des cours impériales, homme honorable entre tous. M. Genteur avait pour lui la plus grande estime et il le consultait souvent. Il n'en a pas moins été forcé de le faire arrêter et incarcérer.

Suivant Y Indépendance belge, les arrestations, pour toute la France, s'élèvent dès à présent à 1300.

Maintenant que la loi des expectants, comme on s'est habitué à l'appeler dans le public, est en vigueur, le général-ministre a les coudées franches. Il est résolu, à ce qu'on m'assure, à en user très largement.

2 mars 1858.

On a déposé au Corps législatif le rapport sur le projet de loi portant ouverture, au ministère de l'intérieur, du crédit supplémentaire de 1,200,000 francs,

applicable aux dépenses secrètes de sûreté publique.

C'est mon ami, M. Delamarre (de la Creuse), un ancien préfet de M. Guizot, le protégé et le commensal de M. de Girardin, qui a été chargé de ce rapport. Je lui ai dit que j'aurais préféré que ce fût à un autre qu'on eût confié ce travail. Le bon M. Delamarre n'a pas eu l'air de me comprendre; c'est de la tête aux pieds un pur fonctionnaire, et il est convaincu qu'il ne fait là qu'une besogne de bureaucrate.

Le président nous a annoncé qu'il avait reçu diverses dispositions additionnelles au projet de budget pour 1859. L'une de ces dispositions a pour objet de modifier la législation sur les patentes, et notamment d'exonérer de tous droits les ouvriers travaillant pour leur propre compte, sans compagnon, apprenti, enseigne ou boutique, et d'exempter de tous droits de timbre les formules des patentes.

Voilà une réforme qui ne peut manquer d'être bien accueillie par les petits commerçants et dans les petits ateliers en chambre qui pullulent dans Paris.

5 mars 1S58.

Aujourd'hui est venu en délibération le projet de loi relatif à un crédit supplémentaire de 1,200,000 francs, applicable à des dépenses secrètes de sûreté publique.

Dans le rapport de M. Delamarre (de la Creuse), je remarque la phrase suivante qui est à l'unisson des sentiments qui régnent dans la majorité :

Si les ennemis de l'ordre social se montrent infatigabh^s dans leurs

140 LES CINQ SOUS l'eMPIRE

criminelles tentatives, le gouvernement ne doit être arrêté par aucune entrave, lorsqu'il s'agit, dans l'intérêt de la société tout entière, de déjouer leur coupables manœuvres et de faire avorter leurs exécrables projets.

Personne n'a pris la parole. Ce projet a été adopté par 240 suffrages contre 3.

Les trois voix opposantes sont celles d'Ollivier, de Darimon et d'Hénon. Curé s'est abstenu.

Le général Changarnier a refusé de profiter de l'autorisation qui lui a été accordée de rentrer en France.

On a retiré au Siècle la vente sur la voie publique.

10 mars 1858.

La cour de cassation a rejeté le pourvoi d'Orsini, de Pieri et de Rùdio.

On a remarqué que, dans son réquisitoire, M. le procureur général Dupin a fait à diverses reprises allusion à la lettre qu*Orsini a adressée à l'Empereur le 11 février dernier. Il s'est oublié jusqu'à dire, en parlant de Jules Favre, « qu'à la face de Téchafaud qui se dresse pour la vindicte publique, l'honorable défenseur avait entrepris d'élever une statue à la mémoire de celui qui doit y monter. »

Cette sortie inconvenante a indigné tout le monde au Palais. On convient généralement en effet que, dans sa plaidoirie, Jules Favre s'est montré plein de calme et de modération.

LES CINQ SOUS i/eMPIRE 141

11 mars 185^.

On attribue à M. Baroche lo mot suivant : « Nous savons bien que le parti républicain ne conspire pas ; mais il reprend de rimportance, et cela nous suffît pour que nous nous croyions obligés de le frapper. »

Ces paroles expliquent le luxe de notes insérées au Moniteur pour faire croire à un mouvement préparé et à une conspiration qui aurait des ramifications sur toute l'étendue du territoire.

Le gouvernement impérial ne réussit pas à faire prendre au sérieux ses allégations : mais il accumule contre lui bien des haines et bien des rancunes.

12 mars 1858.

On racontait dans les couloirs du Corps législatif, qu'il y avait eu ce matin une réunion des ministres auxquels s'étaient adjoints tous les membres du conseil privé. Pas un seul ne manquait à Tappel. Il s'agissait de savoir quel parti on prendrait après le rejet du pourvoi des condamnés de l'attentat du 14 janvier.

L'Empereur aurait été d'avis de faire grâce aux condamnés. Cela confirmerait,, si la chose est vraie, le bruit qui a circulé que l'Empereur, profondément ému par la lettre d'Orsini, aurait rendu visite au condamné dans son cachot.

On ne doit voir dans cette fable ridicule que l'exprès-

142 LES CINQ SOUS l'eMPIRE

sion d*un retour d'opinion bien marquée vers les idées de clémence.

Les ministres auraient, à ce qu'on assure, combattu vivement l'avis de l'Empereur. Ils ont fait valoir cette considération qu'un grand nombre de personnes étaient tombées autour de l'Empereur, et qu'en faisant usage de son droit de grâce, il semblerait céder à des préoccupations personnelles et faire bon marché des nombreuses victimes de l'attentat.

L'Empereur a cédé. Il a obtenu cependant que la peine du jeune de Rudio fût commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

On a discuté dans les bureaux le projet de loi relatif aux défrichements des bois des particuliers. Presque tous les bureaux se sont prononcés contre. On s'est plaint surtout qu'il n'y avait pas eu un intervalle suffisant entre la distribution du projet de loi et la mise en discussion. Le projet, déposé le 5, n'a été envoyé qu'hier au domicile des députés.

On parlait depuis plusieurs jours d'une brochure : L'Angleterre et Napoléon lllj à laquelle on attachait une grande importance. Cette brochure a paru aujourd'hui. On la donne comme émanée du cabinet de l'Empereur.

On a mis également en vente une brochure ornée d'illustrations, qui contient un récit très détaillé de l'attentat du 44 janvier.

LES CINQ SOL 6 L EMPlllK 143

13 mars 1858.

J'ai marqué d'un trait noir dans mon carnet celte date du 13 mars. C'est en effet une date néfaste. L'exécution de Pieri et d'Orsini est un acte profondément impolitique. Elle aura pour résultat de faire exécrer par la population d'au-delà des Alpes le nom de Napoléon III.

On a donné sur l'attitude d'Orsini au moment de monter sur Téchafaud des détails qui prouvent qu'il avait fait véritablement le sacrifice de sa vie. Mais ce qu'on connaît moins, c'est une seconde lettre qu'il a écrite à l'Empereur le 9 mars.

J'ai pu me procurer une copie de cette lettre, et je la transcris ici :

Sire, l'autorisation donnôc par V. M. I. à rimprcssion de ma lettre du 11 février est une preuve de sa générosité. EUe me prouve que les vœux qui y sont exprimés en faveur de ma patrie trouvent un écho dans son cœur. Les sentiments de sympathie de V. M. pour l'Italie ne sont pas pour moi un mince confort avant de mourir.

Bientôt je ne serai plus. Je déclare, avant de rendre le dernier souffle vital, que Tassassinat, de quelque prétexte qu'il se couvre, n'entre pas dans mes principes, bien que, par une fatale organisation d'esprit, j'aie organisé l'attentat du 14 janvier. Non, l'assassinat politique ne fut jamais mon système, et je Tai combattu, au péril de ma vio, par mes écrits et par les actes de ma vie publique.

Que mes compatriotes, au lieu de compter sur le moyen de l'assassinat, apprennent, de la bouche d'un patriote prêt à mourir, que leur abnégation, leur dévouement, leur union, leur vertu, peuvent seuls assurer la délivrance de l'Italie, la rendre libre et d'gnc de la gloire de nos aïeux.

Je vais mourir avec calme, et je veux qu'aucune tache ne souille ma mémoirj.

Quant aux victimes du 14 janvier, je Icui- offre mon sang en sacri-

144 LES CINQ SOUS L EMPlllE

ficc, et je prie les Italiens devenus indépendants de dédommager ceui qui en auront souffert.

Que V. M. me permette en finissant, de lui demander la grâce, non pour moi, mais pour ceux de mes complices condamnés à mort.

Je suis, ave2 le plus pi*ofond respect, de Votre Majesté, etc.

FÉLiSE Orsini.

A la prison de la Roquette, 9 mars 1858.

Le cri suprême d'Orsini a été : vive l'Italie! vive la Frafice! Ce cri sera certainement entendu.

On a remarqué que la Presse n'a consacré que quelques lignes en tête des Faits divers à l'exécution d'Orsini et de Pieri. On sait que, dans le conseil privé, le prince Napoléon s'était prononcé contre cette exécution.

16 mars 1858.

Le préfet de police Piétri a donné sa démission. Il Ta motivée sur des raisons de santé ; mais personne n'a pris le change: tout le monde sait que, depuis le 14 janvier, Piétri était tenu en suspicion.

On lui reprochait d'avoir été le dernier à connaître le complot et de s'être absenté le soir, sans donner d'indication qui pût permettre de le retrotiver en cas d'alerte. Quand, après l'attentat, il s'était présenté à rOpéra dans la loge impériale, l'Empereur lui avait dit d'un ton piqué : « Eh ! bien, monsieur Piétri, à quoi ' sert la police? — Sire, avait répliqué Piétri sur le même ton, elle sert à se faire tuer pour Votre Majesté. »

Depuis l'avènement du général Espinasse, on ne

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cessait au château de demander le remplacement du préfet de police. « C'est un républicain, disait-on ; il a été en 1848, commissaire de Ledru-Rollin en Corse, et il a toujours témoigné d'un grand zèle démocratique. »

L'Empereur qui connaît les services que Piétri a rendus à sa famille sous la monarchie de Juillet, et la part qu'il a prise à la restauration de l'Empire ne s'en est séparé qu'avec regret.

Le généi'al-ministre s'est empressé de mettre à la Préfecture de police un ancien officier de cavalerie, M. Boitelle, préfet de l'Yonne, qui a été son copain à l'école de Saint-Cyr.

18 mars 1858.

Curé m'a fait inviter à une soirée chez M. et M"* Feuilhade de Chauvin. Mon collègue de la Gironde est en quelque sorte chez lui dans les salons de la rue de Tournon. M"° Feuilhade, femme d'un conseiller honoraire à la Cour de cassation, est sa sœur.

J'ai rencontré là un monde que je ne connaissais pas. La nuance dominante est libérale, mais avant tout orléaniste. J'ai été fort étonné de retrouver des collègues que j'étais loin de soupçonner d'être aussi enfoncés dans l'opposition, entr'autres MM. Ouvrard, de Lespérut, d'Andelarre , de Flavigny, L. Javal, J. Brame, etc.

On est ici dans une autre atmosphère que celle des couloirs de la chambre. On ne se gêne pas pour expri-

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mer en termes sévères son opinion sur les actes du gouvernement. Si, en mettant les intérêts conservateurs au-dessus de la Dynastie, TEmpereur a cru se rattacher les hautes classes et les vieux partis, il s'est trompé. La loi de sûreté générale est considérée comme étant Tindice d'un système. « C'est, m'a dit un ancien magistrat, le coup d'État à jet continu. »

J'ai recueilli ces paroles qui m'ont été dites à propos du prince Napoléon par une personne qui paraissait au courant de mes relations avec le Palais- Royal: «Le Prince a tort de s'éloigner de TEmpereur ; » s'il veut rendre service à la liberté, il faut qu'il té- » moigne une grande confiance dans son cousin. On ne » prend pas les mouches avec du vinaigre. » L'observation ne manque pas d'une certaine justesse.

On prétendait qu'on avait dirigé sur Marseille pour être de là envoyés en Algérie les individus arrêtés depuis le 14 février.

On a beau se moquer en haut lieu de ce qu'on appelle la petite conspiration des salons. Ce qui se dit sous des lambris dorés finit par pénétrer dans les mansardes. La domesticité des grandes maisons sert de véhicule : entre un républicain qui conspire sous les toits et le maître d'un hôtel du faubourg Saint-Germain, il n'y a souvent que l'épaisseur d'un valet de chambre.

19 mars 1858;

Depuis le vote de la loi de sûreté générale, nos séances se distinguent par leur parfaite insignifiance.

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Cela tient à ce que la plupart des projets de lois sont arrêtés dans les commissions qui ne se dépêchent pas de déposer leurs rapports.

On nous a présenté aujourd'hui un projet de loi qui soulèyera bien certainement une forte opposition. C'est une modification à l'article 25 du Code pénal ayant pour objet de frapper de pénalités rigoureuses l'usurpation des titres de noblesse.

La question est à l'ordre du jour depuis plusieurs mois. Le conseil d'État ne l'a accueillie qu'avec répugnance. C'est en efifet une consécration accordée à tous les anciens titres, et une sorte de légitimation de l'institution de la noblesse.

Il n y a rien qui aille plus à Tencontre des idées d'égalité qui ont pénétré si profondément eu France dans toutes les classes depuis la Révolution de 1789.

Avant la présentation du projet, nous avions reçu une brochure intitulée : la Noblesse et les titres nobiliaires dans la société chrétienne^ publiée l'année dernière par Auguste de Hongrie, prince de Crouy- Chanel. Ce personnage a été mêlé, sous la monarchie de Juillet, à tous les journaux qui ont été patronnés par l'Empereur , alors simple prétendant, pour soutenir la cause napoléonienne. Il se proclame descendant d'Arpad et parle fort sérieusement de la couronne de ses aïeux.

Dans cette brochure écrite à propos du rapport présenté à l'Empereur l'année dernière par le ministre de la justice sur la noblesse et les titres nobiliaires, le prince de Crouy-Chanel rappelle ce passage des

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œuvres de Napoléon III : « Nous voudrions que le » gouvernement prît à tâche d'anoblir les trente-cinq » millions de Français en leur donnant Tinstniction, » la morale, biens qui jusqu'ici n'ont été que l'apanage » d'un petit nombre et qui devraient être l'apanage de » tous. »

On ne peut pas faire une critique plus sanglante de la loi qu'on vient de présenter au Corps législatif.

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