‹ Histoire d'un Parti. Les cinq sous l'EmpireChapitre 7 sur 13 · mars · texte numérisé non relu

mars

Dîner au Palais-Royal. — Après le dîner, le prince Napoléon m'a entraîné dans un coin, et là il s'est mis à pousser de véritables gémissements sur l'aveuglement de l'Empereur qui marche à sa perte sans s'en douter.

Le Prince m'a confessé qu'il était arrivé au dernier degré du découragement. Cependant il veut tenter un dernier effort. « Consenti riez-vous, m'a-t-il dit, à rédiger une note dans laquelle vous feriez la critique des mesures qui ont été prises depuis le 14 janvier, et où vous exposeriez la ligne de conduite qu'il faut suivre? Cette note serait mise sous les yeux de l'Empereur, et peut-être lui donnerait-elle à réfléchir. »

Le Prince ne m'a pas tracé de programme. Il m'a donné là-dessus carte blanche. Je lui ai promis de m'occuper de cette note, qui me permettra de dire quelques bonnes vérités.

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27 mars 1858.

Le bruit a couru ces jours-ci que l'Empereur se proposait de modifier profondément son ministère et d'apporter de grands changements dans le personnel des hauts fonctionnaires de l'État. Il ne s'agissait rien moins que de renoncer à la politique qu'on suit depuis le 14 Janvier. Le Moniteur publie une note qui donne un démenti à ce bruit, mais, comme toujours, le public refuse d'y croire.

Ce qui est certain, c'est que M. de Persigny a donné sa démission d'ambassadeur à, Londres, et qu'il est remplacé par le duc de Malakoff. M. de Persigny avait adopté les idées qui régnent dans l'entourage impérial où l'on est disposé à rendre le gouvernement anglais responsable des conspirations qui se* trament au-delà do la Manche. Nous étions en train de nous brouiller avec l'Angleterre. Pour détendre la situation, on n'a rien trouvé de mieux que d'envoyer à Londres le général Pélissier qui jouit dans l'armée anglaise d'une grande popularité.

Au Corps législatif on a présenté deux projets de lois qui ont une grande importance économique : l'un est relatif aux négociations concernant les marchandises déposées dans les magasins généraux, et Tautre a pour objet les ventes publiques de marchandises en gros.

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30 mars 1858.

J*ai remis aujourd'hui au prince Napoléon la note qu'il m'avait demandée sur la politique intérieure.

On trouvera cette note dans mes papiers. J'en transcris ici quelques extraits.

« Les amis sincères de la Dynastie napoléonienne voient avec peine le gouvernement de l'Empereur persister dans la politique inaugurée à la suite de Tattentat du 14 Janvier. Cette politique, en contrariant les instincts du pays et en mécontentant les puissances voisines doit amener les embarras les plus sérieux, et compromettre à la longue les intérêts qu'elle a pour objet de défendre.

» Une seule pensée semble inspirer depuis deux mois et demi le gouvernement de l'Empereur et lui dicter tous ses actes. Il s'agit d'assurer l'avenir de la Dynastie par une série de mesures destinées à paralyser à un moment donné l'action des partis hostiles. Cette |)réoccupation est légitime. Mais les moyens employés, tous empruntés aux routines du vieux parti conservateur, sont les moins propres à produire l'effet qu'on en attend. Bien loin d'avoir alFermi le gouvernement, ils l'ont ébranlé; ils n'ont pas assuré l'avenir, et ils ont entouré le présent de difficultés inextricables

» ... En mettant la politique suivie en regard de celle qu'on aurait dû suivre, on ne se fait pas illusion sur les difficultés qu'il y aurait à sortir brusquement de la voie dans laquelle on s'est imprudemment engagé. Pourtant, en lisant dans le Moniteur les notes nombreuses par lesquelles le gouvernement a cru devoir depuis deux mois expliquer sa conduite aux yeux de la France et de l'Europe, on s'est demandé s'il ne valait pas mieux changer tout de suite de marche que d'avoir sans cesse à se justifier ainsi.

» Nous faisons la part de l'amour-propre gouvernemental qui veut qu'on ne revienne pas immédiatement sur un enseùible de mesures prises. Pour le moment, on croit qu'il est indispensable de laisser sommeiller la loi relative à des mesures de sûreté générale. Il va de soi que les citoyens arrêtés à Paris et dans les départements doivent être mis en liberté. L'année prochaine, quand l'irritation causée par les mesures d'exception se sera apaisée, le gouvernement viendra demander le retrait de cotte loi malencontreuse. Les applaudissements

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|ue ne peut manquer de soulever cette initiative intelligente lui rendront plus facile un changement de politique devenu plus que jamais indispensable. »

Cette note doit être mise sous les yeux de TEmpereur, et le Prince ne m'a pas caché qu'il ferait savoir que j'en suis l'auteur.

1er avril 1858.

Le Moniteur a publié ce matin le décret qui convoque pour le 25 avril prochain les électeurs des troisième, cinquième et sixième circonscriptions de la Seine, à l'effet d'élire des députés en remplacement de Cavaignac, Carnot et Goudchaux.

Ce décret ne nous a pas pris à l'improviste. Il y a longtemps qu'OUivier, Hénon et moi, nous avons résolu qu'à cause de la situation faite au parti démocratique par les lois d'exception, nous nous constituerions en comité électoral.

Cette fois nous ne pouvons pas compter sur l'appui absolu des journaux. La Presse n'est plus dans les mêmes mains que l'année dernière. On a retiré au Siècle la vente sur la voie publique ; à cause de cela ses administrateurs sont devenus craintifs; ils ont peur que si le journal se mêle trop au mouvement électoral, on en vienne à le supprimer, et ils ne veulent pas compromettre une propriété aussi considérable.

Nous nous réunû'ons demain chez OUivier à l'effet de nous concerter sur les noms des candidats. Mais dès aujourd'hui, nous nous sommes arrêtés à l'idée de

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mettre en tête de Yiotre liste le nom de Jules Favre. Ollivier a fait valoir deux puissants motifs en faveur de ce choix : Jules Favre est un homme de 1848 et son entrée à la chambre sera une leçon pour les nonsermentistes ; en second lieu la plaidoirie de Jules Favre en faveur d'Orsini Ta placé en quelque sorte hors de pair; sa candidature s'impose.

2 avril 1858.

Nous nous sommes réunis ce matin chez Ollivier pour discuter les candidatures.

La troisième circonscription, se trouvant vacante par suite de la mort du général Cavaignac, nous avions pensé à roflfrir à M. Havin, qui avait manifesté le désir de s'y présenter. Mais le conseil de surveillance du Siècle a trouvé que la candidature de son directeur politique dépassait la mesure de Topposition qu'un journal démocratique pouvait faire en ce moment au gouvernement, et M. Havin a dû, à son grand regret, décliner pour cette fois la candidature.

J'ai mis le nom de M. Picard en avant. M. Picard est ce jeune avocat qui a déployé tant de zèle en notre faveur lors des élections générales.

Ollivier a déclaré que ce serait une bonne fortune pour nous que de pouvoir nous adjoindre M. Picard dont il connaît l'intelligence et les facultés oratoires. Mais il a fait l'observation que M. Picard étant membre du conseil do surveillance du Siècle^ M. Havin pourrait trouver étrange qu'après l'avoir poussé à renoncer à

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la candidature, le même conseil de surveillance autorisât un de ses membres à y substituer la sienne.

OUivier a propose^ le nom de M. Marie. « C'est, nous a-t-il dit, un esprit doux, conciliant ; il ne nous causera jamais d'embarras. C'est en outre un homme de 1848. Plus nous attirerons à notre politique de républicains avérés, mieux cela vaudra. »

Nous n'avons pas arrêté de liste définitive. Nous allons tâter le terrain et voir si MM. Picard et Marie consentent à ce qu'on se serve de leur nom.

J'ai dîné aujourd'hui à Bellevue dans une petite maison de campagne qu'y possède le prince Napoléon . Il y avait là, entre autres convives, M^"*^ Arnould Plessy, M. de Girardin et M. l'abbé D....

Le but de cette petite partie de campagne était de faire un dîner moitié gras, moitié maigre, bien que ce fût le vendredi-saint. On n'avait pas voulu scandaliser la valetaille du Palais-Royal.

On a joué à l'abbé D.... un tour indigae. Pendant qu'il était engagé dans une conversation animée avec j^me Plessy, on a glissé subrepticement une côtelette de mouton sur son assiette. Le pauvre abbé tout entier aux objections que sa voisine apportait à ses raisonnements, a dévoré la côtelette sans s'apercevoir un seul moment du gros péché qu'on lui faisait commettre. C'est seulement quand il ne restait plus que l'os qu'on lui a fait remarquer qu'il venait de transgresser un des principaux commandements de l'Eglise.

L'abbé qui a de lesprit a eu l'air de prendre la chose gaiement : «Je serai quitte, a-t-il dit, pour aller demain me confesser à Monseigneur. »

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J'ai trouvé pour mon compte cette plaisanterie d'un goût douteux. Le Prince n'y a pris, du reste, aucune part.

6 avril 1858.

Nous nous sommes rencontrés de nouveau chez Ollivier pour discuter les noms des candidats que nous présenterons aux électeurs.

J'ai fait une objection à l'adoption du nom de Marie: depuis les journées de Juin, qu'il a amenées par la dissolution intempestive des ateliers nationaux, Marie est fort impopulaire.

Ollivier croit que tout cela est oublié depuis longtemps et qu'on ne verra plus dans Marie que l'ancien républicain de 1848.

Notre ami a décidément du penchant pour les hommes de 1848 : sa préoccupation est, je le vois, de décider les personnalités marquantes de cette époque à entrer dans la chambre ; il espère par là clore la bouche à ses anciens amis qui l'accusent d'avoir, en prêtant serment à l'Empire, cédé à des visées ambitieuses.

Hénon a fait une démarche auprès de Jules Favre, et il est parvenu à le décider.

Reste Picard. Les difficultés viennent du Siècle; mais elles ne sont pas insurmontables. Il suffirait pour faire disparaître ces objections et avoir raison des susceptibilités de M. Havin, de présenter Picard dans

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la cinquième circonscription au lieu de le placer dans la troisième que M. Havin considère comme son fief électoral.

En sortant de chez OUivier, j'ai rencontré Picard H l'entrée de la rue St-Guillaume.

— Eh ! bien, lui ai-je dit, nous sommes en train de faire de vous un candidat.

— Ce ne sera pas, m'a-t-il répliqué, aussi facile que vous le pensez.

— Voyez OUivier, je crois qu'il a découvert le tnoyen de triompher de toutes les résistances.

Une candidature vient de surgir dans la sixième circonscription. C'est celle d'Armand Lévy. Je connais le personnage de longue date. Il exerçait en 1848 l'honorable profession d'orateur dé clubs. On le considère comme un révolutionnaire imbécile qui n'a pour tout bagage que des phrases creuses ; jamais il n'a réussi à se faire prendre au sérieux. Il ne faut pas songer à nous adjoindre Armand Lévy ; nous serions perdus aux yeux de l'opinion.

Mais il y a là un avertissement pour nous ; il faut nous hâter d'arrêter notre liste; sans cela nous sommes exposés à voir se produire les candidatures les plus fantaisistes.

On a présenté au Corps législatif un bien gros projet. Il s'agit d'une convention entre l'État et la ville de Paris, concernant l'ouverture et l'achèvement de diverses grandes voies de communication. C'est pour l'État une dépense de 60 millions.

Nous avons été saisis également d'un projet de loi tendant à accorder des secours ou pensions aux

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familles des victimes et aux blessés de l'attentat du 14 janvier.

Ce projet me remet en mémoire l'étrange inspiration qu'a eue une marchande de légumes dont la boutique est située en face de l'Opéra. Tout Paris peut voir à son étalage sur une planche, une soupière trouée et ébréchée. Il parait que des éclats des bombes orsiniennes a atteint cet ustensile de ménage; il s'est ainsi légèrement détérioré. Cette soupière porte l'inscription suivante :

Victhne de Vattentat du fi janvier.

Il y a toujours des notes comiques dans les plus eflTroyables tragédies.

7 avril 1858.

On a discuté dans les bureaux les projets de lois relatifs : l"" aux négociations relatives aux marchandises déposées dans les magasins généraux ; 2^ aux ventes publiques de marchandises en gros.

Il s'agit d'étendre et de développer le système do warrants qui, dans les pays voisins, rend de si grands services à l'industrie et au commerce.

 cause de l'importance de la question, la chambre avait décidé que la commission serait exceptionnellement composée de quatorze membres au lieu de sept.

J'ai pris la parole dans le quatrième bureau dont je fais partie. J'ai expliqué du mieux que je Tai pu le mécanisme des warrants tel qu'il fonctionne à Londres et

dans les grandes cités maritimes de l'Angleterre et de TAmérique. J'ai cherché à démontrer que le projet de loi amélioré pouvait devenir le point de départ d'une réorganisation rationnelle de réchange et du crédit.

J'ai été écouté avec plus de curiosité que de sympathie. Mes auditeurs ne voyaient pas trop bien où je voulais en venir. Malgré mes précautions oratoires, ils croyaient entrevoir que j'étais un socialiste cherchant à faire prévaloir ses idées.

J'ai été néanmoins nommé commissaire. C'est ce fou de Belmontet qui a entraîné de mon côté les voix des membres du bureau. Il a montré du doigt à ses collègues un gros dossier tout bourré de notes que j'avais devant moi : « Quant à moi, a-t-il dit, je vote » pour M. Darimon; il me paraît très compétent, il a, » du reste, étudié à fond la question ; voyez plutôt ! »

On a affiché à la salle des conférences, la liste des commissaires nommés. Il m'a suffi d'un rapide coup d'œil pour voir qu'il n'y avait rien à faire pour moi dans une commission ainsi composée. Les vrais industriels y sont en minorité. Qu'est-ce que viennent faire là-dedans des gens comme MM. Latour-Dumoulin, Josseau, Legrand, Nogent Saint-Laurent, Larrabure ? Il y a quelques députés représentant des villes maritimes, MM. Ancel, Canaple et Anselme Fleury. Mais, sauf M. Schneider, qui est un grand industriel, et M. Darblay, un important minotier, je ne vois personne qui soit en état de comprendre quel parti on peut tirer du projet de loi. On rétrécira la question au lieu de Télargir.

Je n'ai qu'un parti à prendre, c'est d'empêcher qu'on

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fasse tourner le projet au profit de certains intérêts individuels. Je croirai avoir fait mon devoir si j'ai fait obstacle à ce que la loi favorise les spéculations véreuses.

Ce soir quand j'ai annoncé au prince Napoléon que j'avais été nommé commissaire, il a paru fort surpris: « Prenez garde, m'a-t-il dit, on va crier sur les toits » que vous êtes vendu. — On dira ce qu'on voudra, » ai-je répondu; je suis bien résolu de prendre au » sérieux mon métier de député, et toutes les fois que » je trouverai une occasion de m'instruire, je ne la » laisserai pas échapper. »

8 avril 1858.

Si l'on ne fait pas toujours bon accueil à nos personnes, on est du moins attentif aux moindres paroles que nous laissons échapper.

Au moment où Ton va mettre en discussion le projet de loi portant règlement définitif du budget de 1855, Ollivierme dit : «Est-ce qu'il n'y a pas d'ob- » servations à faire sur ce projet? »

Je lui réponds : « Il y en aurait beaucoup, au con- » traire; car c'est le budget de liquidation de la » guerre de Crimée. Mais il y a un fait qu'il faut faire » ressortir, c'est qu'on n'a pas opéré la distinction » entre les dépenses ordinaires et les dépenses extra- » ordinaires de la guerre et de la marine. S'il n'y avait » pas eu confusion entre ces deux ordres de dépenses, » c'est par un déficit et non par un excédent que se » solderaient les comptes de Texercice d855. »

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OUivier se lève et formule en termes très clairs /observation que je viens de lui suggérer. Cela a suffi pour mettre aux champs tout le banc de la commission 3t des commissaires du gouvernement.

OUivier a obtenu l'honneur de deux réponses, la première de la part de M. de Vuitry, président de la section des finances au conseil d'Etat, la seconde de la part de M. Lequien, rapporteur.

Ces deux réponses n'ont pas été très péremptoires; elles ont seulement prouvé le bien-fondé de Tobservation ^'OUivier.

D'après le rapporteur, le déficit s'élèverait à environ 64 millions qui ont été couverts par les fonds de l'emprunt.

12 avril 1858.

Nous avons reçu une invitation à dîner aux Tuileries. D a été décidé que nous la refuserions. OUivier a fait une réponse très sèche. Hénon me dit qu'il n'a pas même envoyé d'accusé de réception. Je n'en crois rien. Il est trop formaliste pour avoir commis une pareille grossièreté.

J'ai écrit au duc de Bassano la lettre suivante :

Monsieur,

J'ai reçu l'invitation que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre. Cette marque de délicate attention m'a profondément touché, et je vous serais extrêmement reconnaissant, si vous consentiez à être, en cette circonstance, l'interprète de mes sentiments auprès de l'Empereur. Mais il m*est impossible de me rendre à l'invitation qu'il vous a

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chargé de m'adresser. Xea éproa?e les plus vifs regrets, et je toqs prie, Mocisiear. de Toaloirbieo le faire savoir k Sa Majesté. Agréez, Moosiear, ete.

Alfred Dabi»)!!.

Paris, 11 avril 1858.

Mes relations avec le prince Napoléon me faisaient nne obligation de me renfermer dans les strictes limites d*un refus poli.

On a, du reste, compris au Château que je ne pouvais pas accepter une invitation qui était déclinée par mes amis. Ma lettre n'a pas déplu, ci Elle a paru très convenable », m'a dit un de mes collègues qui appartient à la maison de l'Empereur.

On a fait sur cet incident bien des commentaires dans les couloirs. Il est évident qu'on s'attendait^à un refus, et même qu'on le désirait. On n'en montre pas moins un certain dépit.

On a commencé aujourd'hui la discussion du projet de loi tendant à modifier certains articles du code de procédure civile relatifs aux ordres.

Les modifications proposées tendent à provoquer le dégagement rapide de capitaux qui restent trop longtemps immobilisés. Le chiffre des capitaux retenus par les ordres s'est élevé en 1851 à 162 millions ; en 1838, il s'élève encore à 110 millions.

OUivier a pris une part brillante à cette discussion.

Il a montré qu'il n'était pas seulement un orateur, mais un jurisconsulte consommé. La connaissance qu'il avait de la question lui a attiré des compliments de la part des hommes pratiques que renferme la chambre. Au banc des commissaires du gouvernement,

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on a été fort surpris de voir un député dô l'opposition appuyer la loi présentée et borner ses observations à des critiques de détail ayant pour objet de l'améliorer.

La Presse et le Siècle rappellent aux candidats les formalités que leur impose le sénatus-eonsulte relatif au serment préalable.

Notre liste est faite. Elle porte les noms suivants :

Troisième circonscription, Marie.

Cinquième — Ernest Picard.

Sixième — Jules Favre.

Nous n'attendons plus pour rendre pette liste publique que l'acceptation de Marie, qui, à ce qu'il paraît, se fait tirer l'oreille.

13 avril 1858.

On a achevé la discussion du projet de loi relati.' aux ordres.

Ollivier a continué à prendre part aux débats. On voit qu'il possède parfaitement la question et qu'il en a fait une étude toute particulière. Il a réellement surpris la majorité, en se mouvant avec une facilité merveilleuse a travers les difficultés du sujet.

Nous avons voté le projet de loi. «Il réalise, nous a dit Ollivier, un^ progrès réel.»

14 avril 1858.

On a introduit ce matin dans mon cabinet un jeune homme que j'ai vu chez Ollivier; il fait partie des

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jeunes avocats qui fréquentent assidûment la tribune publique du Corps législatif. Il se nomme Floquet. On me Ta donné comme un admirateur de Robespierre et de St-Just. Il affecte, en effet, dans sa tenue et dans sa coiffure des coupes d'habit et des allures qui rappellent les révolutionnaires de 93.

M. Floquet était porteur d'un billet d'Ollivier ainsi conçu :

Mon cher ami,

La liste o été modifiée ainsi par le refus de Marie :

Liouville.

J. Favre.

Picard.

A vous,

Emile Ollivier.

J'ai dit à M. Floquet que j'acceptais la liste telle qu'elle m'était présentée. Il s'est retiré. Notre conversation n'avait pas duré dix minutes.

Je suis bien aise qu'on ait fait disparaître ce nom de Marie. M. Liouville est un avocat consultant très brillant et très occupé. Son nom avait été prononcé; mais nous ne nous y étions pas arrêtés ; Ollivier aura sans doute cédé, en le choisissant, aux instances de Picard qui a été son secrétaire.

Une polémique s'est engagée entre la Patrie et la Presse au sujet des élections. A noter un mot de Guéroult :

La Patrie croit que Tadhésion à l'Empire est le chemin de la liberté. Nous croyons, nous, que la liberté serait pour un grand nombre, la condition de l'adhésion à FEmpire.

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15 avril 1858.

Ce soir, au dîner du Palais-Royal, le prince Napoléon m'a paru un peu moins découragé. Il s'inquiète beaucoup de ce qui va se passer aux élections. Il montre beaucoup de préventions contre Picard : « C'est un bourgeois », m'a-t-il dit ; et ces mots dans sa bouche signifient beaucoup de choses.

M. Havin doit avoiç. une légère part dans les préventions du Prince. Il n'aime pas Picard ; il redoute que si celui-ci devient député, il prenne dans les conseils du Siècle un influence prépondérante.

Le Prince m'a appris qu'en outre de la note que je lui ai remise sur la politique intérieure, il a fait parvenir à l'Empereur une autre note qui a été rédigée par M. de Girardin.

19 ovril 1858.

Le Corps législatif a commencé la discussion du nouveau code de justice militaire pour l'armée de mer.

Quand le rapport nous a été distribué, je Tavais communiqué à Langlois pour qu'il nous indiquât les observations qu'il y avait à présenter sur le projet de loi. Langlois, ancien enseigne de vaisseau, a été secrétaire du conseil d'amirauté; je n avais aucun doute sur sa compétence.

Dans ime réunion qui a eu lieu dans mon cabinet quelques jours avant la discussion, j'ai pu juger que le

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morceau était réellement trop gros pour le pauvre Langlois. Au lieu de s'attacher aux articles du projet, il s'est perdu dans des divagations sans fin sur Torgaûisation du personnel de la marine. Nous n'avons pu extraire de là aucune critique sérieuse.

Force nous a été d'assister à la discussion sans y prendre part.

Langlois m'avait dit qu'aucun projet de loi concernant la marine ne devait être envoyé aux chambres, sans que le conseil d'amirauté eut été entendu, et qu'il lui semblait que, pour le nouveau code pénal maritime, cette formalité n'avait pas été remplie. Cette observation était juste; elle a été formulée au Corps législatif par un député de Nantes, M. Conseil, qui a demandé à cause de cela l'ajournement du projet. On a objecté qu'un ajournement était contraire au règlement et on a passé outre.

La discussion a marché bon train. Le Corps législatif a adopté les cent douze premiers articles du projet.

Une note du Moniteur a fait connaître les noms des candidats du gouvernement à Paris, Ce sont : pour la troisième circonscription, le général Perrot; pour le cinquième, M. Eck, le fondeur; pour la sixième, M. Perrot.

Le Siècle et la Presse ont à leur tour donné les noms des candidats de l'opposition. Je remarque quela/^ressé», en regard du nom de Jules Favre, a placé celui d'Armand Lévy.

Je ne savais pas qu'Armand Lévy fût. si avant dans les bonnes grâces du Palais-Royal.

LES CINQ SOUS l'eMPIRE ^Ô8

20 avril 1858.

On a continué au Corps législatif la discussion du code de justice militaire pour l'armée de mer.

M. Pierre Legrand, député du Nord, a pris pour son compte le rôle que Topposition aurait dû remplir ; il épluche avec le plus grand soin les articles du projet de loi. M. Pierre Legrand, qui a été à Lille pendant de longues années avocat auprès desconseiis de guerre, a fait une étude spéciale des lois pénales militaires.

On a voté jusqu'à l'article 261 inclusivement.

Le Pays ayant dit à propos des élections que tout esprit d'opposition avait subitement disparu, la Presse lui réplique :

Le gouvernement sait bien que nous n'en sommes pas là, et il aura, nous Tespérons, assez de clairvoyance et de sagacité pour découvrir dans l'opposition, d'ailleurs bien modérée, qui pourra lui être faite, Tindication de nouveaux progrès à faire, de nouveaux besoins à contenter.

Le maire du huitième arrondissement, M. Frédéric Lévy, a fait afficher un avis par lequel il prie les électeurs de ne pas le confondre avec M. Armand Lévy, candidat de l'opposition.

21 avril 1858.

Suite de la discussion bur le code de justice militaire pour l'armée de mer.

On n'a pas marché aussi vite que les jours précédents. On n'a voté aujourd'hui que six articles.

lt)6 LES Cl.Ny SOLS LEMPIKE

Demain doit être mis en vente chez les Garnierle nouvel ouvrage de Proudhon : De la justice dans k Sévolution et dans VEglise. — Xoiiveaux principes dt philosophie pratique, adressés à Son Eminence mons^- (jneur Mathieu, cardinaUarchevêque de Besançon.

L'ouvrage forme 3 vol. gi\ in-18 et porte cette épigraphe tirée des Psaumes : Misericordia et Veritas obviœ sunt tibi. Justicia et Fax osculatœ sunt.

Malgré mes instances, Frédéric Garnier n'a pas voulu me donner un exemplaire. Je sais cependant que Proudhon en a déjà envoyé un certain nombre à différentes personnes.

Le Prince m'avait invité à dîner au Palais-Royal. Comme l'invitation portait qu'il n'y aurait que huit couverts, j'ai cru qu'il s'agissait d'une conférence sur un sujet sérieux. J'ai assisté à une simple débauche de gaieté. On a ri, on a fait des plaisanteries. Il n'a même pas été question des élections qui doivent avoir lieu dimanche prochain.

Le prince m'a appris que Proudhon lui avait adressé un exemplaire de son livre, en l'accompagnant, m'a-t-il dit, d'une fort belle lettre. « Mais, a-t-il ajouté, cette lettre est d'un lugubre ! . . . Proudhon a perdu toute confiance dans l'avenir. »

23 avril 1858.

Adoption du projet de code militaire pour Tarmée de mer.

Hénon et Ollivier ont voté contre. Je me suis abstenu;

LES CLNli SOUS l'£MP1R£ 167

je n'ai pas jugé que pour un projet de ce genre ayant un caractère tout spécial, il y eût lieu d'émettre un vote d'opposition.

Le lÎTre de Proudhon paraît destiné à avoir un grand succès. Quoiqu'il se compose de trois gros volumes, à peine a-t-il été mis en vente que les acheteurs se sont présentés en foule. On en a vendu aujourd'hui plusieurs centaines d'exemplaires.

Comme on ne sait pas ce qui peut arriver, j'en ai commandé pour mon compte une demi-douzaine.

25 avril 18ô8.

Reçu ce billet d'OUivier :

Mou cher ami,

L'élection m'absorbe aujourd'hui. Et cependant demain commence la discussion du budget. Si vous comptez prendre la parole et me communiquer votre discours, je vous attendrai chez moi demain à midi.

Votre dévoué,

Emile Ollivier.

Dimanche.

J'ai répondu à Ollivier qu'à part le rétablissement partiel de l'amortissement, le budget de 1859 ne présentait pas un caractère qui permît d'engager la question politique» La seule remarque qu'il y ait à faire, c'est que le mode de votation du budget empêche le Corps législatif d'y introduire des améliorations et des économies. « Nous en causerons, si vous le voulez, avant la séance» »

Un de mes électeurs m'envoie, en me priant de l'ap*

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puyer auprès de la commission, une lettre adressée par un certain nombre d'habitants des arrondissements de la rive gauche au président de la commission chargée de l'examen de « la loi relative aux travaux des embellissements de Paris (sic) ».

Monsieur le président,

Nous prenons la liberté de vous adresser nos vœux pour que parmi les projets soumis au Corps législatif, le boulevard St-Marc«l soit reconnu l'opération la plus urgente dans son exécution, par la raison principale que tout à côté de ce boulevard, soixante mille mètres forment tout le quartier Rollin, séparant le quartier St-Jacques du quartier St-Marcel.

D'epuis plus de cinquante ans, monsieur le président, toute la popuation de la rive gauche réclame cet important débouché.

En exprimant ici notre opinion, nous sommes, croyez-le bien, l'écho des 10®, 11* et 12^ arrondissements de Paris.

C'est la première fois que les électeurs me donnent signe de vie, et c'est pour un intérêt exclusivement local.

25 avril 1858.

J*ai pris la parole dans la discussion générale du budget de 1859.

« C'est un utopiste, » avait-on dit à mon entrée dans la chambre. J'ai tenu à ce qu*on ne conservât pas de moi une pareille opinion, et, dans mes critiques, je me suis tenu sur le terrain très étroit des règles financières. Cette discussion terre à terre a fort surpris les budgétaires qui s'attendaient de ma part à des théories à perte de vue sur la réforme des impots.

LES ciNti SOUS l'empire 169

Le point saillant du budget de 1859, c'est le rétablissement de l'amortissement jusqu'à concurrence d'une somme de 40 millions. Je me suis attaché à prouver que, dans l'état où se trouvaient nos finances, il n'y avait pas de place pour une mesure aussi délicate et qu'au moindre inciJent, on serait forcé de l'abandonner.

J'ai borné là mes observations. Elles ont porté coup ; car le rapporteur et le commissaire du gouvernement ont pris tous les deux la peine de me réfuter.

L'élection d'aujourd'hui nous a fait perdre un siège à Paris. Sur trois candidats, un seul, Jules Favre, l'a emporté au premier tour dans la sixième circonscription. Picard est eh ballottage dans la cinquième circonscription; dans la troisième, le général Perrot l'emporte de près de 3,000 voix sur Liouville. L'année dernière, le général Cavaignac avait été nommé à une grande majorité.

Ce résultat est dû à l'absence de notoriété de Picard et de Liouville. Picard n'a pour ainsi dire pas de passé politique. Quant à Liouville, il n'est connu que de ses clients ; nous l'avons vainement pressé de faire une profession de foi ; il s'y est constamment refusé.

Un électeur de la cinquième circonscription m'écrit : « On n'a pas été complètement heureux dans ma circonscription ; mais j'espère bien, on va travailler en conséquence que M. Picard sera élevé sur le pavois. »

170 L£s ci>y sous lempire

% avril 1858.

Quelle singulière comédie est venu jouer hier devant la chambre M. Calley Saint-Paul?

M. Calley Saint-Paul, qui est membre de la commission du budget, a fait tout simplement le procès à la Constitution. Il a prétendu qu'avec la Constitution telle qu'elle est, la chambre n'a aucun moyen de faire accepter et prévaloir les réductions qu'elle désire :

Chaque année, a-l-il dit, le gouvernement fait, au mois de décembre le décret de répartition des dépenses par cliapitres ; il peut à cette occasion remanier tous les articïès de dépenses: dans le courant de Tannée le gouvernement a la faculté d'ouvrir des crédits extra-budgétaires ; il exerce le droit de virement. A tout cela, la chambre n'a rieo i voir. Dans cette situation, je demande si le budget n'est pas plutôt le budget du conseil d'Étot que le budget de la chambre.

M. Calley Saint-Paul a essuyé une vive réplique de la part de M. Vuitry, président de la section des flnances au conseil d'Etat. Mais les observations du commissaire du gouvernement ne l'ont pas désarçonné. Il a continué sescritiques irrévérencieuses : « Le budget tel qu'il est présenté, s'est-il écrié, c'est le budget du gouvernement.»

Ce que M. Calley Saint-Paul a dit tout haut devant la chambre, on le dit tout bas dans la commission du budget. Il y a longtemps que les budgétaires trouvent qu'on a réduit le contrôle du Corps législatif en matières de dépenses à des limites trop étroites. On se plaint que le conseil d'État, jaloux des prérogatives qu'il possède, repousse systématiquement toutes les demandes de réduction qui lui sont présentées*

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