I.ES i;iMJ SOLS L'r.MPIIIE
Mais pourquoi est-ce M. Calley Saint-Paul qui s'est fait sur ces questions délicates l'interprète de la coiumissioD du budget, au lieu de M. Devinck, de M. Gouin, de M, Schneider, ou de toute autre personne ayant sur la chambre une véritable autorîtt'' ? M. Calley Saint- Paul appartient en effet à cette catégorie de financiers qui se livrent à des spéculations plus ou moins hasardeuses. Il n'a pas l'oreille de ses collègues qui se figurent que ses discours sont destinés à impressionner la Bourse ou la coulisse.
Il s'est dit, dans la salle des conférences, que M. Calley Saint-Paul avait parlé en cette circonstance, pour le compte d'une petite coterie, dont son gendre, le général Fleury, grand-écuyer de l'Empereur, est l'inspirateur et le promoteur. Le général Fleury aspire à jouer un rôle politique. Il croit à la science financière de son beau-père, et, le cas échéant, il en ferait Tolontiers un ministre des finances.
Qaoi qu'il eu soit, l'algarade de M. Calley Saint- Paul n'a pas eu de succès au Château. Il y avait justooent Mer soir grande réception aux Tuileries. Le besa-pàre du grand-écuyer s'est trouvé sur la passage de l'Empereur ; celui-ci lui a dit d'un ton très sec :
Vous avez prononcé, monsieur, un discours révolu-
iBliaire. Je ne souffrirai pas qu'on attaque la Consti- . Je vous engage à ne plus recommence r.n î pauvre M. Calley Saint-Paul a baissé la tête et
fcvjdé la mercuriale sans souffier un seul mot.
Uglois m'a appris que le livre de Prondhon a été
K'djUlï lu journée à tous les étalages des libraires.
le parquet est doué d'une prestesse toute
172 LES CI.NQ SOUS l'eMPIRE
particulière. Il a certainement fallu employer plusieurs substituts pour découvrir en si peu de temps, dans les 1700 pages dont se composent les trois volumes de Touvrage, les passages qui renferment des délits! Ne mettre que cinq jours à ce travail, c'est un prodige !
29 avril 1858.
On a procédé au recensement général des votes à l'Hôtel de vUle.
Ce relevé permet de constater qu'Armand Lévy a obtenu 387 voix.
Ce chiffre dérisoire est un échec pour la Presse qui a soutenu jusqu'au bout cette ridicule candidature.
Le générât Perrot et Jules Favre ont été proclamés députés au Corps législatif.
30 avril 1858.
Le Corps législatif a achevé la discussion du budget.
Hénon, Ollivier et moi, nous avons voté contre la loi des finances. Curé s'est abstenu. C'est là un vote politique: nous refusons les subsides à un gouvernemont qui refuse au pays la liberté. Mais nous aurions dû motiver notre vote qui, pour beaucoup des gens, paraîtra incompréhensible.
J'ai écrit à Proudhon à propos de la saisie de son livre :
LES CINQ SOUS l'eTUPIRE 173
Paris, 30 avril 1858.
Mon cher Proudhon,
Permettez-moi de vous faire part du chagrin ainsi que de beaÏKomp i'autres sentiments que j'ai éprouvés, en lisant ce matin, dans le Mih nileur, Tentrefîlet annonçant la saisie de votre nouvel ou> rage. AbsOfbé jar les travaux de la fin de la session, j^ai à peine ea le temps, queljue bonne envie que j'en eusse, de parcourir tos trois volumes. Mais e peu que j'en ai vu m'a prouvé que vous aviez mis là toute votre vie ntellectuelle, que c'était votre testament philosophique que vous aviez îcrit. Un livre pareil ne se refait pas. Je gémis pour notre pays, à qui 1 suffirait peut-être de la voix d'un honnête homme pour reprendre m peu d'élan moral de la déterminatien prise par le pouvoir. Com- :nent n a-t-il pas compris qu'il est plus facile de gou>erner une nation lans laquelle le sens de la justice est profondément développé qu'un 3ays à qui les jésuites, coalisés avec les agioteurs, soufflent l'oubli de :ous les principes conservateurs des sociétés humaines ?
S'il se trouvait trois juges saisissant cette vérité si simple, votre :ause serait triomphante.
Mais se trouvera-t-il trois juges?
Votre ami bien dévoué quoique désavoué,
Alfred Darimon.
Proudhon m'a répondu par le retour du courrier:
Mou cher Darimon,
Je vous remercie de votre billet de ce matin, il me prouve que toute spèce de lien n'est pas rompu entre nous.
Je ne garde pour vous aucun ressentiment.
Aucune pensée de mésestime n'est entrée dans mon âme, et comme espère vous rendre toujours bon témoignage, mes bons offices, si, lans la position où je me trouve, il m'est permis de parler aussi, ne ous feront jamais défaut.
Malheureusement je crois, pour des raisons toutes particulières, que lous devons désormais rester réparés. J'ajouterai pour être franc jus- [u'au bout, que si votre ligne politique, appuyée en dernier lieu par
d'illustr: S exemples et par trente ou quarante mille électeurs, n'a rien de personnellement reprochable, si même vous avez pu croire que je vous avais fourni moi-même des raisons plausibles de suivre cette ligne, cependant je suis convaincu qu'on pouvait faire mieux et plus que ce qui a été fait, et qu'à ce point de vue encore, il importe que notre insolidarité soit formellement accusée.
C'est triste; les idées et les sentiments unissent les hommes; les circonstances et la diversité des points de vue qu'elles font naître, les désunissent. Il faut en prendre notre parti, puisque sans cela nous ne serions pas libres.
Adieu donc, et faites de votre côté contre Tennemi commun ce que je ferai du mien.
Votre tout dévoué.
P,-J Proudhon.
Proudhon a cédé là à un accès de mauvaise humeur. Ce n'est pas quand un homme fait acte de bonne confraternité politique qu'on songe à rompre brutalement avec lui. Je croyais que Proudhon avait le cœur plus haut placé.
1er mai 1858.
Adoption du projet de loi relatif aux crédits supplémentaires et extraordinaires des exercices 1856, 1857 et 1858. — 237 voix pour et 3 contre. Ces trois voix sont celles d'Hénon, de Curé et de Darimon. Ollivier n'assistait pas à la séance.
Adoption du projet de loi accordant des pensions et des secours aux familles des victimes et des blessés de l'attentat du 14 janvier.
Hénon, Ollivier et moi nous nous sommes abstenus. Nous ne pouvions pas voter pour, parce que nous aurions eu l'air de nous associer à la politique suivie
ES CINQ SOLS l'expire 175
depuis le 14 janvier; nous ne pouvions pas davantage voter contre, parce qu'il s'agissait d'un acte de réparation.
Mimi Véron a cru que le moment était favorable pour faire une sortie contre le socialisme. Sa harangue était grotesque, et les membres de la majorité euxmêmes en ont ri sous cape. J'ai remarqué que le terrible directeur du Constitutionnel n'exerce aucune influence sur ses collègues. Ils ont l'air de penser de lui ce qu'en pense Cham, le spirituel caricaturiste.
3 mai 1858.
On a présenté au Corps législatif le rapport sur les élections de Paris. Le général Perrot et Jules Favr^e ont été validés.
Jules Favre n'était pas présent à la séance. Le général Perrot seul a prêté serment et a été admis.
Le Corps législatif a adopté un projet relatif à l'assermentation des gardiens de batteries et deux projets de loi concernant des transferts et des annulations de crédits.
Sur tous ces projets de loi nous nous sommes abstenijis.
Ollivier continue à ne pas venir aux séances dont Tordre du jour ne présente pas un intérêt politique.
4 mai 1858.
On a discuté au Corps législatif un projet de loi relatif aux travaux de défense contre les inondations.
il6 LES CINQ SOUS L*EMPIftE
Il y a, dans la chambre, sur ces questions pratiques des hommes très compétents. Les observations qui ont été présentées sur le projet de loi avaient toutes une grande valeur.
Hénon et moi, nous avons voté en faveur de la loi. Ollivier s'est abstenu.
J'ai trouvé ce soir le prince Napoléon fort étonné de ce que Jules Favre n'avait pas encore prêté serment. Le bruit avait couru que le nouvel élu s'était laissé circonvenir par les hommes de 1848 et qu'il s'était décidé à suivre l'exemple de Carnotet de Goudchaux.
J'ai pu rassurer le Prince sur les intentions de notre nouveau collègue. Jules Favre ne lit pas le Moniteur et il ne savait pas que son élection avait été validée. Voilà pourquoi il ne s'est pas présenté à la séance d'aujourd'hui pour prêter serment.
Le bruit qui avait couru était évidemment une manœuvre dirigée contre Picard qui est soumis à un ballottage.
5 mai 1858.
Jules Favre e^t venu aujourd'hui au Corps législatif. L'explication que j'avais donnée au Prince était la vraie. Jules Favre ne s'attendait pas à ce qu'on validerait aussi promptement son élection. C'est seulement ce matin qu'il a appris par les journaux que le rapport avait été lu et l'élection vérifiée. Il s'est empressé de venir prendre- séance et de remplir la formalité du serment.
On a discuté les deux projets de lois relatifs, le premier, aux warrants ; le second, aux ventes publiques de marchandises en gros.
Gomme membre de la commission, j'ai contribué à faire modifier certaines dispositions du projet primitif. Ces modifications ont été presque toutes admises par le Conseil d'Etat.
L'extension donnée au système des warrants rendra de grands services à l'industrie et au commerce, si on sait en faire un usage rationnel.
Il m'était impossible de ne pas voterces deux projets qui réalisaient un grand progrès. J'ai eu beaucoup de peine à faire voter Hénon; mais je n'ai pu obtenir qu'Ollivier joignît son vote au nôtre. Jules Favre n'était pas au courant de la question ; il s'est abstenu.
M. Fouché-Lepelletier a déposé un rapport sur un échange d'immeubles entre l'Etat et la Ville de Paris. Il s'est passé au sujet de ce projet de loi un incident assez curieux.
L'échange dont il s'agit est destiné à améliorer les locaux du Muséum, établissement qui est situé dans ma circonscription. A cause de cela, quand le projet est venu dans les bureaux, j'ai été nommé membre de la commission. D'après un usage constant, c'est à moi que lo rapport aurait dû revenir. Mais bien que le projet ne soulevât aucpne objection, mes collègues n'ont pas voulu, en me confiant un pareil travail, appeler l'attention des électeurs sur un député de l'opposition. C'est M. Fouché-Lepelletier, député de la circonscription voisine de la mienne, qu'on a désigné comme rapporteur.
J78 LES ClxNQ SOUS l'empire
Je n'ai pas réclamé. A quoi bon?
J*ai reçu ce matin une nouvelle invitation à dîner au Palais-Royal, L'invitation portait 6 couverts. L'aidede camp de service, M. de Valdner, avait ajouté ces quelques mots:
« S. A. /. désire voire {sic) M. Darhiwn auquel S. A,J, a quelque chose à dire. »
Il est possible que le Prince ait eu un moment ■ ridée de me faire une communication ; mais il a probablement changé d'avis. La conversation n'a roulé que sur les événements du jour et il ne m'a rien dit de particulier.
Il m'a cependant parlé du livre de Proudhon ; mais comme j^ ne vois pas Proudhon, je n'ai pu renseigner le Prince sur ce qu'il se proposait de faire. Charles Edmond est mieux placé que moi pour savoir ce qui se passe à la rue d'Enfer.
6 mai 1858.
On a voté au Corps législatif le projet de loi ayant pour objet de substituer le Crédit foncier à l'État pour les prêts à faire jusqu'à concurrence de 100 millions, en vertu de la loi du 17 juillet 1856 sur le drainage.
Ce projet a soulevé une assez vive opposition. On y a vu l'intention de favoriser un grand établissement de crédit aux dépens de l'agriculture.
« Je crois, a dit M. de Pierre, que cette loi ne sera pas exécutée, et je désire qu'elle ne le soit pas. »
2S députés ont été du même avis que M. de Pierre, ils ont voté contre la loi.
LES CINQ SOCS l'ëMPIRË 1711
Hénon, OUivier et moi, nous avons voté avec les 23. Jules Favre n'assistait pas à la séance.
Nous avons voté contre le projet de loi portant modification de rarticle259 du code pénal relatif à Tusurpation des titres. OUivier a combattu ce projet.
Il règne dans la chambre, quelque mal composéo qu'elle soit, un certain esprit démocratique ; car l'idée que le projet de loi avait pour objet de confirmer les anciens titres de noblesse et de rétablir une classe de privilégiés, a soulevé sur les bancs de la majorité les réclamations les plus vives. Un grand nombre d'amendements ayant tout le sens de protestations en faveur de l'égalité ont été envoyés à la commission.
Le gouvernement a été obligé de donner satisfaction aux scrupules de la chambre. 11 a modifié son projet de loi, et M. Baroche a dû faire une déclaration qui a été consignée dans le rapport et aux termes de laquelle le gouvernement s'engageait à ne pas rétablir le droit d'aînesse.
Au vote, il s'est trouvé néanmoins 23 opposants.
C'est là une loi puérile. Elle ne recevra aucune application parce qu'elle est inapplicable. Mon ami, M. Pierre Legrand, député du Nord, l'a condamnée d'un seul mot :
Si le gouvernement, a-t-il dit avec raison, avait pris la peine do commencer par lui-même, en obligeant les fonctionnaires de toutes les administrations qui dépendent de lui à reprendre purement et
J7« LKS CINQ SOUS l'eMPIIŒ
Je n'ai pas réclamé. A quoi bon?
J'ai reçu ce matin une nouvelle invitation à dîner au Palais-Royal, L'invitation portait 6 couverts. L'aidede camp de senice, M. de Valdner, avait ajouté ces quelques mots:
(( S. A. I. dêsû'e voire {iiic) M, Darimonnuqtiet S. A,L a quelque chose à dire. »
Il est possible que le Prince ait eu un moment ridée de me faire une communication ; mais il a probablement changé d'avis. La conversation n'a roulé que sur les événements du jour et il ne m'a rien dit de particulier.
Il m'a cependant parlé du livre de Proudhon; mais comme j^ ne vois pas Proudhon, je n'ai pu renseigner le Prince sur ce qu'il se proposait de faire. Charles Edmond est mieux placé que moi pour savoir ce qui se passe à la rue d'Enfer.
6 mai 1858 .
On a voté au Corps législatif le projet de loi ayant pour objet de substituer le Crédit foncier à l'État pour les prêts à faire jusqu'à concurrence de 100 millions, en vertu de la loi du 17 juillet 1856 sur le drainage.
Ce projet a soulevé une assez vive opposition. On y a vu l'intention de favoriser un grand établissement de crédit aux dépens de l'agriculture.
« Je crois, a dit M. de Pierre, que cette loi ne sera pas exécutée, et je désire qu'elle ne le soit pas. »
2S députés ont été du même avis que M. de Pierre, ils ont voté contre la loi.
LES CINQ SOLS l'eMPIRË 1711
Hénon, OUivier et moi, nous avons voté avec les 23. Jules Favre n'assistait pas à la séance.
7 mai 1858.
Nous avons voté contre le projet de loi portant modification de rarticle259 du code pénal relatif à l'usurpation des titres. OUivier a combattu ce projet.
Il règne dans la chambre, quelque mal composée qu'elle soit, un certain esprit démocratique ; car l'idée que le projet de loi avait pour objet de confirmer les anciens titres de noblesse et de rétablir une classe de privilégiés, a soulevé sur les bancs de la majorité les réclamations les plus vives. Un grand nombre d'amendements ayant tout le sens de protestations en faveur de l'égalité ont été envoyés à la commission.
Le gouvernement a été obligé de donner satisfaction aux scrupules de la chambre. 11 a modifié son projet de loi, et M. Baroche a dû faire une déclaration qui a été consignée dans le rapport et aux termes de laquelle le gouvernement s'engageait à ne pas rétablir le droit d'aînesse.
Au vote, il s'est trouvé néanmoins 23 opposants.
C'est là une loi puérile. Elle ne recevra aucune application parce qu'elle est inapplicable. Mon ami, M. Pierre Legrand, député du Nord, l'a condamnée d'un seul mot :
Si le gouvernement, a-t-il dit avec raison, avait pris la peine do commencer par lui-même, en obligeant les fonctionnaires de toutes les administrations qui dépendent de lui à reprendre purement et
10 mai 1858.
La session est close depuis deux jours.
Notre situation n'a pas été fort agréable. Nous \ avons été accueillis par nos collègues avec une défiance marquée. On savait que notre présence sur les bancs de la chambre ne faisait pas plaisir au gouvernement, et on a cherché tous les moyens de nous faire sentir qu'on nous considérait comme des intrus.
Je compte pour ma part plusieurs amis dans la chambre. Dans les couloirs et à la salle des conférences, ils ont eu Tair de ne pas me reconnaître. Ils m'ont expliqué plus tard que, si on les avait seulement soupçonnés d'avoir jamais eu avec moi de simples relations de monde, on les aurait tenus, comme nous, à l'écart.
lîncore aujourd'hui, quand mon compatriote et ami, M. J. Brame, m'invite à venir m'asseoir à sa table de famille, il ne manque jamais, s'il y a un de nos collègues parmi les convives, de s'écrier en me frappant amicalement sur l'épaule : « Et dire qu'on veut faire passer ce charmant garçon pour un fougueux révolutionnaire! » Manière honnête de s'excuser d'avoir chez soi un député de l'opposition.
Après le vote de la loi de sûreté générale, on s*est départi cependant vis-à-vis de nous de ces manières déplaisantes. La modération qu'Ollivier a apportée dans son langage a modiâé l'opinion qu'on avait de nos personnes. On a trouvé que tel membre de la majorité s'étaiti en combattant la loi, montré plus vif que lui;
Le vote a révélé Texistence d'un petit groupe de députés indépendants décidés à résister au gouvernement dans le cas où il s'engagerait dans la voie des mesures ultra-autoritaires. Nous avons eu l'occasion de remaî'quer, en différentes circonstances, que la Constitution de 1852 n'était pas pour un certain nombre de nos collègues le dernier terme du progrès.
Dans la discussion de la loi de sûreté générale, M. le marquis d'Andelarre, député de la Haute-Saône, a donné au gouvernement ce conseil nettement formulé :
Qu'il travaille à Tédifice de Tairenir, fondant, non un gouvernement parlementaire, puisque la France n'est pas mûre pour cela, mais un grand gouvernement représentatif, propre à assurer à la fois les conditions éternelles des sociétés humaines, mieux que les légitimistes, et les conditions relatives de la société moderne, mieux que les orléanistes .
Lors de la discussion de la loi sur les titres de noblesse, M. P. Legrand, député du Nord, a fait entendre un langage analogue :
n est faux que la loi actuelle soit un complément nécessaire à nos institutions ; il est, du reste, un autre complément qu'il (rorateur) appelle de tous ses vœux, c'est celui que l'Empereur a promis lorsqu'il a dit que la liberté serait le couronnement de son œuvre.
En dehors des députés de la gauche, il y a donc à lachambre les éléments d'une opposition centre-gauche, s'il est permis d'appliquer ces dénominations d'une autre, époque à un régime qui n'a rien de commun avec le régime parlementaire.
C'est ce que nous ne devons jamais perdre de vue* Mais nous ne devons pas oublier non plus que* parmi
184 LES CIiNQ SOUS l'eMPIRE
ces députés indépendants, il y en a qui sont animés de pensées réactionnaires. J'ai recueilli cette étrange déclaration de M. Plichon :
Le danger est dans la démoralisation profonde des masses, dans la propogation de doctrines funestes, et j'estime que les progrès du mal sont favorises par l'action du suffroge universel qui tend à perpétuer l'agitation dans les bas fonds de la société, qui empêche les esprits de se rasseoir et la raison de reprendre son empire. Embusquées derrière le suffrage universel, les passions menacent la société d'une crise qui peut un jour la réveiller en sursaut.
Les trois sont devenus les cinq. Jules Favre a été nommé le 27 avril et a pris siège à la chambre le 4 mai. Aujourd'hui Ernest Picard a été élu à la suite d'un scrutin de ballottage.
A la session prochaine, il faudra qu'il y ait un peu plus d'entente entre nous, car en consultant mon carnet de votes, je m'aperçois que les trois ont marché un peu à la débandade.
Sur les questions importantes, telles que la loi de la sûreté générale, les modifications de Tartr 259 du code pénal relatif aux titres de noblesse, les budgets et les dépenses de la ville de Paris, nous avons voté avec un ensemble parfait ; mais il y a bien des projets sur lesquels nous nous sommes séparés.
Le plus souvent OUivier s'est abstenu et notamment dans le vote du contingent. Cela tient à la résolution qu'il a prise de ne venir à la chambre que lorsqu'il y a lieu pour lui de prendre la parole.
Hénon et moi, nous avons voté pour les projets qui avaient un but d'utilité reconnue. Ainsi nous avons approuvé le rachat des péages des Sunds et des Belts,
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 183
la réduction des taxes sur les dépêches télégraphiques, la loi sur les warrants et sur les ventes des marchandises en gros, etc., etc.
A présent que Jules Favre et Ernest Picard nous apportent un renfort puissant, nous ne pouvons pas continuer 4 marcher l'arme à volonté.
A part les incidents soulevés par la loi de sûreté générale, la session a été fort insignifiante.
11 mai 1858.
Voici le résultat du scrutin de ballottage dans la 5* circonscription.
Inscrits. 30.503 Votants. 19.527
Ernest Picard. 10.404 Eck. 8.982
Bulletins nuls. 59
Hier, j'ai dîné au Palais-Royal. Le Prince voulait savoir ce qu'avait produit l'élection. Je n'ai pu lui apporter que des chiffres incomplets; mais qui montraient que bien certainement Picard l'emporterait sur son concurrent.
Le Prince m'a paru revenir sur le compte de Picard dont la personnalité essentiellement bourgeoise lui avait d'abord inspiré de la méfiance.
186 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
14 mai 1858.
On avait annoncé que le procès de Proudhon viendrait mercredi prochain ; mais c'était un faux bruit. Proudhon n'a pas encore reçu d'assignation.
Proudhon a pris un moyen singulier pour faire écarter les poursuites. Il a adressé au Sénat une pétition pour demander la revision du Concordat. Il prétend arriver à faire considérer son livre comme formant l'Exposé des motifs de la pétition et obtenir de cette façon Vexent du parquet.
J'ai reçu trois exemplaires de cette pièce. Elle est très fortement motivée. En voici les conclusions :
Vu les progrès de la contre-révolution ecclésiastique , Le soussigné demande à ce qu'il plaise au Sénat examiner sMl n'y a pas lieu, pour assurer le libre exercice des droits créés par la Révolution et rétablir la Constitution dans l'unité de son principe, de modifier la situation faite à TÉglise par le Concordat de 1802 et les conditions subséquentes dans le sens des articles proposés aux p. 605 et 607, t. m du livre ci annexé ;
Sinon, et faute par le clergé d'adhérer à cette réforme, déclarer rÉglise déchue de tous les droits et bénéfices qu'elle tient de la Révolution, le budget des cultes supprimé, etc., etc.
Le Moniteur renferme une note sur la situation financière. C'est un véritable article de polémique, ayant pour objet de refuser les déclarations faites par la commission du budget et que la discussion qui a eu lieu au Corps législatif n'a fait que confirmer.
Cette note a été rédigée dans le but évident de détruire l'efiet produit par le rapport de M. Devinck.
C'est une entorse au régime représentatif. Si le
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 187
gouvernement avait des objections à faire contre le travail du rapporteur du budget, c'est au Corps législatif qu'il eût dû les présenter par Tintermèdiaire des membres du Conseil d'État, chargés de prendre la parole en son nom.
J'ai trouvé ce matin le prince Napoléon fort ébouriffe d'un incident qui a passé inaperçu dans le monde politique : le duc de Malakoff, notre ambassadeur à Londres, aurait rencontré le duc d'Aumalo dans Piccadilly. Celui-ci lui aurait adressé un salut amical que l'ancien général d'Afrique aurait rendu avec une certaine affectation.
Le prince Napoléon n'est pas loin de croire que cette rencontre avait été concertée et que les princes d'Orléans cherchent à entraîner les chefs de notre armée dans leur parti.
Il est persuadé, du reste, que la politique adoptée depuis le 14 janvier, si elle n'est pas enrayée à temps, amènera une désaffection complète. Suivant lui, l'Empereur se perd ; il n'y a de salut pour l'Empire que dans une politique franchement démocratique.
Le coup de chapeau du duc de Malakoff au duc d'Aumale peut devenir un gros événement.
23 mai 18^8.
J'apprends que le prince Napoléon a été nommé par acclamation président honoraire de l'association des
188 LES CI3iQ SOUS l'eMPIRE
artistes et de l'association des iareûtears et artistes industriels.
La pétition de Proudhon lai a été renvoyée par le président du Sénat avec la mention que le Sénat avait passé à Tordre du jour pur et simple.
J*ai causé avec Germain Sarrut et Belmontet de la mesure prise par le général-ministre au sujet des biens-immeubles appartenant aux hospices, aux hôpitaux et aux bureaux de bienfaisance. La presse n'a \u la qu'un acte de désamortissement. Belmontet prétend que le ministre de Tintérieur n'a pris la résolution d'agir CLdministrativement que parce que le Conseil d'État a repoussé la mesure, quand elle lui a été présentée sous la forme d'un projet de loi. Germain Sarrut, qui s'y connaît, en qualité dejacobin, voit, dans la circulaire Espinasse, un acte révolutionnaire.
24 mai 18^8.
La Presse reproduit un article d'un journal du soir qui avait parlé d'une nomination projetée du prince Napoléon comme lieutenant de l'empereur en Algérie.
Cette circonstance donne à ce bruit une certaine consistance, la Presse étant, dit-on, placée sous l'inspiration directe du Palais-Royal.
C'est la première fois que j'entends parler de cette lieutenance. Le prince ne m'en a jamais soufflé mot.
On attribue à Yvan ce propos sur le livre de Proudhon : « Je comprends maintenant les lettres de
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 189
cachet. » Ce mot est invraisemblable. Yvan est trop sceptique pour se poser en intolérant.
La pétition de Proudhon a été saisie et des poursuites dirigées contre l'imprimeur. Il paraît qu'au lieu de se borner à la distribuer aux seuls sénateurs, Proudhon a envoyé des exemplaires à tous les hommes politiques un peu marquants.
L'incident Malakoff prend de grandes proportions. On répand le bruit que notre ambassadeur à Londres a dîné avec le duc d'Aumale dans une maison tierce et en petit comité.
Que le fait soit réel, ou qu'il ait été inventé par un nouvelliste intéressé à brouiller les cartes, il n'en a pas moins produit une certaine impression dans le monde officiel.
Le maréchal Baraguey d*Hilliers fait une tournée dans nos départements de l'Ouest. Il a prononcé un discours à Poitiers. On y lit : « Je ne sais pas ce que c'est que servir deux maîtres. »
On a voulu voir dans ces parole^ une allusion à la conduite du duc de Malakofif.
!««• juin 1858.
Proudhon a adressé au Sénat une nouvelle pétition. Elle se termine ainsi :
190 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
De moyen terme, il n'y en a pas ; le conflit est maintenant posé de telle sorte que tout échappatoire, toute conciliation doctrinaire, est impossible. Entre FËglise et la Révolution, il faut de toute nécessité que le législateur choisisse, à peine d'abdication et de trahison.
En conséquence, le soussigné appuyant sa première requête de ce fait nouveau et considérable, s'adresse à vous, messieurs les sénateurs, fx>ar la seconde fois, pour la j^uestion la plus grave qui puisse vous être soumise, puisque vos méditations sont très sérieuses.
Peut-être en écartant par un simple ordi*e du jour la pétition du 11 mai, avez-vous pensé qu'elle n'était à d'autre fin que d'entraver le cours de la justice et de faire un peu de bruit autour d'un ouvrage déféré aux tribunaux. Détrompez- vous, messieurs ; ce n'est pas d'un homme et de sa vanité d'écrivain qu'il s'agit en ce moment ; c'est de votre propre prérogative, c'est de la justice nationale, c'est de la Révolution.
C'est demain que vient le procès.
J'ai vu le Prince ce matin. Il est fort préoccupé de ce qui se passe dans les Principautés danubiennes. La seule solution, suivant lui, c'est la réunion en un seul État indépendant de la Moldavie et de la Valachie. Ce serait une sorte de Belgique danubienne.
Le Prince m'a demandé si je voulais me charger d'écrire une brochure sur ce sujet. Il a rassemblé beaucoup de documents et il m'en donnerait communication.
J'ai répondu au Prince que je ne savais pas le premier mot de la question et qu'avant d'accepter sa proposition, je demandais à m'éclaii*er.
Le Prince m'a dit qu'il allait donner des ordres pour que le dossier qu'il avait réuni me fût envoyé. J'ai reçu en effet ce soir une masse énorme de livres et de brochures. Mais tout cela m'a Tair d'être un pur fatras.
LES CINQ SOUS l'eBIPIRE 191
3 juin 1858.
Le procès de Proudhon a été jugé hier par la & chambre.
n y avait à l'audience une énorme affluence d'hommes politiques et de libres penseurs.
C'est Chaudey qui a présenté la défense. Proudhon lui avait en quelque sorte dicté sa plaidoierie.
Nous nous attendions tous à une condamnation; mais jamais nous n'aurions cru qu'elle serait aussi sévère.
Proudhon a été condamné à trois ans do prison et 4,000 francs d'amende ; Garnier, l'éditeur, à 1 mois et 3,000 francs ; Bourdier et Bry, les imprimeurs, chacun à 15 jours et en outre le premier à 1 ,000 francs et le second à 300 francs d'amende.
Les considérants du jugement, qui sont fort longs, avaient été évidemment préparés d'avance. •
Le Moniteur, dans une note placée en tète de la partie non officielle, a annoncé le procès et la condamnation. On dirait vrahnent que c'est là une victoire pour le gouvernement.
Ce jugement rigoureux a produit une profonde sensation dans le monde politique.
11 juin 1858.
La mort de la duchesse d'Orléans a fourni au parti orléaniste le prétexte de faire une grande manifesta-
192 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
tion. Beaucoup de personnages ont traversé la Manche pour aller rendre visite à Claremont au comte de Paris.
Le gouvernement impérial a considéré ces démarches, fort innocentes en elles-mêmes, comme des actes d'opposition. On a interdit l'entrée en France de V Indépendance belge qui avait donné avec ime certaine complaisance tous les détails sur ces visites au comte de Paris. Le Constitutionnel publie un article furibond où Ton n'est pas loin de les qualifier de crimes de haute trahison.
Le maréchal Baraguey d'Hilliers s'est fait encore récho des préoccupations gouvernementales dans un discours prononcé à Nantes : a En dehors de FEm- » pire, a-t-il dit, il n'y a pas de salut pour la France. » Avec l'Empire au contraire, il n'y a pour le pays » que gloire, prospérité et honneur. Unissons-nous » donc pour défendre l'Empire et l'Empereur ! »
Mais comment expliquer après cela que l'Empereur ait donné l'ordre qu'à l'occasion de la mort de la duchesse d'Orléans, la cour prendrait le deuil pour douze jours?
Ce qui ajoute à toutes ces incohérences, c'est qu'on fait circuler sous le manteau une proclamation du comte de Paris, tirée, dit-on, à cinquante exemplaires seulement. On y promet, contre le rétablissement de la monarchie constitutionnelle , le maintien des conquêtes politiques de Février. Je n'ai pas pu me procurer un exemplaire de cette proclamation; mais on m'en a donné le sens. On la faisait passer de main en main au service solennel qui a eu lieu, il y a quelques
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jours, pour le repos de Tâme de la duchesse d'Orléans.
14 juin 1858.
J'ai dîné aujourd'hui au palais pompéien de l'avenue Montaigne. Il n'y avait que six couverts.
Que se passe-t-il donc ? Lo Prince avait l'air rayonnant. Il m'a pris à part pour me parler de la brochure sur les Principautés danubiennes. Je lui ai confessé que j'avais une peine énorme à me reconnaître au milieu des documents qu'il m'avait envoyés.
J'ai su de l' aide-de-camp de service que le Prince n'ira pas en Algérie. Au lieu d'une lieutenance générale, il s'agirait de créer un ministère de l'Algérie dont le Prince deviendrait le titulaire.
15 juin 1858.
Grand coup de théâtre. — Le général Espinasse a lonné sa démission et a été remplacé par M. Delangle, premier président de la cour impériale de Paris.
Cet événement, — car c'en est un, — a produit une létente immédiate. On sait, en effet, que M. Delangle j'est prononcé en différentes circonstances contre la )olitiqu6 de compression qui a été adoptée à la suite le l'attentat du 14 janvier.
Il était temps d'en finir, car les gens ne se gênaient )as pour dire tout haut : « Ça s'en va ! ça dégringole ! »
25 juin 1858.
Le prince Napoléon est nommé ministre de TÂlgérie et des colonies.
Ce n'est pas tout à fait ce qu'il voulait. Il avait présenté à l'Empereur un long mémoire concluant à l'institution d'une lieutenance impériale en Algérie. Cette lieutenance devait embrasser le gouvernement et la haute administration du pays, le commandement supérieur des armées de terre et de mer, ainsi que les attributions du ministre spécial de l'Algérie. Le lieutenant de l'Empereur, lorsqu'il aurait séjourné en Algérie, aurait été représenté à Paris par un soussecrétaire d'État ayant entrée dans le conseil.
On a ramené la lieutenance impériale aux simples dimensions d'un ministère et on a joint à l'Algérie les colonies.
Je doute que cette combinaison soit du goût du prince Napoléon. Il entre dans le conseil sur le même pied que les autres ministres qui voient, dit-on, do fort mauvais œil la nouvelle création. On lui suscitera toutes sortes d'embarras. Ce ministère à attributions multiples est un véritable nid de conflits. Le Prince se trouvera aux prises avec tout le monde, et comme il n'est pas patient, il enverra bien vite le manche après la cognée.
L'entrée du prince Napoléon dans les conseils de l'Empereur n'en a pas moins une haute signification politique. C'est la fin de la politique dictatoriale. Il est impossible que le Prince ne fasse pas pénétrer dans le
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gouvernement deg idées plus libérales et plus démocratiques.
26 juin 1858.
On m'a parlé aujourd'hui d'un comité d'avocats qui se formerait pour réclamer la mise en liberté de la plupart des individus arrêtés ou transportés en vertu de la loi de sûreté générale.
On se baserait sur ce que cette loi a été transgressée à leur égard. Ils ont été, en effet, arrêtés avant sa promulgation. Dans tous les cas, on ne pourrait transporter des individus qu'après les avoir convaincus de faits graves.
L'idée est bonne ; mais je doute qu'elle puisse aboutir. Devant quelle juridiction les réclamations seraient-elles portées ? Devant les tribunaux ordinaires? Ils se déclareront incompétents. Devant le Conseil d'État ? n se récusera, sous le prétexte que le gouvernement a agi en vertu de son droit de haute police.
2 juillet 1858.
Il vient de paraître une brochure : L'empereur Napoléon III et les principautés danubiennes ^ qui a fait une grande sensation dans le monde des affaires.
Les journaux lui attribuent une haute origine. Elle sort tout bonnement de la collaboration d'Armand Lévj et de Bratiana.
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Quel rapport y a-t-il entre cette brochure et celle que le Prince m'avait prié d'écrire? Je n'ai pas eu un seul instant Tidée de m'en informer. Je sais seulement que Bratiano voit le prince Napoléon, mais en cachette. Quant à Armand Lévy, il est fort lié avec Guéroult, qui a soutenu aux dernières élections sa candidature dans la sixième circonscription de Paris.
Bratiano est un Orsini au petit pied. Il a été compris, il y a quelques années, dans le complot de rOpéra-Comique. Il a été condamné pour ce fait à quelques années de prison. Quand j'allais voir Langlois, Pilhes et Vauthier, dont j'avais obtenu le transfert à Sainte-Pélagie, je rencontrais souvent dans leur cellule Bratiano, que nous avions baptisé VOttoman. Bratiano a été mis en liberté au moment de la guerre d'Orient. Ou avait besoin de sa coopération dans les provinces danubiennes, où il personnifiait, avec son ami Rosetti, l'influence française.
Dîné au palais pompéien de l'avenue Montaigne.
Ces petites réunions ont complètement changé de caractère. Le Prince a rompu avec Satan, ses pompes et ses œuvres. Il est tout entier à son ministère de TAlgérie. Il n'accepte pas de conversation sur un autre sujet.
Toute la famille Bonaparte est maintenant unie ; les petites dissidences ont disparu. Il y a eu hier, à Meudon, une fête en l'honneur de l'Impératrice. Le fait a
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été d'autant plus remarqué que FEmpereur est en ce moment à Plombières, et que c^était bien à Tlmpératrice seule que les hommages étaient adressés.
De plus, en Tabsence de l'Empereur, c*est le prince Jérôme qui a été appelé à présider le conseil des ministres.
12 juillet 1858.
Le prince Napoléon s*entoure de républicains avérés. Il a attaché à son cabinet Edouard Hervé, notre ancien collaborateur du Peuple et de la Voix du peuple.
Yvan a quitté la Presse pour occuper je ne sais quelles fonctions dans le nouveau ministère. Il est vrai qu'il s'est fait remplacer par Bonneau, son commensal et son aller ego. Est-ce qu'Yvan n'aurait pas confiance dans la solidité du ministère de l'Algérie et des colonies ?
Jérôme David, lui-même, a été pourvu d'un emploi. Le Prince a cessé de le taquiner sur ses anciennes opinions républicaines.
29 juillet 1858.
Le jugement prononcé contre Proudhon par la sixième chambre venait aujourd'hui en appel. Proudhon a fait défaut. Il avait écrit au président pour demander une remise, en motivant sa demande sur ce qu'il était retenu en Belgique par l'impression d'un
mémoire qu'il veut distribuer à ses juges. La remise n'a pas été accordée, et le jugement prononce en première instance a été purement et simplement confirmé.
Je ne sais à quelles instigations Proudhon obéit» mais il est bien mal conseillé.
Quand l'idée lui est venue d'écrire un mémoire pour sa défense, il a demandé au procureur général à combien d'exemplaires il pouvait tirer ce mémoire. On lui a répondu que cela le regardait, mais que pourtant on croyait que vingt exemplaires étaient un nombre plus que suffisant. On prétend même que M. Chaix d'Est-Ange aurait dit : « Que M. Proudhon n'essaie pas d'imiter Beaumarchais ; car aujourd'hui, si Beaumarchais publiait des mémoires, nous les poursuivrions. »
Cela ne faisait pas le compte de Proudhon, qui voulait faire de son mémoire un nouvel acte d'accusation contre TEglise. Il a donc cru prudent de passer la frontière, en compagnie d'un M. Bouquié, un ami du père Beslay.
Proudhon reviendra-t-il pour vider son appel ? Les Garnier en sont convaincus. On fait courir le bruit qu'il y aura une amnistie pour les délits de presse à propos de la fête du 15 août. La famille de Proudhon s'est raccrochée à cette espérance. Elle va jusqu'à dire que cette amnistie aura lieu tout spécialement en vue d'annuler les poursuites contre Proudhon. Qui vivra vei*ra.
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il août 1858.
L'école saint-simonienne se remue beaucoup en ce tnoment. On me dit qu'elle cherche à faire des prosélytes parmi les jeunes gens.
Pierre Leroux a pubUé, à Jersey, le premier numéro A'une- Jtevue socialiste^ où il se glorifie d'être le disciple de Saint-Simon.
L'Académie des sciences morales et politiques a mis au concours une série de questions ayant trait, pour la plupart, au prolétariat et au moyen d'améliorer son sort. Le père Enfantin donne solennellement son approbation à ce programme, qui a un caractère purement philanthropique.
On a beaucoup remarqué les éloges qu'à cette occasion, Granier de Cassagnac adresse, dans le Réveil, à l'école saint-simonienne. Il la considère comme ayant puissamment contribué à la restauration des finances et à la consolidation du principe d'autorité.
Par Le Play, par Michel Chevalier, par Arlès-Dufour, par Guéroult, par Yvan, les saint-simoniens ont tracé une sorte de ligne de circonvallation autour du prince Napoléon. Il est évident qu'ils cherchent autant que possible à le rallier à leurs doctrines. Il glisse insensiblement de ce côté. Ne demandait-il pas, ces jours-ci, que les travaux publics, en Algérie, fussent exécutés par l'artnée? C'est là une idée essentiellement enfantin ienne.
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6 octobre 18â8.
Le mémoire de Proudhon a paru à Bruxelles il y a quelques jours. Il porte ce titre :
La Justice poursuivie par V Eglise, — Appel du jugement rendu par le tribunal de police correctionnelle de la Seine y le 2 juin 4858^ contre P.-J. Proudhon.
Proudhon avait envoyé un ballot de cette brochure en France. Elle a été saisie à la douane.
En cette circonstance, Proudhon a ms^nqué complètement d'esprit pratique. Avant d'expédier son baUot, il aurait dû s'informer, auprès des Gamier, des lois et règlements concernant la librairie et l'imprimerie. Ses éditeurs lui auraient appris que les livres imprimés à l'étranger sont soumis à des formalités spéciales, et qu'une autorisation est nécessaire pour qu'ils circulent en France.
Il paraît que Proudhon avait fait précéder son envoi d'une lettre adressée au ministre de l'Intérieur. Il aurait dû à tout le moins attendre la réponse. Il ne se serait pas exposé à une saisie qui va lui causer de graves embarras.
25 octobre 1858.
Le prince Napoléon et Delangle sont brouillés. Ils ne s'adressent plus la parole. Les faits qui ont motivé cette brouille remontent à plus d'un mois.
Dans une lettre adressée à MM. Michel Chevalier et
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Gazelles, le prince Napoléon s'était exprimé ainsi :
La question de la liberté commerciale soulevée par le conseil génénéral de votre département (l'Hérault) est une de celles qui excitent le plus mes sympathies. Le progrès de notre industrie lui fera faire chaque jour un nouveau pas, et bientôt la revision de nos tarifs douaniers n'attaquera plus aucun intérêt.
A cette lettre rendue publique, le Moniteur avait opposé une note dans laquelle on déclarait « qu'il n'était nullement dans la pensée du Gouvernement de changer la loi de douanes qui régit l'Algérie et qui détermjne ses rapports avec la France. »
Cette note, qui ne lui avait pas été soumise au préalable parle ministre de l'Intérieur, dans les attributions de qui se trouve le Moniteur, a profondément irrité le prince Napoléon. Non seulement elle dénature complètement sa pensée ; mais elle lui attribue des projets qu'il n'a jamais eus. Ces lignes du Moniteur avaient été l'objet de beaucoup de commentaires dans le public. On avait été jusqu'à dire que c'était le premier coup porté au ministère de l'Algérie.
Pendant le mois de septembre, il s'était fait une sorte d'apaisement sur cette question. Le Prince avait passé tout ce temps en voyages ; il avait été à Biarritz, à Varsovie et au camp de Châlons. Mais, à son retour, il avait pu prendre connaissance de la polémique à laquelle avait donné lieu la note du Moniteur.
Cette polémique avait pris un caractère presque injurieux. Le 2 octobre, un article du Times représentait le prince Napoléon comme entré aux affaires dans le but d'appliquer les doctrines du libre-échange. Le
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Times ajoutait que la note du Moniteur le posait « en prétendant. »
Le Moniteur industriel, dans un article auquel on attribue une origine officieuse, avait répliqué :
Si se mettre à la tête de la liberté politique était, en 1788, m moyen de s'acquérir de la popularité, se mettre, en 1858, à la tête da libre-échange, ce serait, en France, s'enyelopper de la plus immene et la plus implacable impopularité; ce serait s'aliéner toutes lesciaflMs laborieuses; ce serait rompre avec toute l'industrie nationale; cesenil irriter presque toute la production intérieure, et si on prétendaDt dai\gereux pouvait s'élever pour le gouvernement actuel, nous ne connaîtrions pas pour le gouvernement de meilleur moyen de le neutraliser et de le perdre que de le laisser se faire officieUemwtou officieusement le drapeau du librc-écbange.
Cette polémique intempestive entravait le Prince dans ses projets de réforme économique. Ilpensaitnon à introduire le libre-échange en Algérie, mais à faciliter les échanges entre ce pays et la métropole. D était à craindre qu'on n'interprétât dans le sens de la I note du Moniteur les mesures qu'il prendrait à cet égard.
Le Prince a vainement demandé qu'on revînt sur cette note du Moniteur. Il n'a rien pu obtenir. Delangle est livré à la coterie protectionniste qui domine dans les conseils de l'Empereur. C'est pour donner satisfaction à cette coterie que la note a été publiée. La désavouer, ce serait rompre avec des alliés de longue date» Delangle s'est entêté. Le Prince ne lui pardonnera pas*
L£s cmQ sous l'empire 303
30 octobre 1858.
Malgré l'embargo mis sur le mémoire de Proudhon, s'en est répandu à Paris un certain nombre d'exemlaires. J'ai écrit au père Beslay pour lui demander 'il pouvait m'en trouver un. Je l'ai prié en même emps de m envoyer, si la chose lui était possible, un rticle de Proudhon publié dans VOffice de publicité^ e BruxeUes, sur la propriété littéraire.
Beslay me répond :
Mon cher Darimon,
Je n'ai eu qu'on exemplaire du mémoire que vous me demandez ; mais espère qull Ta en parvenir d'autres, et, s'il m'en vient, je vous en onsenrerai un. J'ai ici Tarticle de la Publicité, Il y en a un deuxième e dix-sept colonnes qu'on ne laisse pas arriver. Je l'attends toute- [)is en manuscrit, s'il peut passer.
Proudhon veut rentrer en France, si on permet l'introduction de son mémoire. J'espère quand même le décider à n'en rien faire. Les jeuites sont derrière et lui rendraient la vie dure.
Charles Beslat.
Ce 30 octobre 1858.
31 octobre 1858.
Le prince Napoléon travaille beaucoup, ce qui ne 'empêche pas de se préoccuper énormément de l'état les partis en France. C'est surtout le parti orléaniste lui paraît être en ce moment son objectif»
n est certain que ce parti s'agite beaucoup et qu'il îherche à rallier à lui tous les mécontents»
On a saisi, il y a deux jours^ un numéro du Corres-
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pondant contenant un article de Montalembert, intitulé : Un débat sur VInde au Parlement anglais. Toute la presse orléaniste a aussitôt pris fait et cause pour Montalembert.
On a célébré hier le service de bout de Tan du général Cavaignac. Le parti du National en a profité pour faire une manifestation. Des orléanistes se sont rendus à la cérémonie.
Girardin croit qu'en effet le parti orléaniste gagne du terrain parmi les classes éclairées et qu'il se tient à l'état de parti expectant. Mais il n'est pas disposé pour son compte à s'y rallier. Il est convaincu que les orléanistes adopteraient une politique de compression encore plus violente que celle de Mapoléon III. « En fait de liberté, dit-il, je veux tout ou rien. »
Girardin pense, du reste, que l'Empereur fera tôt ou tard une volte-face vers les masses populaires.
Le bruit court depuis quelques jours que le parti orléaniste aurait fait une précieuse recrue. Il ne s'agirait de rien moins que de P.-J. Proudhon. Dans une conversation avec Corbon, il aurait dit que si les d'Orléans parvenaient à renverser l'Empire, il n'y ferait pas d'opposition, qu'il se contenterait d'aller s'asseoir à l'extrême gauche. Dans son mémoire adressé à la cour d'appel, il se serait exprimé sur le compte des d'Orléans en termes presque sympathiques. Il inviterait, dit-on, les princes d'Orléans à prendre la tête de la Révolution. \
LES CINQ SOUS l'eMPIRE ^Oo
On a jeté dans l'esprit de Proudhon les idées les plus fausses sur les relations que j'entretiens avec le prince Napoléon. Si j'en juge par ce que m'a dit aujourd'hui le père Beslay, Proudhon ne serait pas loin de croire que je ne parle et que je n'agis que sous les inspirations du Palais-Royal.
J'ai écrit ces jours-ci à Beslay pour lui rappeler la promesse qu'il m'avait faite de me procurer un exemplaire du mémoire de Proudhon. J'ai profité de Toccasion pour lui répéter ce qu'^ j'entendais dire dans le cercle de nos amis : tous sont d'avis qu'au lieu de se montrer irrité et violent, Proudhon devrait user de diplomatie pour avoir raison du mauvais vouloir de l'administration impériale.
Beslay m'a appris que Proudhon, à qui il a sans doute communiqué ma lettre, a vu dans ma recommandation une inspiration du Palais-Royal et des gens qui le fréquentent.
J'avoue que je ne m'attendais à rien de pareil.
— Ecrivez à Proudhon, ai-je dit à Beslay, qu'il se trompe et qu'on le trompe. De ce que je vois fréquemment le prince Napoléon, il a tort d'en conclure que je vais prendre le mot d'ordre au Palais-Royal. En lui faisant part de mes observations, je n'ai cédé qu'à un seul sentiment : j'ai voulu lui épargner de nouveaux déboires. Je n'ai consulté en cela que ma vieille afi*ection pour lui.
— On a rendu Proudhon soupçonneux, m'a répondu
le bon Beslay. Quant à moi, je n'ai jamais partagé ses préventions. Depuis sa condamnation, il me fait l'effet d'un homme qui a perdu la tête.
11 novembre 1858.
J*ai dîné aujourd'hui avenue Montaigne. Après le dîner, nous sommes allés, le Prince et moi, rendre visite à M. deGirardin, pour le remercier de l'envoi qu'il nous a fait d'un exemplaire des Questions de mon temps.
Beslay a enfin pu me donner un exemplaire du fameux mémoire. La lecture de cette brochure m*a causé une grande déception. Sa partie juridique est nulle ; la partie philosophique se compose de subtilités indignes d'un grand écrivain. Si ce mémoire était répandu dans le public, il atténuerait singulièrement la portée du livre qu'il a la prétention de défendre.
J'ai couru tout de suite aux pages qu'on m'avait signalées comme constituant une avance faite aux princes d'Orléans. Il est impossible de s'y méprendre: Proudhon oppose les d'Orléans aux Bonapartes, et il conclut formellement contre ces derniers. Ce qu'il dit à la page 117 est plus qu'un simple encouragement.
Oh ! certes, on peut dire que le 9 avril 1840, l'homme en qui se reflétait avec le plus pur éclat la conscience nationale, celui qui traduisait avec le plus de franchise l'esprit de la Révolution, ce n'était pas le prince Louis Napoléon, c'était le duc d'Orléans. Les affaires du parti orléaniste ne me regardent pas; j'ai trop démérité de toutes les dynasties pour que je prenne la moindre part à leurs compétitions. Mais que le comte de Paris adopte pour manifeste le testament de son père; qu'il y ajoute une déclaration de vingt lignes, contenant avec Ténoncé des principes pour lesquels la France a combattu depuis 1789, arec
la devise: Liberté, Égalité, Fraternité effacée par le 2 Décembre, la promesse d'une constitution représentative et parlementaire, d'après la tradition libérale de 1791, 1793, 1795, 1814 même, 1830 et 1840, et en opposition avec la tradition absolutiste de 1795 et 1804: ou je me suis grossièrement trompé, je ne sais rien de la conscience du pays, je n'ai rien entrevu pendant sept années d'une observation attentive, de la marche de l'opinion chez le bourgeois, le paysan, Touvrier; ou bien, à ce cri de justice poussé par un jeune homme de race rayale, un entraînement universel, irrésistible, baïonnettes en tête, montrerait bientôt en dépit des suffrages et des serments, et à moins que TEmpereur ne se hâtAt de déposer son acte additionnely de quel côté serait la dynastie légitime, de quel côté Tillégitime
Le Prince m'a manifesté le désir d'avoir communication du mémoire de Proudhon. Voilà une page qui va le faire bondir et le mettre hors des gonds.
20 novembre 1858.
Je causais avec le Prince Napoléon dans le fumoir du palais pompéien de l'avenue Montaigne, quand tout à coup il s'est levé, m'a entraîné vers Y impluvium^ a ouvert une porte et m'a introduit dans la bibliothèque.
— J'ai, m'a-t-il dit, avons parler d'une question trèsdélicate, et je ne veux pas m'exposer à être entendu. Je vous recommande le secret le plus absolu.
Je m'inclinai en signe d'assentiment. Le Prince continua:
— Que pensez-vous d'une politique qui prendrait pour but le principe des nationalités?
— Je n'en pense rien. Le principe des nationalités a une grande valeur historique et géographique. Au
point de vue politique, il doit correspondre à un grand intérêt; sinon, c'est du pur sentimentalisme, et le sentimentalisme, en politique, mène parfois aux plus terribles déceptions.,..
— Je vois, dit le Prince, qu'il faut que je précise. Vous n'avez pas été sans remarquer que les rapports entre le Piémont et FAutriche sont exessivement tendus. L'Italie sent que son heure est venue de reprendre son indépendance. Le Piémont est devenu un centre d'action et d'agitation. L'Autriche veut en finir. Si la guerre s'engage, il sera bien difficile que la France ne |,
s'en mêle pas.
— Je crois comprendre. La France ferait alliance avec le Piémont et lui viendrait en aide pour détruire l'influence autrichienne en Italie. C*est là une grosse affaire. Pour reconstituer l'Italie, il ne faut pas seulement expulser l'Autriche, il faut détruire tous les petits États italiens. L'Empire ne peut pas s'engager dans une pareille entreprise sans modifier complètement sa politique intérieure. Tant qu'il restera le très humble serviteur de la réaction, il ne faut pas qu'il songe à appuyer la Révolution en Italie. Il se trouverait lancé dans une foule de contradictions d'où sortiraient pour lui les plus graves embarras.... Veut-il devenir l'Empire démocratique ? Oh ! alors, tout devient facile. L'occasion est belle. Il aurait tort de ne pas la saisir !
— Jusqu'ici, s'écria le Prince, nous sommes complètement d'accord.
— Une guerre ne peut être populaire qu'à la condition d'être faite pour une grande idée. Ce serait le
LES CINQ SOUS l'EMPIRE S09
cas d'une guerre entreprise pour la reconstitution <i'une nation comme l'Italie qui a été, après la ^rèce, le berceau de notre civilisation. Il est très probable que dès les premiers pas, ou viendra se heurter à la question du pouvoir temporel du pape. Or, ce serait se lier les mains d'avance sur cette question, si Ton conservait, comme on Ta fait depuis six ans, le parti clérical comme principal auxiliaire.
Le Prince fit une grimace qui se termina par un sourire.
— Vous ne pouvez nier, lui dis-je, que le parti clérical domine absolument le gouvernement. Il est partout dans les ministères, dans les administrations publiques, dans les collèges, dans les écoles..,. Est-ce vrai?
— Vous avez raison, me dit le Prince. C'est là en efi'et la pierre d'achoppement.
Il se leva; il se promena à grands pas pendant quelques instants; puis il me congédia en disant:
— Surtout pas un mot sur ce que je vous ai dit. C'est du reste, une simple hypothèse , et j'étais bien aise d'avoir votre avis.
23 novembre 1858.
La Presse a publié un article signé Chiéroult qui se termine par un vœu en faveur de là guerre :
Nous n'aimons pas la guerre, et nous espérons qu'elle disparaîtra un jour de la surface de la terre ; mais nous en voudrions voir une, et qu'elle fût dirigée contre l'Autriche.
Od dit que cet article a été inspiré à M. Guéroult par le prince Napoléon.
Pourquoi m 'avoir si fort recommandé le secret, puisqu'on devait crif^r la chose sur les toits?
28 novembre 1858.
Je me suis enfin décidé à communiquer le mémoire de Proudhon au prince Napoléon. Hubaine me Ta renvoyé hier. J'ai rendu visite au Prince aujourd'hui. Je m'attendais à une explosion de colère, lia formulé son opinion en un mot: « Quel ergoteur que ce bougre-là !» Pas la moindre allusion aux commentaires élogieux sur le testament du duc d'Orléans.
Charles Edmond m'écrivait il y quelques jours: « Je trouve le mémoire de P. J. un peu longuet et tant soit peu embrouillé. »
C'est l'opinion de la plupart de nos amis.
7 décembre 1858.
J'ai reçu d'Ernest Picard l'invitation suivante :
Mon cher collègue.
Permettez-moi de tous engager à Tenir samedi prochain dîner aTec moi.
Vous trouTcrcz probablement ÉmUe OlliTier et madame OlIiTier. Nous avons trop rarement occasion de vous voir pour ne pas espérer que TOUS voudrez bien nous consacrer quelques heures.
Votre bien dévoué. Ernist Picard.
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L'observation de Picard est juste ; nous ne nous voyons jamais. Mais à qui la faute? Ce n* est certainement pas à moi. Ollivier et lui font bande à part; ils ont groupe autour d'eux .un certain nombre de jeunes gens qui forment une petite coterie fermée et inaccessible. J'ai cherché à pénétrer dans ce Sanhédrin ; j'ai remarqué qu'on me regardait de travers, et je me suis dès lors abstenu d'y retourner.
11 décembre 1858.
On fait courir le bruit que Proudhôn a écrit à Jules Simon une lettre dans laquelle il déclare que, pour obtenir la liberté, il ne reculerait même pas devant une alliance avec les d'Orléans. Jules Simon aurait répondu à Proudhôn que pour son compte il préférait aux orléanistes l'Empire et toute sa clique.
C'est là un vieux canard déplumé. Beslay m'a mis au courant de ce qui s'était passé. Il n'y a jamais eu de correspondance entre Proudhôn et Jules Simon. Il était venu aux oreilles de Proudhôn que Jules Simon penchait vers les orléanistes. Proudhôn lui a fait dire par un tiers qu'il ne lui en ferait jamais un crime. Il n'y a rien eu de plus; les choses en sont restées là.
ISilécembre 1858.
Les orléanistes ne laissent jamais échapper une occasion de faire de la propagande en faveur de leur cause.
J'apprends qifon répand dans le public des copies autographiées des dernières pages du mémoire adressé par Proudhon à la Cour d'appel. Il y a là un parallèle entre les d'Orléans et les Napoléon qui n*est pas à Tavantage de la dynastie actuelle.
Avoir Proudhon pour soi, ce n'est pas du tout à dédaigner.
Du reste, du mémoire de notre pauvre ami pas un mot. Sa défense à laquelle il tenait si fort est complètement mise sous le boisseau.
Je soupçonne qu'il y a là un tour de Chaudey. On me dit que l'avocat de Proudhon fréquente beaucoup les salons orléanistes.
25 décembre 1858.
Grand dîner de cérémonie au Palais-Royal.
Le Prince a l'habitude de réunir ses amis à table le jour de Noël.
Le dîner a été très froid.
Point de conversations politiques.
On constate l'absence complète d'affaires. On n'a pas confiance ; on redoute je ne sais quel événement inattendu, la guerre, un mouvement à l'intérieur, tout, jusqu'à la mort de l'Empereur. Il règne un marasme général. La France s'ennuie.
« Le gouvernement, m'a dit Millaud que j'ai rencontré hier, a mis trop souvent la main dan» les affaires. Il est certain que le gouvernement est un peu Touche à tout. »