ANNÉE
5 janvier 1859.
Voici, d'après le Constitutionnel^ la version exacte du petit discours que TEmpereur a tenu à Tambassadeur d'Autriche : .
« Je regrette qae nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé ; mais je vous prie de dire à l'Empe* reur que mes sentiments personnels ne sont pas changés. »
La note du Constitutionnel avait évidemment pour objet de mettre un terme aux bruits vagues et aux diverses variantes qui avaient si fort troublé le monde des affaires. Le Moniteur, n'ayant pas reproduit cette note, on en conclut que le gouvernement veut laisser r opinion publique dans une demi*incertitude, quoiqu'au fond il soit résolu à faire la guerre à T Autriche.
Ce qui gène le gouvernement, c'est l'opposition qu'il rencontre parmi le haut clergé, où, aûisi que l'avoue l'Univers^ on regarde l'alliance de la France et de l'Autriche comme le gage de la paix en Europe et la garantie la plus assurée « contre les entreprises de la Révolution. »
La baisse à la Bourse a été énorme : 80 centimes
214 LES CLNQ SOUS l'eMPIRE
sur le 3 0/0 ; 50 centimes sur le 4 1/2 ; 37 francs sur 'n le Mobilier. Il y a eu beaucoup d'exécutions de spécu- î' le lateurs à la hausse rtu
7 janvier 1859.
Le parti de la paix Ta emporté dans les conseils de m l'Empereur. C'est à son inspiration qu'est due la note \^ qui a paru dans le Moniteur de ce matin.
« Depuis quelques jours, Topinion publique est agitée par des bruits alarmants, auxquels il est du devoir du gouvernement de mettre un terme en déclarant que rien dans nos relations diplomatiques n'autorise les crainles que ces bruits tendent à faire naître. >
On a arraché cette note à l'Empereur, en lui faisant un g
tableau effrayant des désastres financiers qu'allaient
entraîner les bruits persistants de guerre entre la &
France et l'Autriche.
ij
16 janvier 1859.
Le prince Napoléon est parti, il y a deux jours, pour Turin. Le Moniteur dit que son absence sera de très courte durée. Le Constitutionnel donne pour but au voyage du prince ses fiançailles avec la princesse Marie-Clotilde , fille de Victor-Emmanuel, roi de Piémont.
J'ai rencontré M. Cler, l'écuyer du prince. Suivant lui, le mariage n'aurait lieu qu'au mois de mars, quand la princesse aura atteint ses seize ans accomplis. « Ce \
LES CINQ SOUS l'empire 213
mariage, a-t-il ajouté, se serait fait tout de suite, si le gouvernement impérial avait persisté dans l'attitude belliqueuse qu'il avait prise au commencement de janvier. »
Je crois que M. Cler se trompe : ou il n'est pas bien
iformé, ou bien il se tient sur la réserve, jusqu'à ce
ue le mariage soit un fait accompli. D'après ce que
entends dire autour de moi, le prince Napoléon ne
eviendra à Paris que lorsqu'il sera devenu le gendre
e Victor-Emmanuel.
C'est le sentiment de M. de Girardin. k Le Prince,
m'a-t-il dit, est allé à Turin pour brusquer
l'affaire. »
M. de Girardin voit dans ce mariage une menace de uerre : il n'accuse pas le gouvernement impérial de ouloir la guerre, mais il s'y trouvera un jour engagé ans l'avoir désiré. Il est très effrayé de la situation. La politique dans laquelle on s'engage lui semble éplorable. « Je ne puis pas , dit-il, mieux comparer cette politique qu'à celle qui avait été adoptée par M. Thiers en 1840. Elle ne peut aboutir qu*à un recul. Politique inconséquente : pour rentrer dans la logique, il fallait abandonner la dictature et établir l'Empire sur les bases de la liberté. Alors seulement on pouvait songer à l'affranchissement de l'Italie» » M. de Girardin croit néanmoins que c'est le point de épart d'un changement dans les allures gouvernementales.
J'ai oublié de noter un fait important. M. Cler m'a it : « On aura bien certainement la guerre; TEmpe* reur la veut. »
18 janvier 1859.
(Gr. Duchêne est venu m' apporter des nouvelles de Bruxelles. Proudhon est convaincu que tous les tripotages qui se font à la Bourse ont pour but de constitiiar une dotation au prince Napoléon.
C'est là ce qu'on appelle de la politique d'exilé. Si Proudhon prête l'oreille à tous les bruits absurdes et à tous les commentaires idiots auxquels se livrent les réfugiés, il descendra bien vite la pente qui mène à l'abrutissement.
J'ai été soumis pendant quelques mois, après l'échauffourée du 13 juin, à ce régime cérébral. S'il avait duré un mois de plus, je me serais lancé dans les divagations les plus folles, et j'aurais perdu le sens de la réalité.
L'opinion suivante qui a été exprimée devant moi par un homme qui voit beaucoup le monde officiel, me paraît assez raisonnable :
« Je crois qu'yen haut lieu on sent que l'Italie est y> mûre pour une révolution et que, dans l'impossibi- » lité où l'on se trouve de l'éviter, on cherche les » moyens de Tamoindrir. De là les caresses faites an » Piémont, et les menaces adressées à l'Autriche. » L'annexion de la Lombardie au Piémont serait une » solution mixte qui aurait sa valeur : elle répondrait » à l'idée d'indépendance qui travaille la nationalité » italienne ; elle créerait au nord de l'Italie une puis- » sance qui tiendrait en bride toutes les autres ; elle
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 217
» permettrait, le cas échéant, de donner le royaume » de Naples à Murât, et de forcer le pape à sécula- » riser son administration. Le statu quo serait ains » entamé ; les révolutionnaires n'auraient qu'à bien se » tenir. L'Italie serait encore une fois bonapartisée. » ■ C'est dans la Presse qu'il faut chercher la véritable pensée napoléonienne. Ce journal est le reflet de tout ce qui se passe à Turin.
19 janvier 1859.
Le Times nous apporte une singulière nouvelle. Son correspondant de Paris annonce que les préfets de nos quatre vingt-six départements auraient fait connaître au gouvernement « la réprobation et l'horreur des » populations pour une guerre nouvelle. — De sorte, » ajoute le Thnes, que le cabinet des Tuileries incli- » nerait maintenant vers une solution diplomatique » des difficultés pendantes.»
Je ne savais pas que les préfets devaient être considérés comme des interprètes de l'opinion publique. Ce que les préfets entendent par les populations^ ce sont les évêques, les fonctionnaires, les gros propriétaires, les riches manufacturiers, et généralement tous les gens à qui la guerre peut causer quelque gêne et quelque ennui. C'est avec ce monde-là qu'ils sont en contact et c'est à leurs yeux le seul qui compte.
21 janvier 1859.
On s'est beaucoup préoccupé ces jours-ci d'une brochure qui a paru sous ce titre : Est-ce la paix? Est-ce la guerre ? On attribue la paternité de cette brochure à Persigny et à La Guéronnière.
La Patrie a démenti ce bruit. Je crois qu'en effet La Guéronnière n'est pour rien dans ce pamphlet. La Guéronnière travaille à une brochure ; mais elle aura une bien autre importance, et le moment n'est pas venu de la faire paraître.
30 janvier 1859.
Une dépêche télégraphique annonce que le mariage du prince Napoléon avec la princesse Marie-Clotilde de Savoie a été célébré hier à Turin.
Le Prince, en se déclarant très nettement pour la guerre avec l'Autriche, a brusqué la solution qui devait être retardée de quelques semaines.
L'alliance avec le Piémont est faite. Nous voilà engagés jusqu'au cou dans l'aventure italienne.
3 février 1859.
J'ai reçu ce matin une singulière visite. M. Ganesco, directeur du Courrier du Dimanche^ est venu me demander ma collaboration pour son journal. Je connais
LES CLNQ SOUS l'ëMPIRE 219
le personnage de longue date. Il y a longtemps qu'on me Ta signalé comme un intrigant, qui se faufile dans tous les camps, et qui est très capable de les trahir tous.
J'ai écarté les ofii'es de M. Ganesco par une fin de non-recevoir. Je lui ai dit qu'en ce moment je voulais me tenir tranquille, que mon mandat de député m'imposait des travaux absorbants, et que je ne me sentais aucun goût pour reprendre la plume de journaliste.
Mais M. Ganesco est devenu plus pressant. Je lui ai. avoué alors que j'éprouvais une certaine répugnance à être le collaborateur de M. de Montalembert.
« Vous placez, m'a-t-il dit, bien mal vos scrupules. » M. de Montalembert n'est plus l'homme que vous » supposez. Il en est arrivé au point où était Lamen- » nais. Il y a longtemps qu'il a mis de côté le Catho- » licisme pour ne plus se préoccuper que de la liberté. » Il cherche à grouper tous les libéraux sans distinc- » tion de nuances ou d'origine. M. OUivier et M. Du- » faure le voient beaucoup. »
Comme je ne me laissais pas persuader, M. Ganesco, dont l'effronterie égale Tastuce, m'a fait entrevoir que j'aurais à m'en repentir. « Le Courrier du Dimanche, y> m'a-t-il dit, ne soutiendra pas votre réélection. »
C'est le compellë intrarc appliqué au pseudo-libéralisme.
4 février 1859.
Le prince Napoléon et la princesse Clotilde ont fait hiei* leur entrée à Paris. Il y a eu un grand déploie-
"iiO LES CINQ SOUS l'eMPIRE
ment de forces militaires. Est-ce un symbole de la guerre dont ce mariage paraît devoir être le prix ?
On a mis en vente ce matin une brochure : Napoléon /// et r Italie^ à laquelle on attribue le caractère d'un véritable manifeste. Il n'y a pas à se tromper sur l'origine officielle de cette brochure. Elle est en effet annoncée sous cette forme en tête des Faits divers du Moniteur ; •
Les circonstances actueUes lui donnent un grand intérêt. Elle n'excite pas moins la curiosité des lecteurs que la brochure : Napo-léon III et l'Angleterre.
Dans la rédaction de la brochure, c'est La Guéronnière qui a tenu la plume ; mais l'Empereur a fait de nombreuses et importantes corrections.
La boutique de Dentu, au Palais-Royal, n'a pas désempli de toute la journée. Il s'est vendu plus de 40,000 exemplaires en quelques heures.
7 février 1859.
L'ouverture de la session législative s'est fciite au Louvre dans la salle des Etats.
Hénon qui y a assisté a fait la remarque qu'on avait donné à la séance impériale une splendeur inaccoutumée. On avait fait appel aux officiers de la garde nationale.
La princesse Clotilde était placée entre l'Impératrice et la princesse Mathilde. On a été frappé de la ressemblance de cette princesse avec son père, le roi
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 221
Victor-Emmanuel. Par son attitude simple et modeste, elle a produit un excellent efifet.
L'Empereur avait à sa droite, son oncle, le prince Jérôme, et à sa gauche, son cousin, le prince Napoléon.
Hé non croit qu'en donnant à Touverture de la session un si grand appareil, on a voulu frapper Timaginat.ion des étrangers.
L'attitude des députés était glaciale . Il s'était formé une petite cabale. On voulait accueillir, par un silence calculé, la partie du discours de TEmpereur relative aux rapports de la France avec TAutriche et le Piémont.
Quand l'Empereur a exposé les dissidences soulevées entro son gouvernement et l'Autriche, il n'y a eu aucun signe d'approbation ou de désapprobation. Il en a été de même au paragraphe relatif au Piémont et au mariage du prince Napoléon. On a oublié que la princesse Clotilde était présente et qu'on lui devait au moins une marque de galanterie. Mais, quand l'Empereur parlant de la situation de l'Italie a laissé échapper cette parole : « Ce n'est pas un motif suffisant de croire à la guerre », quelques maigres applaudissements se sont fait entendre ; ils n'ont pas rencontré d'écho.
A la salle des conférences, dans l'après-midi, on était généralement d'accord que le discours de l'Empereur n'était rien moins que rassurant. J'ai causé avec un grand nombre de mes collègues ; ils se prononcent presque tous en faveur du maintien de la paix.
Comme le Corps législatif est privé des moyens de
faire connaître ses sentiments à TEmpereur, quelques députés ont proposé de faire une manifestation dans les bureaux. Cette manifestation serait fort innocente : elle consisterait, lors de la nomination des présidents et des secrétaires des bureaux, à écarter de ces fonctions honorifiques l'élément militaire. C'est là tout ce que la majorité a trouvé de plus significatif pour faire montre de ses tendances pacifiques.
J'ai remarqué que les députés qui se prononçaient le plus énergiquement en faveur de ia paix appartenaient à l'entourage de M. de Morny.
8 février 1859.
Le discours prononcé par M. de Morny à l'ouverture de la première séance du Corps législatif peut être considéré comme la contre-partie du discours de l'Empereur. C'est une déclaration énergique en faveur de la paix.
Quand il a proclamé que « la paix ne pouvait être » troublée que par la défense des grands intérêts na- » tionaux », M. de Morny s'est avancé beaucoup. Est-il bien sûr d'avoir fidèlement traduit la pensée de Napoléon III ?
Mais quand il ajouté que « la plupart des difficultés » s'applanissent aujourd'hui par la diplomatie et se » résolvent par des arbitrages pacifiques », il me paraît avoir méconnu les tendances actuelles de la politique impériale. Il faut être aveugle, en efi'et, pour ne pas voir que cette politique èonduit à la guerre.
LES CINQ SOUS l'emPHIE ^3
Quoi qu'il en soit, les paroles de M. de Morny -^nt été accueillies par les plus vifs applaudissements.
Si M. de Morny a voulu prouver que les sentiments du Corps législatif sont opposés à la guerre, il a complètement réussi. Il est impossible de nier après cette explosion de bravos que les députés se laisseront difficilement entraîner vers une politique belliqueuse.
J'ai trouvé Ollivier et Picard fort perplexes sur l'attitude qu'il y avait à prendre. Je leur ai raconté que les bureaux se préparaient à faire une démonstration pacifique. A cette confidence, leur irrésolution n'a fait que s'accroître. Ils ont quitté la salle des séances, et je ne les ai plus revus.
« L'Empereur est allé bien loin ; il lui sera bien » difficile de reculer», m'a dit M. Calley-Saint-Paul.
Ces mots m'ont surpris de la part d'un homme d'afiaires. Tous, en cfi'et, sont -pour la politique de la paix. Mais, M. Calley-Saint-Paul, qui doit être informé par son gendre, le général Fleury, des véritables intentions de l'Empereur, n'a fait là qu'indiquer la véritable situation.
9 février 1859.
J'ai reçu ce matin la lettre suivante :
Mon cher collègue, nous vpus avons cherché, Ollivier et moi, en sortant du Corps législatif pour vous dire qu'il fallait vous abstenir de prendre part à la manifestation des bureaux dont vous nous avez parlé.
Nous sommes d'accord pour rester, dans la question de la guerre, très réservés, et ce serait sortir de cette réserve que d'agir et voter suivant le courant qui parait devoir entraîner la chambre. Ollivier
9&i LES CINQ SOUS l'empire
s'eit chargé d'écrire à Hénon, et je vous dis de mon côté: Réfléchissez et tenez compte de notre observation, si vous la trouvez fondée.
Bien à vous.
E. Picard. 8 février 1859.
J'ai répondu à Picard :
Mon cher collègue, j'ai été fort étonné d'apprendre ce matin en recevant votre lettre que nous étions d'accord pour nous montrer trèj réservés dans la question de la guerre, 11 me semble que cette question n'a jamais été débattue entre nous, que nous n'avons jamais eu à ce sujet de discussion en règle , et qu'aucun de nous n'a été mis en c!emeui*e de formuler une opinion aussi nette que celle que vous exprimez. En ce qui me concerne, j'ai déclaré au contraire irès énergiquement, et, dès les premiers jours, ce que je pensais, et je n'ai point varié dans mon opinion. Je pense toujours, jus- • qu'à preuve contraire, que cette guerre ne peut être entreprise que dans un but de sécurité personnelle et pour tromper les espérances libérales du pays. A ce double titre, elle ne peut avoir mes sympathies.
Je sais qu'en ce moment un grand nombre de mes amis sont dis> posés à donner une chaleureuse adhésion à la politique impériale. Je suis désolé de me séparer d'eux en cette circonstance. Ces grands mots qu'on met en avant de nationalités et d'indépendance des peuples ne m'en imposent pas. Je les trouve aussi équivoques que vides de sens. Depuis dix ans, les événements m'ont appris ce qu'ils valent. Quand je vois le Piémont, pour obtenir les bonnes grâces de l'Empire,, déverser la calomnie sur la démocratie française, je me convaincs plus que jamais que les nationalités sont égoïstes, et qu'elles règlent leurs sympathies non sur des principes, mais sur des intérêts.
Bien à vous.
Alfrod Darimdn.
Ma réponse partie, je relis la lettre de Picard, et je m'aperçois qu'au fond je suis beaucoup plus d'accord avec lui que je ne le pensais. Il est évident que Picard n'est pas un partisan très chaud de la guerre qui se prépare et qu'avant de se décider, il veut voir venir.
Ollivicr et lui n'ont pas moins le tort de prendre des
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 225
décisions sans nous consulter et de vouloir nous les imposer ensuite. Il y a là une prétention qu il faut arrêter au début.
10 février 1859.
Les bureaux ont mis à exécution leur projet. On a procédé à la nomination des présidents et des secrétaires. .Aucun ancien militaire n'a été nommé à ces fonctions. Dans plusieurs bureaux, les présidents élus, en prenant possession du fauteuil, ont adressé une petite allocution dans laquelle ils ont protesté contre toute idée de guerre.
On a envoyé à mon bureau (le 2*) des dossiers d'élections. J'ai fait partie, avec MM. Guyard-Delalain et Carteret, d'une sous-commission chargée d'examiner l'élection de M Baudelot, nommé par la 3* circonscription de l'Aisne. Il ne nous a pas fallu un long examen pour découvrir que cette élection était entachée de nullité au premier chef. M. Baudelot a été élu moins de six mois après sa mise à la retraite comme président du tribunal civil de Vervins, situé dans la 3® circonscription. Il y a là une inobservation flagrante de l'art. 30 du décret organique du 2 février 1852. La sous-commission a prononcé Fannulation de l'élection.
Le 2® bureau a confirmé cette décision, après avoir toutefois entendu M. Baudelot qui prétendait que le texte de l'article 30 du décret du 2 février 4852 n était point applicable à son élection.
M. Carteret a été nommé rapporteur.
n y a eu un long débat dans le 4*^ bureau au sujet de rélection de M. Migeon dans le Bas-Rhin. Ou parle d'exclure M. Migeon pour cause d'indignité. Voilà une belle occasion qui nous est offerte de prendre la défense du droit des électeurs.
J'ai reçu aujourd'hui la visite de G. qui est venu me faire de la part de Proudhon une proposition assez originale.
Proudhon est en train de composer une brochure qui portera ce titre : Comment les affaires vont en France et pourquoi nous aurons la guerre.
Plusieurs feuilles de cette brochure sont déjà composées; elle sera mise en vente dans quelques jours. Il s'agit de la faire pénétrer en France et voici le moyen qu'a inventé Proudhon :
Les députés de l'opposition adresseraient à l'éditeur de Bruxelles une demande de 267 exemplaires destinés à être distribués aux 267 membres du Corps législatif.
Il est peu probable, suivant Proudhon, que le ministre de l'intérieur oserait arrêter à la frontière et empêcher d'arriver à l'adresse des députés une brochure qui aurait le caractère d'un document historique. S'il prenait une pareille mesure, un des députés interpellerait le gouvernement et lui demanderait raison de cet acte d'arbitraire. De là, tapage, scandale, etc.
J'ai répondu à G. que, pour mon compte, j'étais prêta faire ce que demandait Proudhon ; que si j'en jugeais par les dispositions de la majorité, sa brochure serait bien accueillie ; mais que très sûrement les 267 exemplaires seraient confisqués à la frontière e
LES CINQ SOUS l'empire 227
qu'ob ne me ferait pas même l'honneur de me prévenir de l'envoi et de la saisie.
Que si jV»tais avisé en temps utile, il n'y avait dans le règlement du Corps législatif aucune ouverture à une réclamation publique. Le droit d'interpellation n'existe pas, et pour faire entendre une plainte, nous serions obligés d'attendre une occasion tardive, la discussion du budget du ministère de l'intérieur, par exemple.
Les députés, en effet, nejouissent d'aucun privilège. Les brochures à leur adresse sont soumises à tous les règlements de police. On ne se gênerait pas pour nous les appliquer dans toute leur rigueur.
J'ai parlé de la proposition à nos collègues de la gauche. Ils sont disposés à l'accepter; mais ils craignent, comme moi, que l'envoi ne leur parvienne pas.
11 février 1859.
M. Noubel a présenté son rapport sur l'élection d'Ernest Picard, qui a prêté le serment et dont l'admission a été prononcée (1).
M. Carteret a proposé l'annulation de l'élection de M. Baudelot. La chambre a admis les conclusions du 2" bureau.
Le Corps législatif a été saisi d'un projet de loi qui passionne le monde financier depuis plus de six mois. Il s'agit des conventions -passées entre l'État et les
(1; C'est à partir de cette date que îe groupe des Cinq s'est trouvé constitué.
228 LES CINQ SOUS l'empire
grandes compagnies de chemins de fer pour assiirer l'exécution du second réseau, sans être obligé d'accroître le nombre des actions.
Il fallait non seulement empêcher que les actions tombassent au-dessous du taux de capitalisation auquel elles sont arrivées, mais encore q\i'un minimum de dividende leur fût assuré.
On a imaginé toutes sortes de combinaisons. Celle à laquelle on s'est arrêté et qui sert de base aux projets de convention est due à l'imagination très fertile de M. Charles Duveyrier, un ami des Pereire et d'Enfantin. Elle est très ingénieuse ; mais les intérêts de rÉtat sont complètement sacrifiés.
13 février 1859.
M. de Girardin publie sous ce titre : La Guerre, une brochure dont l'épigraphe suivante, tirée des œuvres de Napoléon III, indique l'esprit :
Il ïCy a jamais eu chez les peuples libres de gouvernement assez fort pour réprimer longtemps la liberté à Tintérieur sans donner la gloire au dehors.
En deux jours cette brochure a atteint sa 4® édition.
Il est curieux de voir que Proudhon et Girardin ont eu en même temps la même idée.
Dans une lettre écrite à Ferrari, que celui-ci m'a communiquée, Proudhon explique que, dans sa brochure il se propose «de combattre à outrance le projet impérialiste d'une guerre à l'Autriche, à propos et sous prétexte de l'Italie. »
LES CINQ SOUS l'empire 229
^ Cette lettre a mis fort mal à Taise l'ami Ferrari , qui ■ aime bien Proudhon, mais qui aime encore mieux son pays. Les Bonapartes ont toujours paru à Ferrari une sorte de Messies historiques; peu s'en faut qu'il ne proclame que l'Empire ne doit avoir qu'un seul objectif : l'indépendance de l'Italie.
Une chose le chiffonne pourtant, c'est que le Piémont soit appelé comme l'instrument principal de l'œuvre à accomplir. L'intervention du Piémont ne peut aboutir qu'à la reconstruction du royaume, et l'unique condition d'existence pour l'Italie, c'est la fédération, et même la fédération républicaine.
Ferrari vient de composer quatre gros volumes pour démontrer cette thèse ; il serait désolé que les Français vinssent détruire ses démonstrations historicophilosophiques.
17 février 1859.
Picard a fait aujourd'hui ses débuts en attaquant l'élection de M. Charlemagne, député de l'Indre. C'est le procès fait aux candidatures officielles. M. Granier de Cassagnac a trouvé de bon goût de répliquer en rappelant les procédés des commissaires de la république en 4848. C'était évidemment une personnalité à l'adresse de Jules Favre et d'Ollivier.
OUivier en a pris texte pour faire une déclaration qui indique nettement notre politique : « Je suis venu, a-t-il dit, au sein de la chambre pour y défendre la liberté dans les limites tracées par la Con-titutlorv^ ^t
aucune provocation ne pourra m'amener à m' écarter de cette ligne de conduite. »
On ne s'attendait pas à un pareil langage. Il a paru faire impression sur la majorité. M. Granier de Cassagnac s'est aperçu qu'il s'était fourré dans un guêpier. Il s'en est tiré par une gasconnade.
28 février 1859.
Nous avons eu aujourd'hui une cause grasse, l'annulation de l'élection de M. Migeon.
On a remarqué que M. de Morny avait abandonné le fauteuil et qu'il l'avait cédé à M. Schneider, un des vice-présidents. C'est qu'au fond de cette élection, il y a des histoires de femmes auxquelles M. de Morny se trouve mêlé. C'est lui qui, paraît-il, est le héros de cette lettre mystérieuse, qui a circulé dans les presbytères de l'Alsace.
Quel malheur que cette lettre soit restée discrètement dans le dossier du rapporteur ! « Cette affaire, avait dit Jules Favre plaidant à Colmar pour M. Migeon, est comme le fragment d'un miroir brisé dans lequel la France peut se contempler à la dérobée, et voir qu'on veut réduire le suffrage universel à la précision d'une manœuvre de peloton. »
Si la lettre, dont tout le monde a parlé sans jamais en produire les termes, avait reçu devant la chambre la publicité que, prétendait^on, on lui avait donné dans le Haut-Rhin, on aurait pu apercevoir un coin de ce
monde officiel dont les mœurs ne sont pas aussi édifiantes que le sont les principes qu'il professe.
OUivier, qui a fait partie du bureau où l'élection Migeon a été examinée, avait là une belle occasion de donner un pendant à la magnifique plaidoirie de Jules Favre. Il avait eu toutes les pièces sous les yeux. Sans produire un document dont il a dit « qu'il constituait une inconvenance», il aurait pu insister sur ce fait caractéristique, que M. Migeon avait perdu la candidature officielle, surtout parce que, par sa conduite privée^ il avait excité la colère de certaines dames bien en cour et jouissant de la protection particulière de M. de Morny.
Ollivier a préféré se renfermer dans la question d'indignité. U H eu raison de montrer qu'à l'indignité réelle on voulait substituer une indignité déguisée. Mais il avait afiaibli d'avance son argumentation en se renfermant dans des sous-entendus qui n'étaient compris que des membres du 4® bureau.
Mieux eût valu, comme on dit, mettre les pieds dans le plat.
La chambre, à la presque unanimité, a prononcé l'annulation de l'élection. C'est de sa part un acte de déférence pour M. de Morny. Mais notre président fera bien de no. pas renouveler l'épreuve. J'ai recueilli des paroles sévères sur cette prétention de faire servir la majorité d'instrument à des vengeances personnelles.
232 LES CINQ sous l'empire
3 mars 1859.
On a procédé dans les bureaux à la nomination de la commission de quatorze membres chargés d'examiner les projets de convention avec les six compagnies de chemins de fer.
Je m'attendais aune discussion orageuse. Elleaëié presque insignifiante. Il y a cependant un groupe de députés bien décidés à combattre ces convention s qu'ils considèrent comme périlleuses pour nos finances. Le plus acharné est certainement mon compatriote, Jules Brame. Il y a longtemps qu'il est à la récherche d'un thème d'opposition, et les conventions de chemins de fer paraissent lui ofi'rir un prétexte merveilleux.
Il m'a denaandé si je pouvais lui fournir des chiffres et des arguments. Je lui ai promis de lui rédiger une note explicative. Justement, mon ancien collaborateur au Peuple^ G. Duchêne, m'a communiqué un travail qu'il a rédigé sur ces projets de convention. Ce travail devait être revisé par Proudhon et publié en brochure. Le procès de Proudhon et son départ pour la Belgique, en ont arrêté la publication. Il y a là des indications précieuses qui pourront nous servir, quand viendra la discussion publique.
8 mars 1859.
Le prince Napoléon a donné sa démission de mi-
nistre de l'Algérie et des colonies.
Quoique je n'aie pas revu le Priace depuis son retour d'Italie, je pressentais depuis longtemps cette décision.
Le Prince, à ce qu'on m'assure, a pris à Turin certains engagements qu'on ne se dépêche pas de remplir. Après avoir lancé la brochure : Napoléon II f et V Italie j qui était une véritable déclaration de guerre, on cherche toutes sortes de biais pour ne pas aller plus avant. L'Empereur se laisse circonvenir par des faiseurs qui ne veulent pas la guerre, parce que cela gênerait leurs opérations.
Le Prince est, du reste, convaincu qu'on ne peut s'engager dans la guerre de Tindépendance italienne qu'à la condition de rompre avec ces conservateurs encroûtés qui exercent, depuis sept ans, dans les conseils du gouvernement, une si déplorable influence. L'Empire, à son sens, devrait rechercher ses alliés parmi les hommes qui veulent, à l'intérieur, la liberté sous la double garantie des lois et de Tautorité, et, au dehors, une attitude ferme et patriotique.
Au fond, l'Empereur partage les opinions de son cousin. Il n'a, m'a-t-on dit, consenti qu'avec peine à sa sortie du conseil des ministres. Aussi, a-t-il eu soin de déclarer dans le considérant du décret qui charge M. Rouher de l'intérim, que c'est seulement d'après son désir ^ qu'il relève son bien-ainié cousin des fonctions de ministre de l'Alfirérie et des colonies.
â34 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
13 mars 1859.
Le Corps législatif, à propos de la nomination des présidents et secrétaires des bureaux, a renouvelé la petite manifestation à laquelle il s'était livré le mois dernier.
Les bureaux ont écarté impitoyablement tous les anciens militaires, ati désespoir de trois ou quatre vieux généraux qui ont contracté la douce habitudq de s'asseoir dans le fauteuil présidentiel et de siéger dans ce qu'on appelle le conseil des présidents.
Cette taquinerie puérile n'est pas du goût du gouvernement. Il trouve que la majorité se mêle de ce qui ne la regarde pas, en laissant voir, même sous cette forme bien innocente, qu'elle professe des opinions pacifiques. Peu s'en faut qu'il ne l'accuse de le gêner dans les négociations qu'il poursuit et d'encourager l'Autriche dans ses prétentions.
S'il faut en croire des bruits qui sont arrivés à la salle des conférences, il aurait été sérieusement question, au sein du conseiA des ministres, de dissoudre le Corps législatif.
Je n'ai pas remarqué que cette menace ait produit un grand effet. Cela n'a pas rabattu une seule minute le caquet des partisans de la paix à tout prix.
14 mars 1859.
On a fait courir le bruit que le prince Napoléon allait rentrer au ministère de l'Algérie et des colonies. Il
LES CINQ SOUS l'empire 235
aurait, dit-on, mh pour condition à la reprise de son portefeuille, le renvoi de MM. Magne, Walewski et Delangle. Ce sont, paraît-il, les ministres qui, dans le conseil, font la plus vive opposition à Tintervention de la France en faveur de l'Italie.
J'ignore ce qu'il y a de fondé dans ce bruit, mais ce qui est certain, c'est que la retraite inopinée du Prince a causé en Algérie le plus déplorable efifet. Un de mes amis d'Alger me donne à ce sujet de curieux détails :
Vous ne sauriez croire l'impression pénible que cet événement inattendu a produit. On désespère de l'avenir de ce pays, si riche pourtant, qui nourrissait autrefois la vieille Italie, qui, aujourd'hui mis en valeur serait dune ressource immense pour la France. Cela ne ferait pas raffaire de l'armée qui y tient comme à sa chose, dût la colonisation en mourir, et la France payer les frais de ce fief glorieux avec les pauvres indigènes.
Aussi MM. les officiers ont-ils accueilli la dépêche télégraphique avec une joie insolente. Dans un cercle où il y en a un grand nombre, quand la nouvelle y est pai-venue, apportée par le journal VAbckary organe du vieux parti, il y a eu un toile contre le Prince et une explosion de bravos. On ne parlait rien moins que d'illuminer. Bien leur en a pris de ne pas donner suite à cette lumineuse idée, car ils auraient eu cette fois affaire à la population civile d'abord et ensuite à votre serviteur qui ne les aurait pas ratés, comme je n'ai pas raté une compagnie de bretteurs que j'ai empêchés de tuer les rédacteurs de V Algérie nouvelle j lé tout en haine du régime nouveau.
Nous sommes à la tombée des masques. On reconnaît aujourd'hui à découvert les visages amis et les visages de traîtres et d'ennemis.. . .
IS mars 1859.
On a communiqué au Corps législatif diverses modifications au budget de 1860. Parmi les dispositions
236 LES CINQ SOUS l'empire
•additionnelles, j'ai remarqué celle qui est relative à la création d'un timbre mobile applicable aux effets de commerce venant de Tétranger ou des îles et des colonies dans lesquelles le timbre n'aurait pas encore été établi.
Pourquoi ne pas généraliser? Pourquoi ne pas déclarer que les timbres mobiles seront applicables à tous les effets de commerce indistinctement? Pourquoi des demi-mesures et des quarts de réforme?
Il y^ avait eu avant la séance réunion dans les bureaux. J'ai été nommé membre de la commission chargée d'examiner un projet d'emprunt de 15 millions destinés à* l'agrandissement de la ville de Lille.
Je dois ma nomination aux efforts que j'ai faits pour faire aboutir ce projet qui imprimera à ma ville natale un nouvel essor d'amélioration matérielle et de prospérité commerciale. Démarches, sollicitations, articles de journaux, j'ai mis tout en usage pour venir en aide au conseil municipal de notre vieille cité.
Avertis par le maire de Lille, M. Auguste Richebé, de mes bonnes dispositions en faveur de l'agrandissement, mes collègues du Nord ont manifesté, auprès des membres du 3** bureau, le désir de me voir siéger parmi eux.
Voilà comment j'ai été nommé membre de la commission.
LES CINQ SOUS l'empire 237
23 mars 1859.
La séance d'aujourd'hui, fort insignifiante, du reste, s'est passée tout entière en conversations dans les couloirs et à la salle des conférences.
On discutait la note du Moniteur annonçant que le gouYernement de TEmpereur avait accepté la proposition faite par la Russie de réunir un Congrès en viie de prévenir les complications que Tétat de l'Italie pourrait faire surgir, et qui seraient de nature à troubler le repos de l'Europe.
Ce Congrès est une branche à laquelle se raccrochent volontiers les amis de la paix. Comme ils sont nombreux dans le Corps législatif, on n'a pas assez de louanges pour TErapereur qui..,, que..., dont..., etc., etc.
J'ai cru un moment qu'on allait se porter en corps chez l'Empereur.
M. Réveil qui avait présidé la séance , a fait observer qu'une pareille démarche pourrait nuire aux négociations pendantes et entraver l'action du souverain. uCe serait d'ailleurs, a-t-il ajouté, une immixtion du Corps législatif dans un acte qui est essentiellement dans les attributions du pouvoir impérial. »
Je ne suis pas bien sûr que, malgré ces observations très judicieuses, il n'y ait pas un certain nombre de membres qui soient convaincus qu'une intervention du Corps législatif, en pareille circonstance, ne soit pas une chose très légitime et très utile.
238^ LES CINQ SOUS l'empire
26 mars 1859.
M. de Chasseloup-Laubat, député au Corps législatif, a été nommé ministre de l'Algérie et des colonies.
J'aurais cru que Télévation d'un député au ministère aurait été vu d'un bon œil par le Corps législatif. J'ai été fort étonné d'entendre ceux de mes collègues qui fréquentent la Bibliothèque, exprimer leur mécontentement en termes très vifs.
Je me suis renseigné auprès d'un employé qui connaît bien l'esprit de la chambre. Il m'a expliqué comment il se faisait que le choix de M. Chasseloup-Laubat \ produisait un si mauvais eflfet^sur la majorité.
M. de Chasseloup-Laubat passe pour un opposant de l'espèce la plus dangereuse. C'est lui qui, au lendemain de la résurrection de l'Empire, a essayé d'inspirer à la chambre des idées de résistance. Il s'est trouvé mêlé depuis sept ans à toutes les petites cabales qui ont cherché à entraver l'action directe de l'Empereur. On le considère comme un orléaniste honteux. On lui reproche surtout de s'être abstenu dans le vote de la loi de sûreté générale.
Ces renseignements m'ont permis de comprendre certaines paroles auxquelles il m'avait été impossible d'attacher aucun sens, étranger que je suis au classement des partis dans la chambre. C'est ainsi qu'un de mes collègues avait dit à côté de moi : « Si l'Empereur » choisit ses ministres parmi ses ennemis, il ne faut » pas qu'il compte longtemps sur le dévouement de la )) majorité. »
L£S CLNQ SOUS l'eMPIRE 239
La situation de M. Chasseloup-Laubat sera bien difficile. Il aura à lutter contre les souvenirs de Tadministration du Prince, et il sera aux prises avec la commission du budget qui blâme la création du ministère de TAlgérie et qui en réclame la suppression immédiate. Comment résistera-t-il aux désirs d'économie de ses collègues, désirs qu'il a lui-même encouragés?
!27 mars 1859.
Girardin considère la réunion du Congrès comme une assurance de paix. Il trouve que, dans toute cette affaire de lltalie, le gouvernement impérial s'est fortement compromis. L'assentiment qu'il s'est empressé de donner à la convocation d'un Corigrès a révélé le secret de sa faiblesse : l'Empereur ne sait pas s'attacher à une résolution plus de vingt-quatre heures.
Girardin désapprouve absolument le choix qui a été fait de Chasseloup-Laubat pour remplacer le prince Napoléon au ministère de l'Algérie et des colonies. « C'est, m'a-t-il dit, un homme faible, timide, soumis ; » il se conduira connue un valet. Vous verrez qu'il n'a » été placé là que pour faire au nouveau ministère un » enterrement de première classe. »
A noter le passage suivant d'un article du Courrier du Dimanche à propos du Congrès :
La veille de la Dote du Moniteur, le Palais -Royal était assiégé d'amis effrayés et irrités qui demandaient ce qui restait au Piémont dans le revers. On leur répondait : le prince Napoléon ! et il y en avait d'assez exigeants pour trouver que ce n'était pas assez !
240 LES CINQ SOUS l'empire
1er avril 1859.
On a voté ua projet de loi ayant pour objet d'accorder à mademoiselle Éveillard une pension annuelle et viagère de 5,000 francs, à titre de récompense nationale pour sa conduite courageuse lors du meurtre de son père, consul à Djeddah, assassiné dans Texercice de ses fonctions. Le vote a eu lieu à Tunanimité. J'ignore comment ont voté mes collègues de Topposition.
Voilà enfin le gouvernement débarrassé de M. Migeon. Son concurrent, M. Keller-Haas, l'a emporté. Il a prêté serment et il a été admis.
L'avenir dira si le gouvernement a gagné au change. M. Migeon était un député sans valeur, que ses aventures avaient achevé de déconsidérer en le rendant ridicule. Il paraît que son successeur est au contraire un homme qui joint à une intelligence élevée une fermeté de caractère peu commune. Le gouvernement ne fera pas ce qu'il veut de M. Keller. Il devra d'autant plus compter avec lui que M. Keller est livré au parti clérical et qu'il met les intérêts de l'Église au-dessus des intérêts de l'Empire.
Aspect physique : un dominicain habillé en bourgeois.
3 avril 1857.
L'Empereur a passé au champ de Mars une grande revue des troupes de ligne de la garnison de Paris.
LES ciN«^ SOUS l'empire 241
Il était accompagné du prince impérial.
On a remarqué que depuis quinze jours, les revues se multiplient. Elles ont, dit -on, pour but principal de faire comiaître le prince impérial à la Garde et aux troupes.
9 avril 1859.
Le Corps législatif a adopté, à la suite d'une discussion fort intéressante, un projet de loi ayant pour objet de faciliter le transport des valeurs déclarées.
M. de Kervéguen a présenté une observation fort juste : il a rappelé qu'en prorogeant, il y a quelques années, le privilège de la Banque, il a été décidé qu'elle émettrait des billets de 50 francs. « Si ces billets de 30 francs, a-t-il ajouté, existaient, les envois de valeurs seraient moins onéreux. »
Le commissaire du gouvernement, M. Godelle, a "épondu que l'émission de ces billets de 50 francs avait ^té accordée à la Banque comme une faculté, non comme \ne obligation.
Alors, à quoi bon cette faculté, si la Banque n'en use )as, et s'il n'y a aucun moyen de la contraindre à réaliser un progrès?
Nous continuons à voter à l'aventure, comme nous e faisions l'année dernière. Dans le scrutin relatif à la pension de mademoiselle Éveillard, Hénon et moi, nous sivons voté pour; Jules Favre, Ollivier et Picard se Sont abstenus. Aujourd'hui, on a voté sur les valeurs déclarées ; Hénon et J. Favre ont déposé un bulletin
242 LES CINQ SOUS l'eMPIRE
blanc; Ollivier, Picard et moi, nous n'avons pas pris part au vote.
Tout cela est absolument incohérent.
Nous ne sommes que cinq, et nous ne pouvons pas parvenir à introduire une discipline parmi nous.
12 avril 1859.
On a nommé au Corps législatif les présidents et les secrétaires des bureaux. Les députés persistent à écarter de ces fonctions les militaires et les gens du Château. Seulement, à force d'être répétée, la manifestation a perdu toute sa valeur. Après s'en être irrité, le gouvernement semble en avoir pris son parti. Il sait le moyen de dompter la majorité quand il en aura besoin.
Notre ami, Edouard Hervé est nommé chef du bureau de la presse au ministère de l'Algérie et des colonies. C'est une situation bien délicate pour un républicain et pour un protégé du prince Napoléon.
14 avril 1859.
Le président du Corps législatif nous a fait part d'une triste nouvelle : Pierre Legrand, député du ^ Nord, est mort, à Lille, après une longue et douloureuse maladie.
Mes rapports avec Pierre Legrand remontent à mon extrême jeunesse, au temps de mes débuts dans la vie
littéraire. C'est lui qui a encouragé mes premiers essais, en me faisant ouvrir les colonnes des petits journaux dont il était le collaborateur, Jeanne Maillotte, le Moulin à ventj etc.
C'était l'homme qui possédait le mieux toutes les nuances du patois de Lille et qui connaissait le plus à fond les mœurs locales. Ses études, signées. Un bourgeois de Lille ^ sont de petits chefs-d'œuvre, pleins de finesse et d'observation.
M. Jérôme David se présente comme candidat du gouvernement dans la Gironde. Je crois savoir que cette candidature de son ami et ancien aide de camp n'a pas l'approbation du prince Napoléon, et que même il blâme Jérôme David de l'avoir recherchée.
Il y a longtemps que Jérôme David guette une occasion de jouer un rôle. Tout le monde le savait au Palais-Royal. Il n'y a que le Prince qui ne s'en soit pas aperçu.
17 avril 1859.
Visite à Girardin. Il est de plus en plus pessimiste. Il voit le gouvernement bien ébranlé, son impopularité accrue, et même sa chute possible s'il persiste dans ses allures belliqueuses.il prétend, du reste, que le prince Napoléon, apercevant les dangers de la politique d'intervention, est beaucoup moins enthousiaste.
Î244 LES CINQ SOUS l'empire
22 avril 1859.
M. de Girardin prenait ses désirs pour des réalités. Nous voilà en pleine guerre.
II y a eu hier conseil des ministres. Le prince Napoléon y assistait. A la suite de ce conseil qui a duré plusieurs heures, la note suivante a été adressée au }Ioniteur :
L'Autriche n'a pas adhéré à la proposition faite par l'Angleterre et acceptée por la Fronce, la Russie et la Prusse. En outre, il paraîtrait que le cabinet de Vienne a résolu d'adresser une communication direcle au cabinet de Turin pour obtenir le désarmement de la Sardaigne. En présence de ces faits, l'Empereur a ordonné la concentration de plusieurs divisions sur les frontières du Piémont.
Cette note a jeté la stupeur parmi les membres de la majorité du Corps législatif. On dit qu'au Sénat rémotion a été encore plus grande.
J'ai causé avec un conseiller d'État très dévoué à l'Empire, mais très sceptique en politique. Voici comment il m'a résumé son opinion :
« L'Autriche, en se défiant de son bon droit, a mis » les torts apparents de son côté. On ne comprend » pas comment, après toutes les concessions qu'elle » avait faites jusqu'ici, elle a pris le parti de repousser » les dernières propositions. Le prétexte mis en avant » de l'admission des États italiens au Congrès, est un » faux prétexte ; elle avait elle-même réclamé cette » admission comme un moyen de contrebalancer Tin- » fluence du Piémont. Quant au maintien de la propo- » sition de désarmement général, il n'a pas de sens
après rultimatum adressé au Piémont. L'Autriche ne peut avoir la prétention de voir les Etats européens se désintéresser de ce qui va se passer entre elle et la maison de Savoie. Je suis convaincu que la coalition va se retourner contre elle. La conduite inepte de r Autriche donne raison à la politique du gouvernement impérial et lui fournit une fois de plus l'occasion de s'applaudir de sa prévoyance. »
23 avril 1859.
Les députés ont reçu une convocation à domicile, les invitant à se réunir en séance publique, le lundi 25 avril, à TefiFet de recevoir une communication du gouvernement.
On s'est porté en foule à la salle des conférences pour savoir ce dont il s'agissait. Les faits parlent assez d'eux-mêmes ; l'Autriche continue à faire de la provocation. L'envoi- à Turin d'un officier pour exiger le désarmement dans les trois jours, est une offense pour, la France tout autant que pour le Piémont.
La majorité qui, il y a quelques jours à peine, protestait dans les bureaux en faveur du maintien de la paix, est absolument décontenancée. Elle est en proie à une colère sourde. Si, au moins, on lui avait fait pressentir- les véritables intentions de TEmpereur! Mais on Ta laissée se bercer d'illusions ; jusqu'au dernier moment, on lui a fait croire que tout se terminerait par un arrangement diplomatique.
Les amis de M. de Monij qui ont le plus poussé la
246 LES CINQ SiDUS l'eMPIRE
chambre à faire des manifestations pacifiques se sont éclipsés. Je n'en ai pas rencontré un seul, ni à la Bibliothèque, ni dans les couloirs.
25 avril 1859.
Depuis son mariage avec la princesse Marie-Clotilde de Savoie, je n'avais pas vu le prince Napoléon. Je sais combien ces sortes d'unions changent le caractère et les dispositions d'un homme. Un membre de Topposition, un révolutionnaire, un ami de P.-J. Proudhon, continuerait-il à recevoir un bon accueil au Palais-Royal ou à l'avenue Montaigne?
Dans le doute, je m'étais abstenu.
Mon absence a été remarquée. Un ami commun m'a fait savoir que le Prince me verrait avec plaisir. Je me suis hasardé, il y a quelques jours, à lui rendre une visite.
— Eh bien ! m'a-t-il dit, aussitôt que j'ai été introduit dans son cabinet, c'est comme cela que vous abandonnez les amis!...
Je me suis excusé du mieux que j'ai pu, alléguant la réserve, la discrétion et l'étiquette.
— C'est bon ! c'est bon ! a poursuivi le Prince. Je vois que c'est ma femme qui vous fait peur. Vous 1 viendrez dîner avec nous. Je vous présenterai à elle \ et vous verrez qu'elle n'est pas aussi terrible que vous le supposez.
J'ai reçu, en effet, une invitation à dîner pour aujourd'hui lundi de Pâques.
LES CINQ SOUS l'empibe 247
C'a été un véritable dîner de présentation. La princesse Clotilde m'a fait Taccueil le plus cordial. J'étais assis à table à côté d'elle. J'ai donc pu l'étudier à mon aise.
Au point de vue physique, on ne peut point dire que ce soit une jolie femme, mais elle a une expression de bonté et de douceur qui plaît et qui attire. Elle parle peu. Est-ce timidité ou réserve ? Je ne sais ; mais j'ai remarqué que sa parole est nette dans sa brièveté. Elle ne dit que ce qui doit être dit. Il doit y avoir un grand esprit de décision chez cette jeune femme qui n'a pas encore dépouillé les hésitations de la jeune fille. Du reste, rien de l'attitude hautaine des familles royales; il y a de la race, mais en même temps une grande simplicité et une parfaite bonhomie.
Si le prince Napoléon n'est pas heureux avec une femme aussi bien douée, c'est qu'il ne l'aura pas voulu. Ce sera, je crois, ime épouse soumise. Il n'y a rien qui laisse soupçonner qu'elle puisse comprendre autre chose que l'obéissance la plus absolue à son mari.
Le Prince croyait que j'allais lui donner des nouvelles de ce qui s'était passé au Corps législatif. Il a été fort étonné, quand je lui ai appris que la séance avait été décommandée. Nous avons reçu, en effet, dans la journée d'hier une dépêche ainsi conçue :
La communication du gouvernement au Corps législatif annoncée pour le lundi 25 avril, à 2 heures, aura lieu le mardi 26, à 1 heure. Pas de séance lundi.
Est-ce à cause de la fête de Pâques que ce retard a eu lieu? On l'ignore.
248 LES CINQ SOUS l'empire
Le gouvernement devance les votes du Sénat et du Corps législatif. L'Empereur a fait la répartition des divers coipmandements de ses troupes. Le prince Napoléon aura le commandement d'un corps séparé.
26 avril 1859.
. C'est au milieu de l'agitation la plus vive que la séance d'aujourd'hui s'est ouverte. L'émotion a redoublé quand on a vu monter au banc des commissaires du gouvernement M. Walewski, ministre des affaires étrangères, venant donner lecture de l'exposé des négociations diplomatiques.
Le président du Conseil d'État a déposé deux projets de loi, l'un portant de 100,000 à 140,000 hommes le nombre des appelés de la classe de 1858, l'autre autorisant un emprunt de 500 millions.
M. de Morny qui s'était prononcé jusque-là en faveur de la paix et qui avait inspiré les mêmes sentiments à la majorité, a cru devoir adresser à la chambre une petite allocution pour l'inviter à appuyer la politique belliqueuse du gouvernement :
«Qaant à vous, a-t-ildit, au début de celte question, vous avez montré un esprit pacifique que vous inspirait votre sollicitude pour les grands intérêts du pays; c'était votre devoir et c'était votre rôle, (ela ne fait que donner plus de valeur et de force au concours que vous prêterez à l'Empereur.»
Afin de bien marquer le revirement qui s*est produit dans son esprit et aussi pour entraîner la chambre, M. de Morny s'est fait nommer rapporteur du projet
relatif aux 140,000 hommes et il a donné lecture du rapport, séance tenante. C'est une approbation absolu j donnée à la conduite du gouvernement.
Il y a cependant une petite portion de la droite qui ne paraît pas bien convaincue. Elle se compose d'hommes de finance qui sont les adversaires nés de la guerre, quelque légitime qu'elle soit, et de catholiques ultramontains, qui voient dans toute guerre en' Italie une menace pour la Papauté. Je serais bien étonné qu'il ne se manifestât pas quelque opposition de ce côté.
27 avril 1859.
Notre petit groupe vient de subir une légère crise.
Nous avons acquis la preuve que l'expédition d'Italie est très populaire dans les masses parisiennes et que nous blesserions les sentiments de nos électeurs, si nous émettions un vote d'opposition. La pensée du peuple de Paris est très nette: iji considère l'Autriche comme la puissance la plus rétrograde de l'Europe; en. lui faisant laguerre, au nom de l'indépendance italienne, l'Empire se déclare en faveur de la Révolution.
La guerre pour la délivrance des nationalités opprimées a toujours figuré dans les programmes démocratiques. Notre devoir était donc tout tracé. Nous devions appuyer la politique du gouvernement.
Mais quand nous nous sommes consultés entre nous sur ce qu'il y avait à faire, nous ne nous sommes pas entendus*
250 LES CINQ SOUS l'empire
OUivier et moi, nous avons été d'avis qu'en signe d'adhésion, nous devions voter les projets ' relatifs à l'/emprunt et à Taugmentation du contingent. Jules Favre a paru disposé à nous suivre dans cette voie. Mais nous avons rencontré une vive résistance chez Hénon et chez Picard. Hénon veut voter contre ; Picard veut s'abstenir.
Jules Favre est engagé sur cette question par ses antécédents ; il est impossible à Torateur qui a défendu ritalie en 1848 et en 1849, à l'homme politique qui a condamné hautement l'expédition de Rome, de se prononcer contre une guerre qui donne satisfaction à ses espérances.
En cette circonstance, comme en tant d'autres, Hénon s'est laisser entraîner par les hommes d'opposition systématique auprès de qui il va volontiers chorèher ses inspirations. Habituellement, quand il voit Jules Favre se prononcer dans un sens, après avoir présenté ses objections, il se range de son côté. Mais aujourd'hui nous l'avons trouvé absolument buté. Il a été impossible de le ramener. La seule concession qu'il ait consenti à faire, c'a été de ne pas déposer dans l'urne un bulletin bleu et de s'abstenir.
Picard, qui désire, lui aussi, s'abstenir, ne donne pas des raisons bien sérieuses. « H ne veut pas, dit-il, » dans une circonstance aussi grave, paraître appuyer » le gouvernement. » Picard qui fréquente un monde où dominent les sentiments conservateurs, est au fond l'adversaire de toute politique révolutionnaire. C'est un pur bourgeois. H a été impossible de le faire changer de résolution.
LES a^Q socs l'empire 251
Bien que nous fussions trois contre deux, il nous a fallu céder. Nous ne pouvions pas donner à- nos adversaires la joie de voir le groupe des Cinq se diviser sur une question aussi importante. La scission eût été irrévocable et nous aurions été paralysés pour tout le reste de la législature. Nous nous sommes donc résignés à nous soumettre à la minorité et à nous abstenir. OUivier a été chargé d'expliquer notre attitude.
La parole d'Ollivier a reflété naturellement Tem^ barras de notre situation : « Ne voulant point, a t-il » dit, par l'adoption de la loi, émettre un vote de con- » fiance ; ne voulant point, par le rejet de la loi, » paraître abandonner l'Italie et se ranger du coté de » l'Autriche, nous retenons notre vote. De cœur nous » votons pour l'Italie ; mais nous attendons une décla- » ration du gouvernement que c'est pour l'Italie que » la guerre va se faire. »
On s'est demandé dans la chambre ce que cela voulait dire, et comme on ne savait rien de nos petites discussions intérieures, on nous a immédiatement accusés d'avoir voté contre une expédition qui avait reçu l'assentiment populaire.
28 avril 1859.
Il y a eu aujourd'hui une séance des plus insignifiantes. Les partisans de la paix se raccrochent à une nouvelle branche. Ils prétendent que la guerre sera limitée et que la campagne sera très courte. «Il y en a, disent-ils, pour six semaines au plus. A la première victoire on fera la paix. »
2S2 LES CINQ SOUS l'empire
i9 avril 1859.
M, Schneider a déposé le rapport sur Teraprunt de 500 millions.
Le gouvernement a hâte d'engager la chambre.
M. de Morny a annoncé que la discussion aurait lieu demain. Mais Jules Brame a fait appel au règlement qui exige qu'il y ait un délai d'au moins vingt-quatre heures entre le dépôt d'un rapport et la discussion. Les raisons qu'il a données sont très plausibles : le gouvernement lui-même a déclaré qu'il pouvait disposer, par de simples mesures de trésorerie, de 300 millions au moins. Il n'y a donc point urgence, et il n'y a aucun inconvénient à laisser aux députés vingt-quatre heures pour se recueillir.
Jules Brame n'avait certainement pas trouvé cela tout seul. Il fréquente beaucoup le salon de M. ïhiers, et c'est M. Thiers qui a dû lui souffler ses arguments. On veut gagner vingt-quatre ' heures pour préparer je ne sais quelle manigance.
Le Corps législatif avait là une belle occasion de faire une manifestation ; mais la majorité est maintenant résignée à tout. Il a suffi de quelques mots de M. de Morny pour étouffer en elle tout sentiment de résistance. La discussion sur la demande d'emprunt a été renvoyée à demain.
Il y a eu ce matin un grand conseil de gouvernement auquel ont assisté le prince Jérôme, le prince Napoléon, les membres du conseil privé, les présidents IkSénat, du Corps législatif et du Conseil d'État.
Le prince Pierre Bonaparte avait demandé à l'Empereur un emploi dansTarmée. On le lui a refusé.
30 avril 1859.
La discussion de la loi sur l'emprunt de 500 millions a été une longue violation de la Constitution, accomplie avec l'approbation du gouvernement.
Le droit d'interpellation, une des conditions essentielles du régime représentatif, a disparu de la Constitution de 1852. Cependant, certains membres de la droite éprouvent des scrupules sur la suite que peut avoir l'appui prêté par la France à l'Italie. Ils craignent que le pouvoir temporel de la Papauté soit mis en péril. Ils demandaient donc que le gouvernement fît une déclaration qui rassurât les consciences catholiques.
Une déclaration de ce genre ne pouvait avoir lieu que si le gouvernement était interrogé sur ses intentions de faire Respecter les États et l'indépendance du Saint-Siège.
Il est intervenu, dit-on, entre M. Baroche, président du conseil d'État, et quelques membres de la droite une sorte de convention aux termes de laquelle le gouvernement consentait à ce que la discussion sur la loi d'emprunt prît exceptionnellement la forme d'une interpellation.
On n'a donc point discuté les termes et l'opportunité de l'emprunt au point de vue de l'état de nos finances. On a interrogé le gouvernement sur le sens et la
254 LES CINQ SOUS l'empire
portée de l'expédition d'Italie. M. le vicomte Anatole LemercierTa fait au nom de la droite ; Jules Favre Ta fait au nom de la gauche.
Comme une innovation en amène une autre, on ne s'est pas contenté de faire craquer la Constitution dans ses jointures. On a hardiment réclamé pour le Corps législatif un droit de contrôle plus étendu. Ollivier, dans une séance précédente, avait exprimé « le » regret que pendant longtemps il n'y avait eu de ren- » seignements sur la question que par la discussion des » parlements sarde et anglais. » M. Plichon a approuvé /les paroles d'Ollivier et il a ajouté «que ce qui est j> plus intolérable encore, c'est que des questions » intéressant au plus haut degré l'avenir et la destij> née du pays, soient engagées, tranchées au point j> de ne plus laisser au Corps législatif la liberté de » ses résolutions. »
M* Plichon a dit le mot de la situation : « On ne j) saurait, s'est-il écrié, au grand scandale de la majo- » rite, être révolutionnaire en Italie et conservateur » en France. »
Ce mot appelait une réponse du gouvernement:
c^était le cas ou jamais pour lui d'exposer le programme de sa nouvelle politique. M. Baroche a passé à côté de la question sans paraître même l'apercevoir- C'est eu vain que Jules Favre l'a invité à sortir de l'équivoque et à avouer que la guerre avait réelle^ ment pour objet l'indépendance de l'Italie. M. Baroche a gardé le silence.
Il était évident que le président du conseil d'État comprenait combien sa position était fausse ; il avait
peur évidemment d'en dire trop ou pas assez. Après avoir déclaré que le gouvernement prendrait « toutes » les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et » l'indépendance du Saint-Siège, » il lui était impossible d'aller plus loin dans ses explications sans soulever des mécontentements sur les bancs de la chambre. Il est visible que le gouvernement n'a pas de plan tracé d'avance. S'il en avait un, il se serait bien gardé d'encourager l'interpellation de M. le vicomte Lemercier, et il ne se serait pas lié les mains sur un point qui forme pour ainsi dire le nœud de la question italienne.
â mai 1859.
Il y avait aujourd'hui séance au Corps législatif. L'ouverture de la séance avait été indiquée pour deux heures. Il était deux heures et demie et le président n'était pas encore au fauteuil. On faisait toutes sortes de conjectures. Enfin, M. de Morny a fait son apparition. Il a expliqué que si l'ouverture de la séance avait été retardée, c'est qu'on attendait des communications du gouvernement annoncées pour aujourd'hui. Ces communications ont été renvoyées à demain.
Il s'agit d'un Mémorandum à présenter au Sénat et au Corps législatif sous forme d'un message de l'Empereur. La rédaction de cette pièce n'est point encore complètement terminée.
Une note du Moniteur annonce qu'il y ovxt^. T^Q.<è^-
336 LES CINQ SOUS l'empire
tion aux Tuileries le mardi 3 mai. Ces réceptions avaient été brusquement interrompues il y a un mois.
3 mai 1859.
Au début de la séance, M. Walewski, ministre des affaires étrangères, a été introduit avec un grand cérémonial. Il s'est placé au banc des commissaires du gouvernement et il a donné lecture du message de l'Empereur. Cette pièce, écoutée dans le plus profond silence, a été accueillie par de très maigres cris de Vive rempereur !
Le général Allard s'est levé ensuite et a présenté deux projets de loi, le premier qui fixe à 140,000 hommes le contingent à appeler en 1860; le second qui ouvre un crédit extraordina.ire de 90 millions pour les dépenses nécessitées par l'accroissement de l'effectif et par la formation de l'armée d'Italie.
Le gouvernement a déposé un projet de loi qui appelle l'attention des députés de la Seine ; il est relatif à l'extention des limites de la Ville de Paris; il s'agit d'englober dans l'enceinte de la Capitale toutes les communes situées entre les fortifications et le mur d'octroi. M. Haussmann est, dit-on, fort opposé à ce projet qui dérange toutes ses combinaisons.
Le Corps législatif a été saisi des rapports sur le budget de 1860 et sur les crédits supplémentaires et extraordinaires de 1859.
Le rapporteur de ce dernier projet, M. Louvet, n'est pas tendre à l'endroit des crédits extra-budgétaires.
Son travail est un véritable réquisitoire contre le système financier du gouvernement impérial.
7 mai 1859.
Le Corps législatif a adopté, après une discussion qui a duré deux jours, un projet de loi portant modification de diverses dispositions du code forestier.
Il s'est trouvé quatre opposants, parmi lesquels Hénon et moi. J. Favre, OUivier et Picard se sont abstenus, ou, pour dire la vérité, ils" n'assistaient pas à la séance.
Les députés ne comprenaient rien aux changements ministériels que le Moniteur de ce niatin a fait connaître. Est-ce une politique nouvelle qu'on inaugure? A qui sacrifie-t-on certains ministres? Que représentent les nouveaux?
L'envoi de Walewski et de Vaillant au conseil privé ressemble fort à une disgrâce. Ces deux ministres se sont montrés jusqu'au dernier moment opposés à la guerre.
L'Empereur n'a pas voulu se séparer de Delangle; mais en le confinant à la Justice, on lui enlève toute action politique, et on donuB ainsi, dans une certaine mesure, satisfaction au prince Napoléon.
Le choix du duc de Padoue est le moins intelligible de tous : le duc de Padoue est sans doute très dévoué à la famille des Napoléons ; mais il est tout aussi dévoué aux intérêts de l'Église. Lui donner le ministère de l'intérieur au moment où on s'embarque dans une
expédition où l'on peut se trouver en conflit avec la Papauté, c'est placer le pauvre homme entre son intérêt et sa conscience. A moins qu'on n'ait voulu donner une garantie au parti catholique.
Je ne serais pas éloigné de le croire, quand je lis la circulaire qui vient d'être envoyée aux évêques. Cette circulaire renchérit sur les déclarations deM.Baroche :
Le prince qui a donné à la religion tant de témoignages de déférence et d'attachement; qui, après les mauvais jours de 1849, a ramené le Saint-Père au Vatican est le plus ferme soutien de l'unité catholique, et il veut que le chef suprême de l'Église soit respecté dans ses droits de souverain temporel. Le prince qui a sauvé la France des invasions de Tesprit démagogique, ne saurait accepter ni ses doctrines ni sa domination en Italie.
De moins en moins je me rends compte de ce qu'on veut faire en Italie, et je me réjouis de n'avoir pas accordé mon vote à cette guerre, qui ne peut être qu'une déception.
La nomination de Pélissier au commandement d'une armée d'observation sur le Rhin a jeté la frayeur parmi les trembleurs de la majorité. Eh! quoi, nous serions exposés à un moment donné à avoir l'Allemagne sur les bras ! Que devient le programme de la guerre limitée! La note du Moniteur est cependant explicite; l'armée d'observation, composée des garnisons des places de l'Est, est un mythe ; elle n'existe même pas sur le papier.
Jérôme David a été nommé député de la Gironde.
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 2S9
9 mai 1859.
Ce que M. Calley Saint-Paul avait dit Tannée dernière d'une façon un peu brutale, M. Paul Dupont Ta répété aujourd'hui sous une forme un peu adoucie à propos de la discussion de la loi sur les crédits supplémentaires.
La manière dont se prépare le budget semble à M. Paul Dupont ne pas présenter de garanties suffisantes, puisque, dit-il, le gouvernement et le Conseil d'État qui en ont d'abord proposé le chiffre, se réservent, de le modifier, sôit par le décret de répartition, soit par les crédits ouverts dans l'intervalle des sessions, soit par les virements. .
M. Paul Dupont ne faisait que répéter devant la chambre ce que M. Louvet avait consigné dans son rapport.
Depuis plusieurs années une lutte s'est établie entre le gouvernement et la commission rtu budget. Les biuigétaires^ comme on les appelle, veulent qu'on re- \âenne aux règles qui, sous les régimes antérieurs, régissaient le système financier. Ils réclament le vote du budget sinon par chapitres au moins par grandes spécialités, le droit d'amendement sur tous les articles de la loi de finances, et l'interdiction, sauf pour de très rares exceptions, de rien ajouter au budget dans l'intervalle des sessions.
La commission du budget semble s'être fait un point d'honneur de poursuivre ces réformes, et tous ses rap-
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porteurs ne manquent jamais de formuler un vœu en ce sens.
10 mai 1859.
L'Empereur est parti pour l'Italie accompagné du prince Napoléon. L'enthousiasme que la foule a montré sur son passage a dû lui faire comprendre que c'est bien dans une entreprise révolutionnaire qu'il s'engage. S'il ne veut que satisfaire une fantaisie politique, il aurait mieux fait de tourner bride et de retourner aux Tuileries. En acceptant les applaudissements du peuple de Paris, il a contracté un pacte dont il lui faudra remplir les clauses coûte que coûte.
La Régence a été confiée à l'Impératrice, mais un décret confère au prince Jérôme, en son absence, la présidence du Conseil privé et du Conseil des ministres.
14 mai 1859.
Le Corps législatif a adopté diverses lois motivées par l'expédî^on d'Italie :
1** La lui relative à un rappel de 140,000 hommes de 1860 sur la classe de 18o9 ;
2° La loi portant ouverture au ministère de la guerre sur l'exercice 1859 d'un crédit extraordinaire de 90 millions de francs ;
3° La loi portant également ouverture au ministère de la marine d'un crédit extraordinaire de 50 millions de fran«"s.
LES CINQ SOUS l'eMPIRE 261
La discussion avait été épuisée lors du débat sur la loi d'emprunt. Il n'y a que des comparses qui aient pris la parole.
Les cinq députés de Topposition se sont abstenus de prendre part au vote.
C'est la conséquence de l'attitude qu'ils ont adoptée dans cette question italienne, enveloppée de tant d'obscurité et de tant d'équivoques.