Adieu, vivez heureux, et ne m'oubliez pas
— Ach! Gott im Rimmel niemals (Àhl Dieu du ciel, jamais !) s'écria Alete dans la vivacité de son émotion.
— Non, jamais, » répéta Franz avec la même cordiale pensée.
L'un et Tautre se retirèrent.
La reine les suivit d'un regard affectueux.
« Honnêtes natures I murmura-t-elle quand 5a porte du salon se referma derrière eux, braves gens fidèles à leur devoir, et contents de leur sort. Ah! si tous leshommes pouvaient ainsi accepterla part que la Providence leur accorde en ce monde. •
Au moment où ils traversaient la cour du château, un homme passd à côté d'eux portant sous son bras un faisceau de plantes vertes.
a Ahl dit Alete qui s'éloignait à regret, peut-être le jardinier ! Si j'osais.... »
Cet homme avait une bonne grosse figure qui Tenhardit.
« Monsieur, lui dit-elle, nous voudrions bien voir le jardin dont on nous a tant parlé. Pourrions-nous y aller?
— C'est très-aisé, répondit-il, j'y vais à l'instant même, et si vous voulez venir avec* moi, je vous le montrerai. Jacques Comtois est connu pour aimfer à rendre service.
— Nous vous serons très-obligés.
— Il faut seulement que vous me permettiez
d'aller prendre un instrument que j'ai déposé près d'ici, puis dé faire un peu plus loin un petit travail, après quoi, je vous mènerai, si vous le voulez, jusqu'à l'extrémité du parc.
—Faites, faites, ditAlete, toute contente de Tidée qu'elle avait eue, et en regardant Franz, qui se réjouissait aussi de cette promenade.
— Me voilà ! s'écria gaiement Comtois, revenant avec une bêche sur l'épaule.
— Vous êtes, dit poliment Alete, employé dans les domaines du château?
— Oui, madame; Second aide du jardinier en chef; une jolie place, je m'en vante I Si, comme jel'espère, on m'accorde un jour l'emploi de premier aide, ma foi je serai ce qui s'appelle un garçon bien loti.
Auparavant j'étais chez un financier, très-riche; grande maison, grand luxe, les domestiques bien nourris et bien payés. En cela, il faut lui rendre justice, mais l'être le plus bizarre. Je n'ai vu de ma vie son pareil. Il était, disait-il, du parti des philosophes. Quelle est la profession des philosophes? Je ne sais au juste; il me paraît que ce sont des gens qui ont entrepris de refaire l'ouvrage du bon Dieu, comme moi je refais une corbeille à la place d'une plate-bande, et ils ottt de la besogne s'ils veulent changer tout ce qui leur déplaît dans le monde, car tout leur déplaît : les rois, la noblesse, les prêtres, surtotit les prêtres.
Plusieurs des gens de cette singulière corporation venaient habituellement dîner chez mon maître.
C'est ainsi que je les ai connus.. Quand ils avaient bu beaucoup de vin de Champagne et pris beaucoup de café, si le temps le permettait, ils descendaient au jardin ; alors ils s'en allaient de long en large, discourant, gesticulant, maudissant Terreur de rhomme et gémissant sur les misères de la se- i ciété. Us parlaient souvent des lois de la nature et de l'humanité. Un jour, Tpn d'eux s'approchant de moi pendant que je sarclais un carré de légumes, me dit brusquement : .
— Connais-tu les lois de la nature?
— Sans doute, lui dis-je; c'est une obligation de mon métier. Il faut bien que le jardinier sache quund il doit semer sa graine, et quand il doit la récolter, quand il doit tailler ses arbres, faire des greffes, ouvrir les fenêtres de ses serres, arroser ses plates-bandes. Il est dirigé en cela par les lois de la nature. ,
— Ah I l'innocent ! s'écria-t-il en éclatant de rire.
Ses amis se mirent à rire avec lui de ma sottise.
Je vis par laque je ne comprenais rien à ce qu'ils appellent la nature. Peut-être que la nature est comme une de leurs nouvelles saintes, puisqu'ils ne veulent point vénérer les nôtres.
Mon maître faisait aussi ses discours, deux entre
autres qu'il se plaisait à répéter.... Mais, pardon, voulez-vous bien vous asseoir un instant sur ce banc? Je dois planter ici quelques arbustes.
— Comment nommez-vous celui-ci , demanda Franz. Il a une certaine ressemblance avec les arbres de mon pays, et cependant, ce n'est pas la même chose.
—C'est un pin de l'Amérique du Nord, et celui-ci un érable du Canada, et là, je vais mettre un chêne aux feuilles de saule, plus loin un peuplier d'Italie et un cèdre du Liban. Avec un choix de plantes iodigènes, nous avons fait des bordures d'allées et des massifs qui un jour seront superbes. Je voudrais vivre assez longtemps pour voir ces arbres . dans toute leur grandeur. Mais déjà j'ai la joie de les voir pousser et reverdira chaque saison. C'est làle bonheur de notre état de jardinier. Nous jetons en terre une petite semence •pareille à des grains de sable ou de poussière. Nous la recouvrons avec soin, nous l'arrosons, nous arrachons les mauvaises herbes qui pourraient l'étouffer. Pendant ce temps la petite semence se développe tout doucement et invisiblementy et un beau matin, il en sort des feuilles vertes, puis des bourgeons, puis des fleyrs qui nous regardent et nous sourient, et semblent nous remercier de leur avoir donné le jour, si bien que nous serions quelquefois tentés de croire que nous les avons nous-mêmes créées. Mais je merap-
pelle le vieux dicton des laboureurs de mon pays quand ils font leur récolte : ^ Je te semay, Dieu te bénit. »
— Tout homme, dit alors Franz, quelle que soit sa condition, doit faire en ce monde l'œuvre du jardinier, semer le germe d'une bonne action, d'une bonne pensée, et répéter aussi : Je^te semay, Dieu te bénit.
— Merci, monsieur, s'écria Jacques Comtois, vous parlez comme un brave homme. Si mon maître avait eu de tels principes, je ne l'aurais probablement pas quitté.
— A propos, dit Alete qui S'intéressait à sa naïve causerie, vous alliez, je crois, quand mon mari vous a interrompu, nouiS raconter les discours de votre maître.
— Oui, répliqua le jardinier tout en creusant le sol et y plaçant l'une après l'autre ses plantes; c'est en cela qu'il était bizarre. Tant de belles paroles et des actions si différentes ! Il déclarait souvent d'un ton grave et solennel que tous les hommes étaient égaux. Mais s'il lui plaisait de se considérer comme l'égal d'un duc et d'un prince, il n'admettait pas la même parité entre lui et les simples bourgeois. Il s'appelait Sérinet tout court. Mais on aurait été fort mal reçu par lui si on n'avait dit : Monsieur de Sérinet. Ceux qui désiraient particulièrement lui plaire disaient : Monsieur le baron;
quelques-uns même : Monsieur le comte, ce qui le faisait agréablement sourire.
Dn jour, il était dans son jardin avec un maçon auquel il voulait commander divers travaux, un artisan de fort bonne mine, bien vêtu, un des maîtres de sa corporation. Il se mit à lui faire son discours sur l'égalité des hommes. Le maçon Técoutait d'un air édifié, et voilà qu'en répétant ses maximes favorites, M. de Sérinet tire sa tabatière de sa poche et l'ouvre pour y prendre une prise ; le maçon ayant probablement le même goût, s'approche, et avec confiance plonge deux doigts dans la boîte en or.... Non, vous ne pouvez vous figurer la colère de mon maître à cet acte d'outrecuidance, l'indignation avec laquelle il répandit aussitôt par terre tout le contenu de sa tabatière, et le regard de fureur qu'il lança sur le pauvre maçon tout interdit. Je crois qu'il l'aurait battu s'il n'avait craint de n'être pas le plus fort. D'un geste superbe il lui ordonna de s'éioîgner, et jamais il ne voulut le revoir. ' 'Souvent aussi il s'apitoyait sur le sort des malheureux. Il s'écriait que c'était une honte que les rois et les princes employassent tant de sommes énormes à de folles dépenses, pendant qu'une si grande quantité . de- pauvres gens languissaient dans le dénuemtent.
Mais les pauvres ne pouvaient arriver Jusqu'à
lui. Il ne leur était, pas même permis de s'arrêter devant la porte de son hôtel, sans doute parce que Taspect de leur misère aurait trop vivement affecté sa sensibilité.
— Oh 1 le vilain homme ! murmura Alete, et comment enfin Tavez-vous quitté?
— Vous allez le savoir. Il faut d'abord vous dire que je suis d'une province où Ton conserve un sincère sentiment de piété. On m'a donné le surnom de Comtois, je suis de la Franche-Comté : la connaissez-vous?
— Ce- n'est pas très-loin, répondit Franz, de notre ville nalale, Fribourg en Brisgau .
. — Vraiment?
— Une partie de la Suisse à traverser ; rien de plus. •
— Eh bien ! je ne sais pourquoi , mais cela me fait plaisir que nous soyons nés dans le voisinage l'un de l'autre.
— A nous aussi, s'écria vivement Alete.
— Et près de Fribourg, reprit Jacques Comtois, avez-vous aussi des montagnes comme près de notre jolie ville de Pontarlier?
— Oui, de hautes montagnes avec de grandes forêts de sapins.
— A la bonne heure I voilà ce que j'appelle un pays. Les autres, voyez-vous, les pays de plaines, cela me semble des terres incomplètes, des terres
que le bon Dieu, en ses six jours de création, n'a pas eu le temps d'achever. Quant à la végétation de ces plaines Je n'ai point de mal à en dire. J'estime assez le hêtre et le chêne, et j'admire les beaux fruits du poirier et du pêcher. Mais tout cela ne peut me faire oublier le sapin, le grand vert sapin, le plus bel arbre qui existe sans doute à la surface du globe. Ah! vous êtes comme moi d'un pays de montagnes ! cela me réjouit. On dit que les hommes se rencontrent plus aisément que les montagnes; nous nous rencontrerons peut-être encore un jour. Touchez là, s'il vous plaît. »
A ces mots, le bon Comtois tendit aux deux voyageurs une grosse main noircie par le soleil, durcie par le travail. Teux deux la serrèrent affectueusement.
« Et la. fin de votre histoire avec M. Sérînet? dit la curieuse Alete.
— M'y voici. J'ai donc été élevé en Franche- Comté dans des sentiments religieux , et lorsque j'entendais M. Sérinet et ses amis calomnier TÉglise, se moquer des prêtres, outrager parleurs invectives ou parleurs railleries tout ce que j'avais appris à respecter, cela me faisait de la peine. Ce- • pendant je me taisais, sentant bien qu'en cette occasion, je n'étais pas autorisé à prendre la parole. Mais voilà qu'un jour, après un de ses longs et bruyants dîners, mon maître s'avance vet*s moi
174 HISTOIRJS
avec quelques-uns de ses amis, et me dit en me
frappant sur l'épaule :
« — Eh bieni gros bêta (c'éts^it en vertu de ses principes d'égalité qu'il me traitait si familièrement), eh bien ! es-tu toujours aussi attaché à tes vieilles sottes id^s de pratiques religieuses?
«.Cette fois, comme [il s'adressait à moi personnellement, je me crus en droit de riposter.
— Vieilles idées, lui répliquai-^je, c'est vrai, car je les tiens de ma mère qui les tenait de la sienne,' et, d'âge en âge, elles remontent à des temps infinis, ce qui ne les rend à mon sens que plus respectables. Sottes ! cela vous plaît à dire. Bien sot est alors le monde qui y a cru, et celui qui y croit encore. Quanta moi, je puis affirmer que ces sottes vieilles idées, comme vous les nommez, ne m'ont jamais fait de mal, et m'ont fait souvent beaucoup de bien. Je doute que vous en puissiez dire autant des vôtres.
— Eh! eh! s'écria-t-il d'un ton ricaneur et en fixant sur moi deux petits yeux gris où éclatait pourtant la colère, ce rustre de jardinier ne s'exprime pas mal. Mais vous oubliez, mon cher, le respect que vous me devez?
« — Si tous les hommes, lui répliquai-je, sont égaux, comme vous l'avez tant de fois déclaré, ils doivent tous avoir également la liberté de proclamer leur opinion.
— Soit ! dit-il, et moi j'ai la liberté de renvoyer un domestique qui me parle d'une façon inconvenante, et je te chasse à l'instant, si à l'instant même tu ne me démandes pardon de ton impertinence. •
« Sans rien répondre, je déposai par terre les ciseaux avec lesquels j'élaguais en ce moment une charmille, j'allai prendre dans ma chambre mon petit butin, et je partis. M. Sérinet me devait à peu près un mois de gage que je ne lui demandai pas, et qu'il ne pensa pas à me payer. Voilà comment je suis sorti de la maison du riche philosophe.
— Très-bien, dit Alete, et après?
— Après ? j'ai eu de la chance. Le maître, l'archimaître de tous ceux qui étudient et cultivent les plantes, M. de Jussieu, à qui j'avais été une fois demander quelques graines de la part de M. Sérinet, a eu la bonté de s'intéresser à moi et m'a placé ici. Puissé-je y rester jusqu'à la fin de mes jours! Ici, j'ai le bonheur de faire un travail qui me plaît tellement, que, si j'avais à choish*, je n'en demanderais pas un autre. De plus, j'ai le bonheur de servir la reine. Ah ! si vous connaissiez la reine !
—Nous la connaissons, s'écria joyeusement Alete. ïlle a bien voulu nous accorder une audience, et quand vous nous avez rencontrés, nous venions de la voir.
— C'est donc pour cela, reprit Jacques Comtois, (jue vous aviez tous deux le visage si épanoui. Puisque vous l'avez vue, je sais vos sentiments. Tous côux qui la voient l'aiment, et moi je l'aime encore plus, la voyant plus souvent 1 Regarde^: ; ce jardin, ce parc, tout cela, c'est son ouvrage. C'est elle qui a fait creuser ce bassin, où une eau l'impide s'épanche et serpente comme une rivière. C'est elle qui a fait dessiner les contours de cette lie, tracer les sinuosités de ce chemin et de ces sentiers, planter tous ces arbres et construire le hameau que je vais vous montrer. C'est ici qu'elle se plaît à venir passer des jours entiers pour se reposer des grandes réceptions et des solennités de Versailles. Elle arrive tout simplement avec sa belle-sœur, et une ou deux de ses amies, une femme de chambre, un domestique, comme une modeste bourgeoise.
Elle se promène dans les allées, vêtue d'une simple robe blanche, un léger châle sur les épaules, un chapeau de paille sur la tête. Mais, si simple que soit son vêtement, c'est la reine. Personne ne peut s'y tromper. C'est la reine la plus majestueuse et la plus gracieuse. Elle impose le respect; elle attire le cœur.
« Elle veut examiner ce qui s'est fait en son absence, et combiner ce qui doit se faire. Elle s'arrête près des laboureurs qu'elle a placés dans son hameau, près des vieillards et des enfants, près des
maçons et des^jardiniers. Aux uns, elle donne un conseil, à d'autres un secours ou un encouragement ; à tous, elle parle avec tant de douceur et d'aménité qu'il semble qu'on entende chanter un oiseau du bon Dieu. On vénère sa grandeur, on bénit sa charité,* et quand on Ta vue seulement un instant, on a Tâme réjouie pour toute la journée. »
En exprimant ainsi sa loyale pensée, Jacques Comtois conduisait ses nouveaux amis dans le parc. A chaque pas, ils admiraient un nouveau poipt de vue, le cours des eaux, les verts gazons, les groupes d'arbres disséminés sur la pelouse, les profonr deurs de l'ombreuse forêt, et quand ils arrivèrent à l'assemblage des maisons rustiques qu'on appelle le hameau, ils jetèrent un cri de surprise. Ils ne s'attendaient pas à trouver de telles constructions dans la royale enceinte.
Les ailes du moulin tournaient au vent. Les clochettes des vaches résonnaient dans l'étable. Une vieille femme filait sa quenouille seule devant sa cabane, une jeune fille s'en allait à la laiterie portant une jatte remplie d'un lait écumeux; un laboureur aiguisait, en la martelant, sa faux ; et un garçon ramenait en la tirant de toute sa force par le licol une chèvre rebelle.
C'était un vrai tableau de la vie champêtre, et si ' vrai que Franz et Alete se demandaient en le con-
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templant, s'ils n'était pas en pleine campagne, près de la Porét-Noire.
—Oui, dit Comtois, c'est la plus parfaite imitation de la nature, et c'est à la reine que nous la devons. Elle aime la nature, non point comme les amis de M. S^rinet, qui n'en ont pas une seule vraie notion. Elle l'aime réellement et la comprend. Tout ce qu'elle fait ici en est la preuve.
J'ai entendu un jour, dans un cabaret de. Versailles, un méchant comédien sans emploi, s'écrier que Marie-Antoinette n'avait nulle pitié des souffrances du peuple et engloutissait des millions dans ses fantaisies de Trianon. Le misérable I J'avais envie de le traîner ici par les deux oreilles pour qu'il vît lui-môme de ses propres ye.ux l'endroit où peuvent être engloutis ces millions. J'étais dans une colère I Le Franc-Comtois ne se met pas facilement en colère, mais quand il y est...
— Et avec des poings comme les vôtres, dit Franz en riant.
— Oui, sans me flatter, je crois que si j'avais appuyé un peu cette main sur le crâne fêlé de ce cabotin, je l'aurais aplati comme un tête de chou; il a compris que je n'étais pas en train de rire, et il i s'est esquivé.... Mais je lui garde rancune. Je me rappelle sa vilaine figure, et si jamais....
« Le fait est , ajouta Jacques Comtois en reprenant son calme habituel , un instant troublé par
D'UN PAUVRE MUSICIBN. 179^
cette rémlfliscence,le fait est qu'il y a aux elivirons • de Paris tel et tel château de duc, de marquis, de fermier général, près desquels la résidence favorite de la reine de France n'apparattrait que comme une modeste et petite habitation. »
Après avoir examiné en détail tout ce qui les intéressait si vivement, Alete et Franz s'en revinrent à pas lents. Le brave Jacques les ramena jusqu'à l'endroit où il les avait rencontrés. Là, il devait les quitter pour retourner à sa besogne.
« Adieu, merci, lui dit Alete ; vous avez été bien bon pour nous. Je vous tends amicalement la main. Ne l'écrasez pas comme si c'était celle du comédien.
— Dieu m'en garde I s'écria Jacques en serrant tout doucettement cette délicate petite main dans ses doigts musculeux.
— Adieu, dit Pranz. Si quelque jour, par hasard, vous venez du côté du Brisgau , souvenez- vous de Franz et d'Alete Wagner. C'est notre' nom.
— Et vous, souvenez-vous de Jacques Comtois.
— Oui, certes....»
Il y a dans la race des braves gens une sorte de franc-maçonnerie qui fait que, quand ils se rencontrent, si étrangers qu'ils soient l'un à l'autre, à certains traits, ils se reconnaissent et se rejoignent avec confiance.
Les deux voyageurs de Fribourg et le jardinier
franc-comtois étaient, sans qu'ils s'en doutassent, de cette vertueuse franc-maçonnerie.
En passant devant le château , Alete et Franz levèrent les yeux vers le petit salon où la reine les avait reçus. Peut-être espéraient-ils encore la revoir I
Ah I ils devaient la revoir, mais non plus à Trianon.
Le domestique qui les avait conduits était en ce moment au pied du perron. Il leur dit qu'elle était retournée à Versailles, et les accompagna poliment jusqu'à la grille.
Près de là stationnait leur fiacre. Avant d'y monter, ils devaient avoir une nouvelle surprise.
A quelques pas de distance, un homme les observait attentivement, un homme vêtu avec une exagération de luxe de mauvais goût : large jabot, longues manche ites et une profusion de bijoux.
« C'est Sonino, dit à voix basse Franz à Alete ; et la prenant par le bras, il Tentraina rapidement vers la voiture.
Mais Sonino ne se laissait pas si aisément évincer. Il avait l'œil fin et l'esprit occupé de tout ce . qui pouvait servir son intérêt ou sa vanité. Un jeune homme et une jeune femme de si modeste apparence , et si .respectueusement reconduits par un domestique de Trianon, excitaient sa curiosité, et la figure du jeune homme ne lui était pas étran-
D'UN PADVRfi MUSICIEN. 181 .
gère.... Non, positivement, il l'avait déjà vue.... où.... en quelle circonstance? Voilà ce qu'il essayait vainement de se rappeler. Enfin , il s'approcha de Franz et lui dit d'un ton riant pour dissimuler son indécision.
« Je ne me trompe pas, vous êtes bien....
— Franz Wagner, répliqua l'honnête musicien, qui se crut reconnu et qui ne Tétait nullement.
— C'est cela , reprit Sonino avec un accent de joie. Franz Wagner, mon cher pupille, que je suis heureux de vous retrouver! Et madame?
— C'est ma femme. *
— Madame, permettez-moi de vous présenter mes hommages. ">
Alete le regarda de telle sorte, qu'il comprit que de ce côté l'entretien ne serait pas facile. 11 se retourna vers Franz et lui dit :
« Qu'il y a-longtèmps que je vous ai vu! Vous étiez alors tout petit, et vous êtes devenu un grand beau garçon. Mais, malgré ce changement, vous ne pouviez passer près de moi sans que je vous reconnusse. Je n'oublie jamais ceux qui ont éveillé en tioi un sentiment de sympathie , et vous savez quelle sympathie j'éprouvai pour vous dès le jour où je vous rencontrai à Fribourg.
— Oui,. murmura Franz d'un ton peu encourageant.
Sonino ne Voulait pas se laisser déconcerter.
« Votre jeqne âge , reprit-il, votre douce figure, vQtr^ passion pour la musique, tout ip*intéressait, et je me réjouis de pouvoir vous seconder dans vos désirs d'étude.' J'espère que vous êtes r^sté fidèle à votre vocation , que vous n'avez point abandonné cet art qui vous charmait dès votre enfance, cet art auquel je me glorifie d'avoir consacré mon âme et ma vie.
— Je n'ai pojnt cessé, répliqua Pranz, d'aimer la musique.
— Très-bien. Mais, au nom du ciel, dites-moi pourquoiin'ai-je plus entendu parler de voui^ 1 pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?
« Après vous avoir installé dans la pension de Stuttgardt, je me rendis à Vienne, et là, je tombai malade, ce qui m'empêcha de m'occuper de vous comme je le désirais. A peine commençais -je à me rétablir, qu'une affaire importante^ m'obligea à partir pour l'Italie. Je chargeai alors un de mes amis de me transmettre toutes les lettres qui me seraient encore adressées à Vienne, ce qu'il a fait. Et pas une de vous I Pas un mot non plus de votre instituteur. Cela m'a surpris et affligé, mais ilmfest arrivé si souvent d'être oublié de ceux h qui j'avais rendu service I j'ai pens^ que cettç fois il en était encore de même, et je me suis résigné. »
Ce tissu de mensonges était présenté avec un tel accent de bonhomie et de vérité, que Pranz s'y
laissa precidre, et sa physionomie, jusque-là froide et contrainte, s'adoucit.
« Soit, mon jeune ami, reprit le chevalier, à qui cette nouvelle disposition né pouvait échapper , si vous m'avez oublié, je ne vous en veux pas. Vous m'avez peu connu, et vous n'étiez qu'un enfant. Puis, en réalité , c*est peut-être moi qui ai eu le ' premier tort. Tandis que j'attendais une lettre de vous, probablement vous comptiez d'abord en recevoir une de moi. Mais laissons cela. Vous retournez, je croîs, à Versailles. J'ai là ma voiture. Voulez-vous y prendre place? Vous y serez plus commodément que dans votre fiacre, et, chemin faisant, nous causerons de musique et de différentes choses.
— Non, merci 1 s'écria vivement Franz, se rappelanttout à coup le douloureux trajet qu'il avait fait avec le chevalier par une nuit glaciale.
— Je n'insiste pas, répondit tranquillement Sonino. J'espère au moins que nous nous re verrons à' Versailles. Je demeure rue de Paris, et demain soir, quelques personnes se réuniront chez moi pour entendre une nouvelle symphonie de ma composition. Si madame veut bien-me faire l'honneur....
—Vous êtes bien bon, répondit froidement Alete, plus endurcie que Franz dans son ressentiment. De- ^ main nous serons en route pour Fribourg.
— Allons^ s'écria d'un air jovial le chevalier, je vois que, pour vous rejoindre, il faudra que je retourne à Fribourg,et c'est bien possible. Mais avant de vous quitter, mon cher Franz, perînettez-moi de vous demander, par l'intérêt que je vous porte, pourquoi vous êtes ici? Est-ce que vous connaissez quelque employé du château?
— Nous connaissons la reine, s'écria triomphalement Alete , et ce matin elle .a bien voulu nous accorder une audience.
— Une audience de la reine I dit §onino. Ah ! c'est tout ce que je désire. Figurez-vous, mon cher Franz, que ma nouvelle symphonie est, suivant l'opinion des gens les plus compétents, une trèsbelle, très-belle chose 1 Mon ambition serait delà faire jouer dans les petits concerts de Trianon. Voilà deux mois que je sollicite en vain cette grâce. Entre nous, je crois que Gluck, jaloux de mon talent et redoutant mon succès, emploie tout son pouvoir à m'écarter. Pour vaincre cette résistance, j'ai demandé une audience à la reine, et n'ai pu encore l'obtenir. C'est cependant pour moi une question capitale. Il y va de ma fortune, de mon bonheur. Oui, je me suis enfin dégagé de toutes ces affections de grandes dames qui me fascinaient par leurs sourires et ne demandaient qu'à me voir captif dans leur salon , modulant pour elles mes plus douces mélodies. Le temps est v.enu où je dois
songer sérieusement à Tavenir, et une femme que j'aime, la veuve d'un riche négociant, jeune encore et belle , désire m'épouser. Elle ne met à notre mariage qu'une seule condition : elle veut que mes compositions musicales soient admises dans le programme des concerts de la cour; elle le veut absolument et elle est très-ferme dans ses résolutions. 11 faut donc, ou que la faveur que j'implore me soit accordée, ou que je renonce à une union qui comblerait mes vœux.... Mais vous voilà, Franz; c'est mon bon génie qui, en cette occasion décisive, vous amène lui-même sur mon chemin. Comme vous avez facilement accès auprès de la reine ...
— Permettez, permettez, s'écria Franz.
— Vous serez, ajouta Sônino, mon interprète.
Elle aime et protège les arts; vous lui direz que je suis un artiste dont les œuvres ont été souvent applaudies en Allemagne et en Italie , et dont vous connaissez depuis longtemps la renommée. Elle se plaît à faire des heureux. Vous lui direz que d'un mot elle fera deux heureux qui sans cesse la béniront.
— Permettez, répéta Franz.
— Vous lui direz que ce n'est pas seulement cette question de mariage qui me donne un si grand désir d'arriver jusqu'à elle, c'est que j'ai pour elle une si extatique admiration, que le jour où j'aurais l'honneur d'être admis en sa présence seraitle jour
186 H^TOIRE
idéal de ma vie. Ah I je ne suis pas de ces prétendus sages que je rencontre çà et là, qui se donnent sans façon le titre de philosophes, et emploient leur philosophie à critiquer ce qui existe , à calomnier les institutions les plus vénérables , à battre en brèche l'édifice social , sans savoir jusqu'où ils se laisseront égarer par leurs utopies et comment ils remplaceront ce qu'ils semblent vouloir détruire. Non, j'ai le culte du passé, l'amour de la royauté, et je me prosterne devant celle qui maintenant préside aux destinées de ce beau pays de France. Voilà, mon cher ami, ce que vous lui direz en mon nom.
— Permettez donc, s'écria de nouveau Franz.
— Non, non, je sais ce que vous voulez me répondre. Vous êtes d'une nature modeste, et dans votre modestie vous vous étonnez d'avoir à protéger un homme tel que moi. Allez, allez ; je ne serai point humilié des services que vous me rendrez. Je vous conserverai au contraire une très-sincère reconnaissance.
:— Mais, dit Franz, vous ne me permettez pas de parler. Si vous aviez bien voulu m'écouter un instant, vous sauriez que je ne puis faire ce que vous me demandez.
— Comment? n'avez-vous pas été ce matin même àTrianonchez la reine, et n'étes-vous pas...
— Je dois à diverses circonstances, qu'il serait
trop long de vous raconter, T^onneur d'avoir été reçu avec ma femme par la reine. Et nous lui avons dit adieu, et nous partons demain pour notre pays de Brisgau.
— Est-ce une défaite? repartit le chevalier d'Un toQ aigre. Vous que je croyais si bon, seriez-vous ingrat?
— Ingrat I s'éria Alete ayçc un accent d'indigna* tien.
' — Non, monsieur, reprit tranquillement Pranz, ce que je vous dis n'est point une défaite ; c'est l'exacte vérité. »
Sonino, trompé dans son espoir, et regrettant d'avoir compromis sa dignité en demandant Tappui de ce petit musicien, avait bonne envie de riposter durement à ces simples paroles. Mais il réfléchit que ce jeune hompie qu'il venait de rencontrer si inopinément près d'un château royal pourrait, en une autre occasion, lui être de quelque utilité. Il comprima la révolte de son orgueil, et dit à Franz d'une voix adoucie :
« Eh bieîil mon cher, je regrette que vous partiez si vite. Mais je n'en suis pas moins charmé de vous avoir retrouvé, et j'espère que nous nous reverrons encore. »
A ces mots, il lui fit un salut amical, s'inclina galamment devant Âlete, monta d'un pied leste dans sa voiture et disparut.
« Le vilain liomme ! dit Alete. Il a bien fait de s'en aller. S'il était resté plus longtemps, je crois que je li'aurais pu me contenir. En le voyant, je ne cessais de songer à la nuit qu'il vous a fait passer grelottant sous vos pauvres habits, tandis que lui était enveloppé dans de bonnes et chaudes fourrures. Je me rappelais ensuite la dureté avec laquelle il vous avait abandonné, tout seul, faible enfant, sans secours, dans une ville étrangère.
— Mais vous avez entendu ce qu'il a raconté.
C'est possible qu'en effet...
— Non. Il mentait, et malgré lui, son regard, si rusé qu'il soit, et son accent trahissaient son mensonge. Après vous avoir laissé à Stuttgardt, il n'a plus songé à vous, j'en suis sûre. Vous aviez servi à le faire prôner. C'était tout ce qu'il voulait. Et maintenant encore, il osait vous demander... l'impudent I
— Allons, allons, vous qui êtes si gentille I
— Si gentille I Je ne veux pas l'être pour tout le monde. Je ne veux pas qu'on abuse de .votre confiance et de votre bonté, et quand je vois, des gens comme ce Sonino...
— Calmez-vous, ma chère enfant, et puisque cet homme vous irrite, n'en parlons plus. Parlons des heureux moments que nous venons de passer à Trianon, du parc, du hameau, du brave Comtois, de la reine.
— Oui, oui, répondit Alete dont la figure, jusquelà crispée, reprit aussitôt sa riante expression liabituelle.
Tous deux s'en allèrent dans leur fiacre en se retraçant l'un à l'autre les divers .incidents de leur belle matinée, et ils continuaient encore leur entretien en arrivant à leur auberge.
Sur la table de leur chambre était une caisse qu'un domestique de la Reîne venait d'apporter.
Dans cette caisse, il y avait pour Franz un superbe violon : pour Alete, une chaîne et une croix d'or; de plus, une bourse en soie avec ces mots inscrits sur le papier qui l'enveloppait : « De la « part du Dauphin. »
La généreuse Reine savait que les deux voyageurs n'étaient pas riches, et, par une délicatesse touchante, elle leur envoyait au nom de son fils de quoi payer leurs frais de voyage..
Alete baisa la croix et fit une prière. Pranz s'associait à sa généreuse pensée.
Un peintre comme Richter aurait aimé à représenter ces deux figures dans leur expression de piété et de gratitude.