LE DRAME
Nouvelle résolution.
Ils s'en retournèrent avec leurs souvenirs,, les deux loyaux compagnons. Chemin faisant, quoique leur voyage eût été, de toute façon, si agréable, ils se réjouissaient de rentrer dans leur colombier au pied de leurs vertes forêts, et de reprendre leurs vieilles habitudes.'
Alete, qui n'avait pas de nouvelles de sa mère depuis longtemps, espérait en trouver à Pribourg. Franz pensait au plaisir qu'il aurait de revbirM.Landecket M. l'abbé Kindler, de leur montrer son beau violon, et de leur raconter sa visite à la reine.
Et Diamant I s'écria Alete, comme il va sauter çt japper quand il nous verra.
Mais Diamant ne pouvait plus sauter ni japper en ce monde.
Avant le retour de ses jeunes mattres, il était mort.
L'ami qui était chargé de le garder raconta que depuis leur départ, le malheureux Diamant n'avait cessé de gémir.
Le lendemain; dès qu'il put s'échapper, il courut vers leur demeure, gratta à la porte en se plaignant doucement, puis se coucha sur le seuil, et à diverses reprises se leva et s'en alla coller son oreille contre la porte, écoutant et soupirant.
Chaque matin, il retourna au même endroit avec la même agitation.
— Vainement, dit le condisciple de Franz, nous essayâmes de le tenir auprès de nous. Mes enfants l'avaient pris en affection et auraient voulu le garder. Il hurlait alors de telle sorte, que par commisération nous le laissions sortir, et tout ce que nous pouvions faire, c'était de le ramener le soir. Cependant, il maigrissait etf s'affaiblissait. Souvent il laissait sans y toucher la nourriture placée près de lui, et toujours il retournait à votre porte. Là, quelquefois, il s'endormait, puis tout à coup, se réveillait en gémissant, comme s'il venait de faire un mauvais rêve, et quelquefois s'approchait des passants et levait vers eux la tête d'un air suppliant, comme s'il leur demandait : Où sont mes maîtres?
Le savez- vous? Dites-le moi. Les voisins avaient grande pitié de lui, et tous auraient voulu lui être de quelque secours. Mais il refusait obstinément toute assistance. Les écoliers, en traversante rue, quelquefois Tagaçaient. Il les regardait tristement et restait à sa place. Un matin encore, nous le vîmes sortir. Nous n'osions plus essayer de l'en empêcher. Depuis trois jours cependant il n'avait rien mangé. Il était si débile qu'il pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Il se traîna de nouveau jusqu'auprès de votre demeure, gratta, selon sa coutume, à la porte, se coucha et s'assoupit, et pendant son sommeil, de grosses larmes coulaient de ses yeux. Tout à coup, il se releva, trébucha, se releva encore, se roula sur le seuil en poussant un gémissement lamentable, puis plus rien : il était mort. Ma femme et mes enfants en ont pleuré.
Moi, je l'ai enterré au pied d'un frêne, dans mon jardin, le cœur serré, comme si j'enterrais une créature humaine.
— Ah! dit Alete qui ^vait écouté ce récit avec une émotion douloureuse, on pouvait bien le prendre pour une créature humaine, et une des meilleures, tant il était bon, intelligent et fidèle. C'était le compagnon de notre enfance. C'était notre plus ancien ami. Pauvre cher Diamant! Il n'accourra plus à ma rencontre quand je rentrerai, au logis. Il ne me regardera plus avec ses bons
yeux, si content, quand il me voyait eontente, si inquiet quand je lui paraissais inquiète, si joyeux quand je l'appelais, quand il pouvait poser sa tète sur mes genoux, et que je passais ma main dans ses Itmgs poils soyeux. Pauvre Diamant ! Sa perte est pour tto«s un malhe«r et le présage d'autres malheurs. Nous avons été trop heureux jusqu'i présent. Il faut que nous ayons aussi notre part d'infortune* »
Plusieurs années pourtant s'écoulèrent encore paîftibteiiient» doucement, comme les flots de la Dreiaaio dans sa fratche vallée, puis Alete apprit la mort de sa mère, et en eut un grand chagrin. Quelque temps après, le bon Kindler mourut aussi, puis M. de Landeck. C'étaient les deux meilleurs amis du jeune ménage.
Alete et Franz avaient l'âme assombrie par ces deuils. Chose singulière, il semblait que dans Tobscure petite condition où Dieu les avait fait naître, loin du tourbillon des capitales et de l'atmosphère des cours, leur destinée fût liée i celle de la fiiledes empereurs, et qu'ils dussent la suivre en ses différentes phases, comme dans les espaces aériens, Tafitre suit* en ses évolutions la planète dont il est te satellite.
Enfants, ils avaient vu pour la j^mière fois la
jeune princesse au printemps de la vie, dans tout
le charme de sa jeunesse et l'éclat de ses espéran-
ces. Heureux de leur union, ils l'avaient revue reine de france, mère du Dauphin, au point culminant de sa grandeur et de sa félicité.
Tout à coup la mort jetait son ombre noire sur leur chemin, et en même temps une autre ombre sinistre s'étendait sur le chemin de Marie-Antoinette.
Elle était, la noble reine, livrée par d'infâmes calomniateurs aux soupçons injurieux, aux colères, à la haine d'un peuple aveugle. Ses vertus étaient méconnues, ses bienfaits .oubliés, ses plus simples actions travesties, ses plus innocentes paroles honteusement dénaturées.
C'était le commencement des principes de justice et de gratitude de la révolution.
Et un jour vint où, par l'impulsion effrénée de cette révolution, une plèbe immonde s'en alla jusque dans son palais outrager cette belle reine, cette teodre mère, cette chaste femme 1
Et un jour vint où on la traîna avec le plus humain et le plus vertueux des rois sur la route de Tabime pour lui faire subir peu à peu, à chaque station, le long de cette via dolorosa^ toutes les angoisses de l'âme, tputes les tortures, toutes les ignominies, jusqu'à la dernière, jusqu'à son calvaire.
A ces deux saintes victimes, on adyoignit deux jeunes filles, deux blanches colombes dont l'une
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devait porter aussi sa tête sur l'échafaud, et un enfant condamné à mourir lentement d'une mort encore plus cruelle.
Hébert beuglait son cri de joie. Robespierre riait de son rire infernal. Les plus grands crimes, les crimes sans exemple étaient accomplis. La révolution triomphait.
* Quelle surprise pour Franz quand» par hasard, un des innombrables pamphlets, publiés à cette époque, lui tombait entre les mains. C'était un des beaux produits ,de la littérature révolutionnaire, car elle a eu sa litttérature, cette glorieuse révolution. Aucun peuple, sans doute, ne la lui enviera. Et son style ? En aucune langue il n'exista jamais rien de pareil. Jusque dans la façon de s'exprimer, l'homme avait perdu la notion du vrai. II parodiait Rousseau par l'emphase, on descendait par la grossièreté au niveau du père Duchesne. Le plus boursoufflé dans son style, ou le plus éhonté dans son langage avait la chance de produire le plus grand effet.
On ne pouvait guère s'attendre à voir reparaître un Corneille ou un Pascal en ce temps de bouleversement et de démence où les nobles, les chevaleresques, les religieuses gloires du passé étaient bannies et proscrites comme d'indignes superstitions, où les lettres et les arts étaient interdits comme un luxe aristocratique, où un Lavoisier et
un André Ghénier étaient livrés à Téchafaud comme des malfaiteurs, où les tableaux les plus précieux étaient lacérés, et les statues brisées par des mains de vandales, aux applaudissements d'une populace stupide, où les livres les plus admirables, des trésors de bibliographie étaient déchirés pour qu'on en fit du carton ou des cartouches, et les saintes cloches fondues pour en faire de gros sols, en ce ^c/.^ temps où Tart était représenté par les images gro* tesques des fêtes patriotiques , la poésie par le chant.de la Carmagnole, et les autres dithyrambes nationaux, où enfin le beau style, dernier vestige d'un autre âge, était marqué d'un signe d'ostracisme, comme une distinction nobiliaire, et l'orthographe même, l'orthographe trop correcte, condamnée comme un signe d'éducation qui humihait les savetiers et les bouchers des comités de salut public.
Une femme dont les démocrates de nos jours honorent le nom et doivent respecter le témoignage, Mme Roland, a dit dans ses Mémoires : « C'est une chose surprenante que la disette d'hommes à cette époque. II n'y a guère eu que des pygmées. »
Des pygmées I Grand Dieu ! La France, la fière, la superbe France, a été subjuguée, gouvernée, terrifiée, ravagée, ensanglantée par des pygmées I Oh! désastre de l'orgueil des nations et de l'esprit de l'homme ! Nabuchodonosor transformé en bête et
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réduit à brouter Therbe des champs, n'est-ce pas l'emblème de la France, telle que la voolaient les jacobins après l'avoir pleinement pui^e et saignée selon le voeu de Marat, < ce médecin philanthrope, > a dit un historien moderne.
Dans cette transformation de la France monarchique, les jacobins, en leur qualité de patriotes suprêmes, se réservaient le droit de dtner chez le fameux restaurateur Vénua, de lever des contributions selon leur bon plaisir, et d'assigner à l'imbécile Nabuchodonosor son maximum de jouissances matérielles.
Franz, ayant vu le pamphlet dans lequel le nom de la Reine était honteusement profané, jeta cet abominable écrit et le foula aux pieds.
Dès ce moment, il n'eut plus un jour de repos. Les pages exécrables qu'il venait de lire lui révélaient un état de choses dont, jusque-là, il n'avait pas eu le moindre pressentiment, et le cynisme de ces écrits et la publicité qui leur était accordée lui faisaient entrevoir un abime devant lequel son esprit reculait épouvanté. Il s'était promis de ne plus rien lire de semblable. Mais Touragan éclatait de toutes parts et retentissait jusqu'aux extrémités de l'Europe. Pour en connaître les résultats, Franz n'avait pas besoin de lire les journaux dont des milliers de crieurs vociféraient dans chaque ^quartier de Paris le titre et le sommaire, ni ceux qui en reprodui-
saient les principaux passages en province et en Allemagne, ni les libelles qui, à tout instant^ nais^ saient comme des champignons vénéneux dans la fange de la démagogie- Il n'avait qu'à prêter loreille à ce qui se disait autour de lui, dans les naai* sons où il allait donner des leçons, dans les rues où il passait. Tout le monde était occupé de k France et de sa Révolution. Pour ne pas en entendre parler, il eût fallu se calfeutrer entre quatre murs*
 Fribourg, comme partout, des hommes généreux avaient tressailli au premier éclair de cette révolution, et l'avaient saluée conmie l'aurore d'une nouvelle ère dans la vie de l'humanité. Biontôt la plupart d'entre eux en éprouvèrent un sentiment d'horreur. Mais ils ne pouvaient en détourner leur attention. Puis, les émigrés arrivaient, fuyant leur sol aimé et frémissant encore des scènes lamentables auxquelles ils avaient assisté dans les murs embrasés de leur Ilion.
Ainsi, tout en redoutant d'apprendre, Franz apprenait les calamités de ce pays qu'il avait vu si paisible et qui lui semblait si heureux. Et les événements se succédaient avec une rapidité effrayante. Coup sur coup résonnait le bélier populaire. Coup sur coup, il sapait le palais, l'Église, le château, tous les édifices, tous les remparts des anciennes institutions.
Étranger aux œuvres des philosophes du dixhuitième siècle, Franz entendait formuler des théories qu'il ne comprenait pas, ou discuter des questions qui n'éveillaient dans son esprit aucun intérêt. Au milieu de ces agitations fébriles des différents partis, de ces tumultes désordonnés, de ces profanations monstrueuses, de ces actes effroyables qu'on racontait autour de lui, toute sa pensée se concentrait sur la reine, dont il gardait le souvenir avec un sentiment immuable de vénération et de gratitude.
Il la suivait avec un tremblement de cœur, celte femme infortunée, dans les diverses péripéties de son long drame funèbre , dans ces heures désolantes, où, comme le pauvre roi Lear, elle se voyait abandonnée, trahie, injuriée par ceux-là mêmes dont elle croyait avoir conquis le dévouement par ses bienfaits. Il la suivait dans ses humiliations de reine, dans ses angoisses d'épouse et de mère, à l'envahissement du château de Versailles, dans cette horrible foule de mégères et de brigands qui la conduisaient aux Tuileries ; dans sa fuite à Varennes, dans son retour à Paris, dans le saccage et les égorgements de sa demeure au 10 août, dans son refuge désespéré au sein d'une sanguinaire assemblée, et, enfin, dans son emprisonnement au Temple.
Là, il se sentait apaisé; là,, se disait-il, les murs
qui Tentourent la protégeront du moins contre les insultes qu'elle a tant de fojs subies. Là, elle est avec son mari, ses enfants, sa sœur, tout ce qu'elle a de plus cher, et quelques serviteurs dont la fidèle affection la consolera de l'ingratitude des autres. Là, on ne la tiendra sans doute pas longtemps enfermée. On la bannira peut-être; mais elle sera affranchie de ses tortures. Elle retournera dans son pays d'Allemagne. Elle passera de nouveau par Frîbourg, non plus, comme il y a vingt ans, avec son auréole de Dauphine, mais dépouillée de sa royauté et exilée. On ne lui érigera plus d'arcs de triomphe, on n'ira pliis en grande pompe la recevoir à l'entrée de la ville. Mais moi, avec quel empressement je courrai à sa rencontre, et comme je lui chanterai, en m'accompagnant du violon qu'elle m'a donné, la romance à laquelle j'ai dufson regard bienveillant.
Autant il est d'étoiles dans les deux, Autant de gouttes d'eau dans la vaste nuée , Autant de belles fleurs écloses en tous lieux.
Autant de fois, sois saluée.
Tel était le rêve de Franz. 11 le disait à Alete, et Alete rêvait, pensait, croyait comme Franz.
Innocent Franz I la Révolution ne lâchait point ainsi ceux qu'elle tenait captifs. L'exil, les confiscations, les emprisonnements ne lui suffisaient pas
pour apaiser ses fureurs. Il lui fallait du sang, et
plus elle en versait, plu| elle voulait en voir couler.
C'était le temps où Tallien s'écriait dans la beUe ville de Bordeaux : « Il ne suffit pas de planter des arbres de liberté ; pour qu'ils vivent, il faut les arroser de sang ^ »
c Que le sang, disait un autre tribun» descende des échafauds et forme une nouvelle mer Rouge sur laquelle nous puissions mettre à la voile pour aller conquérir la liberté et la porter au loin*. »
Et un autre : « La liberté ne doit avoir pour reposer que des matelas de cadavres ^ »
C'était le temps où un vaillant sans-culotte excitait en ces termes Tardeur démocratique : « Si votre père, votre mère, votre femme, vos enfants, ne sont pas révolutionnaires, quittez-les, chassezles, faites-les connaître; vous le devez à la république. Qu'ils périssent*! »
C'était le temps où, après avoir taillé dans les pierres de la Bastille toutes sortes d'ornements, on en était venu à faire des épingles, des pendants d'oreille en forme de guillotine.
C'était le temps où, sous les murs de l'Abbaye, de la Force, de la Conciergerie et des autres prisons de Paris, les crieurs de journaux s'en allaient