Idem. -^ 3. Idem. — 4. Idem
le soir hurlant : « Laliste des gagnants à la loterie de la sainte guillotine ! »
Quand on lit ces détails dans les mémoires de cette époque, et non point dans ceux des royalistes, dont le témoignage pourrait paraître exagéré, mais par ceux qui ont été écrits par d'ardents révolutionnaires ; quand on lit le récit de la journée du 10 août, des massacres de septembre et des carnages de Lyon et des noyades de Nantes, on ne peut plus être si surpris des combinaisons de Marat.
Eh quoi! il ne demandait plus que deux cent mille têtes pour consolider les fondements de la république. Une petite hécatombe de deux cent mille têtes! Ce bon médecin philanthrope, s'il n'avait été tué par Charlotte Gorday, il aurait bien pu, pour un chiffre si mesquin, être plus tard rangé au nombre des Feuillants et des modérés, et, à ce titre, obligé de porter sa hideuse tête sur l'échafaud.
Et nous aurions eu, dans les fêles de la république, un dieu de moins«
Le dieu Marat I
Un soir, Franz rentra pâle, effaré, tremblant.
C'était en plein hiver. Un vent glacial fouettait en mugissant la neige contre les fenêtres.
Alete regarda son mari avec anxiété, et pensant qu'il avait été saisi par le froid, se hâta de le faire
asseoir près du feu, et de lui apporter un chaud vêtement.
Il pencha la tête sur sa poitrine, et resta un instant comme accablé sous le poids de ses réfleiions.
Puis il se releva, et passant la main sur son front, comme pour s'assurer qu'il était bien éveillé :
« Alete, dit-ild'unevoix tremblante, le roi est mort.
— Est-il possible!
— Non pas naturellement.
-- Comment donc?
— Ceux qui se disent les représentants du peuple l'ont fait comparaître devant eux comme un criminel, ce roi qui, de sa vie, n'a pu commettre une mauvaise action, ils se sont constitués ses juges et ils l'ont.... ils l'ont condamné !
— Ah I les malheureux I
— Oui. Un bourreau lui a coupé les cheveux; un bourreau Ta mené vers cette place sanglante! Et des milliers de bras ne se sont pas levés pour empêcher un tel forfait, et le feu du ciel n'a pas encore anéanti ses assassins!... Oh! Dieu ! oh! Dieu! »
En prononçant ces mots, Franz retomba de nouveau dans son fauteuil, etses yeux étincelaient,etses membres frissonnaient comme parreffetde lafièvre.
Un instant après, il dit à Alete :
« J'ai envie d'aller à Paris.
— Maintenant?
— Bientôt.
^Depuis quelque-temps, reprit doucement Alete, vous m'avez fait un sinistre tableau de l'état actuel de Paris. Quelle différence avec celui que nous avons vu 1 A présent, cette grande ville qui nous étonnait par son luxe et ses richesses, qui nous charmait par son animation et sa gaieté, est le théâtre des scènes les plus horribles. Des brigands la gouvernent, la pillent, la ravagent, l'ensanglantent chaque jour; les honnêtes gens gémissent en secret, craignant de laisser deviner leurs souffrances et leur indignation.
— C'est vrai I
— On ne peut entrer sans effroi dans ce repaire de scélérats; on ne peut y rester sans un mortel péril. N'est-ce pas^ Franz, ce que vous m'avez dit ?
— C'est vrai, Alete, vous ne sortez guère du logis. Moi, je vais, je viens, j'écoute, je vous raconte ce que j'ai entendu, et j'ai tout lieu de penser que la peinture que je vous ai faite du Paris actuel n'est pas exagérée. Mais cette reine à laquelle nous devons tout ce que nous possédons, tout notre bienêtre, tout le bonheur de notre union, cette pauvre femme à qui Ton vient d'enlever son épouxfpour le conduire à l'échafaud I elle est dans sa prison avec ses enfants qu'elle serre en pleurant dans ses bras, avec sa sœur comme elle innocente et comme elle désolée. Lui rendra-t-on la liberté ? Je l'ai cru, il y a quelque temps. Aujourd'hui, je puis à peine l'es-
pérer. Ceux qui ont osé s'attribuer le pouvoir de juger leur roi, se refuseront-ils l'horrible satisfaction de juger leur reine ? Ceux qui ont pu eondamner Louis XYI ne se sont-ils pas par là préparés à condamner Marie-Antoinette ?
En attendant leur décision, elle est là, enfermée, isolée, sans secours, sans défense. Et il me semUe que dans son deuil de veuve, dans ses regrets du passé, dans ses larmes de chaque jour, dans ses appréhensions de l'avenir, sa pensée se repOTte vers ceux qu'elle a connus autrefois, qu'elle a soutenus et protégés, vers ceux qui, en sa phase de grandeur, lui témoignaient tant de respect et de dévouement. Il me semble qu'elle invoque leur appui ea sou abandon. Il me semble, Alete, qu'elle se souvient de nous, et j'ai une idée qui n'est peut-être qu'un .rêve irréalisable, mais à laquelle mon cœur tient si vivement que je ne puis m'en détacher. Voici ce que je songe :
c Les Barbares qui l'ont enfermée dans les sombres murs du Temple se sont fait un jeu, non-seulement de la dépouiller de son luxe de reine, mais de la priver des choses les plus nécessaires. Elle en a été réduite à avoir besoin de linge. Pour en obtenir, il a fallu qu'elle en fît la demande par écrit Je voudrais, si c'est possible, Alete, lui offirir tout ce que j'ai, et je suis sur qu'en cela vous m'approuverez.
« Autour d'elle, sans doute, il y a encore des hommes fidèles qui souffrent de sa captivité et cherchent un moyen de l'en délivrer. Je voudrais m'associer à leur combinaison, être leur auxiliaire, leur messager, leur instrument. Enfin, je voudrais être utile à la reine. Voilà pourquoi, ma chère enfant, il faut que j*aille à Paris.
—Vous ne pensez pas que ce qui lui ferait le plus de bien peut-être en ce moment serait d'avoir près d'elle une servante vraiment dévouée. Voilà l'emploi que je veux tâcher d'obtenir.
—Vous, Alete, vous voulez donc aussi venir àParis.
— En doutez-vous î
— Mais ce que vous disiez tout à l'heure de l'état afflreux de cette ville et des périls auxquels on y est exposé ?
— Ne fallait-il pas faire cette réflexion pour mieux constater la fermeté de votre résolution ?
— Ah ! que vous êtes bonne et que je vous aime!
— Il y a longtemps que je le sais, et je ne devrais pas être si bonne pour vous punir d'avoir pu former un projet sans moi.
— Plus jamais, dit Franz, cela ne m'arrivera.
— Soitl Je vous pardonne. Allons souper. Pauvre reine 1 Elle ne soupe pas si heureusement ue nous.
Strasbourg.
Les personnes que Franz fréquentait, et dont il devait prendre congé à titre de professeur de musique ou d'ami, furent étonnées d'apprendre son projet, et toutes entreprirent de l'en détourner.
Les unes lui parlaient avec effroi des dangers auxquels il était exposé à Paris. D'autres lui signalaient les obstacles ;qu'il rencontrerait à tout instant dans son chemin.
A cette époque, en effet, à moins d'être investi d'une mission spéciale par une importante municipalité, par un comité de salut public, ou mieux encore par la toute-puissante Assemblée, on ne circulait pas aisément sur les grandes routes de France.
Dès le commencement de la révolution, l'inoffensif Arthur Young, qui visitait nos provinces pour étudier l'agriculture, se plaint fréquemment des difficultés qui l'arrêtent dans ses innocentes
explorations : difficulté d'obtenir un passeport et de le faire viser; difficulté d'entrer dans une ville et d'en sortir. Partout la milice armée et une surveillance rigoureuse. Au nom de la liberté, tout le monde en état de suspicion. Pas même la liberté de voyager.
D'année en année, depuis la prise de la Bastille, le mal, comme on le sait, n'avait fait que s'accroître.
Mais rien ne pouvait ébranler la résolution de Franz.
— Enfin, lui demandait-on, quelle raison si impérieuse peut vous décider à quitter une viUe où vous vous êtes fait une fort honorable position, où vous vivez doucement et paisiblement» pour aller, de propos délibéré, vous jeter dans un abîme?
Franz était préparé à cette question, et il répondait : « J'ai conçu Tidée d'un nouvel instrument de musique qui aura, j'en suis sûr, un prodigieux succès. Pour le bien façonner comme je l'entends, il faut que je me rende moi-même à Paris.
— Allons, se disaient en secouant la tête ceux qui avaient connu le vieux luthier, le voilà toqué comme son père. Quelle fatalité I Une maladie héréditaire.
Franz est convenu^ avec sa fidèle conseillère Alete, de ne confier à personne le motif de sa détermination, et peu à peu il fait ses préparatifs de voyage. Il recueille de côté et d'autre l'argent qui
lui est dû pour ses leçons. Il vend plusieurs meubljBs qu'il veut, dit-il, à son retour, remplacer par d'aatres plus élégants. est décidé à vendre, s'il le faut, le violon que la reine lui a donné, et Alete sa chatoe en or et sa croix ; et tout pour secourir l'infortunée captive.
A Paris, Franz ne connatt personne qui puisse Taider et le diriger dans son généreux dessein.
Mais à Versailles, Jacques Comtois! D pense, dés son arrivée, se mettre à la recherche du vaillant jardinier, bien convaincu que s'il se fait quelque chose pour adoucir les tortures de la reine, ou pour la sauver, Jacques Comtois doit connaître cette pieuse entreprise et doit y être associé.
Avec cet espoir, Franz et Alete se mettent en route. Une diligence les conduit assez rapidement jusqu'à RehL Là, un marchand de Fribourg qui a fait le trajet avec eux les engage à ne pas aller plus loin:
« Voyez, leur dit-il, ces postes de soldats de chaque côté de nous. Sur l'autre côté du Rhin tout est également en mouvement. Toute TAIsace s'ap* prête à combattre. Vous êtes étrangers, vous venez de Fribourg : double motif de suspicion. Vous n'i-^ rez pas jusqu'à Paris ; vous serez arrêtés à là fron* tière. Que si vous désirez tant faire ce voyage, attendez ; peut-être verrons-nous des jours meilleurs. •
Attendre 1 et la malheureuse reine que Franz et Alete espéraient secourir! Non; à tout hasard ils devaient continuer leur route; ils ne pouvaient attendre.
Cependant l'Alsace était en effet dans une terrible agitation. Les Autrichiens, les Prussiens, réunis aux émigrés, se disposaient à envahir cette province. Le Courrier de Strasbourg publiait une proclamation commençant par ces mots : Aux armes' les valets des despotes menacent la terre de la liberté!
Et touslescitoyens étaient armés, les uns pour accomplir un devoir journalier dans les rangs de la garde nationale ; d'autres pour faire un service plus actif. Les vieux formaient un corps de vétérans destiné à garder les villes et les remparts ; les jeunes complétaient les bataillons de Tannée du Rhin, commandée par Gustine, et des milliers d'ouvriers étaient employés aux travaux des fortifications.
Il n'y avait pas moins de dix commissaires extraordinaires envoyés à cette armée du Rhin par la Convention : Reubel et Merlin de Thionville, enfermés à Mayence, six autres près de Custine, harcelant, fatiguant, tourmentant ce général parleurs idées de stratégie, leurs plans de bataille, leurs remontrances, et Lebas et Saint-Just, installés à Strasbourg et chargés d'une triple tâche.
Ils devaient, en premier lieu, propager et affer-
mir les salutaires principes de la Révolution dans un pays qui, en diverses occasions, avait manifesté de déplorables penchants, qui, au retour de Varennes, avait témoigné une vive sympathie pour Louis XVI, qui, à la veille du 10 août, exprimait encore le désir de conserver la royauté, qui, enfin, s'était insurgé plus d'une fois contre les prêtres assermentés. Autant de funestes erreurs. Autant de crimes.
Les vertueux délégués de la Convention, Lebas et Saint- Just, devaient flageller ces erreurs, châtier ces crimes, traquer les suspects, humilier Torgueil des aristocrates. Enfin , ils devaient pourvoir de leur mieux aux approvisionnements de l'armée.
Que justice leur soit rendue, à ces pachas de la Convention 1 Les actes officiels, conservés dans les archives de Strasbourg, les documents réunis dans le Livre bleu, les historiques publications de M. Engelhardt, de M. Spach, de M. Heize nous font voir avec quelle ardeur Lebas et Saint-Just, et avant eux Milhaud et Guyardin, remplissaient leur mission.
Arrêtés sur arrêtés, et non pas de ces arrêtés anodins, mollement élaborés dans un bureau de préfecture pour corriger un maire de village ou un garde-champêtre, mais de vigoureux arrêtés qui s'attaquent sans hésitation à ce qu'il y a de plus rétif, et comme le scalpel du chirurgien, pénètrent du premier coup dans la plaie qu'ils doivent guérir.