‹ Histoire d'un pauvre musicienChapitre 6 sur 11 · S14 HISTOIRE · texte numérisé non relu

S14 HISTOIRE

Pour rédification de nos lecteurs, il nous parait convenable d'en reproduire quelques-uns :

Arrêté des représentants Milhaud et Guyardin, en vertu duquel tous les banquiers, agents de change, notaires et tous autres ayant des relations dans les pays avec lesquels nous sommes en guerre, seront sur*le-champ mis en état d'arrestation, leurs papiers et numéraire saisis et inventojriés.

Arrêté par lequel FUniversité, la bonne vieille Université de Strasbourg, et toute Tinstruction publique, sont déclarées] fédéralistes. Les professeurs, régents , maîtres d'école , instituteurs publics et particuliers, même ceux qui ont obtenu un certilicat de civisme, seront privés de leur emploi et séquestrés.

Arrêté qui ordonne la fermeture de la bibliothèque publique, et sa transformation en un ma* gasin de fourrages.

Arrêté philanthropique et laconique de Saint-Just et Lebas :

c Dix mille hommes sont nuds pieds dans l'armée. Il faut que vous déchaussiez tous les aristocrates de Strasbourg dans la journée, et que demain à dix heures du matin, les dix mille paires de souliers soient en marche pour le quartier-^oéral. »

Autre arrêté pour faire pendant au précédent :

< Tous les manteaux des citoyens de la ville de Strasbourg sont mis en réquisition, et devront être

d'un pauvre musicien. 215

rendus demain soir dans les magasins de la République. »

Troisième arrêté, où Ton voit encore plus clairement les sentiments d'humanité des représentants :

« La municipalité de Strasbourg tiendra deux mille lits prêts dans les vingt-quatre heures chez les riches de Strasbourg pour être délivrés aux soldats. Ils y seront soignés avec le respect dû à la vertu et aux défenseurs de la liberté. »

£n même temps, il était enjoint à la municipalité de Strasbourg d'exciter le zèle de tous les citoyens pour fournir à ces mêmes défenseurs de la liberté des habits, des chaussures, des chapeaux, et de rendre compte, le lendemain, des mesures qu'elle aura prises, et des résultats qu'elle aura obtenus.

La chronique dit que l'armée du Rhin a très-peu proflté de ces réquisitions, que la plupart des mil liers de chaussures et de vêtements enlevés aux aristocrates , a été gaspillée ou a pourri dans les magasins.

Mais voici un petit arrêté qui devait être plus fructueux :

Quatre lignes, rien de plus, qui imposent aux riches de Strasbourg une contribution de neuf millions à payer dans les vingt-quatre heures en bons billets ou en numéraire, et non pas en assignats démonétisés.

Il n'y avait plus de riches à Strasbourg. La ces-

sation du commerce, les amendes, les réquisitions et les confiscations avaient en grande partie ruiné les maisons les plus opulentes, et les neuf millions n'avaient pu être immédiatement versés dans la caisse de la République, selon le magnanime désir de Saint-Just et Lebas.

Quelques j ours après, un nouvel arrêté placardé sur tous les murs, et dans lequel il est dit que tous ceux qui n'auront pas acquitté, dans les vingtquatre heures, leur part de contribution, seront, le lendemain, exposés pendant trois heures, sur Téchafaud de la guillotine, et ensuite subiront, pour chaque jour de délai, un mois de prison.

Ils menaient rondement les affaires, ces actifs représentants. Ils connaissaient le prix du temps, et ils le ménageaient, comme on peut le voir, par les décrets que nous venons de citer, et par cette circulaire assez expressive :

« Dix lignes suffisent, et au delà, pour chaque objet d'une pétition. Ceux qui en écriront davantage seront suspectés de vouloir mettre des longueurs à la Révolution. »

Des hommes qui se dévouaient ainsi au salut de la patrie, avaient bien le droit de se reposer un peu de leurs fatigues, et de se récréer par un joyeux banquet.

Des lettres, publiées dans le livre bleu, nous font voir qu'ils s'accordaient cette satisfaction.

C'est leur secrétaire, Garnier, qui est chargé de remplir leur cellier, lequel se vide si promptement, que le vigilant Garnier est exposé à de graves reproches.

Un jour il écrit : « Citoyen, envoie-nous vite du vin étranger. On est à table, et on crie contre toi de ce que tu n'as pas fait la commission que t'a donné le maire. »

Et une autre fois : « Nous n'avons plus de vin de dessert, et il paratt que nous allons avoir tous les jours beaucoup de monde ; voudrais-tu donner des ordres en conséquence. »

« Beaucoup de Chifre. »

Garnier voulait probablement dire : « Beaucoup de Chypre. » Mais il n'était pas tenu de connaître, comme un aristocrate, l'orthographe de l'a'iicien royaume des Lusignan.

De temps à autre, les représentants réveillaient le souci de l'idée révolutionnaire par des épîtres comme celle-ci :

« Nous savons qu'il existe des milliers de suspects. Il devient plus instant de jour en jour de les arrêter. Hâtez-vous donc de les reconnaître. Nous désirons savoir, dans la journée, les noms de tous les gens suspects de Strasbourg. »

Les représentants venaient d'adresser cette lettre aux magistrats de la ville, lorsque Franz et Aie te arrivèrent.

Dès le matin, ils . étaient partis de Kehl à pied, laissant leur petite valise à la garde d'un voiturier qui devait, dans la journéOi la leur remettre à l'hôtel du Corbeau.

Le moment n'était pas favorable. A peine avaientils posé le pied sur la terre d'Alsace qu'ils furent arrêtés par des soldats; et conduits au corps-degarde.

Là, ils se trouvèrent en face d'un homme d'une encolure épaisse, d'une figure grossière, salement vêtu, et lourdement coifTé d'un bonnet rouge au bout duquel s'étalait une large cocarde tricolore.

Cet homme, dont nous ne pouvons essayer de reproduire, dans sa crudité, le trivial langage, faisait, ce jour-là, l'office de commissaire au bord du Rhin.

Pour se soulager dans ses graves fonctions, il fumait une énorme pipe et buvait de la bière. Il daigna interroger les deux voyageurs.

« Connais -tu quelqu'un à Strasbourg? demanda-t-il à Franz.

— Oui, répondit vivement le naïf musicien. Nous avons l'honneur de connaître M. Diétrich.

— Lequel?

— Frédéric.

— Ahl vous avez l'honneur de connaître M. Frédéric Diétrich, reprit le commissaire avec une

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étrange expression d'ironie, et comment Tavez-vous connu?

— En venant ici, il y a une douzaine d'années, nous avions une lettre de recommandation pour lui.

^ Et alors, naturellement, vous avez dtné chez lui?

-Oui.

-^ Il aimait à recevoir, et il était fort agréable.

— Extrêmement.

— Savant, beau parleur, bon musicien.

— Oui, et d'une politesse exquise.

— Et toi, citoyenne, tu as sans doute, à l'égard de Frédéric Diétricb, les mêmes sentiments que ton mari? »

Alate avait remarqué le ton singulier du commissaire dans cet interrogatoire. Sans savoir pourquoi, elle en était inquiète, et elle répondit avec réserve :

< Je suis reconnaissante de la bonté que M. Diétricb a eue de nous recevoir. »

< La femme, murmura le commissaire, est plus fùtée que le mari. Mais on la fera aussi parler. Bonne aventure. Je la raconterai ce soir au club des jacobins, et Schneider sera content. »

< Ah 1 mes petits agneaux, reprit-il à haute voix, vous avez eu tant d'agrément dans la maison de Uiétrich 1 Bienl très-bien 1 Je ne vous demande pas

quelles relations il a eues avec vous depuis douze ans et quelle mission vous allez maintenant remplir près de lui?

— Mais, répliqua Alete dont ces mots accroissaient l'inquiétude, nous n'avons eu depuis douze ans aucun rapport avec M. Ditrich, et nous ne sommes nullement envoyés près de lui.

— C'est bon, ma petite mère. Tu parles plus souvent qu'à ton tour. Attends un peu. D'autres que moi t'interrogeront. »

Puis se tournant vers la porte du corps de garde :

« Caporal Pfeiflfe, » s'écria-t-il.

A cet appel, on vit apparaître un grand homme maigre qui, à en juger par le délabrement de son costume, ne devait pas avoir eu une grande part à la grande distribution des habits et des chaussures enlevés aux riches de Strasbourg, par ordre des représentants. Deux gallons en laine, cousus au bout des manches de sa carmagnole; indiquaient cependant son grade, et un sabre sanç fourreau pendait à sa ceinture.

« Présent I citoyen Jung, dit-il en portant militairement la main à son bonnet.

— Tu vas, dit Jung, prendre avec toi trois hommes et conduire ces étrangers près de Taccusateur public.

Tu lui raconteras que c'est moi qui les ai interrogés, et qui ai découvert que c'étaient des amis, des

affidés de Diétrich. Écoute, ajouta-t-il en le tirant à l'écart et en lui parlant à voix basse, tu lui apprendras aussi que ces deux individus que je regarde comme des envoyés de Coblentz, ,ont passé près du poste voisin du nôtre sans être arrêtés. C'est Bergman, le carrossier, qui commande ce poste, et je me défie de lui. Ces gens qui ont travaillé autrefois pour les aristocrates.... Mais ils auront beau prendre le masque du patriotisme, ils n'échapperont pas au regard pénétrant des vrais républicains. Va, Pfeiffe, acquitte-toi .ponctuellement de ta commission, et quand tu seras (}e retour, tu diras avec moi deux mots à un tonnelet de bière qui m'a été ce matin envoyé par un bon brasseur, un pur citoyen.

— Merci I dit Pfeiffe. Je vais et je reviens.

— A propos, reprit Jung, si Schneider trouvait cette petite femme gentille.... et si par hasard.... Tu m'entends. Tu n'aurais pas l'air de t'en apercevoir. Ce sont des idées à lui. Nous n'avons pas à nous en occuper.... Fameux homme du reste.... Un langage irrésistible, et un véritable sans-culotte.

— Suffit! répliqua le caporal, en clignant l'œil pour se donner un air rusé. C'est vrai qu'elle n'est pas mal, cette petite Allemande, et le citoyen Schneider s'y connaît. Mais c'est son affaire. Allons, marche, » dit-il en poussant devant lui Franz et Alete.

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Tous deux se regardèrent tristement, ne comprenant point pourquoi on les empêchait de continuer librement leur route , et pourquoi on les envoyait devant l'accusateur public, en les signalant comme des amis de Diétrich.

Ils ignoraient cpie Déitrich, qu'ils avaient connu si opulent et si honoré, était proscrit par la Révolution à laquelle il s'était voué, et qu'il désirait seulement voir contenue dans les limites d'une sage liberté. La grande majorité des habitants de Strasbourg ^t de l'Alsace partageaient ses idées de modération. Mais les jacobins ne pouvaient lui pardonner les tentatives qu'il avait faites pour réprimer leurs excès; les prêtres assermentés, Tévêque en tête, l'accusaient de ne pas les avoir assez résolument défendus contre les attaques des catholiques, et Schneider, dont il avait été Tun des meilleurs protecteurs, Schneider, jaloux de sa haute situation, avait résolu de le renverser.

Ne pouvant le dépopularîser dans une ville qui, en toute occasion, lui témoignait la plus grande estime et la plus entière confiance, ses ennemis le calomniaient à Paris avec tant d'audace et de ténacité que Diétrich fut sommé de comparaître à la barre de l'Assemblée nationale pojur se justifier des accusations portées contre lui. Il ne crut pas devoir se rendre immédiatement à cet appel. Il se retira d'abord dans son château de Jagerthal, puis en

Suisse, bien décidé, disait-il, à obéir à la sommation de l'Assemblée, dès qu'il jugerait Teffervescence de ses persécuteurs un peu apaisée.

Quelques mois après, en effet, il allait à Huningue se remettre lui-même entre les mains du commissaire civil, qui le faisait aussitôt conduire à Paris.

A la suite d'un violent débat, la Convention le renvoya à Strasbourg, pour y être définitivement jugé. Les marques d'affection et de dévouement qu'il reçut dans cette ville où il avait rempli les fonctions de commissaire du roi et celles de maire, où on le ramenait prisonnier, effrayèrent ses adversaires. Évidemment c'en était fait de leurs espérances s'ils le laissaient au milieu d'une population qui lui montrait tant de sympathies. Jamais on n'oserait le condamner.

A l'aide de leurs bons amis les Jacobins de Paris, ils obtinrent un nouveau décret de la Convention en vertu duquel Dietrich devait être transféré et jugé à Besançon. Il était accusé d'avoir eu avec Lafayette une entrevue secrète à Phalsbourg et d'avoir conspiré pour livrer l'Alsace aux armées ennemies. 11 fut acquitté. Tout était donc fini. Il allait être remis en liberté. Non pas. Les vaillants patriotes de 1793 ne lâchaient point ainsi leur proie. Après le verdict du tribunal de Besançon, Dietrich, en raison du séjour qu'il avait fait en Suisse, fut remis

en jugement comme émigré, ramené à Paris par

Tordre du Comité de salut public, et enfermé à

TAbbaye.

Au mois de décembre, il comparut devant le tribunal révolutionnaire et fut condamné à mort pour avoir, disait Pouquier-Tinville , « entretenu des manœuvres et intelligences avec les ennemis intérieurs et extérieurs de la république. »

Si, dans leur existence solitaire, Alete et Franz n'avaient point appris le fatal sort de cet homme distingué dont ils gardaient un si bon souvenir; s'ils ignoraient aussi la plupart des terribles drames d(^ la révolution, ils ne pouvaient, en entrant à Strasbourg, méconnaître un des rapides effets de cette révolution.

Ils avaient vu Strasbourg dans son état de vieille ville libre, conservant, sous le royal gouvernement de France, la plupart de ses anciens privilèges et de ses anciennes institutions.

Ils avaient fait de curieuses excursions dans des rues étroites, tortueuses, où s'élevaient et où s'élèvent encore des maisons construites dans le style germanique du moyen âge, comme celles d'Augsbourg et de Nuremberg.

Dans le peu de temps qu'ils avaient passé là, ils s'étaient sentis très-portés à aimer cette population alsacienne, honnête, intelligente, religieuse, calme, un peu flegmatique en apparence, mais forte et

résolue, prompte à s'égayer, et, en certaines occasions, facilement inflammable.

Ils se plaisaient à regarder les paysans à cheval, avec leurs larges chapeaux, leurs longues redingotes à boutons de métal, et leurs gilets brodés, conduisant majestueusement des voitures chargées de denrées.

Ils se plaisaient à regarder les belles jeunes filles du peuple de Strasbourg et des environs, avec leurs nattes touffues de cheveux, leur nœud de rubans posé sur la tête, comme une aile de papillon, ou leur toque enrichie d'ornements en or et en argent. Quelquefois ils S'arrêtaient surpris à la porte dlm cabaret rustique ou d'un atelier. Des paysans, des ouvriers étaient là, qui, sans avoir jamais appris nne note de musique, chantaient en chœur dans la perfection;

Les voilà revenus dans cette noble capitale de FAlsace. Quel changement I Gomme elle est sombre et triste cetteSville qu'ils ont vue dans son mélange de mœurs françaises et de mœurs allemandes, si riante et si animée. Un grand nombre de ses maisons et de ses boutiques sont fermées ; d'autres entr'ouvertes avec une sorte de crainte. Les marchés sont déserts. Les paysans appauvris par la dépréciation des assignats, ou effrayés par la loi du maximum, ne peuvent plus, ou n'osent plus rien vendre. Les jeunes filles se sont dépouillées de

leurs parures pour obéir à la proclamation d«s représentants qui Its engagent à en faire honneur à la patrie ^ Les bouiigeois, qu'un devoir rigoureux oblige à sortir de chez eux, s'en vont la tête baissée, sans se détourner de leur but, sans aborder le parent ou l'ami qu'ils rencontrent dans la rue; c'est le règne de la liberté. Quelques séides fanatiques de ce nouveau règne apparaissent avec de grandes écharpes tricolores et de grands sabres, dans un état de surexcitation désordonnée et de farouche orgueil. La plupart des physionomies ont une impression d'inquiétude, d'effroi, d'abattemfot.

Çà et là le roulement des tambours^ îe cliquetis des armes, le pas lourd d'une légion de gardes nationaux ou de soldats. C'est là le seul bruit qu'on entend dans cette grande cité, frappée tout entière d'une morne stupeur.

Les cloches même ne sonnent plus. La République n'a pu laisser cette consolation à ses victimes. Elle a proscrit ces saintes voix aériennes qui accompagnaient l'homme dans le cours de sa vie, le saluaient à sa naissance, carillonnaient à son mariage, et pleuraient à sa mort.

1. Proclamation de Saint- Just et Lebas : « Les citoyennes de Strasbourg sont invitées à quitter les modes allemandes, puisque leur cœur est français. » La vente de Tor et de l'argent de ces parures produisit la somme de 12,954 livres, un petit appoint aux réquisitions de vêtements et à l'impôt de 9 kniUions.

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Atete €t Fraaz faisaient silenci^Useaieiit ces remarques en chemiaant au milieu de leur escorte.

fia ufi autre temps, on n'aurait pu voir ce jeune homme et cette jeune femme sans être frappé de leur situation, et sans se demander quel crime ils avaient pu commettre pour être ainsi gardés.

Mais depuis deux ans, la population de Strasbourg en avait vu bien d'autres. L'arrestation des plus honnêtes gens ne pouvait plus la surprendre, et la pitié était émoussée, ou tout au moins rigidement contenue. Si on l'éprouvait encore, on la réprimait avec soin y comme une manifestation dangereuse.

Et le caporal PfeifTe n'avait pas du tout l'air «communicatif . Il marchait fièrement comme un homme qui a le sentiment de sa su^riorité. Il avait sa raison d'être fier. Jung le trai4;ait familièrement^ Jung k savetier, qui fut une dies puii^ances de Strasbourg ; Clavel, le juge, l'emmenait quelquefois avec lui quand il allait, selon sa joviale exfwessicMi, battre monnaie, c'est-à-dire imposer des amendes pour le bien de la République à des bourgeois ou à des marchands, et Schneider, le grand Schneider, avait dit un jour : « Pfeiffe, je crois qu'on peut se fier à toi, » A quoi Pfeiffe avait répondu par un jurement des mieux accentués.

Sans daigner une seule fois, le long de la route^ adresser la parole à ses capitifs, le caporal les eon*

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duisit à la maison où Schneider daignait recevoir ses clients et accorder parfois des audiences. Il y avait là, dans une grande antichambre , une trentaine de pauvres gens qui aspiraient à obtenir un instant d'entretien avec le Pouquier-Tin ville de Strasbourg. Les uns, dans Taffliction de leur cœur, venaient implorer sa pitié pour un détenu; d'autres, accusés d'incivisme ou de fédéralisme, désiraient se justifier d'une si grave inculpation; d'autres enfin, condamnés à payer immédiatement une somme considérable pour quelque prétendu délit, venaient solliciter un allégement à cet arrêt, ou tout au moins un délai pour s'acquitter. Parmi ces pétitionnaires, plus d'un songeait intérieurement au temps passé , et se souvenait de la bienveillante justice, de la paternelle autorité du préteur royal et de Tammeister. Maintenant on devaitappe- 1er cela le règne du tyran et se réjouir des bienfaits de la République.

Schneider était dans ce moment fort occupé. H travaillait dans son cabinet avec son compère Glavel, à composer une nouvelle liste de suspects pour montrer son zèle à ses supérieurs Saint-Just et Lebas. Tandis qu'il accomplissait une si belle tâche, il ne pouvait recevoir personne. Mais Pfeiffe avait une mission importante à remplir. Il laissa dans Tantichambre Alete et Franz sous la surveillance de ses trois soldats, et entra dans le cabinet où deux

ignobles aventuriers disposaient en cet instant du sort des plus honnêtes citoyens.

« Que veux-lu? demanda Schneider d'un ton brusque.

— J'amène deux étrangers qui ont été arrêtés à notre poste du Rhin, interrogés par Jung, et qui sont des amis de Diétrich.

— Des amis de Diétrich ! répéta-t-il en frémissant. Nous leur dirons deux mots quelque jour!

« Maintenant en prison, tout de suite en çrison I

— Dans laquelle?

— Dans une des tours des Ponts-Couverts.

— Tous deux ! le mari et la femme!

— Il y a une femme?

— Oui. »

Schneider réfléchit, puis dit : .

« Il y en a déjà tant de ces femmes qui criaillent, qui gémissent, qui nous fatiguent par leurs lamentations, et qui excitent la pitié d'un tas d'imbéciles. Il y en a dans toutes nos prisons, et Ton accuse la République de cruauté, et il en coûte cher à la République pour nourrir toutes ces écervelées. Décidément conduis le mari seulement aux Ponts-Couverts, et laisse aller la femme où elle voudra, au diable, si cela lui fait plaisir. Qu'en pensestu, Clavel?

—Je pense, répliqua le complaisant séide, que le citoyen Schneider a toujours raison.

— Va donc, dit Schneider, coffrer cet homme.» Puis, tout d'un coup, quittant la plume que déjà

il avait reprise pour inscrire un nom de plus dans ses catégories de suspects, et regardant finement le caporal :

< Eh I lui demanda-t-il , toi qui es un vieux renard, comment est-elle cette femme?

— Jeune.

— Et jolie?

— Uil petit nez en Tair, les yeux bleus, des cheveux blonds, de bonnes -joues, la taille fine, tout cela ma foi assez joli.

— Peste ! tu t*entends à faire un signalement. Tu mériterais d'être employé au bureau des passeports, et j'ai envie d'aller examiner moi-même.... Mais non, il faut finir cette besogne. Le devoir de patriote avant tout. Va et retourne près de Jung, et recommande-lui de ne pas manquer de venir ce soir au club. Nous devons avoir une séance importante.

— C'est convenu. Mais l'ordre d'incarcération?

— Ah! c'est vrai.... Il faut encore un brinborion de papier, une de ces vieilles formalités. »

Et prenant sur sa table un bulletin imprimé, en tête duquel étaient inscrits ces mots sacramentels de la révolution : « Liberté, égalité, fraternité, » le fraternel accusateur public y griffonna son nom, et le remit à Pfeiffe, qui fit, selon sa coutume, le salut militaire et sortit.

« En route f dit-il en rejoignant ses captifs, qui

se tenaient timidement assis sur une banquette

avec leurs gardiens.

— Dieu soit béni I murmura Pranz, nous pouvons

donc continuer notre voyage.

— Pas du tout comme tu le supposes, mon garçon, repartit Pfeiffe d'un ton goguenard. La République charitable pense que tu as besoin de repos et te donne, dans sa générosité, le logement et les vivres.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Cela signifie que je vais te faire ouvrir la porte d\ine bonne et solide prison.

— D'une prison I s'écria Alete ; est-il possible? Non. C*est une cruelle plaisanterie.... La prison! non!... Pour être enfermé en prison, il faut avoir commis quelque crime, et tous ceux qui nous connaissent pourront bien affirmer, sur l'honneur....

— Ta, ta , ta , ne parlez point tant, ma petite dame. Le citoyen Schneider en sait long, et ce qu'il décide est bien décidé. D'ailleurs, vous n'avez pas à vous plaindre; vous êtes libre. C'est votre mari seulement que je dois conduire en prison.

— Mon mari sans moi ! Jamais ! s'écria Alete en se jetant dans les bras de Franz et le serrant avec force, comme pour défier tous les caporaux et tous les soldats de l'en détacher. .

— Calmez-vous, ma chère Alete, dit doucement

Franz* II y a là certainement quelque erreur, quelque confusion de noms, je ne sais quoi enfin qui sera bientôt éclairci. Je vais voir M. Schneider.

— On ne voit pas ainsi l'accusateur public, dit Pfeiffe. Tous ces gens ici réunis désirent arriver jusqu'à lui et n'y arriveront probablement pas aujourd'hui. Suis-moi donc sans plus de retard. L'ordre qui te concerne est formel, et il faut que je l'exécute.

-7- Eh ! quoi, sans aucune enquête, reprit Franz, ni aucun examen, sans être entendu, sans savoir même de quel méfait il est accusé, et quel est son accusateur, un étranger inoffensif qui ne s'est jamais immiscé en rien dans les affaires de la France, peut être arrêté et emprisonné par la volonté d'un juge invisible?

— Ohl Dieu de miséricorde, dit Alete, dans quel pays sommes-nous venus! »

Et ses larmes éclatèrent avec des sanglots.

Puis tout d'un coup s'élançant vers la porte du cabinet :

« C'est moi, s'écria-t-elle, qui lui parlerai, à ce Schneider, et nous verrons s'il ose....

Pfeiffe la retint par le bras. Avec tous ses airs de bravade, il n'était pas si dur qu'il affectait de le paraître. En voyant les pleurs ruisseler sur l'innocent visage d'Alete, il se sentit ému, et lui dit à voii basse :

«Taisez-vous, ne cherchez pas à voir Schneider. Je vous en prie.... Si vous saviez!... »

Au ton attendri avec lequel il prononça ces paroles, Alete fut convaincue que réellement il voulait lui rendre service, et sans deviner à quel péril elle s'exposait en allant plus loin, elle s'arrêta.

Au même instant, une vieille femme vêtue de noir, qui était parmi les suppliants, s'avança vers elle et lui dit poliment : « Madame, je n'ai pas l'honneur d'être connue de vous ; mais vous êtes malheureuse, je le suis aussi. C'est là ce qui m'encourage à m'approcher de vous, et, ne pouvant rien faire de plus pour vous aider dans votre infortune, je voudrais au moins vous donner un bon conseil.

« Vous êtes désolée qu'on vous sépare de votre mari, je le crois bien ; et vous aimeriez mieux le suivre en prison. Gela se conçoit. Mais permettezmoi de vous faire observer qu'en restant libre, vous lui serez peut-être plus utile que si vous étiez incarcérée avec lui.

« J'en parle d'après ma propre expérience. Mon mari et mon fils cadet sont enfermés au séminaire, parce que mon fils aîné, qui parcourait l'Allemagne pour ses affaires, est inscrit au nombre des émigrés. Je demandais aussi à être enfermée avec eux, et à présent je reconnais que si on m'avait accordé cette grâce, je n'aurais pu pourvoh* à leurs besoins

matériels comme je Tai fait, et je ne pourrais venir ici solliciter un adoucissement à leur situation. J'espère, madame, que vous ne souffrirez pas si longtemps que moi ; mais en attendant que votre mari soit remis en liberté, tâchez d'obtenir la permission de le voir chaque jour. ^

— Merci madame, dit Alete en prenant les mains de la vieille dame, et en les serrant dans les siennes; merci pour votre témoignage d'intérêt et votre conseil; je tâcherai d'en profiter. En venant ici, je ne m*attendais pas à cette cruelle épreuve; mais si c'est la volonté de Dieu, je m'y résigne, et j'ai confiance en sa bonté.

— Très-bien, murmura Pfeiffe, qui autrefois avait entendu sa mère exprimer de pareils sentiments de résignation. Et vous aussi, madame Schwarz, vous avez bien parlé. Si je puis vous rendre un jour quelque service, je le ferai volontiers. Et maintenant, ajouta-t-il en posant sa main sur l'épaule de Franz, partons promptement. »

Le caporal avait peur que Schneider ne sortît de son cabinet et ne le trouvât encore dans l'antichambre avec le prisonnier. Il n'admettait plus les effusions du cœur, le moine défroqué qui dans son cloître d*Allemagne composait des poésies galantes. Quand il donnait un ordre, il voulait être immédiatement obéi, et avec sa grosse figure qui avait eu jadis un caractère de bonhomie et de joyeuse

sensualité, qui peu à peu avait pris une expression farouche, il répandait autour de lui l'effroi.

La plupart de ceux qui l'attendaient ce jour-là dans l'antichambre avaient été touchés de la douleur d'Alete et de FVanz, et ils étaient restés immo- . biles à leur place, craignant que Schneider ne les surprit à nmproviste causant avec des étrangers qu'il rangeait au nombre des suspects. Seule, Mme Schwarz avait osé se rapprocher de la jeune femme.

C'était le temps de la Terreur, et TAlsace qui, au commencement de la Révolution, avait manifesté un si vif attachement pour le principe monarchique et pour la religion, l'Alsace qui, jusqu'à la veille du 10 août, demandait encore le maintien d'une royauté constitutionnelle, l'Alsace, qui défendit avec tant d'ardeur ses curés catholiques et se souleva avec tant de violence contre les prêtres assermentés qu'une guerre religieuse faillit' éclater dans cette province comme en Vendée, l'Alsace avait fini par être subjuguée, atterrée, comme les autres départements, comme Paris.

Et à Paris, rapporte Mercier, la terreur était telle que, si on avait dit à un particulier : « A telle lieure demain la charrette passera devant ta maison ; tu descendras et tu t'y placeras, il l'aurait fait. »

Frani, renonçant à toute résistanee el, pour le

moment, à toute réclamation, sortit avec les soldats. Alete se mit à côté de lui.

« Je ne vous quitterai au moins, dit-elle, qu'à la dernière extrémité. Je verrai la prison où vous devez entrer, et je tâcherai d'y entrer chaque jour jusqu'à ce que vous en sortiez. »

Ils traversèrent un des vieux quartiers de Strasbourg et arrivèrent en face de quatre grandes tours massives, carrées, d'une architecture toute primitive et d'un aspect lugubre. Jadis elles tenaient aux fortifications de. la ville et protégeaient un de ces anciens ponts couverts , semblables à ceux qu'on voit encore dans quelques cantons de la Suisse.

Gomme l'œil vigilant des patriotes, des commissaires, des juges, des représentants épiait sans cesse, sous leur masque hypocrite, les ennemis delà Révolution : fédéralistes, feuillants, brissotins, et les accapareurs et les scélérats qui cachaient leurs marchandises plutôt que de les vendre au taux fixé par le maximum, et les partisans de Diétrich, autre classe de criminels, appartenant particulièrement au Bas-Rhin; comme on découvrait journellement dans ces diverses catégories de nouveaux suspects, il fallait bien augmenter le nombre des maisons de détention. Les petites geôles qui existaient du temps de la royauté ne pouvaient plus suffire à la justice de la République. On avait donc entassé une quantité de prisonniers dans une partie des vieux murs

des ponts couverts, dans les bâtiments du séminaire et dans un autre édifice qu'on appelait le hmgfraukuss (le baiser de la jeune fille). C'était là qu'on enfermait les malheureux destinés à être bientôt conduits à la guillotine.

Arrivé au pied d'une des tours où Schneider l'envoyait, le caporal s'arrêta devant une porte basse et frappa. Sur le seuil apparut un homme d'une stature colossale et d'une figure hideuse.

« Eh! Stock, dit PfeifiFe, y a-t-il encore de la place?

— Toujours, grommela le formidable geôlier, qui ne faisait pas de longues phrases. Ce petit monsieur, sgouta^t-il en désignant du doigt Franz?

— Oui.

— Et cette femmelette?

— Non.

— L'ordre. »

Pfeifi'e lui remit le bulletin signé de Schneider. Stock fit un nouveau signe.

PfeifiFe poussa Pranz en avant. Alete voulait le suivre, c Une permission ? demanda Stock.

— Je ne l'ai pas encore, répondit Alete, mais je l'aurai. A présent, laissez-moi entrer seulement une minute. »

Stock étendit en travers de la porte un bras pareil aune poutrelle^

« Pas de permission, murmura-t-il> pas d'entrée,

— Eh bien( à revoir, Franz, dit la douce afSigée, à revoir bientôt, j'espère, »

Franz la serra sur son cœur dans une sorte d'étreinte convulsive, puis disparut avec les soldats. La porte se referma. Âlete était sur le seuil, baigoée de larmes, éperdue.

Quelques instants encore , elle resta là, ne sachant que faire, et songeant que peut-être Franz lui apparaîtrait à une fenêtre. Mais en levant les yeux elle vit qu« dans l'épaisseur des murs de cette tour il n'y avait point de fenêtres, seulement quelques meurtrières, et tout en haut quelques petites lucarnes.

c Malheureux Franz 1 dit-elle, on ne lui laisse pas même la lumière du ciel. Ah ! j'ai tort de m'abandonner à ma douleur. Il faut que j'aille au plus vite chercher un moyen de le voir dans sa prison, de le soulager et de le faire sortir. »

En parlant ainsi, elle promenait ses regards autour d'elle, et soudain il lui sembla 'qu'elle était déjà venue dans ce quartier, et peu à peu elle se rappela qu'il y avait tout près de là un couvent d'Ursulines , qu'elle avait visité à 'Son premier voyage, et où on l'avait accueillie de la façon la plus amicale.

c Voilà, se dit-elle, où je dois aller. Ges bonnes

sœurs prendront pitié de moi. Elles me donneront des conseils, elles me protégeront peut-être. »

Alete se met en marche, non sans avoir encore tristement regardé le donjon où est enfermé son cher Franz; elle va, elle reconnaît la rue par laquelle autrefois elle a passé; Au bout de cette rue est le couvent : le voilà, en effet, mais non plus tel qu'elle Ta vu ; le voilà, dépeuplé, délabré, saccagé, les barreaux des fenêtres descellés, les vitres brisées, et au-dessus de la porte on lit cette inscription : Propriété nationale à vendre.

n n'y a plus personne dans cette habitation vé-^ nérée. On n'y entend plus résonner les cloches^ ni chanter les saintes hymnes qui attiraient dans son enceinte les âmes iSdèles. Ses cloches ont été fondues, ses chapelles dévastées, la pluie y tombe par les toits crevassés, et leurs anciens ornements, et les trésors de leur tabeniacle ont été profanés^ gaspillés, vendus à Tenchère, ou jetés dans cet abîme qu'on appelle la caisse de la République.

Le règne de la liberté n'a pas permis à ces innocentes femmes de continuer les œuvres bénies auxquelles dès leur jeunesse elles s'étaient vouées, de rester ensemble pour prier. Il ne leur permet pas même de se livrer isolément, en secret, à leurs pratiques de dévotion. Dans le Haut-Rhin, on arrêta une vieille religieuse qui s'était fait, dans sa retraite , une sorte de petite chapelle où une lampe

brûlait devant une hostie. Pour cet acte de piété, le tribunal révolutionnaire la condamna à la déportation ^

Alete contemple avec un serrement de cœur le désastre de cette sainte maison^ et s'éloigne la tête baissée, cheminant au hasard, toute seule, pauvre étrangère, dans cette ville bouleversâe, rie sachant plus de quel côté se diriger.

« Ah I Téglise ! s'écrie-t-elle tout à coup en voyant devant elle la flèche de la cathédrale ; là, du moins, je trouverai un refuge; là, j'invoquerai à genoux la miséricorde de Dieu. »

Raffermie par cette pensée, elle marche d'un pas plus rapide; elle s'avance jusqu'à la porte du sublime édifice. Cette porte est aussi fermée. L'église n'est plus l'église, c'est le temple de la Raison. Ses autels ont été renversés, ses sanctuaires violés, ses richesses dilapidées. Des ouvriers perchés sur des échafaudages abattent à grands coups de marteau les statues de vierges, d'apôtres, de patriarches, chefs-d'œuvre d'art du moyen âge, noble et pieux héritage que tout un peuple se glorifiait de garder. Dans les clubs des jacobins, le frénétique Teterel a mAme fait la proposition de démolir cette flèche merveilleuse de la cathédrale, cette pyra-

1. Histoire de la Révolution française dans ie Haut'RhWf par H. Véron-ReviUs. '

raide aérienne, cette gloire de l'Alsace, attendu, dit-il, que, par sa hauteur, elle blesse les principes d'égalité. Mais on a calculé qu'il en coûterait trop cher pour accomplir cet autre acte de vandalisme, et pour donner à cette tour sans pareille un caractère respectable, on l'a décorée du signe de la liberté, on a mis à sa sommité un bonnet rouge.

Alete s'éloigne de cette scène honteuse avec un sentiment d'horreur, et machinalement traversé la place de la Cathédrale et celle du Marché. Elle* est fatiguée^ cependant. Elle est venue de Kehl à pied, et dès le matin elle n'a rien mangé. Mais pour la première fois de sa vie elle se trouve seule, elle ne peut se résoudre à entrer dans l'hôtel où elle devait loger avec son mari.

Dans le trouble de son esprit elle oubliait une excellente femme avec qui elle avait eu les meilleurs rapports à son premier voyage, une femme dePribourg, mariée avec un Strasbourgeois qui occupait un petit emj)loi dans les bureaux du pré« teur. Elle fera encore un essai de ce côté-là> et, si elle trouve cette porte close, il faudra bien qu'elle se décide à se procurer un gtte dans quelque auberge.

Deux hommes passent à côté d'elle, l'un d'eux gesticulant vivement et parlant à haute voix avec une extrême animation ; l'autre l'écoutant d'un air humble et docile.

« Oui, dit le premier, il faut que toute la cama-

rilla royale soit traduite devant le tribunal des baïonnettes. Il faut qu'un tribunal inexorable soit établi contre chaque ennemi de la République, effronté ou lâche que doivent juger des hommes fermes et justes, comme la nature éternelle, sans crainte et sans faiblesse. Il faut qu'ils soient placés comme l'ange à l'entrée du nouveau paradis pour abatre tout ce qui résiste à la loi*. »

Un instant après, le farouche tribun ajoute :

« Faites la réquisition des blés, et qu'elles tombent les têtes de ceux qui s'y refusent ou l'entravent, ou qui sont retardaires, seraient-ils même nos meilleurs amis, notre Dieu lui-même, abattezlui la tête. Mais notre Dieu n'est point un agioteur, ni un prêtre , ni un ci-devant. Notre Dieu est un Dieu sans-culotte ^ »

C'est Schneider qui expose ainsi quelques-uns de ses principes à son servile satellite Clavel.

c Oh ciel! murmure Alete, dans quel monde suis-je venu ? Dans quel gouffre suis-je tombée? »

Les deux jacobins entrent dans la maison où est l^ur club. Alete continue son chemin, puis s'arrête avec une pénible appréhension devant la demeure qu'elle a cherchée.

Cette demeure paraît désere. On n'y entend pas

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