‹ Histoire d'un pauvre musicienChapitre 7 sur 11 · Fragment d'un discours de Schneider. Cîtatton leituelle · texte numérisé non relu

Fragment d'un discours de Schneider. Cîtatton leituelle

2. Fragment d'un écrit de Schneider. Citation textuelle, ainsi que toutes celles qu'on trouvera plus loin.

le moindre mouvement, et ses fenêtres et ses persiennes sont hermétiquement closes.

Cependant Alete frappe à la porte. Personne ne répond. Elle frappe de nouveau. Alors, par un petit guichet qu'elle n'avait pas remarqué , une femme dont elle ne peut distinguer les traits lui crie :

« Qui demandez-vous?

— Mme Garten.

— Qui êtes-vous?

— Mme Wagner, de Pribourg.

— Ahl vraiment I attendez une minute. »

Une clef grince dans la serrure. La porte du logis s'entr'ouvre et se referme dès que la fluette voyageuse est entrée.

C'est Mme Garten qui prend elle-même Alete par la main, qui l'aide à monter l'escalier et la conduit à travers une chambre sombre jusque dans une autre chambre éclairée par une fenêtre ouverte sur une petite cour où brille la lumière [du soleil. Là, elle la fait asseoir dans un fauteuil, et se tenant debout devant elle, et la regardant avec de bons yeux un peu vieillis, mais dans lesquels rayonne, à travers des cils gris, le lumineux éclat d'une franche et sympathique pensée, elle lui dit :

« C'est bien vous. Ces longues années ne vous ont point changée. Je me souviens du temps où vous êtes venue ici pour la première fois.*Quel bon temps! Hélas I, j'ai souvent parlé de vous avec mon

mari» mon fidèle Louis qui vous avait prise comme moi en affection, et nous pensions que vous reviendrieZy et plus d'une fois aussi, nous avons formé le projet d'aller vous rendre visite à Fribourg. Ma chère ville de Fribourg. Je n'y ai plus aucun parent. Mais ses belles rues où coulent de si jolis ruisseaux, et ses collines où ses vignes reverdissent sous les rameaux fleuris de Tacacia, et la vallée de la Dreisam, et les sapins du Sehwarzwald! avant de mourir, je voudrais bien revoir tout cela.

« Enfin vous voilà, vous qui me rappelez ces souvenirs, quel bonheur aux jours où nous vivons, de contempler à son aise une douce et honnête physionomie comme la vôtre. Mais vous êtes seule? Et votre mari, où est-il donc?

« Et je m'aperçois que vous avez la figure pâle et Tair fatigué. Vous avez besoin de prendre quelque chose. Restez là, je vais revenir. »

Sans attendre une réponse, Mme Garten, alerte et vive malgré sa vieillesse, va fureter dans une armoire, en tire des biscuits, un verre, une bouteille, range le tout sur une table, et dit à Alete :

« Tenez, ma petite, voilà du vin de Ribeauvillé dont nous avions une bonne provision. Les jacobins ont fait une perquisition dans nos caves et nous ont presque tout enlevé, déclarant que c'était pour les défenseurs de la patrie et pour le service des hôpitaux. Je crois que ces défenseurs de la pa^

D'UN PAUVRE MUSIdBN. 245

trie ont peu joui de ce qui a été extorqué en leur nom.

< Quant aux hôpitaux, ils sont dans un tel état de saleté, de désordre et de dénûment, que cela fait frémir. Ah I les beaux discours des patriotes ne produisent pas les charitables idées de l'ancien temps, et les coquines qu'on paie pour chanter et danser aux fêtes patriotiques, en robes blanches avec des bonnets rouges, ne remplacent pas nos sœurs hospitalières.

c Buvez un peu de ce vin et mangez un biscuit en attendant le souper. J'espère que Louis ne tardera pas à rentrer. Le pauvre homme 1 Lnaginez, à son âge, obligé encore de faire son service dans la milice, et d'être de garde presque chaque jour.

« Mais je m'aperçois que je ne cesse de parler. Et vous, mon enfant, vous ne m'avez pas encore dit comment vous êtes ici, et où est votre mari? »

Alete alors lui raconte ce qui lui est arrivé depuis son départ de Kehl, l'arrestation au corps-degarde, la décision de Jung, la sentence de Schneider.

« Ahl les brigands I s'écrie Mme Garten. Ce que vous venez de m'apprendre ne m'étonne point. Ils sont incapables de faire une bonne action. Mais chaque fois qu'ils pourront commettre quelque iniquité, ils n'y manqueront pas. Ce Jung, cet ignoble savetier, sorti de la lie de la populace, et qui

2(i6 HISTOIRE

est aujourd'hui un de nos maîtres I Ce Schneider, qui a été élevé par la charité du chapelain de son village, qui à vingt ans est entré dans un couvent de Franciscains I

« Oui, ma chère, tout le monde ici connaît bien son histoire, et il fait peur à tout le monde, »

C'est dans son cloître qu'il a pris son nom d'Euloge. Son vrai nom est Jean-Georges, et ses parents étaient de très-pauvres gens de Wipfeld, en Franconie.

« Avec sa nature vicieuse , il ne pouvait rester longtemps astreint à la règle de son ordre. Au lieu de jeûner, il buvait; au lieu de prier, il écrivait des poésies galantes; au lieu de lire des livres pieux, il recherchait ceux qui flattaient son esprit de révolte.

« Bientôt il se mit à prêcher, avec talent, dit-on, mais avec un tel dédain pour toutes les saintes doctrines qu'on était encore à cette époque habitué à respecter, qu'il souleva contre lui les plus vives protestations.

«f Obligé de quitter Augsbourg où, par un de ses se;*mons, il avait produit un scandale, il ne put rester dans le Wurtemberg , où il enseignait en chaire, dit mon mari, les principes d'un homme très-dangereux qu'on appelle, je crois, J.-J. Rousseau. Il alla à Bonn , et s'y créa de nouvelles difficultés. Enfin , à la recommandation d'un savant

Allemand, le malheureux M. Diétrich l'invita à venir s'établir à Strasbourg.

«c II est ici depuis environ deux ans, et il a fait du chemin en deux ans. D'abord, il a été nommé professeur au séminaire catholique, puis vicaire général de l'archevêché . 11 a naturellement prêté ser-, ment à la constitution du clergé ; puis il a renié ses engagements, son culte, son Dieu, et il est devenu l'un des principaux meneurs du club des Jacobins, membre du conseil municipal de Strasbourg, accusateur public près le tribunal criminel et près le tribunal révolutionnaire.

« C'est sans doute l'un des êtres les plus infâmes qu'on puisse voir en ce temps d'infamie. Dès qu'il a eu quelque autorité, il s'en est servi pour faire proscrire son bienfaiteur, M. Diétrich, et le pouvoir dont il jouit maintenant, il l'emploie à satisfaire ses passions, ses haines, sa cupidité, ses besoins de débauche.

« Quel Ijonheur, ma chère petite, qu'il ne vous ait pas vue. Vous êtes belle et sage.... et lui.... Ah! le misérable ! On m'a cité deux belles et vertueuses personnes comme vous qui ne voulaient pas écouter ses propositions. Il les a menacées de la guillotine.

« Mais quelle idée avez-vous eue de venir à présent en France. On ne part plus pour la France. On la fuit, si Ton peut, ou l'on s'y cache si l'on est

honnête. Il faut cependant que nous tâchions de remédier à votre malheur.

— Oh! s'écria Alete, d*abord la permission d'aller voir mon mari.

—J'espère que nous l'obtiendrons.

— Puis la liberté de ce pauvre innocent prisonnier.

— Ceci est plus difficile à obtenir. Très-difficile même. Les patriotes ont des serres de vautour. Quand ils ont pris le moindre agneau, ils ne peuvent se décider à le lâcher.

« Il y a maintenant dans les prisons de Strasbourg de bonnes gens enfermées pour des motifs qui vous feraient rire, si on pouvait rire de ces stupides iniquités, et d'autres qui ont été enlevés à leurs affaires , arrachés à leur famille sans qu'on sache pourquoi.

« Une visite domiciliaire faite tout à coup par un brutal agent, une vengeance secrète, une dénonciation Intéressée, un caprice de Monnet, notre maire, ou de Schneider, ou d'un de ses conseillers, il n'en faut pas plus pour provoquer un arrêt implacable et ruiner toute une maison.

«Pourtant il est possible.... Je n'ose encore vous promettre positivement, mais avec des ménagements et notre bon vouloir.... Attendez, quand Louis sera rentré, nous en parlerons.

« Je vous dirai en confidence que nous avons,

dans cette horrible assemblée du club des Jacobins, un soutien secret y un certain Edelmann , qui est aussi une âme damnée de Schneider, et qui ne vaut guère mieux que ses affidés, si ce n'egt qu'il se souvient d'un service que Louis lui a rendu autrefois, et désire, je crois, nous protéger.

«Jusqu'à présent, nous ne lui avons rien demandé, et nous n'avons échappé à aucun tribut : emprunt forcé, réquisition de linge, de vêtements, de vin et de provisions de toutes sortes , autres réquisitions non moins obligatoires sous le titre d'offrandes patriotiques.

< De plus, mon mari a été dépossédé de son emploi; de plus, nous avons perdu la meilleure part d'un héritage qui, en un autre temps.. •.

< Mais j'ai peur, ma chère enfant, de vous fatiguer par le récit de nos misères, vous qui avez tant de pénibles anxiétés. C'est que c'est si bon de pouvoir ainsi causer à cœur ouvert quand on est si souvent forcé de se contenir.

— Je vous en prie, répliqua vivement Alete, racontez-moi tous vos événements et tous vos chagrins. Comment ne m'intéresserais-je pas à ce qui vous intéresse?, Si vous saviez quelle horrible journée j'ai passée, quelle angoisse mortelle j'ai éprouvée quand il a fallu me séparer de Franz sur le seuil d'une affreuse prison, et quel découragement quand j'ai vu les désastres du couvent et de l'église où

j'espérais trouver une consolation. Un instant, fautil l'avouer? j'ai été tentée de croire que la Providence elle-même m'abandonnait , et je me sentais le cœur serré comme dans un étau.

« Dieu soit louél depuis que je suis ici, je respire. Je retrouve une affection, un appui, un espoir.

—Chère douce petite I puisse votre espoir se réaliser aussi complètement que je le souhaite! Quant à l'aflection, soyez-en sûre, elle ne vous manquera pas. Vous êtes ma gentille compatriote. En vous voyant, je revis dans ma jeunesse, dans mes souvenirs de Pribourg. Je suis liée à vous par ces liens du sol natal qui constituent aussi une sorte de parenté, et si ce n'était un plaisir de cœur, ce serait un devoir pour moi de vous assister dans la ville où vous êtes si étrangère. Maintenant, puisque vous voulez bien écouter tous mes racontages, je vous dirai ce qui est encore un trait assez caractéristique de la situation actuelle de Strasbourg.

— Il y a trois ans, une tante de mon mari mourut, et nous légua une boutique de mercerie fort achalandée qu'elle tenait elfe-même sous les arcades. Je voulus continuer son commerce. Je n'avais rien à faire. Cela m'amusait de m'installer là le matin, et de voir arriver les clients. Lorsque la fantaisie me prenait d'aller me promener ailleurs, j'abandonnais le comptoir à une jeune fille qui le

gérait fort bien» et tous frais payés, nous tirions chaque mois dé ce petit magasin une assez jolie somme. Mais il m'a bien fallu renoncer à cette distraction et à ces bénéfices , quand j'ai vu à quels périls on s'exposait pour le plus simple commerce, sous le régime de liberté, quand j'ai vu, le croiriezvous, un pharmacien incarcéré et obligé de payer quinze mille livres d'amende, parce que son apprenti avait vendu 54 sous deux onces de rhubarbe et de manne ; un cabaretier condamné à une exposition au poteau, à la détention, et à une amende de 40000 livrés parce qu'il était accusé d'avoir vendu une chopine de vin un peu au-dessus de la taxe; un épicier condamné pour un délit du même genre à une détention infinie, et à une amende de 100000 livres.

Chaque matin, le juge Clavel s'en va à cheval, le long des rues et des marchés, promentint de tout côté ses yeux de renard , surveillant, épiant quiconque fait le plus modeste trafic, suscitant en outre les délations par les récompenses qu'il leur accorde, et punissant séance tenante, arbitrairement, la moindre infraction aux lois commerciales.

Ce n'est pas tout ; comme les amendes imposées et perçues journellement par Clavel ne peuvent remplir les coffres de la République, d autant que le rusé Clavel ne rend pas un compte très-rigou-

reux de ce qu'il extorque, on frappe de temps à autre en masse toute une indusirie, ainsi que vous pouvez le voir par les deux décrets qui sont sur cette table :

« Considérant que la soif de For a toujours guidé les brasseurs de la commune, le tribunal révolutionnaire les condamne à 250 000 livres d'amende, qu'ils doivent payer dans trois jours, sous peine d'être déclarés rebelles à la loi, et de voir leurs biens confisqués....

« Considérant que ceux qui ont contribué à faire hausser les denrées de première nécessité doivent être regardés comme ennemis du genre humain, que la majorité des boulangers et fariniers sont coupables de ce crime, qu'il faut venger le peuple et reprendre à ces voleurs une partie de leur proie, le tribunal révolutionnaire les condamne à 300 000 livres d'amende. Ceux qui n'auront pas satisfaite ce jugemcînt dans la huitaine, seront déportés et leurs biens confisqués.

— J'ai craint, reprit Mme Garten , après avoir montré à Alete ces deux curieux spécimens de la justice républicaine, j'ai craint de rencontrer, sous les arcades, le regard fauve de Clavel, j'ai craint d'apprendre en me réveillant un beau matin, que les merciers étaient aussi les ennemis du genre humain, et, d'accord avec Louis, j'ai abandonné pour une sommQ minime le magasin qui me plai-

sait, rhéritage de notre tante, à une femme plus hardie que moi.

« Maintenant, nous vivons ici solitairement, silencieusement, les fenêtres et les persiennes fermées du côté de la rue. Une vieille femme vient chaque matin faire notre ménage et s'en va. Et puis plus rien. Point de visites point de réunions d'amis. Louis et moi tout seuls, assis à notre maigre table, et veillant le soir à la lueur de notre petite lampe.

< La plupart des bons bourgeois de Strasbourg vivent ainsi dans une retraite de cénobites, et, malgré ces rigoureuses précautions, on a peur. A tout instant, au moindre bruit, au moindre mouvement, à la moindre apparition inusitée, on a peur : du passant qui s'arrête à régarder la maison ; du voisin qui stationne sur le 3euil de la porte , d'une patrouille qui fait sa tournée habituelle, on a peur. Dans ce beau règne de la liberté et de la fraternité, tout peut en une minute, à totre insu, vous rendre suspect. On est suspect, si Ton conserve quelque habitude de luxe parce qu'on révèle par là des goûts aristocratiques; suspect si Ton vit pauvrement, parce qu'on cache ses ressources pour diffamer la République! suspect, si Ton a l'air riant, parce qu*on se réjouit des manœuvres de l'armée de Condé ; suspect, si l'on a la figure pensive, parce qu'on s'afflige du progrès des idées révolution-

naires; suspect, si Ton parle un peu vivement, parce qu'on essaye de dissimuler ainsi sa secrète pensée; suspect, si Ton se tait, parce qu'on ne peut s'associer au généreux épanchement des sansculottes, et la délation a été tellement encouragée, et tant de gens ont été trahis par ceux qu'ils considéraient comme leurs meilleurs amis, qu'on ne sait plus à qui se fier. Le valet dénonce son maître; le fils dénonce son père; la femme dénonce son mari. Quiconque dénonce est le bienvenu au comité de salut public; il sera signalé comme un ^élé patriote, et il aura sa part dans la confiscation des biens de celui qu'il a dénoncé.

« Voilà, ma chère enfant, où nous en sommes, et Ton dit que ce que nous souflrons n'est rien encore comparativement à ce qui se passe à Paris. Là, on égorge, on massacre dans les prisons, et en pleine rue. Ils ont tué cette jeune et innocente princesse de Lamballe qui était, dit-on, si belle et si adorable. Ils ont tue leur roi, les maudits.... et notre malheureuse reine! ils la tiennent encore renfermée. Que vont-ils en faire? Sans cesse je pense à elle, et chaque jour, matin et soir, je prie pour elle.

— Ah ! vous avez raison, s'écrie Alete, et je me reproche la douleur à laquelle je me suis abandonnée aujourd'hui, quand je songe à tout ce que cette j sainte victime a déjà souffert.... Un jour, s'il plaît à

Dieu, un jour, peut-être, je vous dirai.... Mais, maintenant, prions pour elle. »

A ces mots, Alete fait le signe de la croix.

Mme Garten le fait en même temps, et les deux bonnes âmes s'unissent dans un même sentiment de piété et de commisération.

En prison. t

Franz a trouvé aussi dans sa prison un ami, mais un ami d'une autre trempe que Mme Garten.

Le geôlier, en voyant ce jeune étranger doux, poli, bien vêtu, s'est dit : « En voilà un qui payera plus cher que les autres. J'ai déjà un oisillon de cette espèce. Je vais les mettre ensenîble, »

Il prend un trousseau de clefs, et conduit Franz k la sommité de la tour, dans une étroite cellule éclairée par une petite lucarne. Un homme est là, assis par terre, sur une couche de paille. Il se lève en entendant ouvrir la porte, et s'écrie :

« Quoi ! c'est vous, mon cher Franz? »

Cet homme, c'était le chevalier Sonino.

« Bon, se dit Stock, ils se connaissent ; ils voudront se régaler l'un l'autre, j'ai de la chance.

—Veux-tu manger, reprend-ilà haute voix en s'adressant à son nouveau captif. Tu as droit à la ration de pain et de légumes que la République

donne gratuitement aux détenus. Si tu veux avoir une meilleure nourriture, si tu veux boire de la bière, du vin, de Teau-de-vie, il faut ^arranger avec moi.

— Oui, nous nous arrangerons, réplique tristement Pranz,mais plus tard. Je ne puis à présent y songer.

— Soit 1 je reviendrai, répond complaisamment le rapace Stock, égayé par la perspective d'un nouveau bénéfice, je reviendrai; et en attendant, je vous laisse ici à Tabri de la pluie et du soleil : habit de pierres de taille, parements d'ardoises, doublure en briques. C'est là le joli vêtement du prisonnier. »

Après cette aimable facétie, il tourna de nouveau sa clef dans la serrure et sortit.

« Quelle honte, dit le chevalier, que des gens comme nous soient ei^posés aux plaisanteries d'un tel drôle I Mais vous voilai mon cher pupille, {(ous sommes donc destinés à nous rencontrer dans tous les hasards delà vie. Gomment? P^r quelles circonstances, vous qui n'avez guère les allures, ni je crois le tempérament d'un conspirateur, comment êtes- vous ici î »

Sonino prisonnier n'avait rien perdu de cet air dégagé avec lequel il apparaissait autrefois dans les salles de concerts, et il continuait à regarder Franz comme son ancien petit protégé.

Franz, qiii aurait mieux aimé être seul que de se retrouver en contact avefc cet aventureux personnage qui ne lui rappelait que des impressions pénibles, répondit froidement :

i Je voulais aller à Paris avec ma femme, j'ai été arrêté au pont ;de Kehl, conduit à Strasbourg par quatre soldats, puis dans un cachot, sans que je sache pour quelle raison.

~ Et moi, je voulais emmener ma femme...

— Vous êtes donc marié ?..

— Oui, vous vous souvenez... cette veuve d'un riche négociant dont je vous parlais près de Trianon! Ele avait un si grand désir de m'épouser! J'ai accédé à ses vœux, et ne m'en repens point. Elle a parfois des idées singulières, cette veuve de M. Legras, mais elle m'aime passionnément, et elle possède deux maisons d'un très-bon rapport dans la rue de la Verrerie. Pour la détourner cependant d'un entourage qui m'est désagréable, et d'un cousin qui est beaucoup trop occupé d'elle, je l'ai déterminée à faire un voyage en Suisse ; j'ai flatté ses penchants romanesques en lui disant que nous irions voir Clarens, la Meillerie, ces admirables paysages du roman de la Nouvelle-Héloïse^ ces tableaux sublimes immortalisés par Roustseau. Vous lisez Rousseau?

— J'ai essayé quelquefois de le lire, et j'y ai renoncé. Il a sans doute un grand talent d'écrivain,

puisque tant de gens s'accordent à le dire. Mais ses raisonnements ne me persuadent pas, et ses scènes de tendresse ne m'émeuvent pas. Ce que je connais de lui m'a semblé Tœuvre d'une imagination qui se surexcite péniblement et se torture pour produire, en telle ou telle occasion, un semblant d'effet spontané, œuvre maladive, œuvre factice, et à mon sens factice par l'idée comme parle style. Les sincères, les véritables conceptions de l'esprit n'exigentpointtant d'effortspour se révéler dans la forme qui s'adapte le mieux à leur caractère particulier, et les vrais sentiments du cœur ne s'expriment point avec une telle emphase.

— A votre aise, mon cher, il n'est pas donné à tout le monde de comprendre le génie de l'auteur d'^mifc, du Contrat social et de tant d'autres œuvres incomparables. Je ne veux point entreprendre d'éclairer votre ignorance, et j'en reviens à mon ré* cit.

« Je voulais donc emmener ma femme en Suisse; nous partons dans une bonne voiture attelée de deux chevaux de poste, avec un passe-port parfaitement en règle, et un certificat de civisme signé par deux des principaux membres du comité de surveillance de notre section. Tout va bien, si ce n'est qu'à peu près à chaque village un garde national, qui ne sait pas lire, demande à voir notre passe-port, et qu'un autre, qui n'en sait pas plus

essaye de Tépeler. Mais à Strasbourg, l'investigation est plus rigoureuse. Comme on se défie et non sans cause, des gens qui sortent de France sans une mission officielle, on visite nos cofires, et par malheur on trouve dans le mien une lettre d'un petit prinçaillon d'Allemagne, qui me priait de composer une marche militaire pour sa petite armée. Sur-le-champ nous voilà atteints et convaincus d'entretenir des correspondances avec les çnnemis de la république. J'ai beau protester de mon innocence, montrer la date de cette fatale lettre qui remonte à de lointaines années. On ne veut pas même m'écouter. Ma femme, qui a la parole très-persuasive, va voir elle-même les principaux magistrats de la ville : 7010*, Monnet, Taflin, et ne peut rien obtenir. Près de Schneider seulement elle a eu plus de succès, mais après l'avoir accueillie, m'a-t-elle dit, de la façon la plus obligeante, Schneider a fini par déclarer qu'une affaire si grave devait être résolue à Paris, et ma femme est repartie pour Paris, afin d'obtenir ma libération. « En attendant, je reste dans cet horrible cachot, enfermé à triple verrou, séparé du monde entier, moi qui suis habitué à me voir fêté dans les salons, couchant sur cette botte de paille infecte ; moi qui avais naguère dans ma belle chambre un lit si moelleux et vivant dans la dépendance de ce mastodonte, de cet animal hideux qu'on appelle

262 mSTOIRE

Stock le geôlier. Il me répète chaque jour que les règlements de la prison sont d'une rigueur extrême, et qu'il s'expose au plus grand danger en les violant pour moi. Il les viole héroïquement, dit-il, en m'apportant un morceau de bœuf plus dur qu'une vieille semelle de soulier^ un plat de légumes bouillis dans du suif, une bouteille de vin qu'il décore d'un nom superbe, et tout cela à des prix fabuleux.

« Heureusement ma détention ne sera pas de longue durée. Mon Aglaé fera d'activés démarches pour y mettre fin, etJes personnages influents que nous connaissons ne craindront pas d'attester que je suis un franc républicain.

— Yousl Autrefois vous disiez que vous étiez si entièrement, si profondément dévoué aux principes monarchiques.

— Ai-je dit cela? C'est possible. Il y a longtemps. Dans les diverses phases de la vie, on refait plus d'une fois son éducation. Dans l'âge mûr, on abdique les erreurs de la jeunesse. On écoute ce qui se dit, on observe d'où vient le vent, on se laisse aller au courant des choses de ce monde, et parfois, il peut se faire que, sans y songer, on se trouve un beau jour bien loin de son point de départ.

« Je plains celui qui, au lieu de modifier, voire même de transformer ses croyances selon les circonstances, prétend rester obstinément attaché à

D'UN PAUVRE MUSICIEN. 26i

des idées dont l'inconsistance lui est démontrée par les événements. Ce qui s'est passé en France depuis quelques mois nous a fait voir le vice radical, la vétusté, le néant des institutions monarchiques. A ce régime désormais impossible succède le gouvernement républicain dont tous les hommes généreux doivent se réjouir. Le gouvernement républicain est fondé sur un principe de justice universelle. Le gouvernement républicain est la réhabilitation du peuple si longtemps opprimé. Gomment ne Taimerais-je pas, moi qui suis un enfant du peuple?

— Vraiment! et votre titre de chevalier?

— C'est une de ces qualifications' qu'on accorde aisément en Italie aux étrangers qui se distinguent par leur talent, ou leur fortune. J'ai pris aussi le nom de Sonino pour mieux annoncer mon état de musicien. Mais, à l'exemple de quelques-uns des plus grands seigneurs de France, j'ai fait le sacrifice de ces hochets sur l'autel delà liberté. Je suis tout simplement le fils d'un maître d'école de village de la Franconie, et je m'appelle Petersen. •

A ces mots, Sonino s'arrêta comme pour juger de reflet produit par cette soudaine révélation ; mais voyant que Franz n'en paraissait nullement ému, il reprit sa dissertation.

« Ce que j'admire encore, dit-il, dans ce gouvernement républicain, et ce qui prouve sa force

et présage son avenir, c'est le grand nombre

d'hommes éminents qu'il a si vite produits.

Le monde entier les connaît, mais dans les provinces, ici même, quelle élévation de sentiments, qu'elle éloquence I Monnet, le maire de Strasbourg, n'a pas plus de vingt-cinq ans; c'est déjà un orateur de premier ordre.

« Écoutez ce début de proclamation qu'il a publiée dernièrement, et que mon cerbère m'a apportée :

« Peuple, lèye-toi, et bénis ta destinée. Comme à Lyon, l'esprit mercantile disparaîtra à Strasbourg, et ses trésors s'ouvriront à tes besoins. Les pleurs de l'égoïste opulent font la joie de l'utile et vertueux sans culotte. Familles indigentes et respectables des défenseurs de la patrie, le terme de vos longues privations est arrivé, la république reconnaissante vous assure un patrimoine dans le superflu insultant du riche insensible. »

« Vous appelez cela^ dit Franz, des sentiments élevés I

— J'avoue que c'est un peu vif à l'endroit des riches ; moi qui ai deux maisons dans un industrieux quartier de Paris, je ne me soucierais nullement qu'on les considérât comme un superflu insultant, et qu'on en prit une pour la donner à qui n'en a pas ; mais avouez que cet appel au peuple est solennel : « Peuple, lève-toi, et bénis ton destin. »

V Cependant, quoique Monet ait beaucoup de par-

tisans, je lui préfère Schneider, et Schneider n'est pas seulement orateur, ilest poëte, et il écrit en allemand comme en français. Connaissez-vous les poésies qu'il a composées dans sajeunesse? Jeles ai là, et plusieurs fois déjà je les ai relues.

« U en est qui me frappent par leur accent enthousiaste; entre autres cette ode à la publicité, dont je vous citerai quelques strophes :

« Première enfant de la lumière, déesse libératrice , aucun barde de la Teutonie ne t'a e(ncore chantée sur nos autels, aucun accent ne t'a été con-

« Il doit s'élever vers toi, cet encens. Il doit monter librement vers le ciel avec mes chants qui célébreront les fruits d'or que ta corne d'abondance répand sur la terre.

« Je glorifierai la main qui a brisé le joug d'airain des tyrans et écrasé l'orgueilleux pouvoir sous lequel gémissait l'humanité.

« Pendant deë siècles elle s'est agitée, cette humanité, comme les lions enfermés dans une cage dé fer que l'on montre en riant : ah 1 la cage est brisée. Le lion est libre. Libre. »

« Il est de ces poésies, ajoute Sonino, qui me plaisent par leur ton galant. Ce Schneider, qui est investi maintenant de ses terribles fonctions d'accusateur public, il a eu, dans sajeunesse, le cœur tendre, il l'a peut-être encore. Il a beaucoup aimé.

Dans ses vers, il préconise, à diverses reprises, les charmes d'une Nanette, d'une Ninette , d'une Babette, et ceux d'une jeune veuve qu'il engage à ne pas laisser éteindre le flambeau de l'amour. Mais c'est une Lina qui occupe le plus souvent sa pensée. C'est à elle qu'il exprime ses plus vifs désirs; c'est à elle qu'il adresse, du fotid de sa cellule, cette épi* curienne rêverie :

« Assez pour aujourd'hui ; j'ai besoin de repos, je ferme ma porte et ma fenêtre , et à la place de mes livres, je pose sur ma table un bon flacon de vin de Pranconie. Je songe à ce que j'ai fait, à ce qu'on dit de moi dans la ville , aux calomnies dont je suis Tobjet, et peu m'importe. Je me repose et m'égaye en savourant une douce boisson, et en lisant une lettre de ma Lina. »

Franz ne disait rien.

Sonino continua:

« Il y a, dit-il, de ces poésies qui sont une énergique protestation contre les rigueurs du cloître et les erreurs de nos vieux dogmes religieux. Tel est le commencement d'un dithyrambe à Lina.

« Seul , je languis dans ma cellule. Mes larmes coulent sur les fers dans lesquels le tigre Hildebrand a enchaîné mes mains et mon cœur. »

A la fin de cette stance , le chevalier s'arrêta et demanda à son silencieux compagnon :

« Quel est ce tigre Hildebrand?

— Sans doute Grégoire YII^ le vaillant pontife.

— Vous croyezî C'est possible. Je n'ai pas étudié rtiistoire des papes. Mais écoutez maintenant cet adieu à la théologie. C'est une des plu» jolies pièces du recueil ;

« Adieu, théologie, tu m'as assez tourmenté avec tes contes de bonne femme, que tu persistais à me raconter comme si tu les croyais.

« Nourris-toi d'un air vide tant qu'il te plaira. Revéts-toi d'un faux éclat. Grée-toi des mystères pour les expliquer éternellement , des hérétiques pour*les convertir, des enfers pour les remplir. Jure sans savoir ce que tu dis.... >

— Assez, monsieur le chevalier, s'écria tout à coup Franz; je ne puis entendre plus longtemps ces blasphèmes et ces turpitudes d'un être ignominieux.

— Ignominieux 1 répliqua Sônino, comme vous y allez.

« II est possible que les sentiments de Schneider offensent les vieilles idées dans lesquelles vous avez été bercé. Mais un homme n'est point ignominieux parce qu'il pense autrement que vousi

— Malgré le profond éloignement que j'éprouve pour ces belles choses, reprit. Franz, je veux bien vous donner une explication.

« Auriez -vous la f^onté de me dire à quelle

époque ces poésies qui vous plaisent tant ont été

composées ?

— C'est facile à voir. Voilà le volume :

« Francfort-sur-le-Mein, 1790, seconde édition. Je ne sais pas la date de la première.

— La seconde me suffit. Quand Schneider composait ces galants madrigaux pour Minette et pour Nanette, quand il buvait du vin de Pranconie en lisant unç amoureuse épttre de Lina, il était dans son couvent de Franciscains, il devait observer les vœux qu'il avait volontairement et solennellement contractés, vœu de chasteté, d'humilité et de pauvreté.

< Quand il écrivait ses < Adieux à la théologie, » il remplissait encore des fonctions sacerdotales, il prêchait, il confessait.

« Un an après la publication de cette ode honteuse, en 1791, il se faisait nommer professeur au séminaire catholique de Strasbourg, et vicaire général de Tévéché du Haut-Rhin. Il enseignait cette théologie à ses élèves, et, en sa qualité de vicaire-général, il en prescrivait les maximes aux curés de son diocèse.

Ainsi, religieux débauché, il trompait ses supérieurs et ses frères par son hypocrisie ; prêtre incrédule, il proclamait, au milieu d'une assemblée de fidèles, la sainteté d'une religion qu'au fond du cœur il reniait. Professeur) il répandait dans de

jeunes âmes, une doctrine à laquelle il ne croyait pas plus qu'à un conte de bonne femme. Vicaire général, il surveillait, dans les provinces, le maintien de cette doctrine.

« Chaque jour pourtant, par ses paroles, par ses actes, il se donnait à lui-même un complet démenti, et il touchait sans scrupule les émoluments assignés aux divers emplois où il accomplissait selon ses idées de perpétuelles fourberies. N'estce pas là Un être ignominieux?

— Votre raisonnement est assez juste ; mais l'éphitète que vous venez de répéter est dure. Que voulez-vous? j'ai un faible pour Schneider, surtout depuis qu'il s'est montré si obligeant envers ma femme.

— Imbécile ! murmura Pranz.

— Ses vers vous irritent. Voulez-vous que je vous lise quelques fragments de sa prose? Tenez, par exemple, cette correspondance entre deux cathédrales :

— Quelque autre infamie ?

— Comme vous êtes prompt à juger! C'est votre cathédrale de Pribourg qui écrit à sa voisine de Strasbourg. Cela doit vous intéresser. Écoutez :

I « Votre Révérence vient de bourdonner pendant trois fois vingt-quatre heures de façon à faire frissonner le cœur. Ma couronne en tremble. Jamais je n'ai entendu quelque chose de pareil, et il y a

pourtant déjà quelques siècles que Je puis dire aux montagnes de la Forét-Noire : Moi aussi Je suis Ik. Je pense donc que quelque chose de bien intéressant est arrivé. Sans cela, ma très-vénérable sœur n'eût pas bourdonné d'une façon aussi ef&oyable.

« Il est très-probable, ou que 8. M. le roi trèschrétien lui a fait une visite, ou que le Saint-Père lui-mâme a confirmé daqs son chœur, ou que les protestants et les juifs se sont enfin convertis à la religion catholique, apostolique et romaine, hors de laquelle il n'y a point de salut ; ou bien n'y aupait-t*il plus d'accapareurs ^e grains à Strasbourg? ou... ou...

c Silence I Bn ce moment^ quelques boulets tirés du. bastion du Rhin, me font entendre le mot de révolution . Je tombe en défaillance. . .

« Ah! très-vénérable, très- vénérée cathédrale, pourquoi avez-vous bourdonné si terriblement? »

Réponse.

— Ah I il y a une réponse, dit Franz d'un ton de suprême dégoût.

— Oui, n'étes-vous pas curieux de la connaître? » Franz regarda son compagnon avec une froide

pitié, et ne répondit rien.

« Écoutez :

« Citoyenne cathédrale.

» J'ai bourdonné parce que je suis une républi-

D'UN PAUVRE MUSICIEN. 27 i

caiQe, et tu ne m'as pas entendue parce que tu n'es qu'une esclave.

f Yoilà ma réponse h ta singulière question, Le roi très-chrétien n'a plus de tôte ; le Saint-Père n'a plus de mains. Non-seulement les protestants et les juifs, mais toutes les sectes en général se sont converties à la vraie croyance hors d^ laquelle il n'y a point de salut 1 celle des Droits de l'Homme et du citoyen. Nous avons découvert un bon remède contre les accapareurs de grains, ç'e^t la guillotine.

« Voilà, chère cathédrale, ma réponse à tes nombreux ou.

« Mais il me reste encore à te dire pourquoi j'ai bourdonné si terriblement.

ç J'ai sonné le glas funèbre du despote et de ses champions. J'ai averti un peuple libre d'user maintenant de toutes sps forces. Jusqu'à présent il ne fit que menacer sans battre. Aujourd'hui, il ne menace plus. Il brisera et renversera. Enfin, j'ai an^ nonce notre. révolution à nos voisins les Allemands. Si je recommence k bourdonner, le monde entier tremblera. Je te conjure, ma sœur, par les mânes du grand Être qui tout-puissant nous créa l'un et l'autre, laisse aussi entendre ta voix de tonnerre, et fais l'appel aux nations de l'Allemagne. L'heure est venue ..Pourquoi ont-elles tardé si longtemps.

— Hélas 1 dit Franz, avec un profond accent de tristesse, pauvre pays où la population de toute une

ville, de toute une province, est dans la dépendance d'un homme qui en signant des arrêts de mort, s'amusô à composer de si misérables choses en un si mauvais français! Pauvre, grande, noble cité de Strasbourg, où jadis les cloches de cette auguste cathédrale n'éveillaient dans tous les cœurs qu'un sentiment de piété, où maintenant elles ne sonnent que pour annoncer le bouversement d'une nation, l'assassinat des justes, les fêtes dévergondées du sans-culottisme,et l'œuvre de la guillotine. .— Voyez -vous quelles belles réflexions vous suggèrent mes lectures ! Voulez-vous que je continue?

— Grand merci !

— Encore cette citation pour vous montrer une des idées favorites de Schneider. Dans son Argus, un journal que vous ne connaissez peut-être pas et qu'il rédige lui-même depuis environ un an, il raconte en détail la célébration d'une des fêtes de la Raison dans la cathédrale. Je ne vous lirai pas tout son récit, quoiqu'il soit très-caractéristique, et fort intéressant, mais seulement cette dernière phrase:

« Vers la nuit, la ville fut illuminée, ainsi que la guillotine, sur la place d'Armes, autour de laquelle on dansait la Carmagnole. Mainte personne aura gémi. Oh! chère guillotine, quel bien tu fais! Tu as rendu sage celui qui, sans toi, serait resté un imbécile sa vie durant. »

d'un pauvre musicien. 273

— Monsieur Sonino, ou monsieur Petersen, dit Pranz, j'aime à croire que toute l'admiration que vous venez de manifester pour cet homme n'est qu'une plaisanterie. Mais de tels sujets de plaisanterie ne sont pas faits pour égayer l'esprit. Je désire, s'il vous plaît, que nous en restions là. D'ailleurs, je suis fatigué, et j'ai envie de dormir. »

En parlant ainsi, Pranz se retira dans un coin de la cellule, se coucha sur la paille et ferma les yeux.

« Plaisanterie! plaisanterie I murmura Sonino. Il en parle bien à son aise, mon jeune compagnon. Il ne s'inquiète donc pas de rester dans ce cachot. Moi, je voudrais en sortir, et si Aglaé échoue dans ses sollicitations, je ne puis être remis en liberté que par la volonté de Schneider. Il faut bien que je le loue. Peut-être que mes éloges lui seront répétés, et si je trouvais encore un autre moyen... J'ai envie de mettre quelques-unes de ses poésies en musique. Cela le flattera, cet accusateur public.

Page 1