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Livre bleu. Tome I, page

d'un pauvre musicien. 291

rations, la société de Colmar écrivait ces piots ; In nomme redemptoris nostri J^s^-Christi. Amen.

Plus tard, on y mit cette autre ipscription : Au nom de te République une fit indivisible. Pn trois ans, cette assemblée était tombée de TiRvocation religieuse à Tâpre formule des jacobins.

La Société de Strasbourg s'organisa sous le nom de : Société des Amis de la Constitution. Bientôt elle se divisa et enfanta un club, dont Schneider et Monet étaient les principaux meneurs. Ces deux illustres tribuns, unis d'abord dans une même ardeur démagogique, se divisèrent aussi et formèrent deux partis : l'un qu'on appelait le parti allemand, l'autre le parti français. Schneider était le chef du premier ; Monet celui du second ; tous deux agissant encore quelquefois ensemble , mais au fond s'abhorrant. Schneider avait poussé Diétrich sur les marches'de l'échafaud. Il devait y être précipité à son tour par son habile compère Monet.

L'émigration, la déportation, les emprisonnements souvent mortels, les massacres, les noyades, la guerre, l'échafaud avaient enlevé à la France la meilleure part de- sa population. Les coquins, n'ayant plus d'honnêtes gens à tuer, allaient s'entretuer pour ne pas rester oisifs.

Comme un aveugle furieux, la révolution avait frappé de tout côté. Dans sa rage frénétique, elle commenç?iit à se frapper elle-même.

C'était un des châtiments de Dieu.

Les autres punitions, ceux-là les ont subies qui, ayant participé aux forfaits de cette époque, ont assez vécu pour connaître le fardeau de la honte et le dard envenimé du remords.

Au commencement de l'année 1793, Monet, tout jeune, sortant à peine des bancs de Técole, était maire de Strasbourg. Une charge importante ! Mais Schneider, son rival, était accusateur public près le tribunal criminel. Une autre charge terrible I

Monet voulait signaler son entrée en fonctions par une publique manifestation de son patriotisme. Le 2 février, il fit ériger sur la place d'Armes un bûcher, et là, en présence du peuple, il brûla une couronne, un sceptre, des portraits de la famille royale, et une quantité de titres de noblesse, rien de ce qui lui appartenait, bien entendu. Il n'avait garde de livrer aux flammes, avec les insignes de la royauté, divers insignes du culte catholique, non moins proscrits alors que la royauté. Il savait ce que cela valait. Son père faisait le commerce des vêtements sacerdotaux et des ornements d'église. Il avait dans sa demeure une collection de vases d'or et d'argent provenant du pillage des sanctuaires, et de grandes caisses remplies de chappes, de chasubles, de dalmatiques, d'é tôles dont il détachait les galons, ou qu'il conservait intactes dans l'espoir

de les vendre en un autre temps, ou dans un autre pays. •

En sa qualité de tribun populaire et de magistrat, le jeune Monet devait aisément se procurer à bas prix quelquejj-unes de ces dépouilles, et il les déposait dans les coffres paternels.

Schneider, en prenant possession de son nouvel emploi, voulait aussi faire voir son patriotisme. Mais il préparait dans cette intention un bien autre spectacle que le chétif auto-da-fé de Monet.

L'année précédente, le décret qui ordonnait à TAlsace de fournir un contingentde 300 000 hommes avait suscité des émeutes dans diverses localités de la province, notamment à Molsheim. Un certain nombre de jeunes gens de celte ville furent arrêtés, traduits devant le tribunal criminel, et trois d'entre eux furent même condamnés à mort. Schneider espérait bien, dans le cours du procès, obtenir un plus grand nombre de sentences capitales. N'ayant pu avoir que ces trois-là, il désirait au moins en tirer le meilleur parti possible.

Jusque-là on n'avait pas encore vu à Strasbourg la guillotine. On allait la voir, non point en quelque endroit écarté, honteux, mais en pleine cité, sur la place de la parade, non point en un petit jour de la semaine, mais le jour de Pâques, cette ^grande fête de la chrétienté.

Ainsi le voulait Schneider pour donner plus de

solennité à son exhibition. Comme un directeur de théâtre, il avait réglé l'ordre du spectacle, et les costumes. Une troupe nombreuse de soldats était rangée autour de Téchafaud. Les condamnés s'avançaient Fun après Tautre, la tête couverte d'un bonnet blanc entouré d'un crêpe, et portant un autre crêpe à leur bras.

Le peuple de Strasbourg assista en silence, avec une morne stupeur à cette scène lamentable. En vain quelques forcenés essayèrent de crier : vive la République ! leur exclamation rie fut point applaudie. Les trois sappliciés étaient jeunes etappar- ' tenaient à de bonnes familles. Et quel crime avaientils commis? Ils avaient eu la hardiesse de protester un peu vivement contre uil atroce décret. Tout le monde les plaignait. Schneider, en les poursuivant avec tant d'acharnement, souleva contre lui la masse de la populatiop.

Cependant, dès ce fatal jour de Pâques, la guillotine ne chôma guère. Quand elle n'était pas sur la place, employée à couper des têtes, on la promenait dans les rues, le couteau levé pour montrer aux dépréciaieurs d'assignats, aux brissotins, aux aristocrates, ce qu'elle pouvait faire. Bientôt on allait la conduire pompeusement en d'autres lieux. Au mois de mai de ce terrible 1793, Saint-Justet Lebas organisent le tribunal et l'armée révolutionnaire. ^

Le tribunal se compose d'un accusateur public qui sera encore Schneider, et de trois juges qui, dans les ringt-quatre heures, instruisent une affaire, prononcent leur sentence et la font exécuter immédiatement.

L'armée se compose de dix coiiipagnie^ de cent hommes chacune, commandée par un capitaine et subdivisée en deux pelçtons, commandés par des lieutenants. Ces pelotons, ces compagnies doivent se tenir constamment à la disposition du tribunal, qui requerra autant d'hommes qu'il voudra pour l'accompagner dans ses tournées, et l'assister dans ses diverses opérations. Et ce puissant tribunal se met en route avec son escorte de miliciens. 11 va de ville en ville, de village en village, cherchant les suspects, les traîtres, les modérés, surtout ceux qu'on appelle les détestables avares, ceux qui tardent à obéir aux nouvelles réquisitions, à livrer leur reste de blé et de foin, leurs chevaux et leurs voitures pour le service de la république.

Avec quelle ardeur ils marchent, ces soldats qu'on a détachés de l'armée du Rhin et de la Moselle, pour protéger le tribunal. Les soldats ne reçoivent cependant que cinq sols par jour, en sus de leur solde habituelle, les sergents, dix sols, et les officiers un tiers de plus du traitement affecté à leur grade.

Les juges, les trois juges, les trois Rhadamanle

de cette infernale légion d'aristocrates, et Faccusateur public ne reçoivent également que cette même augmentation tie salaire, mais ils sont animés d'un zèle si ardent pour la gloire de la patrie ! Comme ils travaillent ! comme ils récompensent à beaux deniers comptants les dénonciateurs! Gomme ils sont prompts à condamner à la réclusion, à la confiscation, à l'exil, à la mort, et comme ils montrent dans toute sa hauteur, à tous les regards YtUtimala ratio de la République ! ,

On ne pouvait trop la montrer cette souveraine guillotine. Elle était la panacée universelle, le remède infaillible des plaies sociales et des maladies individuelles. En veut-on une preuve de plus? La voici :

Le 4 pluviôse, an II, le citoyen Schwarz, membre du club des Jacobins de Strasbourg, annonce à ses honorables confrères qu'il existe dans un hôpital de la ville un émigré, attaqué de Vescorbut {sic)y et demande charitablement que, sans plus attendre, cet infortuné soit guillotiné, « pour rendre sa gué7'ison plus prompte. »

Malgré la merveilleuse activité du tribunal conduit par Schneider, entouré d'une milice, et glorifié par la guillotine, les paysans d'Alsace conlinuaient à montrer peu dé' goût pour la réforme humanitaire de la Convention et peu de sympathie pour les décrets des représentants. Il y en avait qui possédant encore dans la pénurie universelle

quelques boisseaux de grain, désiraient les garder pour ensemencer leurs terres et pour nourrir leur famille, au lieu de les verser généreusement dans les greniers de la république ; il y en avait qui conservant encore dans leurs écuries un cheval eu un bœuf, osaient affirmer qu'ils ne pouvaient, pour le succès de nos armées, conduire avec ce dernier vestige de leur richesse d'un autre temps, un convoi militaire à Spire ou à Mayence. Il y en avait, faut-il le dire, qui regrettaient encore leur culte catholique, leurs prêtres exilés, leurs offices du dinqianche, et Ton citait des communes où, le soir, des femmes incorrigibles allaient encore dans leur église dénudée, réciter à genoux leur chapelet. .

Pour éclairer une si tenace ignorance et corriger de si déplorables habitudes, les représentants du peuple appelèrent à leur aide une cohorte décorée du nom de Propagande, une institution spéciale, qu'on n'a vue, avec une pareille organisation, en aucune autre province de France.

Cette propagande se composait d'une quarantaine d'individus choisis parmi les plus ardents patriotes de la Lorraine, de la Bourgogne, de la Champagne. Ils arrivèrent, ces vaillants apôtres, qui devaient convertir une population arriérée aux vrais principes de la liberté et de l'égalité. Ils furent accueillis avec enthousiasme par Teterel, l'un des principaux instigateurs de leur mission, et par les autres

jacobins. L'ancien collège des jésuites leur fut abandonné pour qu'ils y fissent leur domicile. Le général Dièche leur donna une garde d'honneur et mit à leur disposition des estafettes pour porter leurs dépêches. Chacun d'eux recevait par jour une solde Se quinze francs. De plus, ils avaient le droit d'exiger diverses rations, et leur secrétaire écrivait à Monet des lettres comme celle-ci, dont nous respectons l'orthographe :

« La propagande aurait besoin de légumes sèche^ comme poidSy nantilles^ aricots et châtaignes, pour sa consommation. Le maire est invité à vouloir faire délivrer ces articles. »

Dans la journée, on les voyait se Ipromener le long des rues, avec Tappareil qu'ils avaient tous adopté pour se distinguer du vulgum pecus qu'ils devaient endoctriner; de longs cheveux flottants sur les épaules, de longues moustaches, une redingote de couleur sombre, le bonnet rouge çur la tête, un grand sabre et des pistolets à la ceinture.

Le soir, ils se rendaient au club, où ils prononçaient des discours furibonds. Ils en firent tant, qu'ils révoltèrent la majeure partie de cette so- • ciélé, et découragèrent leurs plus dévoués partisans.

Décidément, l'Alsace était indisciplinable. On lui avait enlevé ses anciennes institutions, ses au-

tels, ses biens, ses enfants. On l'avait ruinée, désolée, décimée, et, chose étrange ! elle persistait à ne pas comprendre les bienfaits de la révolution.

Pour la purger de son mauvais levain, le général Diéche eut une ingénieuse idée. Il voulait réunir six mille suspects, les conduire un soir avec ses fidèles régiments aux bords du Rhin, les faire monter sur des bateaux prét)arés d'avance, en annonçant qu'on allait s'emparer de Kehl. Dès que cette abominable engeance de suspects était embarquée, voguant sur èe fleuve, il braquait contre elle ses canons, et la mitraillait. Les bataillons allemands, postés de l'autre côté du Rhin, voyant venir ces bateaux ennemis, les mitraillaient également, de telle sorte que de la malheureuse troupe prise ainsi entre deux feux, il ne devait rien rester. Si le valeureux Dièche avait pu exécuter ce projet, ilserait devenu plus célèbre que Carrier, dont les lauriers l'empêchaient peut-èire de dormir!

Une protaotlon.

Comme un couple d'alouettes se cache entre les herbes et les mottes de terre grises des sillons pour échapper au regard du chasseur; comme deux ramiers se serrent dans leur nid quand la tempête agite la cime des forêts et soulève les eaux du lac solitaire où ils vonthoire, Alete et Franz se tiennent ainsi cachés dans leur cellule des Ponts- Couverts, tandis que la tempête révolutionnaire continue à mugir et que le jacobinisme, ce sanguinaire chasseur, erre autour d'eux.

Alete a fini par apprivoiser le farouche Stock. Il tend encore la main quand elle arrive, car il ne peut renoncer à son assignat. Mais dès qu'il a reçu son tribut, sa grosse Cçure s'épanouit, et si la jeune femme porte un petit paquet sous son châle, voire môme à la main, il n'a pas l'air de le remarquer, et Alete monte rapidement l'escalier de la tour, et Pranz est là haut qui l'attend. Tous deux s'asseoient

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gaiement dans leur coquille. Ils y reçoivent par l'étroite lucarne un rayon du ciel ; ils s'y font par leur amour un doux gîte. Si heureux qu'ils soient de se retrouver ensemble, ils ne peuvent oublier cependant qu'ils sont confinés à Strasbourg par un fatal arrêt, et ils voudraient tant continuer leur voyage.

Quelquefois aussi, Alete a appris par Mme Garten des nouvelles qui ne présagent point le rétablissement de Tordre et de la justice, et quelquefois, en venant aqy Ponts-Couverts, elle a fait des rencontres qui lui causent une douloureuse impression.

Un malin, elle a été émue jusqu'aux larmes en voyant une quantité d'hommes, de femmes, d'enfants, attendant à la porte d'un boulanger un pain mal pétri, mal cuit, qu'on paye cher, et dont chaque familljB ne peut obtenir la quantité nécessaire à ses besoins.

Cette noble, généreuse Alsace ! elle a tout donné à la République : denrées alimentaires, argent et vêtejnents, tout, jusqu'à ses braves fils qui, par milliers et par millions, ont été enrôlés dans les armées. Elle a tout donné, et on lui a tant pris qu'elle n'a plus rien; plus de bestiaux pour cultiver ses champs, plus de graines pour ensemencer ses sillons. Elle se souvient du temps où elle était riche et heureuse, A présent, elle est si affaiblie

et si appauvrie 1 Par bonheur, ses maîtres, ses juges ne souffrent point de son dénûment. Coûtp que coûte, il leur faut un régime substantiel, et ils l'ont ; de bon vin, et ils Tout.

Les représentants du peuple avaient, les premiers, droit à cette satisfaction matérielle, et ne pouvaient moins faire que d'y employer l'excédant du superflu enlevé aux riches. Les hauts fonctionnaires devaient naturellement suivre cet exemple. Dans les tournées du tribunal révolutionnaire. Je jeune Weisi?, son greffier, réglait les dépenses journalières avec le produit des amendes, et il y a, dans ses comptes, des notes de dîners qui prouvent que ce zélé tribunal se faisait un devoir de se sustenter grandement, sans doute pour ne pas succomber à sa tâche laborieuse.

Une autre fois, Alete avait été Arrêtée par une troupe de propagandistes insolents, effrontés. L'un d'eux voulait absolument, disait-il, lui donner l'accolade fraternelle, et essayait ' de la prendre dans ses bras. Les autres riaient et l'encourageaient. Elle ne parvint à lui échapper qu'en se jetant précipitamment dans une boutique et en fermant la porte derrière elle.

Une autre fois, elle pouvait à peine se frayer un passage sur la place d'Armes. La municipalité avait fait construire là un pavillon en bois, et dans ce pavillon était le cordonnier Jung, assis

devant une table, au milieu d'une cohorte de soldatSy et tout autour de ce poste si bien gardé, une foule énorme.

Les représentants avaient ordonné que chaque citoyen et chaque citoyenne eût à se pourvoir d'une carte de civisme. C'était Jung qui disposait de ces cartes, et les accordait ou les refusait arbitrairement, selon son bon vouloir.

C'était triste de voir l'imprudente arrogance de ce rustre, et l'humilité de tant de braves gens obligés de s'incliner devant lui et de solliciter ses bonnes grâces. Il y allait pour eux de leur repos et de celui de leurs familles. S'ils n'obtenaient pas cette carte de civisme, ils étaient par là même déclarés suspects. Ils pouvaient être immédiatement déportés ou incarcérés, et récemment plusieurs membres de la. société des Jacobins avaient, en pleine séance, exprimé le désir formel qu'une loi fût faite pour mettre à mort tous les suspects enermés dans \e^ prisons.

Jung, enflé d'orgueil, se laissait flatter, cajoler, supplier et quelquefois daignait sourire comme un bon prince et i(hr> .s^r i ^f&elques-unes de ses anciennes connaîssances une bienveillante parole, Mais malheur à ceux pour qui il avait travaillé de son métier de cordonnier, et qui ne s'étaient pas montrés contents de sa besogne, ou ne l'avaient pas assez promptement rétribué. A ceux-là, toute

carte de civisme était impitoyablement refusée. Par suite de ce refus, ils couraient risque d'être arrêtés le jour même, juste châtiment du chagrin qu'ils avaient fait jadis à M. Jung.

Une autre fois, Alete avait vu la porte de la cathédrale ouverte à deux battants, et des ouvriers et des chefs d'ouvriers qui y entraient. Elle entra aussi, ne sachant ce qui occasionnait ce mouvement inusité dans la basilique -si longtemps fermée, et elle assista aux préparatifs d'une grande œuvre de rénovation.

Depuis quatre siècles, le sublime édifice d'Erwin de Steinbach et de sa glorieuse fille Sabine, était consacré au culte catholique si fortement enraciné dans le cœur de l'Alsace. Depuis quatre siècles, les hymnes saintes retentissaient sous ses voûtes msgestueuses, et l'encens et les cierges brûlaient devant les autels. D'âge en âge, toutes les générations avaient prié, chanté, pleuré dans ces vastes nefs. D'innombrables familles avaient célébré là les fêtes solennelles de la communauté chrétienne et les fêtes de la maison : baptêmes et mariages. Elles avaient là porté les cercueils de leurs morts, et entendu vibrer les chants plaintifs du Libéra et du dm iras. Dans cette religieuse enceinte, les âmes joyeuses allaient remercier Dieu de leur joie, et les âmes affligées y trouvaient un refuge, une consolation, une espérance.

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Le temps était venu où la lumière humanitaire défait éclairer les ténèbres de ces vieilles superstitions. Déjà les autels, les tableaux, les statues de vierges et d'apôtres, tous les vestiges d'une grossière ignorance avaient disparu, et la gothique métropole allait être enfin purgée complètement de toutes ses souillures.

A l'entrée du chœur, un houvel architecte, TErwin, des patriotes, érigeait une construction en bois représentant une montagne, symbole de cette montagne de la Convention, d'où la Constitution, disait Schneider, était descendue, à l'instar de la loi divine, sous les coups de foudre et de tonnerre.

A la cime de cette vénérable montagne s'élevait l'image de la Nation et celle de la Liberté. Sur ses flancs, un ingénieux artiste avait représenté, à grand renfort de brosses trem()ées dans l'ocre et le vermillon, des rochers roulant sur des figures monstrueuses, figures de prêtres et de religieux; plus bas, dans un sombre marais, apparaissaient deux affreux personnages, dont l'un portait une couronne sanglante, et l'autre, un livre déchiré.

Çà et là flottaient des étendards tricolores, et çà et là, un peintre d'enseignes plaquait ces deux inscriptions :

Le trône et V autel avaient asservi thumanitè; La raison et la force lui ont rendu ses droits.

d'un pauvre musicien. 307

Devant ces beaux décors, toute la société des Jacobins devait se réunir en grande pompe pour proclamer la nouvelle religion. Là, Monet devait déclarer, dans un long discours, que la nation française renonçait pour toujours aux mensonges du christianisme et aux impostures du clergé. Là, Schneider devait abjurer le dogme qu'il prêchait dans cette même église deux années auparavant, en sa qualité de vicaire général.

Pour terminer dignement cette édifiante cérémonie, on allait, le soir, brûler sur la place publique des chariots' remplis de titres de noblesse, de documents féodaux, de livres de messe et d'ornements sacerdotaux. On illuminait la guillotine, on dansait la carmagnole autour de ce nouvel instrument de salut. Et, c'en était fait à jamais de toutes les anciennes doctrines du judaïsme, aussi bien que du protestantisme et du catholicisme. On supprimait du même coup pasteurs luthériens, curés apostohques et rabbins. Il n'y avait plus de Bible, plus d'Evangiles, plus de Christ, plus de saints, plus de Dieu. Nor, l'humanité, si longtemps aveugle et maintenant éclairée, rejetait loin d'elle toutes ses idoles. Dans son heureuse transformation, elle avait trouvé ses vraies divinités : la déesse Raison et le Dieu Marat.

En 1704, Voltaire écrivait : « La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'elle

éclatera à la première occasion, et alors on verra un beau tapage. Les jeunes gens seront bien heureux. Ils verront de belles choses. »

Le grand-maltre de Tordre des philosophes, le général de la légion des encyclopédistes pressentait le résultat de ses œuvres.

Elle devait voir en effet de belles choses, la génération à laquelle il avait si souvent adressé son cri de guerre : Écrasons V infâme! à laquelle Rousseau disait : « Si Fautorité des rois vient de Dieu, c'est comme les maladies et les fléaux du genre humain. »

Et Raynal : « Les rois sont des bêtes féroces qui dévorent les nations. »

Et, dans une autre série d'idées de réformation, Helvétius ; « Peu importe que les hommes soient vicieux, c'est assez s'ils sont éclairés. »

, Et Toussaint, qu'on appelait le philosophe capucin, parce qu'il avait la simplicité de croire qu'il pouvait y avoir un Dieu et quelque essence surnaturelle dans rame : « Les enfants ne doivent pas plus de reconnaissance à leur père, pour le bienfait de leur naissance,. que pour le vin de Champagne qu'il a bu ou pour le menuet qu'il a bien voulu danser. »

Alete racontait à Franz les malheureuses rencontres qu'elle avait faites, les scènes hideuses qu'elle avait vues, et tous* deux gémissaient sur la

dégradation de ce pays de France, jadis la lumière et le modèle des autres nations.

Quelquefois elle apportait dans le cachot de la vieille tour, des journaux. Franz désirait les lire et craignait d'y toucher. Dans chacune de ces feuilles qui, de la fange de Paris, se répandaient comme un torrent de boue corrosive dans les départements, et entraînaient dans leur infection les gazetiers de province, toujours les mêmes déclamations furibondes, les mêmes cris de sang et de mort, le même dévergondage d'idées, le même brutal cynisme de langage, les mêmes injures immondes à toutes les richesses, à toutes les gloires du passé, à la science, à la religion, à la royauté, à la reine, à Marie-Antoinette, naguère si vénérée et aimée. Son diadème brisé, son mari assassiné, son fils arraché de ses bras pour être martyrisé par l'infâme Simon, ce n'était pas encore assez; c'était le vœu des jacobins que toute la mente des chiens enragés aboyât encore contre elle, et pas un n'y manquait. Les plus modérés l'appelaient seulement la veuve Capet. Les autres joignaient à son nom des épithètes que pas un être honnête ne pouvait entendre prononcer sans rougir.

La fureur révolutionnaire comprimait ou écrasait tout ce qui vil)rait jadis si vivement dans le cœur de la France, jusqu'aux principes de loyauté que la France entière professait si hautement,

jusqu'aux élans chevaleresques que Ton citait comme une de ses qualités distinctives, jusqu'au sentiment de pitié pour une reine bien plus grande que la Niobé antique, et bien plus infortunée.

Dans le dégoût profond que lui causaient les gazettes et les pamphlets de la République, un jour, Franz eut la consolation de recevoir de M. Garten, par Tentremise d'Alete, le précieux écrit publié par Mme de Staël en 1793, et il lut avec attendrissement cette invocation :

« vous, femmes de tous les pays, de toutes les classes de la société, écoutez-moi avec Témotion que j'éprouve. La destinée de Marie-Antoinette renferme tout ce qui peut toucher votre cœur. Si vous êtes heureuse, elle Fa été; si vous souffrez depuis un an, depuis plus longtemps encore, toutes les peines de la vie ont déchiré son cœur; si vous êtes sensibles, si vous êtes mères, elle a aimé de toutes les puissances de l'âme, et l'existence a pour elle encore le prix qu'elle conserve, tant qu'il peut rester des objets qui nous sont chers. »

Tout cet écrit de Mme de Staël est un éloquent plaidoyer en faveur de la malheureuse reine, qu'elle avait vu, cinq ans auparavant, dit-elle, glorifiée, adorée.

Mais que pouvaient les accents de cette femme de génie contre la souveraine volonté du Vieux de la Montagne?

En ce temps d'atrocité et de tremblement, les habitants de la capitale tremblaient devant les comités de surveillance ; les populations des provinces tremblaient devant les envoyés de Paris; les comités de surveillance et les commissaires tremblaient devant la Convention ; la Convention trem- ' blait devant Robespierre, et Robespierre voulait que Marie-Antoinette mourût sur l'échafaud comme Louis XVI.

Un matin, Franz appritparun journal que bientôt elle serait mise en jugement.

« Oh! Dieu, s'écritt-t-il, j'espérais encore, et j'avais tort, c'est sûr. Ils la traduiront à leur barre, les infâmes; ils la condamneront. Une victime royale ne leur suffît pas. Ils en veulent une seconde. Ils ne Font peut-être laissée vivre jusqu'à présent que pour la faire souffrir plus longtemps dans la pensée de son supplice.

Dieu ! Une femme ! Une princesse étrangère, adoptée avec tant d'enthousiasme par la France, couronnée, bénie par la France, et dans cette même France, en qui elle mettait son amour et sa foi, jetée en bas du trône, accablée d'outrages, traînée dans une prison, et de là, peut-être, conduite à l'échafaud ! C'est un crime plus grand que celui qu'ils ont commis, les misérables, en immolant leur roi ! C'est plus qu'un régicide.... Alete, Aie te, et nous sommes ici.... Et nos projets de dévoue-

ment, et nos rêves?... Hélas ! ne puîs-je donc trouver un moyen de m'échapper d*ici? N'est-il pas possible de me faire ouvrir la porte de cette tour? Alete, allez retrouver notre ami;. priez-le, conjurez-le de se mettre à Tœuvre pour accomplir sa promesse, pour obtenir ma liberté. Nous partirions tout de suite. Et, peut-être, il en est temps encore!... Et si au moins nous pouvions la revoir, notre bienfaitrice, ne fût-ce que pour lui oflfrir un dernier soulagement dans son martyre , pour réveiller par notre reconnaissance une douce pensée en son cœur, ne fût-ce que pour verser une goutte de miel dans son amer calice? »

De peur de décourager son mari par Tinutilité de ses tentatives, Alete ne lui disait pas tout ce qu'elle faisait pour le tirer de sa prison. Sans cesse elle en parlait à M. Garten, et la bonne Mme Garten l'appuyait vivement dans sa requête, et lui était plein de bonne volonté. !)éjà il avait fait un essai ; il prétendait que pour engager de nouveau cette négociation, il fallait attendre un moment plus opportun.

« Le malheur est, dit un soir Mme Garten, qu'il faille s'adresser à un de ces scélérats de républicains. Ils sont tous les mêmes, et Edelmann, avec son air doucereux, est au fond de la même trempe que les autres.

— Vous êtes sévère pour lui, répliqua le mari.

— N'a-t-il pas été nommé membre du conseil municipal de la ville par les représentants, en même temps que Jung?

— C'est vrai.

— N'est-il pas un des intimes de Schneider?

— Au moins il le voit souvent. Mais cela ne prauve pas qu'il partage toutes les idées de Scheîder, ou qu'il soit, comme vous le dites, de la même trempe que nos méchants jacobins. J'ai remarqué plus d'une fois en lui de généreuses tendances, et il est musicien, fort habile musicien même, excellent organiste. Je crois que l'amçur de la musique ne s'associe guère avec les natures mauvaises^ et j'espère que par considération pour cet art, M. ETdelmann s'intéressera à notre ami Franz. »

Plusieurs semaines encore s'écoulèrent pendant lesquelles Franz s'agitait et se désolait.

Enfin, après les cruelles mesures ordonnées par les représentants et si rigoureusement exécutées par leurs agents, il y eut une apparence de repos, quelque chose de semblable à ce que les marins appellent une accalmie.

L'ouragan révolutionnaire n'était pas fini ; le cratère n'avait pas épuisé sa lave, mais les satrapes de Strasbourg, Saint- Just et Lebas, paraissaient un peu apaisés, et leur subordonnés se montraient plus débonnaires. C'était l'heure propice que M. Garten attendait.

Sans parler de son projet ni à sa femme, ni à la gente Alete, il sortit un matin et se rendit chez M. Edelmann.

« Je viens, lui dit-il, vous solliciter de nouveau pour mon pauvre prisonnier.

— Oui, répondit d'un ton amical M. Edelmann.

Je me rappelle.... un jeune Allemand, nommé Wagner, si je ne me trompe, qui a été arrêté au poste du Rhin et enfermé dans une des tours des Ponts-Couverts.

— Précisément.

— Vous savez que je n'ai rien à faire dans le régime des prisons . Gela dépend surtout de Schneider.

— Je le sais. Mais j'ai cru que par votre intervention....

— C'est-à-dire que vous n'osez vous adresser directement à Schneider. En réalité, il est un peu revêche et de difficile accès. Mais depuis quelque temps, je remarque dans sa physionomie, dans son langage un changement que je cherche à m'eipliquer. 11 a aimé autrefois^ comme on peut le voir par ses poésies. Peut-être est-il adouci par un nouveau sentiment d'amour ; il a fait, il y a deux ans, un discours à la Société populaire pour prouver que les prêtres devaient se marier. Il a depuis longtemps abjuré la religion catholique et la prêtrise. Mais ses ennemis lui reprochent encore

d'avoir été franciscain,prédicateur, vicaire général. Pour rompre plus complètement avec son passé dont on lui fait une sorte de stigmate, il a peut-être envie de se marier, et pour rendre son projet de mariage plus facile, il cherche peut-être à se montrer plus affable.

Quoi qu'il en soit de mes suppositions, le fait est que lorsque vous êtes venu me prier d'intercéder près de lui en faveur de votre protégé, je craignais de l'aborder et je crois qu'alors ma pétition eût été fort mal accueillie. Maintenant, je suis un peu plus rassuré.

S'il m'est possible d'ottenir ce que vous souhaitez, j'en serai réjoui. Je n'ai point oublié la service que vous m'avez rendu si obligeamment, lorsque vous étiez dans les bureaux du préteur ; et j'espère que, malgré la différence actuelle de nqs relations, vous m'avez conservé quelque bon sentiment.

— La preuve en est dans la confiance avec laquelle je viens à vous.

— Mwci. »

Edelmann prononça ce mot d'un ton pénétré, comme un homme qui éprouve une satisfaction inespérée.

Il était de ceux qui, en se laissant entraîner dans le mouvement d'une révolution, ne peuvent oublier le paisible sentier où ils chenîinftient autrefois, et

voudraient conserver l'estime des humbles gens qui

y sont restés.

Un instant il hésita; il avait envie de traiter avec M. Garten cette question ; puis soudain se ravisant:

« Voyons, dit-il, parlons de votre jeune captif. Pourquoi a-t-il été arrêté?

— Jung , après un interrogatoire de quelques minutes, l'a signalé comme un ami de Dietrich.

— Ah 1 ceciestgrave, très-grave. Ami de Dietrich î Aux yeux de Schneider, c'est un crime irrémissible.

, —Je connais la haine de cet homme pour celui qui fut son protecteur et l'acharnement avec lequel il le poursuit. Mais écoutez : c'est Jung qui, sans doute pour donner un témoignage de son zèle, a lui-même dénoncé l'innocent Allemand comme un ami de Dietrich .Xa vérité est qu'il y a une douzaine d'années , Franz Wagner vint ici avec sa femme. Ils avaient une lettre de recommandation pour M. Dietrich qui les invita à dîner. Vous savez comme il était hospitalier et courtois.

— Oui. Et je vous prie de croire que je ne suis point de ceux qui ont si vite oublié ses qualités et ses vertus.

— Je le crois. Ils dînèrent donc dans sa maison et y passèrent la soirée. Le lendemain matin, ils partaient. Dès ce jour, ils ne l'ont plus revu, et n'ont plus eu le moindre rapport avec lui.

— C'est là, sans doute, une grande atténuation. Mais au nom de Dietrich, je vois d'ici Schneider bondir en l'entendant prononcer. Enfin, je lâcherai de l'apaiser. Dites-moi encore une chose. Quelle idée ce Wagner a-t-il eue d'entreprendre un voyage en France dans des circonstances comme celles-ci?

— Il a inventé un nouvelinstrument de musique qu'il ne peut, dit-il, faire fabriquer, comme il l'entend, qu'à Paris.

— 11 est musicien?

— Oui.

— En vérité. Cela m'intéresse. C'est mon confrère.

— C'est ce que je pensais.

— Et il est resté musicien? Heureux homme I Ah! le temps où dès le matin j'étais assis devant mon orgue, où je m'exaltais par les chants religieux dont je modulais l'accompagnement, où, du haut de ma tribune, il me semblait que des flots d'harmonie coulaient des touches d'ivoire vibrant sous mes doigts et s'épandaient dans toutes les nefs, dans toutes les profondeurs de notre grande cathédrale. El, comme j'étais fier, le dimanche, lorsqu'en sortant de l'église, je voyais les bons bourgeois qui me saluaient comme pour me remercier, et les enfants qui s'arrêtaient à me regarder en se disant l'un à l'autre : c C'est M. Edelmann, l'organiste. »

« A présent, nous n'avons plus de telles joies.

Nous n'avons plus de Te Deum^ ni de Sanctus^ mais le Ça ira et la Carmagnole. Nous n'avons plus d'orgues. Avec leurs tuyaux de plonib on a fait des balles. En Allemagne, ils ont conservé leur religion et leurs églises, et notre jeune ami est peut-être organiste.

— Oui, et il joue aussi du violon, et de plus, il compose.

— Vraiment I Pourriez- vous me montrer une de ses compositions? Depuis trois ans il m'a fallu m'abstenir de tout ce qui me donnait autrefois tant d'heureuseà émotions. Si je voyais une bonne page de nouvelle musique, cela më ferait du bien.

— Il est si modeste qu'il ne s'occupe guère, je croîs, de recueillir ses œuvres. Mais sa femme qui le regarde comme une perfection, n'aura probablement pas^voulu partir sans en emporter quelquesunes. J'irai, si vous voulez, m'en informer.

*-^Et vous reviendrez tout de suite?

— Oui.

*— Merci; je vous attends. »

Ainsi que M. Garten le supposait, Alete avait mis dans sa valise plusieurs compositions de son mari^ et notamment la sonate qu'il avait faite pour la naissance du Dauphin. Souvent elle priait Franz de la jouer, et chaque fbis qu'elle l'entendait elle y trouvait un nouveau charme. Pour elle, il n'y avait pas une mélodie pareille dans le monde.

Rien dand cette œuvre n'indiquait sou origitie ni sa destination. On pouvait donc sans aucun inconvénient la montrer à un républicain. •

M. Garten pria la jeune femme de la lui prêter pour quelques instants.

< Pour quelques instants ! répondit Alete d'un ton un peu inquiet; je n'en ai ici que cette copie. Je ne voudrais pas m'en déposséder. Si vous saviez comme je l'aime, cette sonate ! Fraiiz et moi noua lui devons un des. plus heureux jours de notre vie.

— Vous lui en devrez encore un autre si vous voulez bien me la confier.

— Donnez-lui ce qu'il demande, ma chère Alete, dit Mme Garten. Il est sorti ce matin mystérieusement; il rentre d'un air tout affairé, et, quoiqu'il agisse en cette occasion comme un vieux sournois, sans daigner me consulter, je neveux pas l'en punir, parce que je sais qu'il est en train de continuer une bonne négociation pour vous. Voyez, il paraît déjà très-content de lui, l'orgueilleux! »

M. Garten sourit d'un petit air fin, prend le cahier d' Alete et disparaît.

« Eh bien ? s'écrie M. Edelmann en le voyant entrer.

— Voilà.

— Merci. Ma passion d'artiste.est revenue : et je vous attendais avec l'impatience d'un enfant à qui l'on a promis une joie dont lia été longtemps privé;

Voyons cette musique de M. Wagner.... Eh!...

Eh !... Un assez long morceau, et parfaitement copié. J*aime ces lignes régulières et ces notes correctes. Gela annonce de prime-abord une main à la fois habile et patiente.

Puis il lit avec la promptitude du maître et avec une visible apparence de satisfaction, la première page de l'œuvre de Franz, puis court à son clavecin, pose la sonate devant lui et se met à la jouer.

« Très-bien, dit-il, un joli andanUy doux et pur, et un peu vaporeux comme les premières émotions d'une jeune fille. Ces notes ont des ailes. Légères, elles s'élancent et planent dans les airs, etsoupireol comme une volée d'oiseaux, sous un ciel bleu, en une matinée de printemps. L'andante continue, non moins mélodieux mais plus grave. Ce n'est plus le vague et virginal essor d'une jeune fille : c'est le rêve d'une mère, rêve tendre et sérieux, où le souvenir du passé se joint aux perspectives de l'avenir, l'appréhension à l'espoir, et le sentiment des réalités de la vieià d'idéales conceptions. Le cœur maternel se complaît dans ce rêve et le prolonge. Elle y revient sans cesse et ne peut s'en détacher. Mais voici V allegro \ le rêve est réalisé; l'espoir est accompli. L'heureuse mère élève vers le ciel son âme reconnaissante ; de ses lèvres s'échappe un cri de joie, un chant pieux, eX presto ^ presto^ tout

chante avec elle : voix de Tépouï, voix dç la famille, cloches des églises, hautbois et violons. »

Ainsi parle Edelmann, à mesure qu'il déroule les pages de la sonate, et ses doigts courent sur les touches du clavecin, et son œil s'anime, et sa figure sombre encore et contrainte s'épanouit.

En un instant, le charme de la musique Ta transformé. Ce n'est plus le fonctionnaire de la révolution, soucieux, défiant, affligé par d'amers regrets, poursuivi par la crainte, par le remords peut-être ! C'est le libre, le joyeux artiste. A voir ce rapide changement, on dirait d'un exilé qui, tout à coup affranchi des rigueurs de son arrêt, rentre dans sa maison aimée, etse sent rajeuni, exalté par l'air, par la lumière, par la souveraine magie du pays natal.

Soudain il se tait, et ses doigts immobiles s'arrêtent sur le clavecin, c Que fais-jel murmure- t-il d'un ton triste, il ne m'est pas permis de me laisser aller à cet entraînement. Si quelque ardent sansculotte passait en ce moment sous ma fenêtre, il accuserait le citoyen Edelmann de se réjouir, quand l'ennemi est aux portes de Strasbourg, et quand les patriotes sont inquiets.. Tenez, ajouta-t-il en se levant et en se tournant vers M. Garten, reprenez cette sonate qui m'a fait oublier que je ne suis plus l'heureux organiste d'un autre temps, mais l'élu des représentants du peuple, des membres de la Convention.

« Votre ami est un homme de cœur et de talent. Aujourd'hui même j'irai plaider sa cause, et malgré la fâcheuse inculpation qui pèse sur lui, par la stupidité ou la méchanceté de Jung, j'espère réussir. Schneider est revenu hier de Bar, content de son voyage, et ramenant avec lui un jeune homme auquel il témoigne une faveur toute particulière. Je le connais, ce jeune homme. Au besoin, je le prierai de me soutenir dans mon plaidoyer. On dit que c'est le frère d'une jolie personne. Peut-être que Schneider, qui songe à se marier.... Enfin nous verrons. . . Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que M. Wagner soit immédiatement remis en liberté. Ce soir, vous saurez le résultat de mes tentatives. »

M. Garten se retira en remerciant l'organiste de ses généreuses intentions.

Quelques instants après, Edelmann entrait chez l'accusateur public. Ainsi qu'il l'avait prévu, le fougueux, le vindicatif Schneider répondit d'abord à sa demande par un cri de colère : Un ami de Dietrich! * Quelle terrible accusation I C'était bien pire qu'un aristocrate, un accapareur, un feuillant, un prêtre non assermenté, un incivique, ou tout autre criminel poursuivi par la justice de la révolution. Un ami de Dietrich, de ce magistrat qui \avait laissé dans le cœur des Strasbourgeois un si vivant souvenir, de cet homme si aimé, et si vigoureusement

trempé que le tribunal de Besançon n'avait pas osé le condamner, et qui, dans sa prison de l'Abbaye, résistait encore à la rage de ses persécuteurs. Non. C'était un être trop dangereux. Il devait périr et entraîner dans ^a chute tous ses partisans.

Edelmann, baissant la tête en silence, laissa Schneider exhaler le fiel de sa haine, puis, lorsqu'il le vit un peu calmé, il reprit la parole. Il raconta tout tranquillement, simplement, l'histoire de. Wagner. Il fit voir comment Jung avait lui-même sans raison aucune, constitué cette prétendue amitié pour laquelle l'innocent Allemand languissait depuis plusieurs mois en prison.

Malgré Tefifervescence de sa passion, Schneider était forcé ^de reconnaître la force de ce raisonnement. En ^léme temps il faisait une réflexion que le timide Edelmann n'aurait pas osé lui suggérer, et qui cependant devait être fort utile à Wagner.

L'accusateur public près le tribunal criminel et révolutionnaire, le Fouquier-Tinville de Strasbourg, le redoutable Schneider, avait des ennemis, de nombreux et actifs ennemis. Il en avait au sein même de la société populaire dont il était l'un des coryphées. Monet était là, en face de lui, dans un état de rivalité perpétuelle, souvent agressive et manifestement hostile. Monet ne manquait aucune occasion de lui susciter quelque embarras et tra-

vaillait sourdement à le perdre dans Tesprit des deux souverains proconsuls : Saint-Just et Lebas.

Schneider le savait. Il savait que la majeure partie de la population alsacienne Tabhorrait et n'était retenue que par la crainte dans une apparente soumission. Déjà même, malgré cette crainte, la haine qu'il inspirait s'était manifestée en plusieurs occasions. Une des sections de la ville s'était soulevée contre lui et menaçait de le dénoncer à la Convention comme un agitateur du peuple.

La guillotine qui, par son ordre, était promenée dans les divers quartiers de Strasbourg', un soir fut enlevée de la place d'Armes, chargée sur une voiture, traînée dans la rue où il demeurait, et jetée à sa porte. En même temps, des voix tumultueuses l'appelaient. Mais il avait été averti du rassemblement, et s'était retiré chez un de ses amis. La guillotine, « l'instrument de laloi. » comme il l'appelait, resta devant sa maison jusqu'au lendemain. Le maire, Monet, ne se pressait point de la faire transporter ailleurs, et ceux qui avaient organisé cette émeute ne furent point poursuivis.

Schneider, en écoutant le loyal récit d'Edelmann, songeait que, comme il avait déjà tant d'ennemis, il devait prendre à tâche de ne pas en augmenter le nombre. Il songeait aussi qu'on l'avait souvent accusé d'être plus occupé de la satisfaction de ses passions que du bien public. L'histoire du jeune

Allemand arrêté et enfermé tout simplement parce qu'il avait, douze années auparavant, dîné chez Dietrich, pouvait donner lieu à 'de fâcheux commentaires; il résolut ^e relâcher ce prisonnier. Pour cela, i! n'avait qu'à écrire deux mots sur un lambeau de papier, tant le régime des prisons et des cachots était simplifié, depuis que les Parisiens avaient eu la gloire de démolir les cachots de la tyrannie, la Bastille.

Mais il eut Tart de se faire longtemps prier, et lorsqu'enfin, il signa Tordre de remettre Wagner en liberté, il semblait immoler tous ses devoirs à son amitié pour Edelmann.

Avec son ordre si désiré, l'ancien organiste courut chez M. Garten, et un moment après Alete descendait l'escalier de la tour des Ponts-Couverts, non plus- seule cette fois, mais avec son cher Franz.

« Pourquoi vous en allez-vous? lui dit Stock en la conduisant à la porte extérieure de la prison. Votre mari avait à lui tout seul la meilleure chanfbre de la maison, je le traitais si magnifiquement, et je vous permettais de rester toute la journée près de lui. J'espère que vous reviendrez. Vous êtes une bonne petite femme.

A la Gonolergexie.

Le jour même où Franz fut remis en liberté, on voyait affiché sur les murs de Strasbourg le décret par lequel Marie-Antoinette était traduite devant le tribunal révolutionnaire. C'était au commencement d'octobre.

Dans la nuit du 1*' au 2 août, elle avait été transférée du Temple à la Conciergerie. Les commissaires et les agents municipaux qui l'accompagnaient, avec une troupe nombreuse de soldats, la conduisirent à la lueur d'une lampe au fond d'un sombre corridor, dans une chambre noire, où l'on avait mis un lit de sangles,.une cuvette, une table et deux chaises. Telle était la nouvelle demeure assignée par la République à la reine de France. Là, elle ne devait plus avoir sans cesse devant les yeux que deux gendarmes, établis en permanence dans son cachot, séparés d'elle par un étroit paravent. C'était la femme du concierge qui lui apportait, sous la sur-

veillance de ses deux vigilants gardiens, son frugal dtner : un plat de viande et un plat de légumes. Plus de couverts en argent. Les austères sans-culottes voulaient bien s'accorder ce luxe, mais on ne le permettait pas aux ennemis de la République. Point de vin : la reine n'en avait jamais bu. Quand elle avait fini son repas, elle récitait à voix basse une action de grâces, puis se levait et marchait.

Les heures étaient longues dans ce cachot, où elle ne pouvait avoir aucune distraction, où on ne lui avait pas même laissé une aiguille pour travailler.

Dans le désir de se créer une occupation, elle en était réduite à tirerim à un les fils d'une grossière tenture en toile, clouée sur des châssis. Elle les polissait entre ses beaux doigts et en faisait un fin lacet.

Quelquefois, elle s'approchait des deux gendarmes et les regardait jouer. Ils pouvaient jouer, ces deux rudes gardiens, sans cesser de la surveiller.

Un niatin, madame Richard, la femme du concierge, qui éprouvait pour son auguste prisonnière une tendre commisération, lui amena son plus jeune fils, un doux enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus. La reine le prit entre ses bras et fondit en larmes. 11 avait à peu près l'âge du dauphin. Elle songeait, en le regardant, à cet infortuné

dauphin, éloigné d'elle, livré sans merci à la férule, à la dépravation de Tinfâme Simon.

Ah I la triste mémoire des trésors du cœur, quand tous ces trésors sont anéantis! Ah! Tamère réminiscence des joies de la vie, quand cette vie dévastée est devenue comme une lande aride où plus rien ne fleurit ni ne reverdit, où de quelque côté qu'on regarde, on n'entrevoit plus qu'un silencieux et froid espace et un sinistre horizon au fond d'un ciel de fer.

Dans son cachot de la Conciergerie, la pauvre reine était près des lieux qui devaient réveiller en elle les plus éclatants souvenirs, au bord de la Seine, entre le château des Tuileries qui s'ouvrait pompeusement pour elle à sa première entrée à Paris, et THôtel-de-Villeoù l'on célébrait avec tant de splendeur la naissance de son premier fils.

Qui pourrait dire ce qu'elle a souffert dans les longs jours, dans les longues nuits de sa captivité, lorsqu'elle songeait à Versailles et à Trianon, lorsque sa pensée s'en allait vers cette île du Rhin où l'ambassadeur de France la saluait du nom de dauphine, et plus loin vers cette affectueuse cité de Fribourg où elle disait adieu à l'empire d'Autriche; et plus loin encore, par delà les montagnes du Tyrol, sur les rives du Danube, vers le vieux Burg de Vienne, qui lui a inspiré cette charmante lettre :

« Dites à ma chère maman que je lui baise les

mainSy et que je suis devenue Française^ comme elle a dit qu'il était de mon devoir de le devenir; mais que pourtant j'ai un bon petit coin éternel pour ma famille et mon pays de naissance. Je me transporte bien souvent à votre cercle ; je converse avec mes frères et sœurs, je m'inclinfe devant les belles maximes et les gronderies de l'empereur, et je dispute le prix de la course dans les grandes allées à monseigneur le coadjuteur. Je le battais joliment à ce jeu-là. Aujourd'hui, madame ne fait plus de folies. Madame est grave et ne rit plus, et l'étiquette donc I Si je ne la respectais pas, je me ferais des affaires. Laissez-moi une petite place à votre couvert, et souffrez que je m'installe bien pour écouter avec délices notre bonne mère et vous dévorer tous des yeux *. »

Dans l'étendue de ses souvenirs, entre son passé et son présent, quel abîme I En aucune destinée humaine, depuis que le monde existe, il n'y en eut une semblable.

A Vienne, tout le monde l'aimait et se désolait de son départ. Maintenant, ceux de ses anciens sujets qui ont continué à l'aimer n'osent plus le dire et tremblent de.Je laisser voir.

A Fribourg, la noblesse, la bomrgeoisie, le peuple

1. Adressée à sa sœur Marie-Christine, le 2 août 1772, publiée par M. le comte de d'Hunolstein.

se réunissaient pour lui ériger des arcs de triomphe. Maintenant, on la traîne dans le silence de la nuit, sous les arceaux d'une prison.

Dans le pavillon du Rhin, elle s'était dépouillée de ses vêtements d'archiduchesse autrichiennepour prendre ceux que la France lui envoyait. Maintenant, elle n'a pour tout vêtement qu'une robe noire usée et rapiécetée.

A Paris, elle a vu une foule enthousiaste se précipiter sur ses pas. Maintenant, elle est dans un cachot, avec deux gendarmes.

A Trianon, elle a été l'heureuse amie, l'heureuse épouse, l'heureuse mère. Maintenant, ses plus fidèles serviteurs, ses meilleurs amis ont été égorgés ou sont dispersés dans des régions étrangères. Son époux a été conduit à Téchafaud, ses enfants ont été arrachés de ses bras.

Est-ce tout? Non. Son cruel calice n'est pas encore épuisé. Il faudra qu'elle le boive .jusqu'à la dernière goutte. Nulle douleur physique et nulle torture morale ne lui sera épargnée.

Dans les premières semaines de son séjour à la Conciergerie, elle avait Mme Richard qui cherchait à lui procurer, autant qu'elle le pouvait, quelque soulagement. La reine avait le goût des fleurs, elle en avait semé de si belles dans ses jardins de Trianon I et Mme Richard lui apportait quelquefois, avec son diner, quelques-unes de ces fleurs aimées.

La reine souffrait de la chaleur' au mois d'août, dans l'étroite enceinte de son cachot, et Mme Richard allait au marché et y trouvait des femmes venant de la halle qui lui donnaient des fruits rafraîchissants, en lui disant à voix basse : « Pour notre pauvre reine. »

Ces femmes se rappelaient le temps où leur corporation s'associait à toutes les joies de la royauté. Huit années avant l'invasion de Versailles par une horde de furies et de forcenés, au mois d'octobre 1791, elle s'associait encore au bonheur de Louis XVI et de Marie-Antoinette; elle allait en grand attirail fêter, au château, la naissance du dauphin, et Tune de ses déléguées adressait au roi en un naïf langage cet excellent compliment :

Ne craignez pas, cher papa,

D'voir augmenter votre famille.

Le bon Dieu z'y pourvoira.

Faites-en tant que Versailles en fourmille.

I eût y cent Bourbons cheuz nous ,

I y a du pain, des lauriers pour tous.

Pour ceux qui sontdans les ténèbres, le plus léger rayon de lumière est une clarté précieuse; pour ceux dont l'âme languit dans la souffrance, le moindre témoignage de sympathie est un bienfait.

La reine remarquait les attentions de Mme Richard, et regardait avec reconnaissance cette

humble femme dont lef respect et la pilié lui donnaient dans son infortune un allégement.

Bientôt cet allégement lui fut aussi enlevé. Au commencement de septembre, un officier royaliste était entré comme un simple curieux, avec un fonctionnaire de la République, dans la prison de Marie- Antoinette. Il y avait laissé tomber un œillet qui renfermait un billet. A ce billet, Marie-Antoinette avait voulu répondre, et n'ayant ni encre, ni plume, elle avait essayé de tracer quelques mots, sur un brin de papier, avec une épingle.

Là-dessus, rapport d'un des deux gendarmes à ' son colonel, dénonciation à la Convention; grand émoi dans toutes les tourbes de jacobins. Un complot a été découvert, un terrible complot organisé par des bandes de scélérats pour soustraire la veuve Gapet à la justice du peuple. Le père Duchesne en rugit, et la face blafarde de Robespierre en devint livide.

Il voulait, en elBfet, sauver sa reine, ce fidèle officier, ce vaillant Rougeville. Il échoua dans sa glorieuse entreprise, et lorsqu'elle fut découverte, il réussit à se soustraire aux perquisitions de la police. Mais le fonctionnaire qui l'avait introduit dans le cachot, si rigoureusement gardé, fut arrêté, et, après ufte longue détention, condamné à mort. La compatissante Mme Richard, son mari et son fils, furent enfermés aux Madelonnettes. La cellule

occupée par Marie-Antoinette ne paraissait plus assez sûre. Des commissaires en avisèrent une autre d'un accès plus difficile. 11^ en firent fermer les ouvertures par des plaques de tôle et des treillages en fer, maçonner la gargouille qui servait àTécoulement des eaux, consolider la porte par d'épaisses traverses et un triple verrou.

Ce n'était plus une prison. C'était un tombeau. La lumière n'y pénétrait que par deux petites croisées taillées dans la muraille, presque au niveau du sol du côté de la cour des femmes, et garnies de barreaux de fer. La sentinelle placée dans cette cour pouvait, en se baissant un peu, voir par ces lucarnes tout ce que faisait la royale captive.

D'autres commissaires, toujours poursuivant raflfaire de l'œillet, vinrent fouiller dans le lit, dans le linge de la reine. A son entrée à la Conciergeriej on lui avait déjà enlevé sa montre. Elle avait encore deux bagues qu'on lui prit, en disant qu'on les lui rendrait plus tard.

Le geôlier de la Force, nommé Bault, avait été mis à la place de Richard. Il devait sans doute à son air dur et brutal cette marque de confiance. Malgré la rudesse de son langage et de ses manières, ce n'était point un méchant homme. Ilavait même un certain bon vouloir pour sa malheureuse prisonnière. Hais on lui avait signifié qu'il répondait

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d'elle sur sa tête, et il vivait dans une crainte perpétuelle.

A tout instant, des gens de la police, des officiers municipaux venaient lui rappeler la rigueur de sa consigne. Nuit et jour, ces hommes entraient à la Conciergerie et faisaient ouvrir le cachot de Marie- Antoinette, frappaient sur les murs, sondaient le sol, examinaient le grillage et les barreaux des fenêtres. Ils semblaient considérer la reine comme un être surnaturel qui pouvait s'échapper par une maille de fer, par une imperceptible fissure. Quand ils avaient accompli cette belle tâche ils retournaient dans la loge de Bault, lui demandaient à boire et à manger, s'asseyaient à sa table et banquetaient.

Le soir aussi, Fouquier-Tinville, le racoleur de la mort, faisait sa ronde. L'œil hagard, le visage farouche, il passait devant les cachots de ses victimes, notant celles qu'il enverrait bientôt à Téchafaud pour plaire à la Montagne, et songeant déjà peut-être aux injures qu'il jetterait à la plus sublime, pour mériter l'approbation des régicides.

Auprès de cette blanche victime, il n'y avait plus qu'une boline personne, une jeune fille, Rosalie Lamorière, la cuisinière de Mme Richard. Après l'arrestation de cette intéressante femme, elle fut chargée de préparer les repas 4e la reine. Elle n'avait point été impliquée dans l'affaire de

rœillet, et on ne se défiait point d'elle. Cependant, il lui était expressément défendu de recevoir une visite, etde sortir, c'est-à-dire que, pour servir une prisonnière, elle devait être aussi prisonnière. Mais elle accepta sans difficulté cette^condition , car elle éprouvait une religieuse commisération pour Tauguste captive ; elle désirait la secourir, et elle a raconté avec une touchante simplicité ce qu'elle essayait de faire et ce qu'elle souffrit en voyant une si grande infortune.

Elle s'affligeait, l'honnête créature, de ne. pouvoir aller, comme Mme Richard, chercher au marché quelques bons fruits et quelques mets choisis. Les fournisseurs devaient venir eux-mêmes à la Conciergerie, et déposer, pièce à pièce, leurs provisions dans le greffe, en présence des gens delà police ou des brigadiers.

« La reine, dit Rosalie, s'aperçut du changement de son dîner, et ne laissa pourtant échapper aucune plainte. Je ne lui apportais plus que son potage et deux plats ; mais je préparais cela de mon mieux. Madame, qui était d'une propreté et d'une délicatesse excessives, regardait mon linge toujours blanc, et, par son regard, semblait me remercier de cette attention que j'avais pour elle. »

Un matin, la reine lui donna un bout de ruban blanc.

Celle qui était née dans le château des em-

pereurs, celle qui avait régné dans le palais de Louis XIV, n'avait rien de plus à donner à une fidèle servante; elle ne pouvait plus récompenser un témoignage de dévouement que par un sourire et une affectueuse parole.

De semaine en semaine, cependant, elle avait un plus grand besoin d'assistance. De semaine en semaine s'accroissaient ses douleurs.

« Autant elle avait, dit Rosalie, éprouvé de malaise pendant la chaleur du mois d'août, autant elle elit à souffrir du froid et de l'humidité au mois d'octobre. Elle s'en plaignit avec douceur, et moi, je ressentais un chagrin mortel de ne pouvoir adoucir ses souffrances.

« Le soir, je ne manquais pas de prendre sa camisole sous son traversin. Je montais vite chez-nous pour bien la réchauffer, et puis toute brûlante je la replaçais sous le traversin de la reine, ainsi que son grand fichu de nuit.

« Elle remarquait ces petites attentions de ma fidélité respectueuse, et son regard plein d'affa;bilité me remerciait comme si j'avais fait autre chose que mon devoir. On ne lui avait jamais accordé ni lampe, ni flambeau, et je prolongeais autant que possible le petit ménage du soir, afin que ma respectable maîtresse fût un peu plus tard dans la solitude et l'obscurité. Elle n'avait ordinairement, pour entrer dans son lit, que la faible clarté que

lui renvoyait de loin la réverbération de la cour des femmes. »

Elle avait fait depuis longtemps, la malheureuse princesse, le sacrifice de sa vie. Dès Tannée 1791, elle écrivait à sa sœur Marie-Christine : « Je souffre nuit et jour. Je change à vue d'œil. Mes beaux jours sont passés, et, sans mes pauvres enfants, je voudrais être en paix dans la tombe. Après ma mort, défendez-moi de tout votre coeur. »

Elle disait et pensait ainsi, et ne prévoyait pas ce qu'elle subirait encore pendant deux ans.

Mais ces pauvres enfants, déjà privés de leur père et de leur héritage, livrés dans leur faiblesse et leur innocence à des mains barbares, n'ont-ils pas plus que jamais besoin de leur mère? C'est pour eux qu'elle tremble en de mortelles angoisses, c'est pour eux qu'elle voudrait vivre.

Si les calomnies, lés outrages, les cruautés d'un peuple en démence ont tué la reine, la mère subsiste dans toute sa tendresse. Si le pays dont elle avait fait sa patrie d'adoption la répudie ; si après l'avoir découronnée il la bannit, le peuple qui l'a vue naître et qui l'a vue à regret partir, ne se réjouira-t-il pas de la revoir? Si elle doit à jamais renoncer à toutes ses souveraines grandeurs, n'y a-t^il pas dans les domaines de ses ancêtres quelque vallon paisible, quelque refuge solitaire où elle pourrait se retirer humblement, silencieusement,

dépouillée des, trésors de sa royauté, mais gardant avec bonheur les trésors de son cœur? Elle est si jeune encore ! trente-huit anjs à peine I A cet âge, on peut avoir tant d'années encore à passer en ce monde, et qui sait les grâces que le Dieu de justice lui réserve pour tant de douleurs imméritées I

Elle a eu, la noble reine, ces pensées dans son âme éperdue, dans sa sombre couche, sous les voûtes froides de son cachot. Elle a fait ce rêve ; elle a espéré peut-être !

Mais Robespierre I

La rue Saint-Honoré.

M. Gaften avait à Paris un ancien camarade qui, sans être jacobin, fréquentait les jacobins, et lui racontait dans de longues lettres leurs mouvements et leurs projets.

Sachant ainsi, mieux que la plupart de ses concitoyens, ce qui se passait dans le pandémonium de la Révolution, M. Garten engageait vivement Franz à retarder son voyage, et Mme Garten donnait le même conseil à Alete. Mais Tun et l'autre étaient également inébranlables. Ce qu'ils venaient d'apprendre de l'incarcération de la reine à la Conciergerie, et des tentatives faites pour la délivrer, augmentait leur désir d'arriver au plus vite à Paris.

Franz enviait l'honneur de.Rougeville. Alete enviait l'emploi de Rosalie. Tous deux avaient la même pensée de dévouement. Il y a dans le dévouement comme dans tout acte de vertu une sorte de saveur surnaturelle.

M. Edelmann, les voyant si résolus, compléta son œuvre charitable, en leur donnant un passeport en règle, et deux cartes de civisme, ce qui leur fut, dans leuY» voyage, plus d'une fois, d'un grand secours.

Mme Garten attacha au chapeau de Franz et au bonnet d'Alete une large cocarde tricolore.

Ainsi munis de tout ce qui pouvait les recommander à la bienveillance des patriotes, ils partirent.

Ils allaient suivre dans toute sa longueur cette même route qu'ils avaient douze ans auparavant si gaiement parcourue. Ils se rappelaient la variété d'émotions qu'ils avaient eues sur cette grande route de l'Océan au Rhin, de Paris en Allemagne, comme ils l'avaient vue animée et bruyante, à tout instant sillonnée parles charrettes des paysans, par d'énormes fourgons remplis de marchandises, par des voitures de messageries, par les épuipages des riches habitants de la province ou des grands seigneurs étrangers. Maintenant, quelle différence ! Lé paysan ne va plus fièrement conduire au marché les produits de sa récolte. La guerre lui a enlevé les auxiliaires de son labeur, ses fils et ses domestiques ; les rAjuisitions lui ont enlevé ses chevaux et son blé. Le peu qui lui reste, il le ménage pour ses propres besoins, ou le cache pour échapper aux rigueurs du maximum. Maintenant les colossales voitures de commerce ont disparu. Il n'y a plus de commerce. Les messageries qui faisaient le

trajet de Paris à Strasbourg ont cessé leur service, et ont été remplacées par de méchantes petites pataches, qui vont lentement, irrégulièrement d'une ville à l'autre. Maintenant, il n'y a plus de pompeux équipages ; les grands seigneurs étrangers ne viennent plus visiter Versailles ; les gentilshommes de France sont morts ou proscrits et ruinés, et les bourgeois qui dans ce désastre universel ont gardé quelque bien, ne se hasardent guère à en faire parade, de peur d'être notés comme aristocrates, et bientôt, en cette qualité, rançonnés ou emprisonnés, pue si, de temps à autre, sur cette route silencieuse et morne, on entend rouler une voiture attelée de chevaux de poste, on peut être sûr qu'elle est occupée, ou par un commissaire de la République qui va exécuter dans quelque département, quelque nouveau décret de la Convention, ou par un important suspect que des gendarmes conduisent dans l'une des prisons de Paris. « Marche, dit le commissaire au postillon, marche, disent les gendarmes, c'est la nation qui paye.N»

. Alete et Franz s'en allaient d'étape en étape, tantôt dans les pataches, tantôt à pied. C'est ce dernier mode de voyage qu'ils auraient entièrement adopté, s'ils n'avaient été si pressés d'arriver à Paris. Car, dans les voitures, ils rencontraient parfois d'atroces physionomies. Souvent ils étaient obligés de répondre à des questions embarrassantes, et sou-

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vent ils entendaient des propos qui les faisaient frémir. '

Un soir, ils se trouvèrent avec un jacobin qui se mit à parler de Marie- Antoinette dans des termes si grossiers que Franz ne put comprimer un mouvement d'indignation. Le jacobin n'eut pas l'air de le remarquer; mais, au premier relais, il descendit de voiture, courut tout droit chez le maire, et lui signala ses deux compagnons comme deux royalistes. Franz et Alete furent aussitôt arrêtés et soumis à un sévère interrogatoire. Par bonheur, leur passeport et leurs cartes de civisme, délivrés par l'imposante municipalité de Strasbourg, les protégèrent. Malgré la rage de leur délateur, ils furent remis en liberté.

Quand ils n'avaient pu trouver une place dans un véhicule, ils prenaient bravement leur petit sac sur leur dos, et se mettaient en marche, contents de cheminer Tun à côté de l'autre, et de causer tout à leur aise.

Ils pouvaient alors disserter sans crainte sur ce qu'ils avaient vu et entendu, se dire leurs soucis et leurs espérances et combiner de nouveau leur plan de conspiration. C'était là une grande affaire. Ils aspiraient à conspirer, ces deux innocents agneaux, non pas, certes, pour renverser la République, bien qu'elle leur fut souverainement odieuse, ni pour reconstituer la royauté, ils n'avaient pas tant

d'audace. Non, mais délivrer leur reine, ou tout au moins la secourir, voilà ce qui occupait sans cesse leur esprit et faisait palpiter leur cœur.

Ni l'un ni Tautre n'avaient la moindre notion de ce qu'on appelle l'art de conspirer. Si Pinto n'avait pas été plus habile, très-probablement la maison de Bragance n'aurait jamais pris possession du trône de Portugal.

Ils allaient droit en avant dans leur simplicité et leur bonne intention, espérant que la Providence les aiderait à accomplir leur généreux dessein, et qu'ils retrouveraient Jacques Comtois^

« Celui-là, disait Franz, est d'une bonne souche; ' avec quel respect et quel sentiment de dévouement il nous a parlé de la reine I S'il vit encore, bien certainement il ne l'a point abandonnée; il doit être du nombre de ceux qui, à tout hasard, cherchent à la sauver, et si nous parvenons à le découvrir, nous n'avons qu'à nous joindre à lui; il nous guidera et nous aidera. Les coquins font tant de mal parleur association; les braves gens peuvent bien avoir la même force par un meilleur accord. Allons donc, et à la grâce de Dieu!

— A la grâce de Dieu! »' répétait pieusement Alete.

Lésâmes tendres sont naturellement portées à la superstition. Quelquefois, le couple candide se plaisait à regarder comme d'heureux présages une

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aurore vermeille, un oiseau qui chantait au bord du chemin, une dernière fleur d'été éciose dans la prairie. Mais souvent aussi, il se sentait péniblement aflîBcté \ l'aspect des sombres brumes d'automne, voilant la face du ciel, des arbres qui se courbaient en gémissant au souffle du vent, des feuilles jaunies qui se détachaient de leurs rameaux et tombaient dans le ravin.

Le soir, Alete et Franz s'arrêtaient dans une auberge de village, et là, ils devaient de nouveau s'imposer une rigide contrainte. C'était dans ces auberges que les purs sans-culottes de l'endroit se réunissaient ordinairement à la fin de la journée pour délibérer sur les afl'aires du pays, régler la marche des armées, applaudir au génie de la Montagne, et dévouer à Téchafaud les traîtres et les tyrans.

On peut s'imaginer les beaux discours qu'ils faisaient, quand ils avaient surexcité leur ardeur civique par la fumée du tabac et abreuvé leur patriotisme de quelques verres d'eau-de-vie. Parfois, ils tenaient leurs séances dans la salle même où soupaient les voyageurs, et l'aubergiste devait examiner les voyageurs, les interroger, leur demander leurs papiers, et les faire arrêter pour peu qu'ils lui parussent suspects. Il était l'un des agents confidentiels du comité de sûreté, membre peut-être lui-même de ce comité, et surveillé

D*UN PAUVRE MDSIGIEN. 347

par des envieux et des rivaux qui ne l'auraient pas épargné s'il avait manqué à son devoir. Car, sous ce bon régime de fraternité, chaque individu, de quelque côté qu'il allât, avait autour de lui plusieurs surveillants et plusieurs honnêtes citoyens fort enclins à la dénonciation. Par là, on se délivrait d'un ennemi, on s'affranchissait des poursuites d'un créancier, on se faisait noter comme ,un zélé citoyen, et de plus, quelquefois, on percevait une prime d'encouragement.

Un soir, dans une de ces auberges de village, pendant qu'on préparait le souper, Alete raccommodait son bonnet, Franz lisait un journal qu'il avait trouvé sur la table. Le maître du logis se promenait de long en large, regardant d'un œil inquisitorial ces deux étrangers. Il n'y avait point d'autre personne dans la salle.

Tout à coup Franz tressaillit let pâlit. Il venait d'apprendre que Jacques Comtois était condamné à mort pour avoir pris part à un complot royaliste.

« Les brigands ! s'écria-t-il avec une expression d'horreur et de désespoir.

— Ou'as-^u donc, citoyen? demanda l'aubergiste, d'un ton qui indiquait une pensée peu amicale.

— Ah ! dit vivement Alete, voilà ce qui arrive à mon mari chaque fois qu'il ouvre un journal. Il

ne peut contenir sa colère quand il voit les menées perpétuelles des ennemis de la République. Probablement, cette feuille qu'il tient à la main renferme quelques graves nouvelles.

— Oui, dit Taubergiste, subitement adouci par cette explication et par Tair bénin avec lequel Alete le regardait. Encore une conspiration de ces enragés royalistes pour enlever la veuve Capet à la justice de la nation. Mais ils auront beau faire, ils ne parviendront pas à tromper la vigilance des patriotes, et TAulrichienne portera sa tête sous le couteau de la guillotine, comme elle le mérite. »

En entendant ce langage qui la faisait frissonner, Alete tourna avec angoisse ses regards vers Franz. Elle craignait qu'il ne pût se maitriser.

Par bonheur, Thôtelier était de ces Oscar de comédie qui aiment à pérorer et qui éprouvent une jouissance toute particulière à s'écouter.

En continuant à se promener dans sa salle, il se mit à raconter, dans un long verbiage entremêlé de gros mots révolutionnaires, ce qu'il savait ou prétendait savoir du nouveau complot.

« La plupart de ceux qui ont pris part à cette machination sont, dit-il, pinces et coffrés. Leur procès ne sera pas long. Bientôt ils iront faire la révérence h sainte Guillotine. Mais certainement il y a là d'autres coupables plus importants que cette vieille écervelée qu'on appelait la femme

Fournier et ce jeune étourneau qu'on appelle le perruquier Basset. C'est l'opinion des patriotes clairvoyants que Rougeville et le ci-devant baron de Batz, ces deux forcenés, sont encore mêlés à ce complot, et jusqu'à présent ils n'ont pu être arrêtés. Mais patience I leur tour viendra; la République a le bras long, et pas un traître ne lui échappera. »

Le cabaretier s'exaltait à mesure qu'il parlait, et joignait à son récit des phrases de journaux qu'il déclamait avec emphase, et il se délectait à entendre- le son de sa voix. Le silence de Franz et d'Alete lui semblait l'indice de leur admiration. Il ne voyait pas la tristesse de leur physionomie.

Quand ils furent seuls dans la chambre qui leur était réservée, Franz communiqua à Alete ce qu'il avait appris par le journal, la condamnation, c'està-dire l'exécution de Jacques Comtois. Car, à cette époque, à une sentence capitale, il n'y avait ni grâce, ni sursis. La besogne sanguinaire se faisait vite. Les jurés gagnaient lestement leur salaire journalier, Fouquier-Tinville était pressé, et les charrettes devaient être pleines chaque matin.

L'antique république d'Athènes suspendait chaque année toute exécution jusqu'au retour du vaisseau sacré qu'elle envoyait à Délos. Les maîtres, les meneurs, les satellites et les valets de la Repu-

blîque de 1793 auraient été bien étonnés si on leur avait signalé cette coutume.

Donner des loisirs au bourreau 1 Faire attendre la morti Quelle étrange idée 1

Alete et Franz s'entretinrent longtemps de Thonnête jardinier dont ils avaient gardé un si bon souvenir. Us ne songeaient point que s'ils avaient pu se rendre plus tôt à Paris et s'ils avaient rencontré Jacques Comtois, sans aucun doute, ils se seraient associés à son complot, et seraient, ainsi que lui, condamnés. Us ne songeaient qu'à la difficulté d'accomplir sans lui leur dessein.

« Allons toujours, dit la jeune femme, nous trouverons bien quelques braves gens pour nous aider dans nos projets. Vous rappelez-vous l'hôtel des Alpes, où nous avons logé, dans la rue Saint-Honoré? La maîtresse de cet hôtel, Mme Michaud, était une excellente femme, très-royaUste. C'est elle qui m'a raconté que lorsque Marie-Antoinette fit sa première entrée aux Tuileries, quand elle était encore dauphine, le duc de Brissac lui dit en lui montrant le jardin rempli d'une foule immense, avide de la voir : « Madame, vous avez là, devant vous, deux cent mille amoureux. » — « Et c'est vrai, «goûtait Mme Michaud, mon père, mes frères, mon mari, tous les hommes étaient dans le ravissement en voyant la jeune princesse, et les femmes avaient le même enthousiasme. »

« Allons, poursuivit Alete, si Mme Michaud vit encore, je suis sûre que nous pouvons nous fier à elle; et puis, si abominables que soient les gens qui ont emprisonné la reine, il ne me parait .pas possible qu'ils osent la condamner. Pourquoi lacondamneraient-ils? Désormais ils n'ont plus à redouter son pouvoir, et pour la satisfaction de leur haine, ils ràuront assez torturée. Je pense qu'ils la remettront en liberté. Alors, on ne nous empêchera pas de parvenir jusqu'à elle, et de lui offrir nos services.

— Allons I dit Pranz, que Dieu vous écoute I »

Ils se remirent en route à pied, n'ayant pu trouver une voiture. Le soir, dans l'auberge où ils s'arrêtaient fatigués pour passer la nuit, un voyageur qui venait de Paris, se mit pendant le souper à parler du procès de la reine, et réjouit par ses paroles l'âme de Pranz et d' Alete.

Il racontait que l'empereur d'Autriche offrait de rendre à la République, en échange de Marie-AntoinettQ, vingt mille prisonniers français, plus, les représentants du peuple livrés par Dumouriez; et beaucoup de gens, disait-il, pensent que cette proposition sera acceptée.

Tandis que Pranz et Alete écoutaient avec avidité ce récit qui leur donnait un nouvel espoir, la reine était devant ce ramassis de honteux stipendiés qui composaient le tribunal révolutionnaire.

Elle était là, dès les huit heures du matin, à jeuDy épuisée par la maladie qu'elle avait contractée dans son humide et froid cachot. Mais la force de son âme la soutenait dans sa faiblesse physique, et le sentiment de son innocence lui donnait dans son martyre une majesté suprême. Avec ses cheveux blanchis par la douleur, son visage pâle, son corps amaigri, son humble robe noire et son pauvre bonnet de veuve, elle était si imposante que personne, en la voyant, ne pouvait la méconnaître. C'était la reine.

La vaste salle où les atroces jacobins Tobligeaient à comparaître comme une criminelle, entre deux gendarmes, ne pouvait contenir la foule qui se pressait et se serrait pour y entrer. Il y avait là des cœurs fidèles qui suivaient avec angoisse, la noble victime dans sa première lutte, et des êtres féroces qui comptaient jouir de son abaissement. Elle attendrit ses partisans par la trace de ses souffrances ; elle imposa le respect à ses ennemis par sa dignité; elle confondit ses juges par son calme souverain; elle fit rougir Robespierre par l'impression qu'elle produisit, quand elle fut contrainte de répondre à l'inimaginable turpitude d'Hébert. ^

Vers l'î milieu de la séance, il se fit une grande rumeur dans la multitude qui stationnait autour du Palais de justice. On disait : « Elle s'en tirera.

Elle a répondu comme un ange. Elle ne sera que déportéç. »

Déportée! Non, non. Robespierre voulait qu*elle mourût, et l'on n'osait désobéir à Maximilien Robespierre.

Fouquier-Tin ville fit son réquisitoire. Le président Herman fit aussi le sien. Tous deux auraient pu s'épargner cette peine.

Les jurés étaient des sans-culottes éprouvés, bien choisis. Pas un d'eux ne pouvait manquer à ce qu'on attendait de son patriotisme.

Ils se plaignaient seulement, ces braves jurés, de la prolongation inutile d'une affaire qui pouvait être terminée si vite. Auditions de témoins, plaidoiries! A quoi bon? Us devaient condamner Marie-Antoinette. Voilà le fait. Ils n'en demandaient pas plus.

A quatre heures et demie du matin, elle enten** dit avec une sérénité parfaite prononcer son arrêt.

Juges et jurés allaient ensuite s'asseoir au banquet qui leur était préparé.

Elle fut ramenée dans sa prison par les gen-' darmes. Pour la première fois, on lui accordait un flambeau. Elle demanda de l'encre, du papier et écrivit à sa belle-sœur Elisabeth c,ette lettre où elle répandait avec ses larmes, la tendresse de son cœur, cet adieu sublime, ce testament impérissable de sa grande âme.

Puis, elle se mit sar son lit. Elle était toute transie de froid. Elle enveloppa ses pieds dans un oreiller pour les réchauffer.

A sept heures du matin, Rosalie vint lui offirir une tasse de bouillon. Elle en prit deux cuillerées.

Et Samson entra. Elle se coupa elle-même les cheveux. Elle était prête à quitter son cachot.

Depi^is soixante seize jours, elle y était enfermée. Dans ces soixante-seize jours d'agonie, elle avait eu pour toute consolation la pitié de la femme du conciei^e Richard et de Rosalie, le témoignage de dévouement de Rougeville, une marque de respect d'un oiScier de gendarmerie, et Taspect d'une religieuse, prisonnière en face d'elle, qui priait sans cesse et dont la piété l'édifiait*

Sur le chemin par lequel on la conduisit à la place de la Révolution, 4^s la rue Saint-Honoré^ près de l'Oratoire, un enfant lui envoya un sourire avec un baiser. Elle le vit, et les larmes lui en vinrent aux yeux. Ce fut sa dernière tendre émotion en ce monde.

C'était le 16 octobre. Ce jour-là, dès cinq heures du matin, on entendait battre le rappel dans tous les quartiers de Paris. Les gardes nationaux prenaient les armes; les batteries de canons se rangeaient de distance en distance, depuis le Palais dejustice jusqu'à la place sanglante. Des patrouil-

les circulaient dans les rues> et le comédien Gramont, à cheval, le sabre à la main, venait se placer à la porte de la Conciergerie, avec un escadron de gendarmes.

Ce jour-là, il avait un graujd rôle, le misérable Gramont que le public du Théâtre-Français acceptait si difficilement, quelques années auparavant, comme une doublure de La Rive. Il commandait le détachement de fantassins et de cavaliers qui allaient escorter la charrette funèbre, et pou^ mériter la faveur des jacobins, et pour son propre agrément, il échelonnait sur différents points des rassemblements de populaciers avinés et de femmes perdues qui devaient, à son passage, insulter la reine.

La reine, autrefois, Tavait généreusement protégé.

Il se vengeait.

II y a des êtres qui se délivretit ainsi du fardeau de la reconnaissance, et s'acquittent par une infamie des bienfaits qu'ils ont reçus.

Ce jour-là, Franî et Alete se mettaient en marché avant les premières lueurs de l'aube. Ils n'avaient plus que cinq lieues à faire pour se rendre à Paris. Cinq lieues! et ils arrivaient au terme de leur long voyage! Le ciel était sombre, la matinée froide, la route boueuse, mais ils étaient réconfortés par la nouvelle qu'ils avaient apprise la veille

au soir dans leur auberge, et ils cheminaient gaiement.

Vers les dix heures, les voilà qui entrent dans le faubourg Saint-Martin, s'avancent jusqu'aux boulevards, et là regardent avec étonnement le spectacle inattendu qui se déroule autour d'eux et devant eux. Une quantité de gens de toute sorte, poussés, par un même invisible mobile, dans une même direction, des compagnies de gardes nationaux , tambours en tête, drapeaux flottants, des individus errant d'un air farouche, en brandissant une pique ou une baïonnette, et des groupes d'hommes et de femmes se tenant à l'écart le long des maisons. Au milieu de cette agitation, tous les signes de la tristesse. Les boutiques fermées, la circulation -des voitures interdite dans un grand nombre de rues. Çà et là, quelques clameurs désordonnées, mais pas un cri de joie, et la plupart des physionomies mornes, sombres, stupéfaites. On eût dit d'une population surprise par l'annonce subite d'un désastre et divisée en deux partis, l'un auquel ce désastre paraissait donner une Gévreuse agitation, l'autre qui en était consterné.

A cet aspect, Franz et Alete se sentent saisis d'un sinistre pressentiment. Ils voudraient savoir ce qui est al'rivé, mais ils ont peur d'attirer sur eux l'attention de quelque ardent révolutionnaire, par quelque question maladroite, et n'osent interroger

les passants. Ils se communiquent leur mutuelle pensée par un regard, et continuent en silence leur route.

La foule descend vers Tintérieur de la ville. Ils doivent précisément aller de ce côté. Elle se dirige vers le quartier du Palais-Royal. C'est près de là qu'ils ont logé et qu'ils veulent l'etourner.

Mais cette foule à laquelle ils se sont adjoints s'accroît à tout instant, comme un fleuve, par de nombreux affluents. D'abord elle semblait les guider. Bientôt elle les enlace dans ses replis; elle les entraîne dans son courant impétueux jusqu'au milieu de la rue Saint-Honoré. Là, elle se sépare en deux bandes; l'une s'en va plus loin; l'autre s'arrête près de l'église Saint-Roch.

Alete et Franz s'arrêtent aussi, fatigués de leur longue marche, et tourmentés d'entendre parler de leur chère reine dans des termes si étranges qu'ils ne peuvent les comprendre.

Devant le portail de l'église, il y a un ramassis de femmes éhontées, débraillées. Ce sont les insulteuses que Gramont a postées là sous la direction delà citoyenne Lacombe, une ancienne artiste dra* matique comme lui, et aussi peu applaudie que lui. Ces femmes attendent le moment où elles feront leur tâche ignominieuse, et, pour se distraire, elles fredonnent des chansons de carrefour, ou interpellent les hommes qui les environnent, ou échan-

gent entre elles des paroles obscènes avec des rires cyniques.

Alete les a seulement entrevues et en a ressenti une impression d'horreur.

Soudain il se fait un mouvement. Un mot court à travers ia multitude, comme un souffle électrique. La voilà I la voilà \ Et tous les regards se tournent du même côté.

Alors apparaît une charrette tratnée par unlourd cheval.

Là, sur une planche transversale, est assise Marie^Antoinette, vêtue toute en blanc, comme une blanche brebis, les mains liées avec une corde derrière le dos, et, au fond delà charrette, le bourreau et son aide, la tête découverte.

Par ce signe de respect, le bourreau et son valet donnent, ce jour^là, une leçon aux Parisiens.

Gramont, qui veut jouir de sa combinaison, fait arrêter le convoi, et agite son sabre. C'est le'^ signal. Aussitôt les mégères qu'il a rassemblées se mettent à vociférer des injures empruntées au réquisitoire de Fouquier-Tinville'et au dictionnaire du père Duchesne. La Reine n'en a nulle émotion. Elle vient de passer près des Tuileries. Elle a eu là son dernier sentiment de douleur, et vainement Gramont s'efforce de provoquer contre elle , une autre manifestation, et vainement sa phalange de créatures immondes redouble ses cris. La reine

est impassible, et nulle voix outrageante ne se joint à celle de la comédienne Lacombe, et de ses hideuses compagnes.

Graraont, furieux, se remet en marche. Un homme qui a frissonné à Tapparition de la charrette et n'a pu en détourner ses yeux, pâlit en la voyant venir de son côté, regarde en tremblant l'auguste victime, puis tombe à genoux, en murmurant:

! heUigBy heilige Komigin! (Oh ! sainte, sainte reine !)

Misérable I s'écrie un individu armé d'un fusil et coiffé d'un énorme bonnet rouge, oses-tu bien!... Et lui assénant un coup de crosse de fusil dans la poitrine, il le renverse par terre.

Et le cortège funèbre s'éloigne. Et la foule le suit. Quelques instants après, le sacrifice est accompli.

La reine de France a cessé de vivre, et une auréole immortelle couronne le nom de Marie-Antoinette.

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