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de ce monde, pour élever la nation & la retenir sur une mauvaise pente, je suis dans l'admiration.
Mais alors l'égoïsme d'un homme qui n'avait rien, & qui se trouve par hasard maître dune bonne entreprise ; qui voit son bien s'arrondir & veut remplir ses obligations ; la famille qui grandit , car un second enfant était en route ; la concurrence des autres, qui se moquent de tous les gouvernements, pourvu que leurs affaires marchent, tout cela me faisait penser souvent :
« Le beau -père est fou !... Ce n'est pas lui qui pourra changer le cours des choses. Est-ce que nous n'avons pas rempli notre devoir? Estce que nous n'avons pas assez souffert depuis six ans } Qui est-ce qui pourrait nous faire des reproches ? Que les autres se sacrifient comme nous; chacun son tour, il ne faut pas que les mêmes supportent toujours la charge ; c'est contraire ail bon sens !... »
Ainsi de suite !
J'en voulais à Chauvel de quitter la boutique les jours de marché, pour courir aux réunions électorales ; de nous faire perdre nos meilleures pratiques par ses discours, & de s'inquiéter aussi peu de notre commerce d'épiceries, que s'il n'avait pas existé. Je suis sûr que le plaisir de
Histoire d'un paysan. ij$
vendre des gazettes & des livres patriotiques le retenait seul à la maison, & que sans cela nous l'aurions revu courir l'Alsace & la Lorraine, la hotte au dos.
Eh bien , les efforts de cet honnête homme & de milliers d'autres jacobins ne suffirent pas. C'est principalement en temps de révolution que les fautes se payent ; combien de ceux que Robespierre, Saint-Just & Couthon avaient sacrifiés comme n'étant pas assez purs, nous seraient alors bienvenus! Ils étaient morts!... & . la mauvaise race seule restait, avec une nation fatiguée, découragée, ignorante. & des ambitieux en masse.
Les élections de l'an V furent pires que celles de Tan III ; le peuple n'ayant plus de voix, deux cent cinquante royalistes entrèrent encore dans les conseils de la république, & . réunis aux autres , ils nommèrent aussitôt Pichegru président des Cinq- Cents & Barbé- Mar bois président des QAnciens. Cela signifiait clairement qu'ils se moquaient des droits de l'homme, & qu'ils croyaient le moment venu de rappeler Louis XVIII.
Le Directoire les gênait, parce qu'il tenait la place du fils de saint Louis. Ces nouveaux représentants résolurent de le dégoûter; ils se mirent tout de suite à l'œuvre, & du i er prairial
au 18 fructidor, en moins de quatre mois, voici ce qu'ils rirent. Après le remplacement du directeur Letourneur, par Barthélémy (un royaliste! ), ils abrogèrent la loi qui excluait les parents d émigrés des fonctions publiques, & les décrets de la Convention contre les traîtres qui, dans le temps , avaient livré Toulon aux Anglais ; ils abolirent la déportation pour les réfractaires; ils reprochèrent au Directoire d'avoir fait des traités en Italie, sans l'autorisation des conseils, ce qui retombait sur Bonaparte; ils autorisèrent les assassinats & les brigandages de l'Ouest & du Midi, en refusant tout secours au gouvernement pour les faire cesser ; ils voulurent rétablir les églises catholiques, disant que c'était le culte de l'immense majorité des Français, le culte de nos pères, notre unique bien, seul capable de faire oublier quatre années de carnage, comme si les Vendéens, bons catholiques, n'avaient pas commencé le massacre.
Deux ou trois jacobins leur répondirent vertement, & le peuple parisien parut de si mauvaise humeur, qu'ils retardèrent la chose pour quelque temps. Ils mirent sur le dos de notre Directoire tous les malheurs de la république, la chute des assignats, la dilapidation des finances, & lui refusèrent régulièrement tout ce qu'il demandait. Ils ne finissaient pas de crier que la garde
nationale seule pouvait tout sauver, mais dans la garde nationale ne devaient entrer que les gens payant le cens : tous les bourgeois auraient été armés, & les ouvriers & les paysans sans armes ! C était le plus beau de leur plan ; par ce moyen, Louis XVIII, les princes, les émigrés, les évêques, auraient pu rentrer sans danger, & reprendre sans résistance leurs biens, leurs dignités, tout ce que la révolution avait gagné.
Pour détourner l'attention du peuple de ces abominations, leurs journaux ne parlaient plus que du procès de Babœuf, devant la haute cour de Vendôme, comme ces larrons sur la foire, dont l'un vous montre les curiosités, pendant que l'autre vous retourne les poches.
Mais ni ce procès, ni la campagne d'Italie, le passage du Tagliamento, la prise de Gradiska, les affaires de Newmarck & de Clausen, la bataille de Tarvis, l'invasion de l'Istrie, de la Carniole, de la Carinthie, le soulèvement de Venise sur nos derrières, les préliminaires de Léoben & la destruction de la république Vénitienne, cédée à l'Autriche par Bonaparte ; le passage du Rhin par Hoche, à Neuwied, la victoire de Heddersdorf, & la retraite des Autrichiens sur la Nidda ; le passage du fleuve par Moreau, sous le feu de l'ennemi, la reprise du fort de Kehl & la suspension d'armes générale à la nouvelle
des préliminaires de paix, rien ne pouvait empêcher les patriotes de voir que les royalistes des conseils nous trahissaient; qu'ils avaient attiré les bourgeois dans leur parti, & que la nation ne pourrait s'en débarrasser que par une dernière bataille.
Ces gens avaient en quelque sorte levé toutes les écluses ; la boue du dehors nous envahissait sans résistance ; l'Alsace & la Lorraine fourmillaient d'émigrés. Les trois quarts de la ville s'étaient convertis, comme on disait, « à Tordre ! » On faisait des vœux à la chapelle de la Bonne- Fontaine, pour le retour des pauvres exilés ; nos anciens curés disaient leur messe ; les vieilles couraient matin & soir chez Joseph Petitjean, l'ancien chantre au lutrin, pour entendre les prédications d'un proscrit ; les autorités le savaient, personne ne réclamait. Enfin nous étions vendus !
Quelquefois Chauvel disait tristement le soir, en faisant nos cornets :
« Quelle pitié de voir un général comme Bonaparte, qui hier encore n'était rien, menacer les représentants de la nation, & ces représentants, nommés pour défendre la république, la détruire de leurs propres mains ! Faut-il que nous soyons tombés bas ! Et le peuple approuve ces scandales; lui qui n'aurait qu'à tousser, pour
renverser cette masse d'intrigants, dont les uns l'attaquent & dont les autres le protègent! » Ensuite il ajoutait :
« Le peuple me produit maintenant l'effet de ce nègre, qui riait & se réjouissait en voyant deux Américains se battre ; il criait : « Ah ! le beau « coup! C'est bien! C'est magnifique! » Quelqu'un lui. dit : « Tu ris , mais sais-tu pourquoi a ces deux hommes se battent? C'est pour savoir « lequel des deux t'emmènera la corde au cou, (( te vendra, toi, ta femme & tes enfants; te fera « travailler, bâtir des prisons, pour t'y mettre, <( élever des forts pour te mitrailler, & te pèlera « le dos à coups de trique si tu bouges! »• « Ce nègre alors perdit l'envie de rire, mais le peuple français rit toujours ; il aime les batailles & ne s'inquiète plus du reste. ».
Chaque fois que Chauvel parlait de ces choses, je criais en moi même :
<( Que voulez-vous que j'y fasse ? »
La satisfaction de gagner de vingt à trente livres par jour, d'avoir du vin, de l'eau-de-vie dans ma cave, des sacs de riz, de café, de poivre au magasin, m'avait en quelque sorte tourné la tête ; & des milliers d'autres étaient comme moi : les petits bourgeois voulaient grossir à tout prix ! Je puis bien le dire, nous l'avons payé assez cher.
Pourtant l'amour des droits de l'homme & du
citoyen reprit le dessus dans mon cœur en ce temps, d'une façon extraordinaire, & je reconnus que Chauvel avait raison de nous prévenir d'être sur nos gardes.
Les gazettes parlaient beaucoup alors d'un nommé Franconi, maître de voltige, qui réjouissait les citoyens de Paris, par ses exercices à cheval. C'était, après le procès de Babeuf, les campagnes de Bonaparte, de Hoche & de Moreau, le fond de toutes les gazettes. Et voilà qu'en thermidor, pendant la foire de Phalsbourg, ce Franconi, qui s'était mis en route par la Champagne & la Lorraine, arrive chez nous avec sa troupe. Il plante ses piquets, il ouvre une grande tente en toile sur la place, il promène ses chevaux, sonne de la trompette, bat de la grosse caisse & fait ses publications. Une quantité de gens allaient le voir. J'aurais bien voulu mener aussi Marguerite à ce spectacle, quand cela aurait dû me coûter deux ou trois'francs, mais en temps de fête notre boutique ne désemplissait pas de monde, c'était impossible.
Tout se serait donc passé de la sorte, si des Baraquins n'étaient venus me dire l'un après l'autre, d'un air d'admiration, que Nicolas était écuyer dans la troupe de Franconi. Moi, songeant que si Nicolas rentrait par malheur, les lois de la république le condamneraient à mort,
pour avoir passé à l'ennemi avec armes & bagages, je leur répondais qu'ils se trompaient, que nous avions l'acte de décès du pauvre Nicolas depuis longtemps ; ils hochaient la tête. Et, dans un de ces moments où nous étions en dispute, vers six heures du soir, tout à coup un grand gaillard, en habit bleu de ciel garni de galons d'argent, un chapeau magnifique tout couvert déplumes blanches penché sur l'oreille, les éperons dorés aux bottes, entre en faisant claquer sa cravache & criant :
« Hé! hé! hé! Michel, c'est moi!... Puisque tu ne viens pas me voir, il faut bien que je me dérange. »
C'était le gueux. Tous les gens de la boutique le regardaient ; naturellement, malgré ma crainte & ce que je venais de dire, je fus bien obligé de le reconnaître & de l'embrasser.
Etienne aussi lui sauta dans les bras. Le malheureux sentait horriblement l'eau-de-vie. Le père Chauvel regardait par la petite vitre de la bibliothèque. Marguerite tremblait, car elle connaissait les lois de la république sur les traîtres. Il fallait le recevoir tout de même, & je lui dis, en l'entraînant à la bibliothèque :
a Arrive ! »
Il se balançait en criant :
« Ah çà! tu sais que je m'invite à souper.