IV. XI
j%2 Histoire d'un paysan,
As-tu du vin?... As-tu ci... As-tu ça?... car je ne te cache pas que je suis habitué à me soigner maintenant. Hé! hé! hé! qu'est que c'est ?... Tiens... elle n'est pas mal cette petite!
— C'est ma femme, Nicolas.
— Hé! la petite Chauvel... Marguerite Chauvel... des porte-balle... Connu... connu. »
Marguerite était devenue toute rouge. Les gens riaient. Il finit par entrer à la bibliothèque.
u Hé Pie vieux Chauvel!... On vit en famille... on a laissé la hotte de côté !...
— Oui, Nicolas, dit Chauvel, en prenant une prise & clignant de l'œil, on s'est fait épicier ; tout le monde ne peut pas devenir colonel dans la troupe de Franconi. »
Qu'on se figure comme j'étais honteux. Nicolas, s'entendant appeler colonel de Franconi, ne parut pas trop content ; il regarda Chauvel de travers, mais il ne dit rien. J'espérais m'en débarrasser, en lui soufflant à l'oreille : « Au nom du ciel ! Nicolas, méfie-toi, toute la ville ta reconnu; tu sais, la loi sur les émigrés... »
Mais lui ne me laissa pas seulement finir, &. s'allongeant sur une chaise, contre le petit bureau, les jambes étendues & le nez en l'air, il se mit à crier :
u Émigré ! oui, je suis émigré ! Les honnêtes gens sont sortis, la canaille est restée... Qu'on
me reconnaisse, tant mieux ! Je me moque de la canaille. Nous avons des amis, nous en avons en haut ; ils nous rappellent, ils nous ouvrent les portes... Connaissez-vous ça? Ça n'est pas des assignats... c'est la clef de votre république... Hé ! hé ! hé ! )>
Il avait fourré la main dans la poche de son pantalon, & faisait sauter en l'air une douzaine de louis. Quel malheur d'avoir pour frère un pareil imbécile; N un ivrogne, un traître, un vendu, qui s'en vante !
Finalement, le père Chauvel, qui voyait mon embarras & ma honte, dit :
« Nicolas arrive bien, c'est l'heure du souper, nous allons boire à la santé de la république quelques bons coups, & puis nous nous quitterons bons amis. N'est-ce pas, Nicolas? »
Marguerite, toute rouge, revenait avec la soupière ; Etienne s'était dépêché de chercher du vin ; la table était mise, il ne fallait plus qu'une assiette. Nicolas regardait ces choses de côté, d'un air hautain, &, sans répondre au père Chauvel, il dit :
« Une soupe aux choux... du petit vin blanc d'Alsace. . . décidément je vais à la Ville de Baie. »
Il se leva, &, se retournant du côté de mon beau -père :
« Quant à toi, dit-il, tu es noté! Boire à ta république! » Il le regardait de haut en bas &
de bas en haut. « Moi, Nicolas Bastien, un soldat du roi, boire à ta république !.. . Attends, ta corde est prête ! »
Chauvel, assis, lui lançait un coup d'oeil de mépris en souriant ; mais il était vieux & faible ; le grand bandit l'aurait écrasé. La colère alors me gagnait tellement vite, que je voulus parler & ne pus dire qu'un mot :
a Prends garde! Nicolas, prends garde!...
c'est mon père...
— Toi, fit-il en me regardant par-dessus l'épaule, tais-toi !... Quand on a épousé la fille d'un calviniste, d'un régicide, une petite... »
Mais dans le même instant je l'avais empoigné sous les bras, comme dans un étau, je traversais la boutique, en le cognant aux pains de sucre du plafond, &, comme la porte était ouverte, je le lançai dehors à plus de dix pas ; par bonheur la rue n'était pas encore pavée en 97, il ne se serait plus relevé. Ses cris, ses jurements fendaient l'air. Derrière moi Étienne & Marguerite poussaient aussi des cris terribles. Tous les gens de la petite place regardaient aux fenêtres. Nicolas, en se relevant tout pale & grinçant des dents, revint sur moi. Je l'attendais ; malgré sa fureur, il eut le bon sens de s'arrêter à quelques pas, voyant bien que j'allais le déchirer ; mais il me cria :
« Tu as été soldat, je t'attends derrière l'arsenal.
— C'est bon, Royal-Allemand, lui répondis-je, mon sabre de la 13 e légère est encore là ; cherche tes témoins, dans vingt minutes j'y serai. Tu ne me piqueras pas sous le téton, je connais le coup ! »
Etienne m'apportait le grand chapeau, en pleurant à chaudes larmes ; je le jetai dehors & je refermai la boutique. Marguerite, toute pâle, disait :
« Tu ne te battras pas avec ton frère !
— Celui qui insulte ma femme n'est plus rien pour moi, lui dis-je ; dans vingt minutes il faut que l'affaire soit vidée. »
Et, malgré Chauvel qui me cria qu'on ne croise pas le fer avec un traître, je décrochai mon sabre & je sortis aussitôt chercher Laurent & Pierre Hildebrand pour témoins. La nuit approchait ; comme je descendais la rue, Chauvel montait à la mairie. Un quart d'heure après, mes témoins & moi nous descendions la rue du Rempart ; ils avaient aussi des sabres de cavalerie, en cas de besoin. Mais à peine dans la rue de l'Arsenal, nous entendîmes crier au loin :
« Halte!... halte!... Arrêtez!...»
Nicolas passait ventre à terre devant la sentinelle, sur un grand cheval roux; le factionnaire
n'avait pas eu le temps de croiser la baïonnette, & les cris : « Arrêtez ! arrêtez ! » se prolongeaient sous la porte d'Allemagne. Nous courûmes de ce côté ; des gendarmes nationaux, venus de Sarrebourg, filaient dans la même direction, à la poursuite du gueux. Alors nous rentrâmes chez nous. Chauvel, qui m'attendait sur la porte, me dit:
« J'étais monté pour signaler ce mauvais drôle aux autorités & le faire arrêter tout de suite ; mais ce n'était pas nécessaire , l'or qu'il montrait partout sur sa route, comme un animal, l'avait déjà fait suivre de Blamont à Sarrebourg. Il vient de voler un des meilleurs chevaux de Franconi pour s'échapper ; la vue des gendarmes, qui traversaient la place, l'a prévenu du danger. Franconi ne le connaissait que depuis Toul, c'est un agent royaliste, un espion.»
J'écoutais ces choses avec indignation, & puis nous entrâmes souper. Marguerite était bien contente ; le père Chauvel à chaque instant prenait une bonne prise & s'écriait :
« Quel agrément d'avoir la poigne de Michel !... A-t-il bien enlevé le bandit! Je le voyais filer à travers les brosses & les pains de sucre, comme une plume emportée par le vent. »
Et tout le monde riait.
L'affaire n'était pourtant pas encore finie, car, le lendemain matin, sur les dix heures, pendant la vente, ma mère entra furieuse ; elle posa son panier sur le comptoir, &, sans faire attention aux étrangers , sans regarder l'enfant sur le bras de Marguerite, les cheveux ébouriffés & les yeux hors de la tête, elle se mit à m'habiller de toutes les injures qu'il est possible d'inventer, me traitant de Caïn, de Judas, de Schinderhannes , me prédisant que je serais pendu , qu'on nous balayerait comme du fumier, enfin qu'est-ce que je sais encore? EUe se penchait sur le comptoir, en nr allongeant le poing sous le nez ; moi je la regardais avec calme, sans rien répondre, mais les étrangers lui disaient :
« Taisez -vous ! taisez -vous !... Ce que vous faites est abominable... Cet homme ne vous dit rien... Vous devriez rougir... Vous êtes une mauvaise mère ! »
Et comme sa colère augmentait, elle se mit k taper sur eux. Ces gens naturellement la bousculèrent. Je courus la défendre, ce qui l'indigna encore plus :
« Va-t'en, Judas, va-t'en ! criait-elle, je n'ai pas besoin de toi; laisse-moi battre! Va me dénoncer comme ton frère Nicolas ! »
Sa voix s'étendait jusque sur la place, le
monde s'assemblait, & tout à coup la garde arriva. En voyant les grands chapeaux & les fusils dehors, elle perdit la parole. Je sortis prier le chef du piquet de ne pas emmener cette pauvre vieille, à moitié folle, mais il ne voulait rien entendre, & Chauvel n'eut que le temps de la faire sortir par notre petite porte de derrière, sur la rue des Capucins. Le chef du piquet voulait absolument arrêter quelqu'un ; il fallut parlementer un quart d'heure, & finalement verser une bonne goutte à ses hommes sur le comptoir.
Quel malheur d'avoir des parents sans réflexion ni bon sens ! on a beau dire que chacun n'est responsable que de sa propre conduite, on aimerait mieux aller soi-même en prison, que d'y voir conduire sa mère, quand elle l'aurait cent fois mérité. Oui, c'est une véritable misère; heureusement ma femme, mon beau-père, ni personne autre de la famille ne me reparla plus de cela. J'étais bien assez à plaindre ; & d'ailleurs, quand on ne peut changer les choses, il vaut mieux les oublier.
C'était la première visite de ma mère, ce fut aussi la dernière; grâce à Dieu, je n'aurai plus besoin de revenir sur ce chapitre.
Tout cela vous montre où les royalistes croyaient en être-, mais ils devaient avoir aussi
leur surprise désagréable ; notre tour de rire allait revenir.
De toutes les mesures des Cinq-Cents & des Anciens depuis les nouvelles élections, Chauvel n'approuvait que leur blâme contre le Directoire, pour avoir fait la paix & la guerre sans s'inquiéter de la représentation nationale ; & quand Bonaparte , furieux de ce blâme qui retombait sur lui , écrivit à Paris : « Qu'après avoir conclu cinq paix & donné le dernier coup de massue à la coalition, il se croyait bien le droit de s'attendre, sinon à des triomphes civiques, au moins à vivre tranquille ; que sa réputation appartenait à la patrie ; qu'il ne pouvait supporter cette espèce d'opprobre dont cherchaient à le couvrir des agents soldés par l'Angleterre; qu'il les avertissait que le temps où de lâches avocats & de misérables bavards faisaient guillotiner des soldats était passé , & que l'armée d'Italie pouvait être bientôt à la barrière de Clichy, avec son général ; » en lisant cela dans la Sentinelle, le père Chauvel mit un trait rouge autour de l'article, & l'envoya chez plus de vingt patriotes, en écrivant au-dessous:
« Eh bien ! qu'en pensez-vous? »
Tous les vieux amis vinrent à la maison, & l'on délibéra dans notre petite bibliothèque sur cette question :
« Lequel vaudrait le mieux d'aller à Cayenne, si les Cinq-Cents, commandés par leur président Pichegru , rétablissent le roi , les nobles & les évèques ; ou d'être sauvés de ce malheur par Bonaparte & ses quatre-vingt mille soldats, qui ne plaisantent pas sur l'article de la discipline ? »
C'était difficile à décider.
Chauvel dit alors que, d'après son idée, il ne restait qu'un seul moyen de sauver la république ; que si les bourgeois des deux conseils, éclairés par cette lettre, revenaient à la justice, s'ils se déclaraient contre les royalistes & faisaient appel au peuple pour rétablir la liberté ; que dans ce cas le peuple, ayant des chefs, marcherait ; que le Directoire serait forcé de rendre des comptes & les généraux de baisser le ton. Mais que si les bourgeois continuaient à vouloir confisquer la révolution, le peuple n'ayant plus que le choix entre Louis XVIII & un général victorieux, le général avait mille chances contre une de rester le maître & d'avoir le peuple de son côté.
Tous ceux qui se trouvaient là tombèrent d'accord que le Directoire ne valait pas grand'chose ; qu'il était pillard , voleur , affamé de millions, sans pudeur & sans bon sens, sans courage pour résister à ses propres généraux;
mais qu'il valait encore mille fois mieux que les deux conseils, empoisonnés de royalisme; & que, dans cette situation, s'il arrivait un mouvement, les patriotes devraient se déclarer pour lç Directoire.
Les portes de la ville étaient fermées depuis longtemps, lorsque notre petite assemblée se sépara; je n'en fus pas fâché, car tout le temps de la délibération j'avais eu peur d'entendre frapper au volet & l'officier de police Maingole, avec sa brigade, crier dans la nuit :
« Au nom de la loi , ouvrez ! »
Il ne se passa rien de pareil heureusement, & Ton se sépara sans bruit % vers une heure du matin. C'était en juillet 1797. Quelques jours après, on lut un beau matin dans les gazettes que Hoche, général en chef de l'armée de Sambre-&-Meuse, s'avançait sur Paris avec vingt-sept mille hommes ; qu'il avait passé par Mézières dans la nuit du 9 au 10, & qu'il avait traversé le département de la Marne à marches forcées, malgré les observations du général Férino. Les gazettes étaient pleines des grands cris que cela faisait jeter aux royalistes des deux conseils, d'explications qu'ils demandaient au Directoire, de menaces contre les armées & les généraux qui s'approchaient trop de la capitale.
Les Cinq-Cents décrétèrent, sur le rapport de
Pichegru, que la distance de six myriamètres prescrite par l'article 69 de la constitution serait mesurée à vol d'oiseau ; que dans la décade qui suivrait la publication de cette loi, le Directoire exécutif ferait établir sur chaque route, à la distance déterminée, une colonne portant cette inscription : « Limite constitutionnelle pour les troupes ; » que sur chacune de ces colonnes serait gravé l'article 69 de la constitution, plus les articles 612, 620, 621, 622 & 639 du code pénal du 3 brumaire an IV; que tout commandant en chef de la force armée, toute autorité civile ou militaire, tout pouvoir constitué quelconque ayant donné l'ordre, à une troupe de franchir ces limites, serait déclaré coupable d'attentat contre la liberté publique, poursuivi & puni conformément à l'article 621 du code des délits & des peines.
Il paraît que ces cris & cette loi effrayèrent le Directoire un instant. Hoche reçut Tordre de s'éloigner. Il obéit. Mais on avait vu que cinq ou six marches forcées pouvaient mettre le gouvernement sous la main d'un général. Le civisme de Hoche & la faiblesse des directeurs qui n'avaient pas osé faire leur coup, retardèrent seuls le bouleversement. Mais en ce temps l'armée d'Italie, à l'occasion des fêtes du 14 juillet, lança de terribles menaces contre les royalistes. La
Histoire à' un paysan
division cTAugcreau se distingua. Augereau, le vainqueur de Castiglione, un enfant du faubourg Antoine, se déclara hardiment pour le Directoire contre les conseils, & le Directoire nomma tout de suite Augereau commandant de la 17 e division militaire, où se trouvait compris Paris. Il arriva sur la fin de juillet. On ne parlait plus que d'Augereau, de ses magnifiques habits, brodés d'or jusque sur les bottes, & des aigrettes en diamant de son chapeau. Quelle belle campagne nous avions faite là-bas !
Pichegru, chef de la garde des Cinq-Cents, était alors un pauvre homme auprès d'Augereau, que plusieurs mettaient au-dessus de Bonaparte.
Je ne pense pas que Pichegru se soit fié beaucoup aux colonnes militaires qu'on venait de décréter ; il aurait bien mieux aimé avoir un commandement, que de se reposer sur les articles 621 & 639.
Carnot, membre du Directoire, & qu'on avait toujours* vu du côté de la loi, s'obstinait à soutenir les conseils avec Barthélémy, contre les trois autres directeurs. Combien de fois les patriotes réunis chez nous, le soir, ont-ils plaint cet honnête homme d'être au milieu de la race des filous, & forcé de prendre parti pour des gens qu'il méprisait, contre d'autres plus méprisables encore ! 11 aurait dû donner sa démission.
Les choses traînèrent ainsi pendant les mois de juillet & d'août. Les récoltes de cette année 1797 n'avaient pas été mauvaises; les vendanges en Alsace approchaient, on pensait que le vin serait de bonne qualité ; le calme semblait se rétablir. Je me souviens avoir lu dans ce temps un discours de Bernadotte, envoyé par Bonaparte à Paris, pour offrir au conseil des Cinq- Cents les derniers drapeaux enlevés en Italie ; il s'écriait :
« Dépositaires suprêmes des lois, certains du respect & de l'obéissance constitutionnels à la patrie, continuez d'exciter l'admiration de l'Europe ; comprimez les factions & les factieux ; terminez le grand ouvrage de la paix ; l'humanité la réclame, elle désire qu'il ne soit plus versé dé sang. »
Et ce gascon, qui venait de remettre au Directoire des papiers prouvant que les royalistes conspiraient sa perte, continuait de la sorte, disant que nos armées n'avaient pas* de plus grand désir que de se dévouer pour les conseils.
Mais, cinq ou six jours après, voilà des files de courriers qui passent à Phalsbourg, en criant : « Vive la république ! » & qui jettent des poignées de proclamations sur leur route. Chacun en ramassait & courait à la maison pour les lire. Elof arrive chez nous, criant comme un fou :
« Ils sont à terre !... la république triomphe! Vive la république une & indivisible ! »
Il tenait une proclamation & se mit à la lire de sa grande voix, dans notre boutique; nous, penchés autour, nous écoutions étonnés. Ce n'était plus l'enthousiasme de Tan I ni de Tan II ; on avait vu tant de choses, que rien ne pouvait plus vous toucher ; seulement c'était une surprise ; & Marguerite elle-même, l'enfant endormi sur l'épaule, me regardait en souriant. ■ Chauvel prisait d'un air d'attention & semblait dire :
« C'est bon! je sais déjà comment l'affaire a dû se passer, les soldats ont eu le dessus. »
Voici cette proclamation, que j'ai retrouvée hier dans mes vieux papiers. Je ne veux pas la copier tout entière ; tant de proclamations finissent par ennuyer, c'est toujours un peu la même chose :
« Le Directoire exécutif aux citoyens de Paris.
« Ce 18 fructidor an V de la Republique une & indivisible. — Deux heures du matin.
<( Citoyens ,
« Le royalisme, par un nouvel attentat, vient de menacer la constitution. Après avoir depuis •
196 Histoire £uh paysan.
un an ébranlé toutes les bases de la république, il s'est cru assez fort pour en consommer la ruine. Un grand nombre d'émigrés, d'égorgeurs de Lyon, de brigands de la Vendée, attirés ici par le tendre intérêt qu'on ne craignait pas de leur prodiguer publiquement, ont attaqué les postes qui environnaient le Directoire exécutif ; mais la vigilance du gouvernement & des chefs de la foçce armée a rendu nuls leurs criminels efforts. Le Directoire exécutif va placer sous les yeux de la nation les renseignements authentiques qu'il a recueillis sur les manœuvres du royalisme. Vous frémirez, citoyens, des complots tramés contre la sûreté de chacun de vous, contre vos propriétés, contre vos droits les plus chers, contre vos possessions les plus sacrées, & vous pourrez mesurer l'étendue des calamités dont le maintien de votre constitution actuelle peut seul vous préserver désormais. »
Cette proclamation & toutes les pièces de la conspiration royaliste furent affichées par Christophe Steinbrenner & les officiers municipaux, à la porte du club, à celle de la mairie, aux deux portes de la ville , & puis elles furent envoyées dans tous les villages.
Ce 18 fructidor, les royalistes tombèrent pour bien des années. Nous apprîmes le lendemain qu'ils n'avaient pas bougé, mais qu'on les avait .
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attaqués eux-mêmes, sachantqu'ils faisaient leurs préparatifs; que le général Augereau, à la tête de douze mille hommes, avait entouré les Tuileries dans la nuit du 17 ; que, sur les trois heures du matin, un coup de canon avait donné le signal de l'attaque ; que la garde des conseils, d'environ mille hommes, n'avait fait aucune résistance ; que la commission des inspecteurs ayant convoqué les conseils pour cette même nuit, un grand nombre de députés avaient été pris avec le colonel de la garde & conduits à la prison du Temple ; qu'un détachement de troupe, chargé d'arrêter Carnot & Barthélémy au Luxembourg, n'avait trouvé que Barthélémy & qu'on pensait que Carnot s'était échappé ; que, le matin venu, les membres des deux conseils arrivant en procession aux Tuileries, on avait mis la main sur les conspirateurs; & que tous les autres représentants, rassemblés à l'École de médecine & à l'Odéon, avaient jugé eux-mêmes leurs confrères & les avaient condamnés, au nombre de cinquante-trois, à la déportation, ainsi que les rédacteurs, propriétaires & compositeurs d'une quantité de journaux réactionnaires, qui tous pêle-mêle étaient maintenant en route pour Cayenne, sur les bâtiments de l'Etat.
Parmi les déportés se trouvaient Boissy-d' Anglas, Pichegru, Barbé-Marbois, Aubry & plu-
sieurs autres déjà connus par les papiers saisis chez Lemaître, ce qui réjouit tous les patriotes.
Je fus bien content de savoir que le citoyen Carnot -s'était échappé. Quant aux autres, si j'avais eu pitié d'eux, les papiers affichés de tous côtés m'auraient bientôt consolé. Dans le temps même où Bernadotte faisait son beau discours aux conseils, le finaud savait très-bien qu'un grand nombre de députés royalistes trahissaient lanatibn, puisqu'il était arrivé tout exprès d'Italie, pour remettre au Directoire la preuve de leur conspiration. Bonaparte, en occupant Venise, avait fait arrêter d'abord le consul d'Angleterre, & le nommé d'Entraigues, un des plus dangereux agents de Louis XVIII ; & chez ce d'Entraigues on avait saisi des papiers, écrits en entier de sa main, racontant la manière dont Pichegru s'était laissé gagner par un comte de Montgaillard, autre agent royaliste, adroit & rusé comme tous les hommes de cette espèce. Il disait que le prince de Condé, connaissant les relations que Montgaillard conservait en France, l'avait fait venir de Baie, en Suisse, S MUlheim, au mois d'août 1795, pour lui proposer de sonder Pichegru, dont le quartier général se trouvait alors à Altkirch. C'était une commission d'autant plus difficile, que le général avait quatre représentants du peuple autour de lui, chargés de l'ob-
server & de le ramener à la justice, en cas de besoin.
Malgré cela, Montgaillard, ayant mis cinq à six cents louis dans sa poche, Savait pas désespéré de l'entreprise. Il s'était associé le nommé Fauche-Borel, imprimeur à Neufchâtel, homme fanatique des Bourbons, plein de zèle & d'enthousiasme, & M. Courant, Neufchâtelois autrefois au service du grand Frédéric, & capable de tout faire moyennant finance. Montgaillard leur avait fourni des instructions particulières, des passe-ports, des prétextes de voyage en France, comme étrangers,, négociants, acquéreurs de biens nationaux, &c, & puis, s'en retournant à Bâle, il les avait envoyés à la grâce de Dieu tenter Pichegru, sur lequel il était sans doute déjà bien renseigné.
Tout ce que je peux faire de mieux, c'est de vous copier le reste, caries royalistes n'ont jamais * réclamé contre cette pièce, & puis il est bon de voir comme les traîtres se jugent eux-mêmes:
« Le 13 août 1795, dit de Montgaillard, Fauche & Courant partirent pour se rendre au quartier général d'Altkirch ; ils y restèrent huit jours, voyant le général environné de représentants & de généraux, sans pouvoir lui parler. Pourtant Pichegru les remarqua, surtout Fauche ; &, le voyant assidu sur tous les lieux où il passait,
il devina que cet homme avait quelque chose à lui dire, & dit tout haut devant lui, en passant : « Je vais me rendre à Huningue. » Aussitôt Fauche part & s'y rend ; Pichegru y était arrivé avec les quatre représentants. Fauche trouva le moyen de se présenter sur son passage, au fond d'un corridor. Pichegru le remarque, le rixe, & quoiqu'il plût à torrents, il dit tout haut : « Je « vais dîner chez M me Salomon. » Le château est ^ trois lieues de Huningue, & cette M mc Salomon est la maîtresse de Pichegru. Fauche part aussitôt, se rend dans le village, monte au château après dîner, & demande le général Pichegru. Celui-ci le reçoit dans ;un corridor, en prenant du café; Fauche alors lui dit que, possesseur d'un manuscrit de Jean- Jacques Rousseau, il veut le lui * dédier. « Fort bien, dit « Pichegru, mais je veux le- lire avant, car ce « Rousseau a des principes de liberté qui ne sont « pas les miens, & où je serais très-fâché d'at- « tacher mon nom. — Mais, lui dit Fauche, j'ai « autre chose à vous dire. — Et quoi? Et de la « part de qui ? — De la part de M. le prince de « Condé. — Taisez-vous, & attendez-moi. »
Alors il le conduisit seul dans un cabinet reculé, & là, tête à tête, il lui dit : a Expliquez-vous. <t Que me veut Me r le prince de Condé? »
Fauche, embarrassé, & à qui les expressions
ne venaient plus en ce moment, balbutie, hésite : « Rassurez -vous, lui dit Pichegru, je pense comme « M. le prince de Condé; que veut-il de moi. » Fauche, encouragé, lui dit alors : « M. le prince « de Condé désire se confier à vous; il compte « sur vous; il veut s'unir à vous. — Ce sont là « des choses vagues & inutiles, dit Pichegru, cela « ne veut rien dire. Retournez demander des « instructions écrites, & revenez dans trois jours « à mon quartier général d'Altkirch ; vous me « trouverez seul, à six heures précises du soir. » Aussitôt Fauche part, arrive à Bâle, court chez moi &, transporté d'aise, me rend compte de tout. Je passai la nuit à rédiger une lettre au général Pichegru. M. le prince de Condé, muni de tous les pouvoirs de Louis XVIII, excepté celui d'accorder des cordons bleus, m'avait, par écrit de sa main, revêtu de tous ses pouvoirs, à l'effet d'entamer une négociation avec le général Pichegru. Ce fut en conséquence que j'écrivis au général. Je lui dis d'abord tout ce qui pouvait réveiller en lui le sentiment du véritable orgueil, qui est l'instinct des grandes âmes, &, après lui avoir fait voir tout le bien qu'il pouvait faire, je lui parlai de la reconnaissance du roi, pour le bien qu'il ferait à sa patrie, en y rétablissant la royauté. Je lui dis que Sa Majesté voulait le créer maréchal de
Histoire àUin paysan.
France, gouverneur d'Alsace, nul ne pouvant mieux la gouverner, que celui qui l'avait si vaillamment défendue ; qu'on lui accorderait le cordon rouge, le château de Chambord, avec son parc, & douze pièces de canon enlevées aux Autrichiens, un million d'argent comptant, deux cent mille livres de rente, un hôtel à Paris ; la ville d'Arbois, patrie du général, porterait le nom de Pichegru & serait exempte de tout impôt pendant quinze ans; la pension de deux cent mille livres, réversible par moitié à sa femme, & cinquante mille livres à ses enfants, à perpétuité, jusqu'à extinction de sa race.
* « Telles furent les offres faites au nom du roi, au général Pichegru.
« Pour son armée, je lui offris, au nom du roi, la confirmation de tous ses officiers dans leurs grades, un avancement pour tous ceux qu'il recommanderait, pour tout commandant de place qui livrerait sa place, & une exemption d'impôts pour toute ville qui ouvrirait ses portes. Quant au peuple de tout état, amnistie entière & sans réserve.
« J'ajoutai que M. le prince de Condé désirait qu'il proclamât le roi dans ses camps, lui livrât la ville de Huningue & se réunît à lui pour marcher sur Paris.
« Pichegru, après avoir, lu toute cette lettre
avec la plus grande attention, dit à Fauche:
« — C'est fort bien! mais qui est ce M. de a Montgaillard , qui se dit ainsi autorisé ? Je ne « le connais, ni lui, ni sa signature. Est-ce l'au- « teur? — Oui, lui dit Fauche. — Mais, dit « Pichegru , je désire, avant toute autre ouver- « ture de ma part, être assuré que M. le prince « de Condé, dont je me rappelle très-bien « récriture , ait approuvé tout ce qui ma été « écrit en son nom par M. de Montgaillard.
« Retournez tout de suite auprès de M. de « Montgaillard, & qu'il instruise M. le prince « de Condé de ma réponse. »
« Aussitôt Fauche partit, il laissa M. Courant près de Pichegru, & revint auprès de moi. Arrivé à Bâle à neuf heures du soir, il me rend compte de sa mission» A l'instant je vais à Mulheim, quartier général du prince de Condé, & j'y arrive à minuit & demi ; le prince était couché, je le fais éveiller; il me fait asseoir tout à côté de lui, sur son lit, & ce fut alors que commença notre conférence. Il s'agissait seulement, après avoir instruit le prince de Condé de l'état des choses , de l'engager à écrire au général Pichegru , pour lui confirmer la vérité de tout ce qui avait été dit en son nom. Cette négociation, si simple dans son objet, si nécessaire, si peu susceptible d'obstacles, dura néan-
moins toute la nuit. M. le prince, aussi brave qu'il est possible de l'être , digne fils du grand Condé par son imperturbable intrépidité, sur tout le reste est le plus petit des hommes. Sans moyens 'comme sans caractère, environné des hommes les plus médiocres , N les plus vils, quelques-uns les plus pervers, les connaissant bien & s'en laissant dominer, &c, &c. »
Montgaillard s'étend pendant trois grandes pages sur la bassesse, la lâcheté & la bêtise des a'mis dii .prince, ensuite il continue :
« Il fallut neuf heures de travail, assis sur son lit, à côté de lui, pour lui faire écrire au général Pichegru une lettre de neuf lignes. Tantôt il ne voulait pas qu'elle fût de sa main ; puis il ne voulait pas la dater ; puis il refusait d'y mettre ses armes ; ensuite il combattit pour éviter d'y placer son cachet. Il se rendit à tout enfin, & lui écrivit qu'il devait ajouter pleine confiance aux lettres que le comte de Montgaillard lui avait écrites en son nom & de sa part. Cela fait, autre difficulté : le prince voulait réclamer sa lettre. Il fallut lui persuader que c'était en ne la réclamant pas qu'elle lui serait rendue, après avoir produit tout l'effet qu'il en devait attendre ; il se rendit avec peine.
a Enfin, à la pointe du jour, je repartis pour Bàle, d'où je dépêchai Fauche à Altkirch, au
Histoire à! un paysan.
général Pichegru. Le général , en ouvrant la lettre de huit lignes du prince, en reconnaissant le caractère & la signature, la lut & aussitôt la remit à Fauche en disant : « J'ai vu la signa- « ture & cela me suffit. La parole du prince est « un gage dont tout Français doit se contenter. <( Rapportez-lui sa lettre. » Alors il fut question de ce que voulait le prince. Fauche expliqua qu'il désirait : i° que Pichegru proclamât le roi dans son armée & arborât le drapeau blanc ; 2° qu'il livrât Huningue au prince. — Pichegru s'y refusa. « Je ne fais rien d'incomplet, dit-il ; je « ne veux pas être le troisième tome de Lafayette « & de Dumouriez; je connais mes moyens, ils « sont aussi sûrs que vastes ; ils ont leurs ra- « cines non-seulement dans mon armée, mais à « Paris, dans la Convention, dans les départe- « ments, dans les armées de ceux des généraux, « mes collègues, qui pensent comme moi. Je ne « veux rien faire de partiel; il faut en finir, la « France ne peut exister en république, il lui « faut un roi, il faut Louis XVIII. Mais il ne a faut commencer la contre-révolution, que lors- « qu'on sera sûr de l'opérer sûrement & prompa tement. Voilà quelle est ma devise. Le plan « du prince ne mène à rien, il serait chassé de « Huningue en quatre jours, & je me perdrais « en quinze. Mon armée est composée de braves