IV
2o6 Histoire d'un paysan.
« gens & de coquins. Il faut séparer les uns des « autres ; & aider tellement les premiers par a une grande démarche, qu'ils n'aient plus la « possibilité de reculer & ne voient plus leur « salut que dans le succès. Pour y parvenir, « j'offre de passer le Rhin, où Ton me dési- « gnera, le jour & l'heure fixés, & avec la « quantité de soldats de toutes les arrhes que « Ton voudra. Avant, je placerai dans les places « fortes des officiers sûrs & pensant comme moi. « J'éloignerai les coquins & les placerai dans « des lieux où ils ne puissent nuire, & où leur « position sera telle qu'ils ne pourront se réunir. « Cela fait, dès que je serai de l'autre côté du « Rhin, je proclame le roi, j'arbore le drapeau « blanc ; le corps de Condé & l'armée de l'Em- « pereur s'unissent à nous; je repasse le Rhin u & rentre en France. Les places fortes sont a livrées, & gardées au nom du roi par les « troupes impériales. Réuni à l'armée de Condé, « je marche sur-le-champ en avant ; tous nos « moyens se déploient alors ; nous marchons sur « Paris, & nous y serons en quinze jours. Mais « il faut que vous sachiez que, pour le soldat « français , la royauté est au fond du gosier. Il « faut, en criant « Vive le roi! » lui donner du « vin & un écu dans la main. Il faut que rien « ne lui manque en ce premier moment. Il
« faut .solder mon armée jusqu'à sa quatrième « ou sa cinquième marche sur le territoire fran- « çais. Allez, rapportez tout cela au prince, écrit « de ma main , & donnez-moi ses réponses. »
Je m'arrête, en voilà bien assez sur ce traître. On voit que mon pauvre vieux camarade Sôme s'était trouvé par malheur, avec notre batterie, dans le nombre de ceux que Pichegru appelait des coquins & qu'il voulait mettre dans une position à ne pouvoir se réunir. Dix mille avaient péri!... Quelle mine Sôme devait faire, & comme il devait grincer des dents, en lisant l'explication de cette scélératesse! Je me le représentais Faffiche à la main, & je me sentais froid; il s'était bien douté de la trahison , le pauvre diable, en recevant son biscaïen dans la hanche , & voyant tous les amis tomber par tas, sans retraite possible; oui, mais il en était sûr maintenant.
Dans notre pays, où tant de milliers d'hommes étaient venus mourir, on frémissait de rage, & l'on trouvait que la déportation ne suffisait pas pour des brigands pareils ; car ces pièces venues d'Italie n'étaient pas les seules -qu'on , affichait. D'autres touchant la conspiration de Duverne, Brottier & Lavilleurnois , imprimées par ordre du Directoire ; les déclarations de Duverne & les lettres trouvées dans un
fourgon du général autrichien Klinglin , au dernier passage du Rhin, imprimées & répandues par milliers, nous apprirent que la conspiration royaliste s'étendait dans toute la France, & que les principaux conspirateurs étaient au Corps législatif.
Barras, Rewbell & Larevellière furent alors considérés comme les sauveurs de la république. Les déportations, le rétablissement 'des lois contre les prêtres & les émigrés, l'exclusion de leurs parents de toutes les fonctions publiques, la suspension de la liberté de la presse & de l'organisation de la garde nationale, toutes ces mesures paraissaient malheureusement justes & nécessaires; même la destitution de Moreau, qui n'avait envoyé les papiers de Klinglin au Directoire que le 22 fructidor. On le soupçonna d'avoir attendu jusqu'après la bataille, pour se déclarer du côté des vainqueurs; Hoche reçut son commandement, il fut général en chef des deux armées du Rhin ; personne n'eut l'idée de réclamer.
Les royalistes, qui depuis le 9 thermidor avaient fait déporter tant de montagnards & de patriotes, ont jeté plus tard de grands cris & poussé des gémissements sans lin sur les souffrances de leurs gens, à Sinnamarie, sur la famine, la grande chaleur & les maladies qu'ils
-avaient supportées à Cayenne. Sans doute c'est terrible, mais il ne faut pas se croire plus délicats ni meilleurs que les autres, & se rappeler que l'Etre .suprême a créé les grandes mouches «qui sucent le sang, aussi bien pour les royalistes que pour les républicains. S'ils avaient aboli la déportation lorsqu'ils étaient les maîtres, on m'aurait pu les envoyer là-bas ; on se serait contenté de les enfermer ou de les exiler. Cela revient toujours à dire : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse. »
Enfin, pour en revenir au 18 fructidor, les deux directeurs Carnot & Barthélémy furent remplacés par Merlin (de Douai) & François de Neufchâteau. Les jacobins croyaient avoir le dessus , mais la bataille recommença bientôt entre eux & les constitutionnels dans les clubs. "Ces constitutionnels, qui se disaient républicains, ne voulaient que la constitution de Tan III ; c'étaient des égoïstes que le Directoire soutenait forcément, puisque, sans la constitution de Tan III, il n'aurait pas existé lui-même.
Les vrais républicains prirent alors le Directoire en grippe, malgré tout ce qu'il faisait pour exterminer les royalistes; malgré les commissions militaires, qui fusillaient les émigrés en retard, & les déportations des insermentés, qui
marchaient toujours. Le bruit courait qu'il vou-
■ ■ — Mil ■ ■
lait dissoudre les deux conseils jusqu'à la paix générale & rester maître en attendant. On n'osait rien dire, parce que le Directoire avait le bras long ; Chauvel lui-même se montrait prudent ; il lisait tout & se tenait tranquille. Je pensais qu'il devenait raisonnable, cela me faisait plaisir ; mais j'étais bien loin de mon compte, car Chauvel avait en horreur le Directoire plus que tout autre gouvernement, à cause du pouvoir qu'il s'était fait donner de nommer & renouveler les juges, les maires, les magistrats de toute sorte des cinquante-trois départements dont une partie des députés avaient été déportés; de supprimer les journaux, de dissoudre les clubs, d'ajourner l'organisation de la garde nationale & de proclamer l'état de siège. Un soir il me le dit, en s'écriant :
« Qu'est-ce que nous sommes avec un gouvernement de ce genre? Qu'est-ce qui reste à la nation? Quand les cinq directeurs seraient tous des Danton ; quand ils auraient tout le bon sens, tout lé courage & le patriotisme qui leur manquent, avec un pouvoir pareil je les regarderais comme des fléaux. Ce sont de véritables despotes!... C'est leur bêtise & leur lâcheté qui nous sauvent. Mais qu'un général les mette à la porte & prenne tranquillement leur place, sans presque rien changer à leur pouvoir, & nous
voilà tous esclaves. Dans ce moment même il faut déjà nous taire, parce qu'au moindre signe de ces citoyens nous serions empoignés, jugés, embarqués & confisqués pour toujours. Où sont nos garanties? Je n'en vois pas; ils ont le pouvoir exécutif, & les deux conseils n'ont que la permission défaire des vœux, comme sous Louis XVI les assemblées provinciales. »
Ce qui surtout indignait Chauvel, c'était la lâcheté de ce Directoire vis-à-vis du général Bonaparte, dont il n'osait pas accepter la démission, & qu'il aimait mieux voir en Italie, faire, défaire, agrandir, séparer, réunir un tas de petites républiques, que de l'appeler à Paris pour rendre ses comptes. Depuis les préliminaires de Léoben, toutes les gazettes étaient pleines de Bonaparte : « Proclamation de Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, aux citoyens de la 8 e division militaire. » — « Bonaparte, au quartier général de Passeriano. » — « Admission auprès du Saint-Siège , de Joseph Bonaparte, ministre de la république française. »
— u Détails de la réception par le pape de l'ambassadeur français Joseph Bonaparte. » — « Le général Bonaparte a procédé à l'organisation du territoire de la république cisalpine. »
— « Le général Bonaparte a fait ci, le général Bonaparte a fait ça ! »
212 Histoire à 7 un paysan.
On aurait dit que les Bonaparte étaient toute la France. La mort de Hoche; la nomination d'Augereau à sa place ; la rupture des négociations avec l'Angleterre, qui voulait bien la paix, mais en gardant nos colonies ; les embarras du Directoire; les disputes des conseils, tout passait en seconde ligne (: Bonaparte remplissait les gazettes!... Celui-là pouvait se vanter de connaître l'effet des petites affiches ! Avec sa seule campagne d'Italie , il faisait plus de bruit que nos autres généraux ensemble, avec leurs campagnes du Nord & du Midi, d'Allemagne, de Champagne, de Vendée, de Hollande, depuis le commencement de la révolution. On ne parlait plus que de la paix qu'allait faire le général Bonaparte, du marquis de Gallo, chevalier de l'ordre de Saint-Janvier, de Louis de Cobentzel, comte du Saint-Empire Romain ; du sieur Ignace, baron de Dégelmann, & d'autres plénipotentiaires chargés de traiter avec le général Bonaparte.
Naturellement, après tant de batailles, tant de souffrances & de misères, tout le monde désirait la paix; paysans, ouvriers, bourgeois, tous souhaitaient de vivre tranquillement avec leurs femmes & leurs enfants, de travailler, de semer, de récolter, d'acheter & de vendre, sans avoir à craindre le retour des Autrichiens, des Vendéens, des Anglais, des Espagnols : c'est vrai !
Mais, en lisant ce qu'on a raconté depuis, on -croirait que Bonaparte en était cause, qu'il avait mis l'amour de la paix dans le cœur des gens ; cela n'a pas le sens commun. Bonaparte n'aurait jamais existé, que la nation n'aurait pas moins désiré la paix ; elle ne l'aurait pas moins obtenue, car, nous avions ravagé, massacré, brûlé les autres, beaucoup plus qu'ils nous avaient brûlés, massacrés & ravagés. Tout le monde en avait assez; & si les peuples avaient pu faire la paix sans s'inquiéter des rois , des princes & des directeurs, la paix se serait faite d'elle-même.
Enfin ce fameux traité entre la république & l'Empereur, roi de Hongrie & de Bohême, arriva. Pour conserver la rive gauche du Rhin, , que nous avions gagnée avant Bonaparte & que nous occupions, le général Bonaparte donnait à Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Bohême 1 & de Hongrie, en toute propriété & souveraineté, l'Istrie, la Dalmatie, le Frioul, les îles ci-devant vénitiennes de l'Adriatique, la ville de Venise, les lagunes, enfin toute cette république de Venise, qui n'était pas à nous. Les Autrichiens, séparés de la Belgique par cent lieues de pays, devaient être contents ; ce n'était pas la peine de tant glorifier ce traité, l'Autriche aurait accepté le marefié même avant la guerre d'Italie & toutes ses batailles perdues.
Voilà ce qu'on trouve admirable !
Le roi de Bohême & de Hongrie nous cédait aussi les îles Ioniennes, que nous avions.
Il faut que les peuples soient plus bornés que le dernier des paysans, car on ne regarde pas comme de grands malins, ceux qui se ruinent en procès avant de s'entendre. Les avocats s'enrichissent avec les imbéciles, & les généraux avec les peuples stupides. Ce fameux traité de Campo- Formio est pourtant te fondement de la gloire de Bonaparte.
Ce que je vous dis, tous les hommes de bon sens le pensaient & se le disaient entre eux; mais le peuple, la masse qui ne sait rien & ne , comprend rien, était dans l'enthousiasme ; elle donnait toute la gloire de cette paix à Bonaparte; elle ne se rappelait plus combien de fois nous avions battu les Allemands depuis quatre ans ; Bonaparte avait tout fait!... comme lorsqu'on charge une balance à la halle, & que le dernier sac, sur vingt autres, finit par entraîner le plateau, tout le reste né compte plus; les êtres sans raison se figurent que ce dernier sac emporte tout. Voilà le peuple !... voilà l'ignorance !
Maintenant vous allez voir le reste, car ce n'est jamais fini, le reste arrive toujours.
Alors on voyait dans les gazettes des articles comme ceux-ci : « Milan , le 26 brumaire. —
Le général Bonaparte a quitté Milan hier matin, pour aller présider la légation française au congrès de Rastadt. » — « Mantoue, 6 novembre.
— Le passage du général Bonaparte dans cette ville a été marqué par des circonstances qui méritent d'être connues. Il fut logé au palais des anciens ducs. Les administrateurs & les municipaux en grand costume allèrent le complimenter. » Ou bien encore : « Le voyage du général Bonaparte à travers la Suisse a été un grand événement dans ce pays, où depuis longtemps on est dans une grande inquiétude sur des menaces d'invasion. Bonaparte, par les dispositions amicales qu'il a montrées aux députés de Berne, paraît avoir rassuré nos populations. On a confiance dans sa franchise & sa générosité. » — « Bonaparte a passé à Genève le 21 & a dîné chez le résident de France. Depuis plusieurs jours, on l'attendait sur toutes les routes; enfin ses courriers ont annoncé son arrivée. »
— «La voiture du général Bonaparte s'est cassée ce matin près d'Avenche ; il est descendu, & nous l'avons vu arriver à pied, avec quelques officiers & une escorte de dragons. Il s'est arrêté près de l'ossuaire. Un bon bourgeois de Morat, de cinq pieds sfcpt à huit pouces, observait avec étonnement le général. « Voilà une bien petite « stature pour un si grand homme! s'écria-t-il.
4i6 Histoire d'un paysan.
— « C'est justement la taille d'Alexandre, »
dis-je, ce qui fit sourire l'aide de camp. — Les mêmes honneurs ont été rendus à Bonaparte dans toute la Suisse; Lausanne était illuminée à son arrivée. » — « Bonaparte a dîné le 2 frimaire dans le petit bourg de Rolle. Les canons des remparts ont annoncé son entrée à Bàle. Aussitôt la forteresse de Huningue & les redoutes environnantes ont répété les mêmes signaux, &c, &c. »
A Paris, aux Cinq-Cents, c'était encore autre chose; là l'enthousiasme faisait ouvrir la bouche des admirateurs de Bonaparte jusqu'aux oreilles : a Enfin, nous l'avons donc conquise cette paix que nous voulions honorable & sûre ; elle va rouvrir les sources & les canaux de la prospérité publique ; elle va rendre à l'arbre de la liberté des sucs nourriciers qui le chargeront des fruits les plus doux ; elle va fermer les plaies que les longs désastres de là guerre répandent sur le corps politique ; enfin nous pourrons soulager l'indigent, protéger les arts & l'industrie, donner au commerce un plus libre essor ; enfin les créanciers de l'Etat, sur l'infortune desquels nous avons souvent répandu des larmes, ne seront plus les premiers orphelins de la patrie. »
Qu'est-ce que je peux dire encore? On se
Histoire àhin paysan. 217
précipitait sous les pieds de ce soldat ; en vous marchant sur le dos, il aurait eu l'air de vous faire beaucoup d'honneur. La bassesse des gens est quelque chose d'incroyable ; & si des héros comme Bonaparte finissent par considérer les hommes comme des animaux de boucherie , il ne faut pas s'en étonner ; eux-mêmes en sont cause : ceux qui ne se respectent pas ne méritent que le mépris.
Il paraît que tous ces honneurs, que Chauvel appelait des platitudes, finirent par lasser Bonaparte lui-même; car au moment où toute l'Alsace lui dressait des arcs de triomphe, depuis Huningue jusqu'à Saverne, & que dans nos environs ceux de Mittelbronn, de Saint-Jean-des- Choux, des Quatre-Vents , des Baraques d'en haut & d'en bas arrivaient avec des branches de sapin , seule verdure qu'il fût possible de trouver en ces temps de neige, les gazettes nous apprirent que le général Bonaparte , après avoir vu son grand oncle maternel, M. Jarche, l'embrasser dans la grande salle où les états de Baie lui donnaient un repas magnifique , était reparti tout de suite au bruit des canons qui tonnaient sur les remparts ; qu'il avait pris sa route sur la rive droite, & devait être présentement à Rastadt, ville murée du grand-duché de Bade, où se tenait le congrès pour la pacification iv. 13
générale. L'arc de triomphe était déjà dressé sur la place de Phalsbourg; les gens s'en allaient désolés, à travers la pluie & la boue.
Maître Jean, mon père, Létumier, trempés comme des canards, vinrent se sécher dans notre bibliothèque. Ils n'osaient pas se plaindre. Maître Jean disait qu'après le congrès , Bonaparte passerait sans doute par la ville, qu'on le verrait alors & que les poutres peintes de l'arc de triomphe pourraient encore servir.
Marguerite était allée chercher une bouteille de vin, des verres, des pommes & une corbeille de noix, qu'elle posa sur la table. Et pendant qu'on se réchauffait en croquant des noix, d'autres patriotes, Élof Collin , Raphaël Manque, Denis Thévenot, arrivèrent ; ils se désolaient tous, surtout Élof, qui devait prononcer un magnifique discours au citoyen Bonaparte. Chauvel, la tête penchée, derrière le fourneau, les écoutait, & tout à coup il se mit à rire haut, d'une façon qui nous étonna.
« Vous riez, Chauvel? lui dit maître Jean.
— Oui, fit- il, je ris en me représentant le citoyen Bonaparte dans sa voiture d'ambassadeur, rembourrée de soie & de velours, qui file au triple galop sur Rastadt, & se dit en prenant une bonne prise: «Ça marche!... Jacobins, royalistes, constitutionnels, tout ce tas d'imbé-
ciles, que deux ou trois finauds conduisent par le nez, sont dans le sac. Voilà trois ans, à Oneille, Orméa & Saorgio, quand je faisais le pied de grue matin & soir à la porte du représentant Augustin-Bon- Joseph Robespierre, & que je cultivais les droits de l'homme , qui jamais aurait pu me prédire cette aventure } L'année dernière, Bonaparte, il te fallait encore plier Féchine à la porte du citoyen Barras, pour obtenir audience. Le directeur te recevait bien ou mal, selon qu'il avait bien ou mal dîné. Les domestiques, en te voyant revenir à la charge, souriaient derrière toi ; ils se faisaient signe du coin de l'œil : a C'est lui... c'est encore lui ! » & tu te disais : « Courage, Bonaparte, courage, « il le faut, plie le dos devant le roi des pourris; « humilie ta fierté, Corse, c'est le chemin de la « fortune ! » Et te voilà sur la route de Rastadt , les courriers en avant, les victoires derrière, tes bulletins en éclaireurs. Jacobins, constitutionnels & royalistes chantent tes louanges ; c'est de toi qu'ils attendent, les uns leur liberté, les autres leur roi, les autres leur constitution. »
Chauvel se .mit alors à rire plus fort ; & comme Élof Collin criait que Bonaparte était un vrai jacobin, que toutes ses proclamations prouvaient qu'il était jacobin, qu'on ne devait pas accuser les gens sans preuves, Chauvel,
Histoire à: un pays mi.
dont les yeux lançaient des éclairs, lui répondit :
« La preuve, c'est l'insolence de cet homme après son humilité ; depuis ses victoires d'Italie, dont chaque escarmouche était chantée comme une bataille, il n'a pas cessé de parler haut, d'offrir sa démission quand on lui faisait la moindre observation, de défendre la parole à ses adversaires & de les menacer jusqu'à Paris; de s'attribuer tous les succès du dedans & du dehors & d'abuser d'une façon honteuse de la lâcheté des directeurs, de leurs vices & de leur bassesse. Ce qu'on n'avait jamais vu nulle part, il les a gagnés en leur envoyant de l'argent ; dans chacune de ses lettres il n'est question que des millions qu'il va prendre ici & là ! Est-ce que notre république avant lui s'était salie de cette manière ? Est-ce que nous n'avons pas coupé le cou à Custine, pour avoir rançonné le Palatinat? Faisions-nous la guerre pour dépouiller les peuples de leur argent, de leurs meubles, & de tout ce qu'ils tiennent à garder comme un souvenir de leur ancienne force & de leur liberté? Quelle meilleure preuve peut-on avoir du caractère de ce général que sa conduite? . Quel autre aurait livré des populations entières au pillage, comme il l'a fait à Pavie, à Vérone ? N'est-ce pas une tache éternelle pour la France ? Et ces soldats qui vont revenir, comment pour-
ront-ils comprendre à l'avenir le respect de la famille, des personnes & des propriétés, eux qui, dès leurs premiers pas, ont entendu leur général s'écrier : « Je vous conduis dans les plus fertiles « plaines du monde ; vous y trouverez honneur, « gloire & richesse! » Non! ce n'est pas ainsi que notre république s'est d'abord montrée aux peuples ; c'était pour leur donner des droits & non pour leur voler leurs biens. Nous avons fait en Italie une guerre de pillards, &, je le dis avec chagrin, les pillards de là-bas & leur chef viennent nous appliquer à nous ce qu'ils ont appris en Italie : le mépris du genre humain. La foule qui se précipite sous les pieds de ce héros lui ôte le reste de respect qu'il pourrait encore avoir pour les peuples. Après les millions d'Italie, il va nous en falloir d'autres. Au lieu de chercher ces millions dans le travail & l'économie, nous allons les demander à la guerre de rapine. Alors Bonaparte sera le maître; il nous aura bien achetés, avec tous les trésors enlevés à l'Europe; nous serons bien à lui. Qui pourra réclamer ? »
L'indignation de Chauvel éclatait comme des coups de trompette. Les gens dans la boutique écoutaient ; on devait l'entendre jusque dans la rue. Il était déjà dangereux en ce moment d'attaquer Bonaparte ; notre lâche Directoire, qui lui cédait toujours, n'avait rien à lui refuser, il
aurait fait arrêter le premier venu. Les patriotes qui se trouvaient là s'en allaient l'un après l'autre ; les derniers furent bien contents devoir arriver notre souper.
« Allons, s'écria maître Jean, bon appétit ; il se fait tard, on m'attend aux Baraques. »
Ils partirent, & Chauvel tout sombre dit :
« Asseyons-nous & mangeons. »
Plus une parole de politique ne fut prononcée ce soir-là ; mais ces choses me sont restées ; elles montrent que Chauvel avait bien connu Bonaparte, qu'il l'avait deviné depuis longtemps ; & ce qui ne tarda pas d'arriver prouva clairement à tout le monde qu'il ne s'était pas trompé.
Quelques jours après on sut que Bonaparte avait quitté le congrès de Rastadt, où les plénipotentiaires ne pouvaient s'entendre sur rieif, & qu'il était à Paris. On voyait à la tête de tous les journaux :
« République française, 16 frimaire.
« Le général Bonaparte est arrivé hier à Paris, sur les cinq heures du soir. Il recevra son audience solennelle du Directoire exécutif, décadi prochain, dans la cour du Luxembourg, que Ton décore à cet effet. Il y aura un repas de quatrevingts couverts, &c. »
Et puis le lendemain :
« Le général est descendu & loge dans la maison de son épouse, rue'Chantereine, Chausséed'Antin. Cette maison est simple, petite & sans luxe. »
\ Et puis :
« Les administrateurs du département de la Seine ayant annoncé l'intention d'aller voir le général Bonaparte, il s'est rendu lui-même au département, accompagné du général Berthier.
L'ex-con ventionnel Matthieu Fa salué ; le général . a répondu avec modestie & dignité.
« Le tribunal de cassation a député plusieurs de ses membres auprès de Bonaparte ; ils ont été • accueillis avec égards..
« Le juge de paix de l'arrondissement est allé présenter ses compliments au général Bonaparte ; le général lui a rendu sa visite.
« Bonaparte sort rarement, & dans une simple voiture à deux chevaux. »
Ainsi de suite.
Un jour, on voyait que Bonaparte avait dîné chez François de Neufchâteau ; qu'il avait étonné tout le monde en parlant de mathématiques avec Lagrange & Laplace, de métaphysique avec Sieyès, de poésie avec Chénier, de politique avec Galois, de législation & de droit public avec Daunou ; que c'était merveilleux, qu'il en savait plus que tous ensemble.
Le lendemain, Bonaparte avait rendu sa visite au tribunal de cassation. Il était arrivé à onze heures, avec un seul aide de camp. Tous les juges réunis, en costume, l'avaient reçu dans la chambre
du conseil. 11 en savait aussi plus qu eux tous sur les lois.
Après cela venait la grande réception du Luxembourg. Les coups de canon ouvraient la fête. Le cortège des commissaires de police, des tribunaux de paix, des douze administrations municipales, de l'administration centrale du département & de cinquante autres administrations, se mettait en route pour aller le prendre & l'escorter : commissaires de la trésorerie, commissaires de la comptabilité, tribunaux de commerce, tribunaux civils, tribunaux criminels, institut national des sciences & des arts, états-majors, qu'est-ce que je sais encore ? La musique exécutait les airs de la république.
Et puis la peinture du cortège en marche, de sa route, de son arrivée, de l'autel en demicercle sur un vaste amphithéâtre, des drapeaux & des trophées, des cris d'enthousiasme ; le discours xlu ministre des relations extérieures Talleyrand-Périgord, le ci-devant évêque d'Autun, membre de la Constituante, qui, dans le temps, avait dit la messe au Champ de Mars & sacré les évêques assermentés malgré le pape ; enfin un vrai farceur ! Ensuite le discours de Barras, qui parlait de Caton, de Socrate & d'autres anciens patriotes qui lui servaient de modèles ; la réponse de Bonaparte, les chants guerriers, &c, &c.
Pauvres diables de Mayençais î pauvres généraux des armées du Nord, de Sambre-&-Meuse, de Rhin-&-Moselle, des Pyrénées, de la Vendée, de partout, quelle quantité de combats, de batailles vous aviez livrés en 92, 93, 94, 95, dans des occasions terriblement plus graves, plus dangereuses que celles d'Italie ! C'était vous pourtant, oui, c'était nous tous qui pouvions nous glorifier d'avoir vingt fois sauvé la patrie, & de l'avoir sauvée au milieu des plus grandes souffrances, sans habits, sans souliers, presque sans pain... Et pas un seul d'entre nous, pas un seul de nos chefs, si braves, si fermes, si honnêtes, n'avait reçu la millième partie des honneurs de Bonaparte. Le pays n'avait plus d'enthousiasme & de génuflexions que pour cet homme. Ah ! ce n'est pas tout de remplir son devoir, la grande affaire c'est de crier & de faire crier par cent gazettes : « J'ai fait ci ! J'ai dit ça ! Je suis un tel ! J'ai du génie ! J'envoie des drapeaux, des millions, des tableaux! » Et de dresser la liste de ce qu'on envoie, des canons, des trophées ; de répéter à ses soldats : « Vous êtes les premiers soldats du monde ! » Ce qui fait penser aux gens : « Et lui le premier général ! » Ah ! la comédie, la grosse caisse, le fifre, les galons, les plumets, quelle belle chose pour entortiller les Français !
Chauvel avait bien raison de dire, en lisant tout cela : *
« Pauvre, pauvre peuple ! Le plus courageux & le plus dévoué de tous à la justice, eh bien, quand on joue la comédie devant lui, la tête lui tourne ; il n'a plus de bon sens, il ne voit plus où Ton veut le mener. Robespierre avec son air sombre & ses grands mots de vertu, & celui-ci avec sa gloire, sont les deux plus grands comédiens que j'aie rencontrés. Dieu veuille que la comédie ne nous coûte pas trop cher ! »
Chauvel comptait sur Kléber, sur Augereau, sur Bernadotte & Jourdan pour sauver la république. La mort de Hoche le désolait, souvent il répétait ces belles paroles du pacificateur de la Vendée à ses troupes : •
« Amis, vous ne devez pas encore v ous dessaisir de ces armes terribles, avec lesquelles vous avez tant de fois fixé la victoire. De perfides ennemis, sans songer à vous, méditent de rendre la France à l'esclavage dont vous l'avez affranchie pour toujours. Le fanatisme, l'intrigue, la corruption, le désordre dans les finances, l'avilissement des institutions républicaines & des hommes qui ont rendu de grands services, voilà les armes qu'ils emploient pour arriver à une dissolution sociale, qu'ils disent être l'effet des circonstances. Nous leur opposerons la loyauté,
le courage, le désintéressement, l'amour des vertus dont ils ne connaissent que le nom, & ils
seront vaincus ! »
Oui, mais à cette heure, Hoche dormait à côté de son ami Marceau, dans un petit fort, près deCoblentz, & le désintéressement, l'amour de la vertu, la loyauté ne réveillent pas les morts.
Enfin ceux d'Italie eurent tous les honneurs & les profits de notre révolution. Cette paix, que la nation estimait si haut, venait de nos campagnes du Rhin bien plus que de celles d'Italie, & le peuple en donnait toute la gloire à Bonaparte. Il a payé cher son injustice !
C'est au milieu de ces histoires de fêtes, de dîners & de glorification d'un seul homme, que se passa l'hiver. Augereau, bien ennuyé de voir qu'on le mettait dans l'ombre, cria tant qu'on lui retira le commandement de l'armée d'Allemagne, pour l'envoyer commander à Perpignan. Berthier reçut le commandement de l'armée d'Italie, & Bonaparte se fit nommer membre de l'Institut à la place de Carnot, son ancien ami, celui qui deux ans avant avait approuvé ses plans de campagne, lorsqu'il n'était rien & qu'il frappait à la porte de tous ceux qui pouvaient l'aider à devenir quelque chose.
On parlait alors d'une grande expédition en Angleterre, que Bonaparte devait commander
Histoire àUin paysan. 229
en chef. Mais pour faire cette expédition, pour équiper les vaisseaux, réunir les munitions, il fallait beaucoup d'argent; le bruit courait que ceux de Berne, en Suisse, avaient un gros trésor; on les appelait « Les messieurs de Berne. » Ces messieurs ne nous avaient jamais fait de mal, seulement les citoyens du canton de Vaud se plaignaient d être sous leur domination, de cultiver leurs terres & de leur payer des impôts.
Ces citoyens du canton de Vaud pouvaient avoir raison, mais leurs affaires ne nous regardaient pas, & sans le gros trésor des messieurs de Berne, je crois aussi que le Directoire ne s'en serait jamais mêlé. Malheureusement il fallait de l'argent pour l'expédition d'Angleterre, le trésor de ces messieurs* donnait dans l'œil de Barras, de Rewbell & des autres directeurs; les millions d'Italie leur avaient ouvert l'appétit: c'était grave ! *
Dans ce mois de janvier, la 75 e demi-brigade, sous les ordres du général Rampon, traversa le lac de Genève, pour s'établir à Lausanne ; le général Ménardla suivit avec toute une division, & les gazettes nous apprirent aussitôt que ses proclamations produisaient un bon effet :
« Braves soldats, la liberté, dont vous êtes les apôtres, vous appelle dans le pays de Vaud. La république française veut que le peuple Vaudois,
qui a secoué le joug de ses oppresseurs, soit libre, &c. »
Toute la Suisse fut en l'air. Les messieurs de Berne, de Fribourg, de Soleure, qui se doutaient bien qu'on en voulait à leurs écus, au lieu de renoncer à de vieux privilèges sur d'autres cantons, rirent marcher des troupes contre nous. Ceux de Bâle, de Lucerne, de Zurich eurent plus de bon sens ; ils accordèrent à leurs sujets tous les droits qu'ils demandaient. Mais cela ne faisait pas le compte du Directoire; on voulait soi-disant, à Paris, une république comme la nôtre, une & indivisible, sans cantons séparés. Le général Brune, connu par ses actions d'éclat en Italie, remplaça Ménard au commandement, & se mit à marcher. «Alors tous les cantons, excepté celui de Bâle, se réunirent pour arrêter notre invasion. Les commissaires du Directoire, les réquisitionneurs, les fournisseurs, passaient à la file chez nous, avec des troupes en masse. Cela donnait au pays un mouvement extraordinaire, le commerce n'avait jamais si bien été. Les Suisses se défendaient comme de véritables enragés, surtout les insurgés des petits cantons, tous fameux tireurs & connaissant leur pays à fond. Mais on entrait chez eux de deux côtés à la fois, par Bâle & Genève, & tous les jours le trésor était en plus grand danger.
Je ne peux pas vous raconter les mille nouvelles de rencontres, d'escarmouches, de surprises dans les défilés, qui nous venaient jour par jour de là-bas. Le général Nicolas Jordy, notre ancien commandant à Mayence, rît plusieurs beaux coups de filet ; il enlevé des canons, des drapeaux, des masses de prisonniers.
Malgré l'injustice abominable de cette guerre, j'apprenais toujours avec plaisir que nos anciens se distinguaient.
Finalement Soleure & puis Berne capitulèrent; le Directoire eut ce qu'il voulait : des convois sans fin roulaient sur la route de Paris. On amena môme les ours de Berne, & c'est depuis ce temps que l'on parle de Tours Martin du jardin des Plantes ; toute sa famille d'ours passa chez nous dans cinq caisses, avec des quantités de voitures chargées d'autres caisses, qui ne contenaient pas des ours, je pense. On disait que c'était le citoyen Rapinat, beau-frère de notre directeur Rewbell, qui les expédiait.
Ces choses se passaient en février & mars 1798.
Nous avions appris quelque temps avant l'assassinat du général Duphot à Rome, aux environs du palais de notre ambassadeur, Joseph Bonaparte. Le pape avait aussi de l'argent!
Berthier marcha sur Rome , on comprit que l'expédition d'Angleterre n'allait plus manquer
de rien, que la flotte serait magnifique, & que les troupes auraient de tout en abondance.
Mais ce que je ne veux pas oublier, c'est la grande joie que j'eus en ce temps de revoir ma sœur Lisbeth & son petit Cassius. Marescot était alors capitaine dans la 51 e demi-brigade, où l'ancienne 13 e légère avait été fondue le 1 1 prairial an IV. Il se trouvait encore en Italie, quand un bataillon de la 51 e ayant été détaché à l'armée de Batavie, Lisbeth profita de l'occasion pour venir nous montrer ses lauriers.
Un matin que je garnissais ma devanture de brosses, de faux, de gros rouleaux de molleton & de flanelle, car alors, outre les articles de mercerie & d'épicerie, nous commencions à tenir aussi les étoffes, pendant que j'étais à cet ouvrage, regardant par hasard du côté de la place, je vis une grande dame, toute chamarrée de breloques & couverte de falbalas, qui descendait la rue du Cœur-Rouge, un petit garçon habillé en hussard à la main. Bien des gens regardaient aux fenêtres, & je me demandais qui pouvait être cette grande dame, avec ses boucles d'oreilles en anneaux & ses chaînes d'or ; il me semblait que je l'avais déjà vue. Elle arrivait ainsi, se balançant & faisant des grâces ; & tout à coup, au coin de la halle, elle se mit à courir, allongeant ses grandes jambes & criant :
Histoire d'un pjysan. 233
« Michel, c'est moi ! »
Alors me rappelant Mayence, la retraite d'Entraînés & le reste, je fus tout secoué. Lisbeth était déjà dans mes bras, & je ne pouvais rien dire, à force d étonnement ; jamais l'idée ne me serait venue que j'aimais autant Lisbelh & son petit Cassius.
Marguerite venait de sortir & puis le père Chauvel. Lisbeth disait à Cassius :
« Embrasse-le, c'est ton oncle !... Ah ! Michel, te rappelles-tu le jour du bombardement ? il n'était pas si gros, n'est-ce pas ? Et à la retraite de Laval ! »
Elle embrassa Marguerite, & puis en riant le père Chauvel, qui paraissait de bonne humeur. Le petit, tout crépu comme son père, me regardait avec de bons yeux, son petit bras sur mon épaule. Nous traversâmes la boutique, riartt & criant comme des bienheureux. Une fois dans la bibliothèque, Lisbeth, que son grand châle & son chapeau gênaient, les jeta sur une chaise, & se mit à rire en disant.
« Toutes ces fanfreluches-là, voyez-vous, je m'en moque ! J'en ai cinq grandes caisses à l'auberge de Bâle : des bagues, des chaînes, des boucles d'oreilles, j'ai tout apporté, pour faire enrager les dames d'ici. Mais pour mon compte je m'en moque pas mal ; un bon mouchoir au-
tour de la tète, une bonne jupe chaude, c'est tout ce qu'il me faut en hiver. Ah! par exemple, il me faut mon petit verre d'eau-de-vie ! »
Et voyant alors arriver Etienne, qui travaillait derrière, au magasin, elle se remit à crier & à s'attendrir. Enfin c'était une bonne créature, je le vis bien alors, & je fus content de reconnaître qu'elle ne ressemblait pas à Nicolas.
Etienne pleurait de joie. Il voulait courir tout de suite chercher le père & prévenir la mère ; mais Lisbeth dit qu'après le dîner elle irait ellemême aux Baraques. Elle voulut voir & embrasser mes enfants, & disait en parlant de Jean-Pierre :
« Celui-ci, c'est le citoyen Chauvel, je l'aurais reconnu entre mille ; & celle-ci c'est, je crois, la tante Lisbeth, car elle est forte, grande & blonde. Ah ! les cœurs d'ange ! »
Ces propos nous réjouissaient. Et puis on revint dans la bibliothèque ; & comme le bruit de cette visite courait déjà la ville, & que beaucoup d'amis & connaissances venaient nous voir, chaque fois qu'un patriote entrait, jeune ou vieux, Lisbeth se mettait à le tutoyer :
«Hé! c'est Collin; ça va-t-il, Collin? — Tiens, le père Raphaël ! »
Naturellement cela les étonnait ; mais en la voyant si magnifique, chacun pensait qu'elle avait en quelque sorte le droit d'être sans gêne.
Le dîner, où 1 on vida quelques bouteilles de bon vin, se passa gaiement. Lisbeth nous racontait ses bonnes prises à Pavie, à Plaisance, à Milan, à Vérone, à Venise. Elle éclatait de rire en peignant la mine de ceux qu'on [pillait; & comme Chauvel disait :
« Diable!... diable!... citoyenne Lisbeth, vous faisiez une guerre de bandits...
— Bah ! bah ! laissez donc, criait-elle, un tas d'aristocrates & de calotins ! Est-ce qu'on doit ménager ces gens-là ? Ils nous en voulaient tous à mort, les gueux! A chaque instant ils se soulevaient sur nos derrières... Ah ! mauvaise race !... Nous en avons fusillé des moines, des capucins... Aussitôt pris, aussitôt passés par les armes... Bonaparte ne connaît que ça. Pas de réflexions inutiles : « On te pince avec les insur- « gés , ton affaire est claire, un piquet de huit « hommes, un pan de mur au milieu des champs, « & bonsoir! » Ça leur coupait drôlement le nerf de la guerre, citoyen Chauvel.
— Oui, oui, tout allait rondement.
— Je crois bien , disait Lisbeth en riant ; & puis , voyez-vous ? ( elle faisait le signe d'empoigner & de fourrer dans ses poches), j'avais des poches qui me traînaient jusque sur les talons. Quelquefois Marescot avait l'air de se fâcher ; il me criait : « Mauvaise pillarde ; je te
« fais fusiller à la tète de la compagnie, pour « l'exemple ! » Mais tout le monde riait ; il finissait par rire aussi. Tiens, est-ce que nous n'aurions pas été bien bêtes d'attendre les fourgons des commissaires, des généraux, des colonels? Est-ce que nous ne risquions pas notre peau comme eux ?
— Sans doute, disait Chauvel ; mais le trésor public...
— Le trésor public?... Ah! quelle farce!...
Le trésor public c'est la poche des réquisitionneurs. Et d'ailleurs les drapeaux, les chefsd'œuvre, les millions en tas partaient pour le Directoire ; c'était la part du général en chef. Vous avez vu les listes ?
— Oui, nous les avons vues.
— Eh bien, est-ce que les guerres de Mayence, de Vendée, de Hollande, ont rapporté le quart autant? »
Lisbeth, après le dîner & le petit verre, ramassa toutes ses fanfreluches & partit avec Etienne & Cassius pour les Baraques. Nous les regardions s'en aller de notre porte, & le père Chauvel disait :
« Ah ! la grande voleuse!... Mon pauvre Michel, tu peux , te vanter d'avoir une drôle de famille ! »
Il souriait tout de même, car Lisbeth racon-
tait ses rapines si naturellement, qu'on voyait tout de suite que ça lui paraissait aussi juste que d'avaler un verre d'eau-de-vie; elle s'en faisait honneur & gloire! Et, chose extraordinaire, toutes les dames de la ville, qui savaient pourtant bien que c'était la fille du père Bastien des Baraques, & qui se rappelaient aussi qu'elle avait couru les grands chemins, presque sans chemise & les pieds nus, toutes étaient dans l'admiration de ses robes, de ses chapeaux, de ses bagues & de son air distingué. Durant les huit jours qu'elle resta chez nous, elle changeait matin & soir, mettant tantôt des robes en soie, tantôt en velours, avec de nouveaux ornements à l'italienne. Quelques-unes de ces robes étaient aussi raides que du carton , à force de broderies ; elle les avait bien sûr happées dans quelque chapelle de sainte, ou dans de vieux châteaux, où l'on conservait des habits de noce du temps des anciens papes. Que peut-on savoir!
Plusieurs dames, les plus considérées de Phalsbourg, en la voyant passer, s'écriaient tout bas :
« Oh ! regardez ! regardez !... Oh ! la malheureuse! est-elle bien !... »
Elles n'avaient pas honte d'envoyer leurs domestiques à l'auberge de Baie, emprunter à jyjme Marescot tel falbalas ou telle coiffure, pour avoir la dernière coupe de la grande mode. Lis-
beth recevait des invitations de M. le maire, de M me la commandante de place, enfin on lui faisait en quelque sorte chez nous la même réception que les Parisiens à Bonaparte.
Combien peu de gens se respectent assez, pour ne pas plier le dos devant ceux qui réussissent ! J'en rougissais. Mais ce qui nous faisait plaisir, c'est qu'à la maison Lisbeth s'en moquait, & nous racontait tous ces samalecs en levant les épaules.
« C'est la même histoire partout, disait-elle. Quand j'ai mes savates, mon mouchoir rouge autour de la tête & mon jupon, le matin, on dit: « Voici l'ancienne cantinière de la 13 e légère ! » & quand j'ai mes breloques, je suis Madame la capitaine ; je pourrais passer pour une ci-devant. Ça ne m'empêche pas d'avoir autant de bon sens le matin que le soir. Ah ! que les gens sont bêtes ! ils veulent toujours qu'on leur jette de la poudre aux yeux. »
Le père dînait tous les jours chez nous avec Lisbeth, le petit Cassius sur ses genoux. Jamais le pauvre homme n'avait été dans un ravissement pareil ; à chaque instant il répétait, les larmes aux yeux :
« Le Seigneur a béni mes enfants. Dans ma grande misère, je n'aurais jamais cru que ces changements étaient possibles. »
Il regardait sa fille d'un air d'admiration ; tout ce qu'elle disait lui paraissait juste, & souvent il s'écriait :
« Si la grand'mère Anne & le grand-père Mathurin vous voyaient, ils vous prendraient pour les seigneurs de Dagsbourg.
— Oui, père Bastien, lui répondait Chauvel, en lui tendant une prise & souriant de bonne humeur, tout cela nous le devons à la révolution ; elle a passé le niveau partout, elle a détruit toutes les barrières. Seulement il est à désirer que les corvéables de la veille ne deviennent pas les maîtres du lendemain. Que ceux d'en bas tâchent de se défendre, ça les regarde ; nous avons fait notre devoir. »
La mère, elle, ne voulait plus mettre les pieds dans notre maison ; elle allait voir Lisbeth à la Ville-de-Bàle , & contempler ses trésors , levant les mains & criant :
« La bénédiction du Seigneur repose sur vous! Tiens, donne-moi ci, donne-moi ça. »
Mais Lisbeth, sachant qu'elle voulait en faire cadeau à la vierge noire de Saint-Witt, ne lui donnait que de vieilles friperies, & nous disait le soir :
« Si je Técoutais, tout le butin de la campagne retomberait entre les mains des fanatiques. » Finalement elle partit. C'était le temps où
Berthier venait d'entrer à Rome. Marescot s'y trouvait ; il avait écrit ; Lisbeth se repentait d'avoir quitté la brigade ; elle voulait retourner bien vite là-bas, soi-disant pour faire bénir Cassius par le pape. Elle avait promis des reliques à toutes les dames de Phalsbourg, à notre mère, à dame Catherine, des morceaux de la vraie croix, ou des os de saints ou de saintes, car la mode de ces objets revenait.
La veille de son départ, m'ayant conduit avec Marguerite à son auberge, elle me força d'accepter une grosse montre à répétition, que j'ai encore & qui marche toujours bien. C'était un morceau magnifique, une petite -couronne gravée derrière, & qui sonnait lentement, comme une cathédrale. Je n'en ai jamais eu d'autre. Comme je ne voulais pas la recevoir, Lisbeth me dit :
« C'est Marescot qui te l'envoie en souvenir de la retraite d'Entrames, où tu nous as sauvé la vie. » Elle m'embrassait avec attendrissement, & me mettait le petit Cassius dans les mains, en s'écriant :
« C'est pour lui que tu dois l'accepter, Michel. Marescot m'a dit : « Celle-là c'est pour ton « frère; je l'ai gagnée à la pointe de l'épée; elle •« ne vient pas d'une misérable poignée d'or « qu'on porte chez l'horloger du coin; elle vient « du champ de bataille ; on l'a payée avec le
Histoire d'un pays dru
<( sang. Répète-lui ça, Lisbeth, & qu'il embrasse « le petit. »
Alors je pris la montre & je la mis dans ma poche. Ces paroles me flattaient ; que voulezvous, on n'a pas été soldat pour rien.
Elle força Marguerite de choisir parmi toutes ses bagues, celle qui lui plairait le plus ; Marguerite me regardait ; je lui fis signe d'accepter, pour ne pas chagriner ma sœur. Elle en choisit donc une toute petite, avec une seule petite perle, qui brillait comme une larme, mais elle ne l'a jamais portée après le départ de Lisbeth, ne sachant si c'était la bague d'une jeune fille ou d'une femme tuée pendant le pillage. Je m'en doutais & ne lui dis jamais rien sur cela.
Lisbeth me remit aussi cent francs pour le père, en me recommandant de n'en rien donner à la mère, parce qu'elle le porterait tout de suite au réfractaire de Henridorf.
Le dernier jour, à cinq heures, étant réunis à la bibliothèque, avec maître Jean, Létumicr & . d'autres amis, toutes les caisses étant chargées, Baptiste vint nous prévenir que le courrier -était prêt. Les embrassades, les promesses de se revoir, les bonnes espérances & les bons souhaits suivirent ma sœur & Cassius jusqu'à la voiture, qui les prit devant notre porte, au milieu d'une foule de curieux. Quelques dames avec leurs iv. 14
maris se trouvaient dans le nombre. On se salua, on se rit les derniers compliments, & Lisbeth & Cassius nous crièrent :
« Adieu, Michel ! Adieu, Marguerite ! Adieu, tous ! »
Le père tenait encore la main de sa fille ; elle se pencha pour l'embrasser & lui tendit l'enfant, & puis le courrier se mit à rouler vers la place d'Armes. Bien des années devaient se passer avant de se revoir, & pour plusieurs c'était fini.
Nous arrivions alors au mois d'avril, & de jour en jour on s'attendait à lire dans les journaux, que notre expédition d'Angleterre était en route. Rien ne nous manquait plus, le seul pillage de Berne avait rapporté plus de vingt-cinq millions au Directoire, soit en lingots d'or & d'argent, soit en canons, munitions & réquisitions de toute sorte.
Le docteur Schwân, de Strasbourg, ancien président du club des Frères & Amis, & grand camarade de Chauvel, passa dans ce temps à Phalsbourg, & vint nous voir; il déjeuna chez nous. C'était un savant homme, informé de tout ce qui se faisait en France & en Allemagne, non-seulement pour ce qui regardait la politique, mais encore pour la médecine & les nouvelles découvertes en tous genres. Il nous donna le détail des forces de l'expédition & nous en fûmes bien étonnés ; nos meilleures troupes des armées du
Rhin & d'Italie devaient en être, avec les plus vieux marins des côtes de Bretagne & du Midi ; en outre, nos meilleurs généraux : Kléber, Desaix, Reynier, Lannes, Murât, Davoust, Junot, Andréossy, Caffarelli du Falga, Berthier, enfin tout ce que nous avions de plus ferme, de plus éprouvé, de plus capable dans l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie & le génie. Schwân allait à Paris, parce que l'un de ses anciens camarades, Berthollet, l'avait fait prévenir que s'il voulait être de l'expédition, il le présenterait à Bonaparte; que déjà Monge, Geoffroy Saint-Hilaire, Denon, Larrey, Desgenettes, &c, étaient engagés, avec une foule d'autres :
«A quoi bon tant de savants? lui demandait Chauvel. Est-ce que les Anglais en manquent?
Est-ce que nous allons dans un pays de sauvages ?
— Ma foi! je n'en sais rien, répondit Schwân, c'est inconcevable. Il faut autre chose dans tout cela, que nous ne connaissons pas.
— Mais, js'écria Chauvel, si toutes nos meilleures troupes, nos meilleurs généraux & les premiers savants du pays partent, qu'est-ce qui nous restera donc en cas de malheur ? Le congrès de Rastadt dure trop longtemps ; ça n'annonce rien de bon. On devrait aussi penser qu'un coup de vent comme celui de 96 peut
Histoire d'un paysan. 24 J
disperser notre flotte ; que les Anglais peuvent l'attaquer en nombre supérieur & la détruire ; que, pendant cette expédition, les Allemands, nous voyant sans généraux, sans vieilles troupes, sans argent, peuvent nous envahir. Ce serait d'autant plus naturel, que notre invasion en Suisse & à Rome indigne toute l'Europe; qu'on nous traite de voleurs, & que le peuple de Vienne, comme nous l'avons vu hier au Moniteur, est en pleine révolte contre nous ; qu'il . 3. cassé les vitres du palais de l'ambassade française à coups de pierres, & fait tomber notre drapeau. Et c'est dans un moment pareil qu'on nous dégarnit de tout ! Il ne s'agit pas ici de royalisme, de républicanisme seulement; il s'agit de patrie, il s'agit de notre indépendance. Ce Directoire n'est donc pas français! Tout autre gouvernement, quand ce serait celui de Calonne, ne nous exposerait pas à ce danger.
Et pour qui, pour quoi? Pour donner un beau commandement à Bonaparte. Ces gens sont donc fous ? .
— Non, dit Schwân, mais la place de directeur est bonne à prendre , & , si Bonaparte reste, il n'y aura bientôt plus de place que pour lui. » .
Chauvel ne dit plus rien, il savait cela depuis
longtemps ; & Schwàn ayant suivi sa route, pour
tâcher de s'embarquer aussi, durant plusieurs jours nous attendîmes le départ de l'expédition avec une sorte d'inquiétude.
La masse des troupes se réunissait à Toulon , le mouvement à l'intérieur & le long des côtes était immense; on dégarnissait Gênes, Civita- Vecchia; nous n'étions pas sûrs si la 51 e n'allait pas être aussi de l'entreprise.
Les gazettes criaient qu'il faudrait livrer bataille, que les Anglais gardaient le détroit de Gibraltar. Brune venait de recevoir le commandement de l'armée d'Italie; de notre côté rien ne bougeait; tous les yeux regardaient là-bas, & tout à coup, le 26 ou le 27 mai 1798, on apprit que la flotte avait levé l'ancre & qu'elle était en route pour l'Egypte. Les proclamations arrivèrent :
«Allons, dit Chauvel, le citoyen Bonaparte . aime mieux combattre quelques poignées de sauvages en Egypte, que les Anglais. Je vois, mon pauvre Michel, que la vraie campagne sera par ici, sur le Rhin, comme en 1792 & 93.
Qu'arons-nous à faire en Egypte? Il est vrai que cinq ou six brigands fameux, Cambyse, Alexandre, César & Mahomet, se sont donné rendez-vous dans ce pays ; c'est en quelque sorte leur patrie, comme la patrie des tigres c'est le Bengale ; ils tournent tous les yeux de ce côté, & ne sont bien que là. Mais notre intérêt à nous,
Histoire £un paysan.
l'intérêt de notre république en Egypte, je ne le vois pas. Nous avons déjà bien assez de mal à nous soutenir en Europe contre toutes les monarchies, sans nous mettre encore le Grand Turc sur les bras. »
Et, prenant une des cartes que nous vendions, il restait penché dessus durant des heures. D'autres patriotes venaient le voir & causaient avec lui de l'expédition. Déjà le bruit se répandait que nous allions attaquer les Anglais aux Indes ; c'était la pensée de Raphaël Manque & du vieux Toubac, l'ancien maître d'école de Diemeringen. Les journaux disaient aussi que nous allions aux Indes, le pays d'où l'on tire le poivre & la cannelle. Chauvel, les lèvres serrées, ne riait pas en écoutant ces affreuses bêtises ; seulement il criait d'un air de désolation :
« Que les peuples sont bornés , mon Dieu !
Quel affreux malheur! »
Un jour Toubac, .un gros bouquin allemand sous le bras, vint nous raconter que le pays du poivre & de la cannelle était aussi celui des diamants & des mines d'or; qu'il avait découvert ça dans son livre. Il nous montrait du doigt le passage & s'écriait:
« Comprenez-vous maintenant, citoyen Chauvel, comprenez -vous pourquoi Bonaparte veut aller aux Indes?
— Oui, lui dit Chauvel indigné, je comprends que vous , & malheureusement beaucoup d'autres, vous êtes des ânes qu'on mène par la bride, en attendant l'occasion de leur mettre un bât sur le dos. Savez -vous la distance de l'Égypte aux Indes? Elle est de plusieurs centaines de lieues, à travers des fleuves, des montagnes, des déserts , des marais & des peuplades plus sauvages que nos loups. Rien que pour aller de l'Egypte à la Mecque, ce qui ne fait pas la moitié du chemin, les Arabes, sur leurs chameaux, passent des semaines & des mois ; il en périt de faim, de soif & de chaleur un tel nombre, que leurs ossements marquent leur route à travers les déserts. Et vous croyez que Bonaparte ne sait pas cela, qu'il n'a pas regardé la carte & qu'il veut aller aux Indes chercher de la poudre d'or & des diamants? Non, Toubac, il sait ces choses mieux que nous, mais il prend la masse du peuple pour une espèce d'engrais nécessaire à faire pousser les généraux, & je commence à croire qu'il n'a pas tort. Depuis que la constitution de Tan III sépare les intérêts du peuple de ceux des bourgeois, le peuple n'a plus de tête & les bourgeois n'ont plus de cœur ni de bras. C'est entre eux que pousse le pouvoir militaire, qui fera périr les uns & les autres. Si Bonaparte voulait attaquer les An-
glais, il n'avait pas besoin daller si loin, il n'avait qu'à passer le détroit; les Anglais l'attendaient sur leurs côtes, à quinze ou vingt lieues de chez nous , aussi bien que dans les Indes ; sans compter qu'il pouvait leur faire terriblement plus de mal chez eux, qu'à l'autre bout du monde.
— Mais, s'écria Toubac, alors qu'est-ce qu'il va donc faire en Égypte ?
— Il va faire parler de Bonaparte!... Il va tranquillement, avec nos meilleures troupes & nos meilleurs généraux, attaquer des gens qui n'ont ni fusils, ni munitions, ni organisation. Il les écrasera, cela va sans dire; il enverra des bulletins magnifiques, on parlera de lui : c'est tout ce qu'il veut, en attendant mieux. Pendant ce temps, nous autres, nous aurons des armées de cent & deux cent mille hommes de bonnes troupes sur les bras ; nous appellerons le ban & l'arrière-ban de la jeunesse, pour sauver la patrie. Si nous obtenons le dessus, les envieux crieront, pour rabaisser Jourdan, Bernadotte ou Moreau : « Victoire en Égypte, victoire ! Vive « Bonaparte l'invincible! »
« Si nous éprouvons quelque échec, comme c'est probable, n'ayant plus guère de vieilles troupes, Bonaparte, sur sa flotte, viendra sauver 1 la république, & les flagorneurs crieront :
ce Victoire ! victoire ! vive Bonaparte l'invintc cible ! » Les envieux se tairont, ce sont des lâches ! & Bonaparte vainqueur leur fermera la bouche tout de suite, car il sera le maître. Il aura chez nous le poivre, la cannelle, les diamants, les mines d'or, & ne s'inquiétera plus des Indes, je vous en réponds ! »
Toubac ouvrait de grands yeux & bégayait :
« Ah ! je comprends ! »
Et qu'on ne se figure pas que Chauvel seul avait la clairvoyance de ces choses ; des milliers d'autres voyaient aussi clair que lui ; tous les vieux jacobins disaient :
« Bonaparte est un ambitieux... il ne pense qu'à lui... nous sommes volés ! »
Mais de voir ce qui se passe & de se mettre en travers du courant, cela fait une grande différence ; on a des intérêts, on veut se marier, on est père de famille ; on se rappelle les bassesses & les trahisons de tôus les partis, & l'on s'écrie :
« Bah ! qu'est-ce que cela me fait > S'il est le plus fort, le plus rusé ; si le peuple, le Directoire, les conseils, les généraux se mettent à plat ventre devant lui, à quoi me sert de rester debout ? On m'écrasera, & pour qui > Pour des égoïstes, des lâches, qui diront : « C'était un « fou ! » & qui profiteront sans honte de mes dépouilles. Moi mort, mes enfants traîneront la
Histoire à 1 un paysan.
misère ; il faut se soumettre. Ceux qui se sacrifient pour la justice & les droits de l'homme sont des bêtes ; on ne leur en a point de reconnaissance. »
Plusieurs ajoutent :
« Mettons-nous avec les flagorneurs, nous aurons des places, des honneurs, des pensions, & nos descendants vivront grassement aux dépens de ceux qui sont trop fiers pour se traîner sur les genoux. »
Mais continuons, car tout cela n'est pas gai, quand on y pense.
Après le départ de Bonaparte, durant quelques jours il ne fut question que des affaires du pays, de l'occupation du haut Valais par nos troupes, de la nomination de Bernadotte comme ambassadeur en Batavie; mais tout le monde pensait à la flotte, aux dangers de la mer, à la poursuite des Anglais, qui ne pouvaient manquer de nous livrer bataille. Aucune nouvelle n'arrivait. Ce grand silence, en songeant à tant de mille hommes & de bons citoyens hasardés dans une pareille entreprise, vous serrait le cœur. On parlait des recherches de nos commissaires à Zurich, pour découvrir de nouveaux trésors ; de la sortie des ports de Crimée d'une flotte russe de douze vaisseaux & .de quatorze frégates, pour attaquer la nôtre en route ; du
blocus par les Anglais de la rade de Flessingue ; de l'arrestation du citoyen Flick, rédacteur de la Galette du Haut-Rhin, par ordre de Schawembourg, général en chef de notre armée en Suisse, & d'autres choses pareilles, sans grande importance après tous les mouvements, toutes les agitations qui nous tourmentaient depuis si longtemps.
Et de la flotte rien, toujours rien !
Rapinat seul faisait alors autant de bruit & tenait autant de place dans les gazettes que Bonaparte ; il n'avait jamais assez d'argent, & les Suisses criaient comme une poule en train <3e pondre ; mais l'idée de la flotte, dont personne n'apprenait rien, vous rendait inquiet. Enfin, le 8 juillet, six semaines seulement après le départ de Toulon, on apprit que notre expédition s'était rendue maîtresse de Màlte, & que cela ne nous avait coûté que trois hommes ; que le ministre russe, avec quatre-vingts commandants de Malte, avait reçu Tordre d'évacuer l'île sous trois jours, ce qui nous fit penser que nous pourrions bien avoir bientôt les Russes sur le dos, avec les Autrichiens & les Anglais.
Les conférences de Rastadt continuaient toujours. On nous avait cédé la rive gauche du Rhin & livré Mayence en échange de Venise ; mais nos plénipotentiaires demandaient encore
Kehl & Cassel, sur la rive droite ; ils demandaient aussi la démolition d'Erenbreitstein, que nos troupes continuaient de bloquer pendant les conférences.
Les Allemands, de leur côté, ne voulaient pas consentir à l'abolition des biens nobles & des biens ecclésiastiques sur la rive gauche, que l'Autriche nous avait déjà cédée ; nous aurions eu deux espèces de lois dans la république, celles d'avant & celles d'après 89, chose contraire au bon sens. En outre, il fallait régler les droits de péage & de douanes, l'établissement de nouveaux ponts entre les deux Brisach, & tout cela traînait tellement en longueur, qu'on n'en voyait pas la fin.
Comme ces affaires se réglaient à quelques lieues de chez nous, & que l'abolition des anciens droits de péage, la libre navigation du fleuve, le partage des eaux & des îles devaient profiter à notre commerce, toute l'Alsace & la Lorraine y prenaient part; Bonaparte n'avait pas voulu s'en occuper, c'étaient de trop petites affaires pour un si grand [génie : sa vue s'étendait alors aux Indes !... Metternich, un des plus grands finauds de l'Allemagne, tenait tête à nos plénipotentiaires.
Le congrès se prolongea toute cette année ; à chaque instant, le bruit courait que les conté-