‹ Histoire d'un paysan (volume 3)Chapitre 6 sur 8 · IV. If · texte numérisé non relu

IV. If

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rences étaient rompues. Cette fameuse paix de Campo-Formio, la gloire du général Bonaparte, ne valait pas la belle armée, la belle flotte & la masse de généraux qu'il avait emmenés.

Qu'est-ce qu'une paix, sans forces pour la soutenir > Aussi le Directoire n'avait pas l'air de s'y fier beaucoup ; le rétablissement de l'impôt sur le sel, la création de contributions sur les portes & fenêtres, l'autorisation, qu'il venait d'obtenir des conseils, de vendre encore pour cent vingt-cinq millions de biens nationaux, le décret que les conseils avaient rendu, sur le rapport de Jourdan, qu'on recruterait à l'avenir nos armées par la conscription forcée des citoyens de vingt à vingt-cinq ans, tout montrait qu'il fallait des hommes & de l'argent bien vite. Ce n'est pas en se conduisant avec bassesse qu'on peut compter sur l'enthousiasme de la nation ; le Directoire le savait bien ; le temps des volon- ' taires & des sacrifices patriotiques était passé. Quand le peuple n'est rien dans la constitution, il faut le conduire se battre, la corde au cou ; la patrie, c'est alors l'homme qui remporte des victoires & vous fait des pensions.

De jour en jour, & de semaine en semaine, trente mille familles attendaient des nouvelles d'Egypte. On commençait à croire que tout était englouti, quand, le 15 septembre 1758, quatre

mois après le départ de l'expédition, on lut dans le Moniteur « que le général Bonaparte, après avoir débarqué le 23 messidor à Alexandrie, avait fait un traité d'amitié avec les chefs arabes; qu'il avait dirigé ses colonnes vers le Caire, où il était entré le 5 thermidor, à la tête de l'armée, & qu'enfin, maître de toute la basse Egypte, il continuait sa marche ; que l'escadre de l'amiral Brueys, mouillée sur la côte d'Aboukir, se disposait à retourner en France, lorsqu'une escadre anglaise, supérieure à la nôtre par le nombre & le rang de ses vaisseaux, l'avait attaquée ; que de part & d'autre le combat s'était soutenu avec une opiniâtreté sans exemple dans l'histoire ; que, pendant l'action, levais- * seau amiral avait sauté; que deux ou trois autres avaient coulé ; que d'autres i tant anglais que français, avaient échoué sur la côte, & qu'enfin d'autres vaisseaux français étaient restés totalement désemparés sur le champ de bataille. »

Je n'ai pas besoin de vous peindre la figure des gens en lisant cet article.

« Tout cela, dit Chauvel, signifie que nous n'avons plus de flotte, que notre meilleure armée est à six cents lieues d'ici, dans les sables, au milieu des Arabes & des Turcs, sans aucun moyen de revenir en France, ni de recevoir des secours,

& que les Anglais, les Italiens & les Allemands vont tirer profit de l'occasion pour nous accabler ensemble. Pendant la Constituante, la Législative & la Convention, nous n'avons vu que la première coalition ; nous allons voir la seconde ; nous allons jouir des bienfaits du citoyen Bonaparte. »

Peu de temps après cette terrible nouvelle, on sut que le fameux Nelson, en revenant d'Aboukir avec sa flotte, avait été reçu par le roi de Naples à bras ouverts ; qu'il avait réparé ses vaisseaux dans le port & passé son temps au milieu v des fêtes & des triomphes.

Bientôt on apprit que les Russes traversaient la Pologne, & que le roi de Naples attaquait la république Romaine ; que le Piémont & la Toscane se mettaient en insurrection. Championnet, qui commandait à Rome, partit à la rencontre des Napolitains ; il battit & poussa ces misérables troupes jusqu'à Naples; des quantités de mendiants, qu'on appelle des lazaroni, sortirent de la ville à leur secours. Championnet fut obligé de mitrailler cette canaille & de mettre le feu dans ses bicoques. Le père Gourdier, qui se trouvait là, m'a raconté plus tard que ces êtres abrutis dorment en plein soleil sur les marches des églises, & qu'ils se nourrissent d'un peu de macaroni. Je le crois. C'est à cet état que

nos anciens rois, nos seigneurs & nos évèques auraient voulu nous réduire pour vivre sans crainte. La fierté de l'homme, l'instruction, le courage, tout les gêne ; sous de pareils maîtres, le genre humain tomberait tout doucement à l'état de limaces, de chenilles & de lazaroni. Qu'est-ce que cela leur ferait ? Ils seraient alors tranquilles, & la profonde misère, rabaissement de leurs semblables ne les empêcheraient pas de se dire les représentants de Dieu sur la terre.

Enfin ces lazaroni furent balayés solidement, & le roi Ferdinand, qui représentait leur bon Dieu, la reine de Naples, sœur de Marie- Antoinette, qui nous haïssait jusqu'à la mort, toute cette cour se sauva lâchement, emportant ses trésors & laissant les mendiants défendre leur vermine comme ils pourraient.

Alors Championnet créa la république Parthénopéenne; cela faisait la cinquième que nous créions en Italie, toutes aussi solides les unes que les autres.

Pendant que Championnet marchait sur Naples, le Directoire, pour empêcher le roi de Sardaigne d'inquiéter ses derrières, avait envoyé l'ordre à Joubert d'envahir le Piémont. Le roi s'était sauvé dans l'île de Sardaigne ; nous avions occupé toutes les places fortes, incorporé son

armée dans la nôtre, & nous restions maîtres de tout ce pays, depuis les Alpes jusqu'à la mer de Sicile.

Nous étions alors en décembre ; ainsi finit l'année 1798.

L'année suivante devait être bien autrement rude, on le sentait d'avance,' car déjà Paul I er , empereur de Russie, que sa mère Catherine & son père Pierre III avaient rendu fou furieux, en le faisant enfermer durant des années, cet être maniaque qui venait de monter sur le trône, armait à force, prenait nos émigrés à son service & se déclarait l'ami de Louis XVIII. Il se regardait comme offensé gravement de ce que Bonaparte avait enlevé Malte, & se proclamait grand maître de l'ordre des chevaliers de Malte, une vieillerie qui n'avait plus l'ombre du sens commun, puisque ces chevaliers, à deux ou trois cents, faisaient vœu de défendre la chrétienté contre les Turcs. On avait vu leur belle résistance ; vingt-cinq volontaires de 92, des fils de paysans, auraient mieux soutenu leur honneur & leurs droits. N'importe, le maniaque commandait à des millions d'hommes, & personne n'aurait

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osé lui parler raison. Il allait faire hacher & massacrer des milliers de soldats, pour une lubie qui lui passait par la tête ; cela montre la beauté du gouvernement despotique. S'il n'existait que des êtres de cette espèce, le genre humain serait bientôt fini. Heureusement, pendant que les despotes ne songent qu'à détruire leurs semblables, des hommes simples, sans orgueil, sans dire qu'ils sont les envoyés de Dieu, font autant de bien que les autres font de mal.

Je vous ai déjà parlé du docteur Schwân, qui voulait s'embarquer pour l'Egypte. Ce brave homme avait eu la chance d'arriver trop tard; toutes les bonnes places étaient prises. En revenant de Paris, au bout de quelques mois, il s'arrêta de nouveau chez nous, & nous parla d'une découverte extraordinaire, d'un bienfait unique pour les hommes. Mais vous ne comprendrez la grandeur de ce bienfait, qu'en vous faisant une idée de tous les ravages de la petite vérole avant 1798. C'était affreux! Tantôt cette maladie se déclarait dans un village, tantôt dans un autre ; cela s'étendait comme le feu ; tout le monde, mais surtout les pères & mères frémissaient. On disait :

« Elle est ici !... Elle avance... Tant de personnes Font eue... telle femme... telle fille ont

été surtout maltraitées.:. Un tel est devenu borgne... tel autre n'est plus reconnaissait... Il y a tant de morts, tant de sourds, tant d'aveugles !... »

Ah ! quelle épouvante 1

Et puis, après quelques semaines, les pauvres filles, les pauvres femmes qu'on avait vues si fraîches, si blanches, revenaient, un mouchoir sur la figure, toutes honteuses & désolées. On ne les reconnaissait plus qu'à la voix :

« Ah ! mon Dieu ! c'est Catherine... c'est la belle Louise... c'est Jacob, de tel endroit... Mon Dieu ! est-ce possible ? »

Combien de ces désolations j'ai vues dans notre boutique ! Les promesses de mariage tenaient bien peu, croyez-moi.

Mais le plus terrible c'étaient les enfants. On parlait bien de l'inoculation ; on disait, quand la petite vérole arrivait dans un endroit :

« Il faut aller là, coucher votre enfant avec le malade... ce ne sera pas aussi fort... Et puis il vaut mieux les perdre jeunes !... La peau des enfants est aussi plus tendre, ils ont plus de chance d'en réchapper ! »

On m'avait dit cela cent fois pour le moins.

C'était juste, plein de bon sens. Mais représentez-vous un pauvre père qui s'en va là , son enfant sur le bras ; représentez-vous comme ce

petit être lui tient dans les mains ; comme il le serre, comme il crie en lui-même :

« Non!... pas encore!... Plus tard... il sera temps ! »

Et comme il revient, en disant aux anciens qui l'attendent tout tremblants :

« Ma foi ! grand-père ou grand'mère, je n'ai pas eu le courage. Allez-y vous-même. »

Et les vieux qui pensent :

« Il a bien fait... nous aimons mieux attendre! »

Et l'on attendait. Et tout à coup la petite vérole était en ville ; les vôtres ou ceux du voisin l'avaient... C'est ce que je me rappelle de plus abominable de ce temps, après la famine. Les trois quarts des gens, surtout à la campagne, où Ton s'expose au froid, restaient défigurés.

Deux ou trois fois Chauvel m'avait prévenu de faire inoculer la petite Annette , mais je n'avais pas voulu, ni Marguerite non plus.

Quant au petit Jean -Pierre, je me disais bien :

« Il ne faut pas tenir à la beauté des hommes... Allons à Saint-Jean, à Henridorf, la petite vérole y est; elle est bénigne... »

Mais, au moment de partir, le cœur me manquait toujours.

Enfin, avec la quantité d'autres inquiétudes,

avec les lois sur l'enlèvement de nos droits, & les craintes de voir revenir 1» guerre, je vous en réponds, la petite vérole était de trop.

L'inoculation ne donnait confiance qu'à ceux qui n'avaient pas beaucoup de cœur. Nos enfants avaient déjà trois & quatre ans que, pour mon compte, j'aimais encore mieux attendre à la, grâce de Dieu, & toutes les raisons de Chauvel ne me paraissaient pas bonnes.

Dans ce temps donc, comme je viens de vous le dire, le docteur Schwân arriva de Paris. Je vivrais deux cents ans que je l'entendrais toujours nous parler de la nouvelle découverte, « le cow-pox ; » venue d'Angleterre, contre la petite vérole, & nous expliquer que c'était une sorte d'humeur du pis des vaches ; que cette humeur, étant inoculée aux enfants par une simple piqûre, les préservait de la maladie; qu'un médecin anglais, Jenner, avait fait cette découverte & l'avait essayée depuis quinze ans sur des quantités de personnes ; qu'il avait toujours parfaitement réussi ; & que généralement tous ceux qui vivent autour des vaches, les femmes qui traient ces animaux, celles qui les soignent & gagnent des boutons aux mains , sont absolument préservées de la petite vérole.

Le grand désir de croire ce qu'il nous racon-

tait me gonflait le cœur. Je regardais les enfants & je m'écriais en moi-même :

«Ah! si c'était vrai!... ah! si c'était possible!... Vous resteriez toujours comme vous êtes, mes pauvres petits enfants, avec vos joues roses, vos yeux bleus & vos bonnes lèvres, sans aucune^ marque. »

Marguerite me regardait, & je voyais qu'elle pensait les mêmes choses que moi.

Chauvel voulait tout savoir dans les moindres détails. Schwân, naturellement causeur, comme tous les vieux savants, aimait à s'étendre sur la découverte ; il avait lu toutes les expériences faites jusqu'alors, les attestations, les certificats; enfin il croyait la chose sûre, & tout à coup Chauvel s'écria :

« Mais je connais cette maladie du bétail, elle n'est pas dangereuse. Je l'ai vue bien des fois dans les fermes- des Vosges, au fond des étables humides, le long des rivières : ce sont de gros boutons blancs.

— Oui , » dit Schwân, qui se mit à faire la description des boutons, si bien que Chauvel s'écriait :

« C'est ça, c'est bien ça ! l'humeur est transparente comme de l'eau. Ma foi ! si je n'avais pas eu la petite vérole , d'après tout ce que tu me racontes, Schwân, toutes ces expériences &

ces preuves, je n'attendrais pas pour me faire inoculer le cow-pox.

— Ni moi, » dit Marguerite.

Je dis aussi que j'étais plein de confiance ; mais nous avions tous eu la petite vérole dans la famille: j'en étais moi-même assez marqué; Marguerite en avait seulement quelques signes ; Chauvel & Schwân en étaient criblés.

Nous pensions tous aux enfants, & personne n'osait entamer ce chapitre , lorsque Schwân commença, & dit qu'il avait trois petits-enfants de sa fille, & qu'aussitôt à Strasbourg il allait les vacciner lui-même, car ce con>-pox n'était que la vaccine.

« Si tu m'en donnes ta parole de patriote, s'écria Chauvel, je vaccine aussi les nôtres, & puis je vaccine tous ceux que je rencontre. »

Schwân jura qu'il le ferait, & qu'il répondait de tout; mais il fallait d'abord trouver du vaccin. Le docteur, en repartant vers cinq heures, par le courrier, nous promit de s'en occuper & de nous donner avis des résultats.

C'est après son départ que l'inquiétude, la crainte & le désir de recevoir bientôt de ses nouvelles nous tourmentèrent. Nous en parlions tous les soirs, mais, durant cinq ou six semaines, n'ayant pas reçu de lui le moindre billet, nous croyions l'affaire manquée. Chauvel disait que

Schwân avait sans doute reconnu que le cow-pox ne signifiait rien ; j'en étais presque content, car, dans des occasions pareilles, on aime mieux voir les autres commencer, que d'exposer les siens.

En ce mois de février 1799, la petite vérole se déclara chez nous d'une façon épouvantable ; on n'entendait plus que les cloches aux environs de la ville; cela gagnait, gagnait,... de Véchem à Mittelbronn, de Mittelbronn à Lixheim. Un matin, Jean Bonhomme, le mari de Christine Létumier, mon ancienne commère, arriva dans notre boutique sans chapeau, sans cravate, à moitié mort de chagrin ; il pleurait & criait :

(( Ma femme & mes enfants sont perdus î »

Bonhomme avait deux petits garçons, jolis, riants, & qui jouaient avec nos enfants pendant les marchés. Cette bonne Christine conservait encore pour moi de l'amitié ; elle se rappelait toujours les bonnes valses que nous avions faites à Lutzelbourg ; la petite forge où chaque matin, les bras nus, elle venait prendre de l'eau à la pompe, en me disant avec douceur :

« Bonjour, monsieur Michel. »

Et puis son mariage, où j'avais été garçon d'honneur, avec Marguerite. Nos enfants s'aimaient; son aîné, le petit Jean, tout rond & tout joufflu, les cheveux frisés comme un petit

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mouton, embrassait ma petite Annette & roulait de gros yeux bleus, en disant :

« C'est ma femme, je n'en veux pas d'autre. »

Ce qui nous faisait bien rire.

Figurez-vous d'après cela notre chagrin ; ces gens étaient presque de la famille, ils étaient nos plus vieux amis & aos premières pratiques. J'essayais de rendre courage à ce pauvre Bonhomme, en lui disant que tout se remettrait, qu'on ne doit jamais désespérer ; mais il perdait la tête, & me répondait :

« Ah ! Michel ! Michel ! si tu les voyais !... Ils sont comme rôtis à la broche, on ne reconnaît plus leur^ figure, & Christine, qui les soigne, vient de se coucher aussi. Mon Dieu ! mon Dieu ! je voudrais être mort avec eux tous. »

Il courut chez l'apothicaire Tribolin & repartit aussitôt. Deux jours après, nous sûmes que les- enfants étaient morts, & que leur mère avait l'épouvantable maladie dans toute sa force.

Le père Létumier vint en ville après l'enterrement ; il était comme fou ; & cet homme sobre entra boire du vin blanc à l'auberge du Cheval brun. Nous l'entendions crier d'une voix terrible :

« Il n'y a pas d'Être suprême !... Il n'y a r;en... rien! Les scélérats gardent leurs enfants & nous perdons les nôtres. »

Il vint chez nous & tomba dans les bras de

Chauvel en gémissant. Voilà ce que faisait cette maladie, dont personne n'était exempt ; il fallait s'y attendre jusqu'à cent ans, quand par hasard on ne l'avait pas encore eue.

Et maintenant songez à notre désolation de ne plus entendre parler du cotv-pox; elle était d'autant plus grande, que la petite vérole s'approchait de Phalsbourg. C'était vers le printemps. Un matin, comme j'allais prendre le courrier pour régler mes comptes avec Simonis à Strasbourg, au moment de sortir avec la petite malle de Chauvel, je vois entrer le docteur Schwân & deux autres respectables bourgeois, qui nous saluent en souriant. Chauvel avait reconnu la voix de son vieux camarade ; il ouvrit la bibliothèque & Schwân s'écria :

« Eh bien ! l'expérience est faite sur les miens ; êtes-vous prêts pour les vôtres )

— Où donc est le cow-pox } demanda Chauvel.

— Le voici dans ma trousse ? »

Et tout de suite il nous montra du vaccin encore frais, dans une petite bouteille. Nous étions comme saisis; les gens de la boutique, penchés tout autour de nous, regardaient étonnés.

Nous entrâmes dans la bibliothèque avec ces étrangers. Les deux autres étaient aussi des mé-

decins. Ils nous racontèrent comment venaient les boutons, comment ils s'ouvraient & se séchaient, que cela ne donnait qu'un peu de fièvre, & que les enfants déjà vaccinés dans leur propre famille se portaient très-bien ; que tout s'était passé chez eux comme Jenner, le médecin anglais, l'avait dit. Malgré cela, ni Marguerite ni moi nous n'aurions ^sé tenir parole au docteur Schwân, si le père Chauvel ne s'était écrié :

« Cela suffit. Du moment que tu l'as éprouvé, Schwân, & ces deux citoyens aussi, moi j'ai pleine confiance. Essayons sur les nôtres ; qu'en pensez-vous ? »

Il nous regardait. Marguerite était devenue toute pâle ; moi je baissais la tête, sans répondre. Au bout d'un instant, Marguerite dit :

« Est-ce que cela leur fera du mal ?

— Non, répondit le docteur Schwân, une simple égratignure sur le bras, un peu de con>pox; les enfants le sentent à peine. »

Aussitôt elle alla chercher la petite, qui dormait dans son berceau ; elle l'embrassa & la remit à Chauvel, en lui disant :

« Voilà, mon père... Tu as confiance. »

Alors reprenant courage, parce que je pensais à la petite vérole, qui s'étendait déjà de Mittelbronn aux Maisons-Rouges, je partis chercher

le petit, qui courait sous la halle; mon cœur était bien serré,

a Arrive, Jean-Pierre , » lui dis-je en le prenant par la main.

Je me sentais hors de moi. En bas, dans la bibliothèque, Annette pleurait & criait sur les genoux de sa mère. En entrant, je vis qu'elle avait les épaules nues & une goutte de sang sur le bras. Elle me tendait ses petites mains ; je la pris en demandant :

a Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux attendre pour Jean-Pierre, qu'on ait vu?

— Non, dit Chauvel, il ne peut rien arriver de pire que la petite vérole.

— Hé ! criait le père Schwân, en riant, soyez donc tranquilles, je réponds de tout. »

Le petit regardait & dit :

« Qu'est-ce que c'est, grand-père ?

— Rien ! Ote ta veste ; tu n'as pas peur, j'espère? »

Notre petit Jean-Pierre avait le caractère de Chauvel ; il ôta sa veste, sans même répondre, & fut vacciné. Il regardait lui-même, à ce que m'a dit Marguerite, car moi, j'étais sorti furieux contre moi-même, de ne pas mopposer à cette épreuve ; je me traitais de sans cœur, & durant plus de huit jours je me repentis de ce que j'avais fait ; j'en voulais à Chauvel, à ma femme,

à tout le monde sans rien dire. Tant que les boutons durèrent, j'eus peur. Marguerite avait peur aussi, mais elle n'en laissait rien voir, dans la crainte de m'effrayer encore plus. Enfin les boutons séchèrent. Alors je ne pensais plus qu'une chose :

« Dieu veuille maintenant que ça serv e ! »

Je pouvais bien faire ce souhait, car déjà la petite vérole était en ville ; à chaque instant les gens disaient à la boutique :

« Elle est dans la rue... Elle est sur la place... Tant de soldats sont entrés hier [à l'hôpital... Tant d'autres sont pris... Un tel passera ce soir... »

Ainsi de suite.

Moi, je regardais les nôtres ; ils se portaient toujours bien, jouant & riant. La petite vérole fit le tour du quartier, elle n'entra pas chez nous. En même temps Schwân nous écrivitdeStrasbourg que, de tous les enfants vaccinés, pas un n'avait eu la maladie. Alors notre joie, notre bonheur ne peut se peindre. Le père Chauvel surtout n'avait plus de cesse ni de repos ; il voulait vacciner tous les enfants du district, & se rendit exprès à Strasbourg chercher du vaccin.

Mais ne pensez pas que ce fût une chose facile de décider les gens à se laisser vacciner eux & leurs enfants. Autant le peuple croit facile-

ment toutes les bêtises qu'on lui raconte pour le tromper *& lui tirer de l'argent sans aucun profit, autant il est incrédule lorsqu'on veut lui parler sérieusement dans son intérêt le plus clair. Ce fut encore une bien autre histoire que celles des pommes de terre, car si toutes les Baraques se moquaient de maître Jean, lorsqu'il prit sur lui de planter ses grosses pelures grises, au moins cela ne dura qu'un an ; quand tout se mit à fleurir & qu'un peu plus tard, à chaque coup de pioche, on voyait sortir des tas de châtaignes d'une nouvelle espèce, grosses comme le poing, il fallut bien reconnaître que Jean Leroux n'était pas bête ! L'année suivante chacun se dépêcha de lui demander de la semence, & d'oublier qu'il avait rendu le plus grand service au pays.

Mais, pour la vaccine, c'était autre chose.

On aurait cru que les gens vous faisaient des grâces en vous écoutant parler de ce bienfait, à plus forte raison de se laisser faire une égratignure, pour échapper à la plus terrible maladie.

Quant à moi, j'avoue que je ne me serais pas donné tant de peine ; du moment que les imbéciles m'auraient ri au nez, je les aurais laissés tranquilles.

Mais Chauvel, après avoir été bousculé, mal-

traité & gravement insulté par la mauvaise race, se contentait de dire que tout cela venait de l'ignorance, & ne pensait plus en ce temps qu'au progrès de la vaccine. Sa satisfaction de vacciner les gens était si grande, qu'il avait établi dans notre ancien cabinet littéraire un endroit pour les recevoir; M. le curé Christophe lui en amenait chaque jour des douzaines. Lorsque vous entriez là, c'était un véritable spectacle; des rangées d'hommes & de femmes, de nourrices avec leurs nourrissons criaient & parlaient ensemble. Chauvel, au milieu d'eux, leur racontait les bienfaits du cow-jpox, & du moment que l'un ou l'autre se laissait convertir, sa figure s'éclairait de joie; il allait chercher la lancette, il aidait les gens à s'ôter la blouse ou la veste, & puis il les vaccinait, en disant :

« Maintenant gardez-vous d'essuyer cette petite égratignure. Mettez dessus un linge. Le bouton viendra demain, après-demain, un peu plus tôt, un peu plus tard, cela n'y fait rien ; il séchera, & vous serez préservé. »

Quand on avait l'air de résister, il se fâchait, il s'indignait, il flattait, il encourageait ; enfin on aurait cru que ce monde le regardait, qu'il était chargé de sauver tout notre pays de la petite vérole. Combien de fois je l'ai vu traverser tout à coup la boutique, prendre une pièce de quinze

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sous au çomptoir & la serrer dans la maîn d'un

malheureux, en lui disant :

« Arrive, que je te vaccine. »

Naturellement cet enthousiasme me fâchait, j'aurais autant aimé garder notre argent ; mais d'aller faire des observations à Chauvel, jamais je n'aurais osé ; son indignation aurait éclaté contre les égoïstes, qui ne s'inquiètent que d'euxmêmes, & Marguerite lui aurait donné raison !

Notre boutique devint ainsi comme le bureau des nourrices du pays, le bureau de la vaccine ; & ce brave homme ne se contentait pas encore de cela, toute la sainte journée il recevait des lettres, des mémoires, des articles touchant le côw-pox; il y réfléchissait, il y répondait. Marguerite aussi s'en mêlait, & souvent je m'écriais en moi-même : . .

« Est-il possible de perdre son temps, sa peine & son argent, pour des gens qui ne vous en ont pas la moindre reconnaissance, & qui même vous demanderaient des dommages-intérêts, s'il leur arrivait la moindre maladie ! »

Je trouvais cela trop fort.

Notre commerce n'en allait pourtant pas plus mal, au contraire ; le nom de Chauvel se répandait, on le connaissait à dix lieues, non-seulement comme épicier, mercier, marchand d'étoffes & d'eau-de-vie, mais encore comme ancien re-

présentant du peuple & vaccinateur; partout on disait : « le représentant, le vaccinateur, le libraire, » &, jusque dans la haute montagne, on savait que c'était lui ; cela nous amenait des pratiques en foule.

Histoire à y im paysan.

Vers ce temps, les despotes ayant appris que notre meilleure armée était en Égypte, & qu'elle i\e pouvait plus revenir faute de vaisseaux, se mirent à conspirer encore une fois contre nous. Pitt s'engageait à fournir l'argent de la guerre, l'empereur d'Autriche les hommes, & bientôt le maniaque, qui s'était déclaré grand maître de l'ordre des chevaliers de Malte, détacha contre la république deux armées de quarante mille hommes chaque. Les gazettes nous apprirent que SouvarofF, le plus fameux général de Russie, le massacreur des Turcs & des Polonais, le tueur de femmes & d'enfants, l'incendiaire de Praga, commandait en chef ces barbares.

Tous ces préparatifs n'empêchaient pas les conférences de Rastadt de continuer. Les Allemands refusaient toujours de nous céder Kehl & Cassel, sur la rive droite. Ils voulaient rester maîtres chez eux, c'était tout naturel. Malgré

cela, nous aurions eu la paix depui^longtemps, si le Directoire avait voulu sacrifier les princes de l'Empire à l'empereur François, qui ne demandait qu'à s'agrandir aux dépens de l'Allemagne ; mais nous n'avions aucun intérêt à fortifier l'Autriche ; d'ailleurs la Prusse soutenait ces petits princes & le bon sens nous disait de la ménager.

Enfin , pendant que Metternich amusait nos plénipotentiaires, les Russes étant arrivés en Bohême, François II se dépêcha de faire occuper les Grisons par un corps de six mille hommes, & tout le monde comprit ce que cela signifiait.

Notre Directoire se mit à crier, à demander des explications, & finalement à déclarer que la continuation de la marche des Russes sur le territoire germanique serait regardée comme une déclaration de guerre. François ne se donna pas seulement la peine de lui répondre. Les petits princes allemands, qui jusqu'alors avaient tous accepté nos conditions de paix, s'en allaient l'un après l'autre du congrès de Rastadt ; bientôt nos plénipotentiaires y restèrent seuls avec Metternich, au milieu des troupes autrichiennes.

Personne ne pouvait plus douter que la guerre revenait plus terrible, & que toutes les conquêtes de la révolution étaient encore une fois iv. 16

en danger. «On recrutait à force, mais cela ne marchait plus comme autrefois. En juin 1791, on avait levé cent cinquante mille hommes ; en septembre 1792, cent mille; en février 1793, d'abord trois cent mille, & puis en avril encore trente mille, & puis en août, à la levée en masse, un million cinquante mille; c'étaient les dernières levées. Cette masse avait suffi pour conquérir la Hollande, la rive gauche du Rhin, la Suisse, l'Italie, pour repousser les Espagnols chez eux & former les deux expéditions d'Irlande & d'Égypte.

La conscription du 3 vendémiaire an VII était en train : elle devait monter à cent quatrevingt-dix mille conscrits, qu'on exerçait. Mais en attendant, les vieilles troupes allaient marcher ; elles défilaient chez nous : c'était principalement de l'infanterie, qui se rendait en Suisse, où Masséna, nommé général en chef, occupait la ligne du Rhin, depuis la haute montagne jusqu'à Constance ; beaucoup de cavalerie au contraire remontait l'Alsace , pour rejoindre l'armée du Rhin, sous les ordres de Jourdan ; d'autres passaient en ville, allant plus loin rejoindre l'armée d'observation entre Mayence & Dusseldorf, commandée par Bernadotte.

Ces vieilles troupes ne montaient pas seulement à cent mille hommes ; les levées de con-

scrits n'étaient pas encore prêtes, elles ne purent rejoindre que plus tard, & les premières allèrent d'abord en Italie, où commandait Schérer. Je n'ai pas oublié ces choses lointaines, parce que Marescot, dans une de ses lettres, s'en plaignait amèrement. Il fallait donc, avec quatrevingt-dix mille hommes, défendre la Suisse, l'Alsace & toute la rive gauche du Rhin jusqu'en Hollande.

Les Allemands , commandés par l'archiduc Charles , étaient dans la Bavière , à plus de soixante & dix mille; dans le Vorarlberg, ils étaient à vingt-cinq mille, commandés par le général Hotze, un Suisse ; dans le Tyrol, à quarante-cinq mille, sous Bellegarde, & en Italie, à soixante mille, sous Kray. Quarante mille Anglais & Russes devaient débarquer en Hollande, où Brune commandait dix mille hommes, & vingt mille Anglais & Siciliens devaient débarquer à Naples, où Macdonald avait remplacé Championnet.

Ces forces immenses de nos ennemis montraient qu'ils s'apprêtaient depuis longtemps à nous envahir, & que le congrès de Rastadt n'était qu'une ruse pour nous tromper. Ils étaient plus de trois cent mille contre nos cent mille hommes, à l'ouverture de la campagne, & SouvarofF devait les renforcer bientôt. L'armée que Bona-

parte avait emmenée en Egypte nous aurait fait du bien ! Enfin nous en sommes sortis tout de même ; & sans le grand homme, qui vint plus tard nous crier :

« Qu'avez -vous fait de mes compagnons ?

Qu'avez-vous fait de la paix que je vous avais laissée ? &c, &c. »

Sa paix, il pouvait bien en parler, c'était la comédie de Rastadt ; & , quant à ses compagnons, il les avait abandonnés en Égypte. Fautil qu'un homme ait de l'audace, & qu'il compte sur la bêtise & la lâcheté des autres, pour se permettre de leur reprocher les malheurs qu'il a causés lui-même ) Après cela il avait raison : il a réussi ! Cela répond à tout, pour les filous & les imbéciles. Mais il est pourtant naturel de se dire que l'effronterie fait la moitié du génie de plusieurs hommes.

Continuons.

Jourdan ouvrit la campagne de 1799. Son armée s'étendait de Mayence à Baie, en Suisse. Notre pays était inondé de troupes. Tout à coup elles se resserrèrent dans la vallée d'Alsace ; le général & son état -major, arrivant de Metz, traversèrent notre ville à la fonte des neigeç , & le lendemain, i er mars, nous apprenions vers le soir qu'il avait passé le Rhin à Kehl ; que le général Ferino, commandant l'aile droite, sui-

vait son mouvement à Huningue ; que tout continuait de défiler sur les ponts, artillerie, cavalerie, infanterie, & qu'il ne restait déjà plus qu'une faible garnison à Strasbourg. La dernière bande de traînards descendait la côte de Saverne; bientôt elle disparut ; toute cette armée , aile droite, centre, aile gauche , se trouvait en Allemagne. Après l'agitation vint un calme extraordinaire, auquel les gens n'étaient plus habitués. Tout paraissait triste & désert; on attendait les nouvelles. La proclamation du Directoire arriva d'abord.

Proclamation du Directoire exécutif.

« Les troupes ^de Sa Majesté l'Empereur, au mépris d'une convention faite à Rastadt le i er décembre 1797, ont repassé l'.lnn & ont quitté les États héréditaires. Ce mouvement a été combiné avec la marche des troupes russes, qui sont actuellement dans les États de l'Empereur, & qui déclarent hautement qu'elles viennent pour attaquer & combattre la république française , &c, &c. »

Le Directoire finissait par déclarer qu'aussitôt

que les Russes auraient évacué l'Allemagne,

nous l'évacuerions aussi.

Mais je ne veux pas vous raconter cette longue

282 Histoire d'an paysan.

campagne, où toutes les horreurs de la guerre s'étendirent encore une fois sur les deux rives du fleuve ; la prise de Manheim & l'envahissement de la Souabe, par Jourdan ; l'envahissement des Grisons, la prise de Coire & de toute la vallée du Rhin , depuis sa source , au Saint- Gothard, jusqu'au lac de Constance, par Masséna : l'envahissement de la vallée de l lnn & l'occupation de l'Engadine, par Lecourbe, de sorte qu'on se donnait la main par- dessus les Alpes, de Naples à Dusseldorf. Ensuite la défaite de Jourdan à Stokach & sa retraite dans la Franconie; l'attaque générale du Vorarlberg, des vallées de l'Inn & de Munster par Masséna & Lecourbe ; la nomination de Masséna comme général en chef des armées d'Helvétie, du Danube & d'observation ; la rupture du congrès de Rastadt & l'assassinat de nos plénipotentiaire^ Bonnier & Roberjot, par des hussards autrichiens qui les attendaient la nuit sur la route.

Ces choses sont connues ! Je ne m'y trouvais pas ; d'autres, les derniers de ceux qui restent, pourront encore vous parler de ces gouffres sans fond des hautes Alpes, où l'on se battait; de ces ponts étroits sur les abîmes, qu'il fallait se disputer à la baïonnette; de ces torrents emportant les blessés & les morts ; de ces marches à travers la neige & les glaciers, où les aigles seuls jus-

qu'alors avaient passé. Oui, c'est une grande campagne à raconter, une campagne républicaine. Moi, tout ce que je peux vous dire, c'est que chez nous arrivaient les convois comme à l'ordinaire, que les hôpitaux s'encombraient de malades innombrables, les uns gelés, les autres blessés, les autres épuisés par les fatigues & la faim, car jamais la disette n'avait été si grande; & qu'après l'assassinat de nos plénipotentiaires, des milliers de jeunes gens partirent en criant vengeance, comme en 92 & 93.

Et puis pendant ces rudes combats eurent aussi lieu les élections de l'an VII, où le directeur Rewbell fut remplacé par l'abbé Sieyès, qui depuis six ans s'était caché dans le marais, & ensuite parmi les intrigants & les trembleurs des conseils. Sieyès lui-même s'en vantait; il disait : « Pendant que les autres se guillotinaient, j'ai vécu ! » C'était bien la peine d'avoir prononcé dans le temps deux ou trois belles sentences que toute la nation avait admirées, pour se rendre ensuite méprisable. Cela montre bien que l'esprit & le cœur ne vont pas toujours ensemble.

On racontait que Sieyès avait une magnifique constitution dans sa poche, & comme la constitution de l'an III avait déjà fait son temps, on nomma Sieyès directeur, dans l'espérance qu'il

trouverait quelque chose de nouveau ; les Français aiment le nouveau, & puis ils aiment aussi les oracles, & Sieyès passait pour un oracle. J'en ai vu cinq ou six comme cela dans ma vie ; ils ont fini drôlement, tous ces oracles.

Les élections de Tan VII, qui ne regardaient plus le peuple, puisqu'il n'avait pas voix au chapitre, envoyèrent aussi quelques soi-disant patriotes dans les conseils. Alors, pour la*première fois , on entendit parler de Lucien Bonaparte ; nous avions déjà Joseph & Napoléon Bonaparte, il nous fallait encore un Lucien. Quelle bonne affaire que la conquête de la Corse pour les Bonaparte ! Chez eux, ils auraient été fermiers, employés, petits bourgeois, bien contents de joindre les deux bouts & d'avoir quelques chèvres dans les roches ; en France, c'étaient des présidents de conseil, des ambassadeurs, des généraux en chef. Il paraît que les Français se trouvent trop bêtes pour se gouverner euxmêmes, puisqu'ils vont chercher leurs maîtres ailleurs.

Les nouveaux conseils, qui voulaient le renversement du Directoire, lui demandèrent des comptes. Ils forcèrent Treilhard de donrier sa démission, & nommèrent le bonhomme Gohier à sa place. Ils auraient aussi voulu forcer Larevellière & Merlin de se démettre, pour les rem-

placer par leurs hommes ; ces deux directeurs crièrent : « On veut donc livrer la France à la famille Bonaparte? » Et ce cri retarda leur chute de quelques jours ; mais l'acharnement contre eux devint tel qu'ils ne purent résister longtemps ; ils se retirèrent le 18 juin 1799. Le girondin Roger Ducos & le général Moulin, dont le peuple n'avait jamais entendu dire ni bien ni mal. furent nommés directeurs ; & de l'ancien Directoire il ne resta plus que Barras, le protecteur de Bonaparte & la honte de notre république.

Tous les ministres furent changés ; nous eûmes Robert Lindet aux finances, Fouché à la police, Treilhard aux affaires étrangères, Cambacérès à la justice, Bernadotte à la guerre. Ces changements du 30 prairial ne produisirent aucun mouvement, cela se passait entre bourgeois ; le Directoire avait bouleversé les conseils au 18 fructidor, les conseils bousculaient maintenantie Directoire. Le peuple regardait, en attendant le moment de se remettre en ligne ; il ne lui fallait qu'un chef, mais comme les Marat, les Danton, les Robespierre dormaient en paix, les soldats allaient avoir beau jeu. Si Bonaparte savait ces choses, il devait se repentir d'être parti pour l'Egypte, & le ministre Bernadotte devait rire ; ce gascon avait toutes les cartes en

main, tous les jacobins pensaient à lui.

Chauvel, malgré sa fureur de vaccine, se remettait à lire les journaux ; son indignation retombait alors sur Sieyès, qu'il regardait comme un être hypocrite, capable de s'entendre avec n'importe qui, pour gruger la république & faire accepter cette fameuse constitution dont tout le monde parlait sans la connaître, parce que monsieur l'abbé Sieyès n'en causait qu'avec ses amis, sachant d'avance que pas un républicain n'en voudrait.

Mais pendant que les intrigants se partageaient, ainsi les places, sans se soucier plus du peuple que s'il n'avait pas existé, les affaires de la na^ tion devenaient extrêmement graves. Si les messieurs qui ne s'inquiétaient que de leurs propres intérêts avaient été chargés de sauver la France, elle aurait couru grand risque d'être partagée par nos ennemis. Heureusement le peuple était là, comme toujours, au moment du péril.

Le feld-maréchal autrichien Kray avait tellement battu le vieux Schérer, à Magnano, que notre armée d'Italie, réduite à vingt-huit mille hommes, s'était vue forcée de reculer jusque derrière l'Adda ; c'est là que Moreau, montrant un vrai patriotisme, en avait accepté le commandement. Alors SouvarofF, avec ses quarante mille Russes, était arrivé, ayant aussi sous ses ordres quarante mille Autrichiens. Il avait surpris le

passage de l'Adda à Cassano, & contraint Moreau d'évacuer Milan, de repasser le Pô, en lui laissant les trois quarts de l'Italie du Nord. Moreau le savait d'avance ; il savait qu'une armée de vingt-huit mille hommes, déjà battue & découragée, ne peut résister à quatre-vingt mille hommes victorieux, pleins de confiance dans leurs chefs ; mais il savait aussi qu'un bon général n'éprouve jamais de grandes déroutes, & qu'il sauve tout ce qu'il est possible de sauver ; cela lui suffisait. Il mit en ce temps le devoir & le salut de la patrie au-dessus de sa propre renommée, ce qui n'arriva jamais à Bonaparte.

Souvaroff avait essayé de le poursuivre, en passant le Pô derrière lui, mais il avait été repoussé. Tous les Italiens étaient soulevés contre nous, nos places assiégées; & la retraite de Macdonald, qui ramenait de Naples dix-huit mille hommes le long de la côte, était menacée par des forces doubles & triples des siennes. Moreau se rapprochait de lui pour l'aider à faire sa jonction; mais le 28 juin, nous apprîmes que Macdonald avait été défait par Souvarof sur la Trébie, après une bataille de trois jours, & que dans le même moment Moreau, profitant de l'éloignement des Russes, avait battu Bellegarde à Cassina-Grossa, puis rejoint les débris de l'armée de Naples aux environs de Gênes.

Aussitôt Sieyès, nommé directeur, fit destituer Macdonald. Il rappela Moreau, & nomma Joubert, un des lieutenants de Bonaparte, au commandement de l'armée d'Italie. Joubert commandait la 17* division militaire; c'était l'homme de Sieyès, l'épée qu'il lui fallait pour appliquer sa constitution & devenir son bras droit. Ce général n'ayant pas encore assez de réputation, Sieyès l'envoyait en Italie pour vaincre SouvarofF, qui s^était rendu maître de ce pays en bien moins de temps que Bonaparte, & qui dans ses proclamations barbares menaçait de nous passer sur le ventre & de venir à Paris proclamer Louis XVIII. Après cela Sieyès & Joubert auraient été les deux grands hommes : le législateur & le héros de la république.

Nous reçûmes en» ce temps deux autres lettres de Marescot, un peu moins fières que celle de 96 ; Lisbeth avait perdu presque tout son butin de Rome & de Naples au passage de la Trébie; mais le principal pour nous, c'était de savoir qu'ils vivaient encore.

On comprend que si ces malheurs d'Italie nous touchaient, ceux qui s'avançaient sur nous de la Suisse & des bords du Rhin nous inquiétaient beaucoup plus. Après la défaite de Jourdan à Stokach & sa retraite en Alsace, Masséna, nommé général en chef des trois armées, ne

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pouvait plus se maintenir dans ses positions avancées de la Suisse; il avait évacué le Vorarlberg; & comme l'archiduc & Hotze inquiétaient sa retraite, il leur avait livré bataille & les avait battus à Frauenfeld, ce qui lui permit alors de se replier tranquillement sur la Linth & la Limmat.

L'ennemi le suivait pourtant toujours ; deux combats eurent lieu devant Zurich, mais, quoique vainqueur, Masséna quitta cette ville & prit une position meilleure, sur le mont Albis, derrière les lacs de Zurich & de Wallenstadt. Malheureusement les cantons s'étaient soulevés, ils ne voulaient plus rien nous fournir, & les réquisitions forcées dans ces pays ruinés ne donnaient plus grand' chose. Les Allemands, adossés au pays de Bade, tiraient tout de chez eux.

Lecourbe, attaqué sur le Saint-Gothard par des forces supérieures, avait aussi fait sa retraite en descendant le cours de la Reuss. Il fallait vivre & faire vivre tout ce monde. Alors les réquisitions de toute sorte, en grains, farine, fourrage, bétail, recommencèrent chez nous. Les fournisseurs couraient l'Alsace, la Lorraine & les Vosges, achetant à tout prix, mais ils ne donnaient que des bons, l'argent manquait ; on cachait fout. Le froment, pesant le setier 240 livres,

monta de 34 à 50 francs; le blé noir, pesant iv. 17

le setier 160 livres, de 15 à 30 francs ; l'orge, pesant 200 livres, monta de 18 à 35 francs; la livre de bœuf, de 13 sous à 23 ; le mouton de 14 sous à 24; & tout le teste, viandes salées, lard, huile, vin, bière, en proportion. Les cent bottes de fourrage ordinaire, pesant 11 quintaux, montèrent de 50 francs à 150.

Tous ces prix, je les ai marqués sur le couvercle de mon grand -livre, comme choses extraordinaires. Nous étions pourtant encore bien loin de Zurich ; quels devaient donc être les prix aux environs des armées? Il faut ajouter le prix du transport, les risques des fournisseurs, dans un temps où les routes étaient battues par des quantités de brigands, & puis, passé Baie, le danger d'être intercepté par l'ennemi , la paye des escortes, car tous les convois étaient escortés de gendarmes ; je crois qu'un tiers en sus & même la moitié, ce ne serait pas estimer trop haut.

Si j'avais eu les reins plus forts, malgré la répugnance de Chauvel, qui traitait tous les fournisseurs de filous , j'aurais pris un ou deux convois de farine à mon compte, — l'amour du gain me venait! — & puis j'aurais choisi trois ou quatre vieux camarades des Baraques & de la ville, à ma solde, & nous aurions escorté ma fourniture jusqu'au camp ; mais je n'avais pas

Histoire £un paysan

assez d'argent en main, & les bons du Directoire ne m'inspiraient pas confiance.

Masséna resta là trois mois sans bouger ; des courriers par vingtaines ne faisaient qu'aller & venir ; nous ne savions ce que cela signifiait. L'indignation était grande alors contre Masséna, d'autant plus qu'on venait d'apprendre la terrible défaite de Novi, où Joubert était resté sur place, & l'approche d'une seconde armée russe, sous les ordres de KorsakofF, pour renforcer l'archiduc Charles. On criait:

« Il veut donc avoir tout le monde sur le dos, avant de se remuer ! »

Ce qui poussa la fureur des gens au comble, c'est que SouvarofF menaçait déjà de passer le Saint- Go thard, & que Lecourbe se dépêchait d'occuper son ancienne position, pour lui barrer la route. Les finauds traitaient cette menace de folie, mais un pareil barbare était capable de tout entreprendre. Il n'avait pas encore été vaincu ; on le représentait comme une espèce de sauvage, toujours à cheval, prêchant à ses soldats saint Nicolas & tous les saints, & récitant son chapelet pendant les combats. Plus un être est brute, plus il a d'autorité sur les brutes; & hacher, massacrer, grimper des montagnes, incendier des villages, ne m'a jamais paru demander un grand génie ; l'inventeur des allu-

mettes, dans mon idée, est cent mille fois plus remarquable que des héros pareils. Je croyais donc Souvaroff capable de tenter l'entreprise, & j'étais dans une grande inquiétude, car tous les aristocrates attendaient ce barbare comme leur Messie, lorsque nous reçûmes la lettre suivante, de mon vieux camarade Jean-Baptiste Sôme :

' Au citoyen Michel Bastien.

n Zurich, le 7 vendémiaire de l'an VIII de la republique française une & indivisible.

f< Victoire! mon cher Michel, victoire!...

Nous venons de traverser une vilaine passe :

trois mois de famine, trois mois sans rations, les pieds dans le lac & le dos à la neige. On pillait, on criait « Ah ! gueux de Directoire, il (( nous envoie courrier sur courrier avec Tordre (( de livrer bataille, mais pas un rouge liard ! » Et l'archiduc eh face, Jellachich & Hotze sur les flancs, KorsakofF en route, l'insurrection sur nos derrières... Ça n'était pas gai, Michel, non, il n'y avait pas de quoi rire. Enfin la revanche est arrivée ; l'Être suprême a le dessus, & saint Nicolas allonge ses grandes jambes du côté de Moscou, sa besace au dos & son bidon sur la

hanche. Quelle bataille ! quelle débâcle ! quel tremblement !

« Tu sauras que la semaine dernière nous étions encore dans nos cantonnements, entre Brugg & Wollishoffen , à battre la semelle & nous demander quand tout cela finirait. L'automne nous soufflait sa petite brise des glaciers; ça nous ouvrait l'appétit. Les avant-postes autrichiens commençaient à dégarnir les bords du lac, des habits verts & des bonnets pointus les remplaçaient : Korsakoff* venait d'arriver ; avis aux amateurs! Masséna, Soult, Mortier, Ney poussaient des reconnaissances à Zug, à Rapperschwyll, Naefels, &c. Les hussards allemands venaient nous défier jusque sur la Linth & la Limmat, & nous crier : u Arrivez donc, sans cu- « lottes ! Arrivez, tas de vermine... Vous n'avez « donc plus de cœur... vous êtes donc des lâa ches ? » Ça vous rendait tout pâles ; mais la consigne défendait de leur répondre, même à coups de fusil.

« Enfin , voici bien une autre histoire. Des courriers arrivent d'Urséren & d'Altorf : Souvaroff est en marche pour nous tourner ; le vainqueur de Cassano, de la Trébia, de Novi, passe le Saint-Gothard. Gudin, avec sa poignée d'hommes, ne peut résister à ce mangeur d'athées ; Lecourbe court défendre le pont du

Histoire d'an paysan.

Diable. Ce jour-là, Michel, je crus bien que la république branlait| au manche & que nous étions trahis. Mais l'Italien avait fait semblant de dormir ; il veillait comme les chats, l'oreille ouverte & les yeux fermés ; il rêvait à l'archiduc, en route pour Philipsbourg avec sa cavalerie & son infanterie, : — ne laissant aux Russes que ses canons, — & le 4 vendémiaire, à quatre heures du matin, notre chef d'escadron Sébastien Foy arrive ventre à terre, nous apporter Tordre de descendre sur la Limmat, une rivière à peu près large comme le petit Rhin, mais plus rapide ; elle passe à Zurich & s'appelle la Linth , avant d'avoir traversé le lac. Nous descendons au galop, artilleurs & pontonniers, avec nos bateaux, nos pièces, nos munitions, nos cordes, nos pieux, nos clous. On se met en batterie en face des Russes, qui tiennent l'autre rive & ouvrent sur nous un feu roulant épouvantable. Il fallait jeter un pont de bateaux. Le fond était de roche, les pieux & les ancres glissaient, rien ne tenait, &, malgré notre mitraille, le feu de l'ennemi redoublait. Les pontonniers se décourageaient^ le chef de brigade d'artillerie Dedon, un des nôtres, un Lorrain, descendit leur remonter le cœur & diriger l'ouvrage. Au bout d une heure, au petit jour, le pont, haché trois fois par les boulets, commençait à tenir & nos colonnes

défilaient dessus en courant. A neuf heures, nous avions dix mille hommes de l'autre côté. Alors la bataille s'étendait sur une ligne de cinq à six lieux, car, pendant que nous passions la Limmat, au-dessous de Zurich, Soult passait la Linth au-dessus, entre les deux lacs. Deux cents nageurs, le sabre aux dents, formaient lavant-garde ; ils égorgèrent les postes ennemis. Hotze accourut & fut tué.

« Dans ce moment, mon vieux Michel, quoique nous ayons entendu de belles canonnades en Vendée, je puis te dire que, même au Mans, ce n'était rien auprès de celle-ci ; les montagnes en tremblaient ; on n'entendait plus les commandements à deux pas, & par les trouées de fumée, on voyait bouillonner le lac comme une cuve sous les balles & la mitraille. Vers le soir, nous n'étions encore maîtres que du Zurichberg, sur la rive droite de la Limmat; les Russes, refoulés dans la ville, s'y retranchaient. Ces genslà, le front large & plat, le nez camard, les yeux petits & les lèvres épaisses, sont d'une autre race , que nous. Ils tiennent jusqu'à la fin ; il faut les démolir, car ils ne reculent pas. C'est ce que nous faisions avec conscience, nous les battions en brèche; & le lendemain, à Zurich, ce fut un carnage comme celui du Mans.

« Cette masse stupide pensait s'échapper par

une porte, pendant que nous forcions l'autre ; l'infanterie était en tête. Korsakoff avait laissé sa cavalerie en ville. Deux divisions les attendaient au défilé, les pièces chargées ; l'infanterie russe traversa boulets & mitraille, en poussant des cris sauvages qu'on entendait sur les deux , lacs ; la cavalerie, l'artillerie, la caissç & les bagages restèrent entre nos mains. Un corps de Condé fut écharpé ; nos seigneurs demandaient quartier, on leur répondait à coups de baïonnette. Entre eux & nous pas de trêve, pas de miséricorde : vaincre ou mourir ! nous ne connaissons que ça. Quelques-uns s'échappèrent.

La ville est à moitié démolie, elle avait tiré sur nos parlementaires. Ce tas de Russes, que je vois étendus autour du bivac, ne ressemblent pas à des hommes, ce sont de grosses masses, &, puisque les hussards autrichiens nous reprochaient la vermine, que devaient-ils penser de leurs amis ?

« Voilà, Michel, l'espèce de gens qu'on nous détache, pour nous rendre notre bon roi & pour détruire la liberté. Les hommes auront-ils le dessus sur les animaux? C'est toute la question.

« Notre brigade est restée en position depuis hier, la batterie a perdu deux lieutenants ; je suis proposé par Sébastien Foy. Je serai nommé, ce qui m'est bien égal, car l'âge me donne droit au congé définitif, &, la campagne finie, à

moins de nouveaux dangers pour le pays, je rentre au village.

« La division Mortier, la division Soult& deux autres divisions, sous le commandement du général en chef, sont parties à la rencontre de saint Nicolas Souvaroff, qui vient par le Saint- Gothard prendre le commandement des armées que nous avons battues & marcher sur Paris.

J'espère qu'on va bien le recevoir & que vous apprendrez bientôt du nouveau.

« Et sur ce, mon cher Michel, je vous embrasse ; j'embrasse le petit Jean-Pierre, la citoyenne Marguerite, le citoyen Chauvel & toi, mon vieux camarade, de tout mon cœur. Et je dis à tous les amis, bons patriotes de là-bas, salut & fraternité.

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