NICOLAS BASTIEN
t Maître de pointe & de contre-pointe « au régiment de Tvo^ al- Allemand.
« Ce x** décembre 2788. »
Le pauvre Nicolas ne voyait rien de plus beau que de se battre ; ses officiers nobles le regardaient comme une espèce de boulenlogue qu'on lance sur un autre chien, & qui nous fait gagner des paris; & lui trouvait cela magnifique I Je lui pardonnais de bien bon cosur^ mais ^ 'étais honteux de montrer sa lettre à nudtre Jean & à Chauvelé Le père & la mère, eux, pendant tout le temps que je l'avais lue, levaient les mains d'admiration; la mère surtout, elle riait & criait :
« Ah! je savais bien que Nicolas ferait son ctaminL.» Ah! voyez'^vous comme on avance!
C^est parce que nous restons toujours aux Baratines , que nous sommes si pauvres. Mais Nicolas deviendra noble, je vous le prédis, il
deviendra noble. »
Le père était content aussi, mais il vojrait du danger à se battre, & disait en regardant à terre :
« Oui..., oui..., c'est bienf... mais pourvu
qa*un âiutre ne lui pique pas aussi sous le teton droit ; ça aous crèverait le cœur I C'est pourtant terHUe.., Vautra avait peut-^âtre
aussi ses perc & mûre!
Ah I bah I Ah ! bah I » criait la mère.
Et tout de suite elle prit la lettre & alla la montrer aux voisins, en disant :
« Une lettre de Nicolas!... U est brigadier.
maître de pointe & de contre-pointe... Il a déjà tué beaucoup de monde* U ne faut pas le re-* garder de travers I... »
Ainsi de suite, Seulement, deux ou trois jours après, elle me rendit la lettre; comme maître Jean me Tavait demandée, il fallut bien rapporter & la lire le soir. Chauvel & Marguerite étaient là; je n'osais plus lever les yeux. Maître Jean dit :
« Quel malheur d'avoir dans sa iamille des gueux pareils, des gens qui ne pensent qu'à hacher père & mère, frères & sœurs, & qui trouvent encore que c'est beau, parce que cela s'appelle discipline! »
Chauvel répondit :
« Bah ! c'est bon à savoir ce que Nicolas raconte là : ces grandes charges dans les rues, ces massacres, nous n'en savions rien; les gazettes
n'en parlaient pas, quoiqu'il me soit dcjà revenu dans mes tournées, que du côté de Gre-
172 Histoire pay$an.
noble, de Bordeaux, de Toulouse on- a fait marcher des masses de troupes. Tout ça c'est bon signe^ ça prouve que le courant entraîne tout, que rien ne peut l'arrêter. Ces batailles nous ont déjà valu le renvoi de Loménie de Brienne, la convocation des états généraux. Ce qu'il faut craindre, ce ne sont pas les batailles; qu'est-ce que cinquante ou cent régiments, quand la masse est contre) Pourvu que le peuple veuille bien ce qu'il veut, pourvu que le tiers état soit bien d'accord, le reste est comme l'écume qui s'envole , quand souffle un grand vent. Mais je suis content d'apprendre tout ça. Préparons- nous pour les élections, soyons prêts, & que le bon sens, la justice de tous se montrent. »
Chauvel alors ne serrait plus les lèvres; il paraissait plein de confiance. Et malgré la famine, qui se prolongea jusqu'à la fin de mars, malgré tout, les paysans, les ouvriers & les bourgeois tenaient ensemble. Chauvel avait eu raison de dire, à la déclaration du parlement, que le temps des grandes choses approchait; chacun se sentait plus fort, plus ferme; c'était comme une nouvelle vie; & le dernier misé- * rable, sans habits & sans pain, au lieu de se courber comme autrefois, avait l'air de relever la tete & de regarder le ciel.
Histoire ^un paysan.
Plus la famine grandissait, plus les pauvres gens montraient de courage; ceux des Baraques,, de Hultenhausen, des Quatre -Vents, n'avaient plus que la peau & les os ; ils déterraient des racines sous la neige; ils faisaient bouillir les vieilles orties qui poussent derrière les masures ; ils cherchaient tous les moyens de se soutenir. La misère était affreuse, mais le printemps arrivait tout doucement.
Les capucins de Phalsbourg n osaient plus mendier; on les aurait assommés sur la route, car le régiment de La Fère qui venait de remplacer celui de Castella, ne voulait pas les soutenir : c'étaient de vieux soldats, las de la jeune noblesse & des coups de plat de sabre.
Et puis, quelque chose courait dans l'air ; les baillis, les sénéchaux avaient Llca clc forces de publier l'édit du roi, pour la convocation des états généraux. On savait que les baillis
174 Histoire £m paysan.
& sénéchaux d'épée recevraient les dernières lettres de convocation pour tel jour^ & qu'aussi tôt ils les annonceraient à leurs audiences; qu'ils les feraient afficher à la porte des églises & des mairies; que les curés les liraient à leurs prônes; ^ que, dans la huitaine au plus tard, après ces publications, nous tous, ouvriers, bourgeois, paysans, nous irions nous assembler à rhoici de ville, pour dresser un cahier de nos plaintes & doléances, & nommer des députés qui porteraient ce cahier à l'endroit qu on nous dirait plus tard.
C'est tout ce que nous savions en gros. Dieu merci, nous avions des plaintes à mettre dans les cahiers de chaque paroisse.
On savait aussi qu'une seconde assemblée de notables était réunie à Versailles, pour arrêter les dernières mesures à prendre avant les états généra^ux. — Et dans ce temps de famine : en décembre 1788, janvier, février 1789, on ne parlait plus que du tiers état; chacun apprit que le tiers état, c^étaient les bourgeois, les marchands, les paysans, les ouvriers & les malheureux; — qu'on avait déjà consulté nos pauvres pères autrefois, dans des états généraux pareils, mais qu'ils avaient dû se présenter à genoux, la corde au cou, devant le roi, les nobles & les évêques, pour déposer leurs ca-
hiers de plaintes. Ce fut une grande indigna-^
tion, quand on sut que les parlements voulaient voir nos représentants dans le même état| ce qu'ils appelaient les formes de 1614.
Alors chacun traita les parlements de canailles , & l'on vit bien que s'ils avaient demandé les premiers des états généraux, ce n'était pas pour soulager le peuple & lui faire justice, mail pour ne pas mettre sur leurs pro-* près terres , les impositions que les terres des pauvres gens supportaient depuis si longtemps.
Les gazettes disaient qu'il arrivait des blés d'Amérique & de Russie ^ mais aux Baraques & dans toute la montagne, bien loin de nous en donner, les inspecteurs fouillaient toutes les maisons jusque sous le chaume, pour enlever le peu qu'il nous en restait encore. Ceux des grandes villes se révoltaient, il fallait les ménager; on dépouillait donc les gens paisibles, à cause de leur patience.
Je me souviens que vers la fin de février, au moment de la plus grande famine, le maire, les échevins & les syndics de la ville, qui visitaient les granges & les hangars des environs, vinrent un jour dîner à l'auberge de maître Jean.
Chauvel, qui nous apportait toujours en pas«
saut les dernières nouvelles d'Alsace & de Lor-
Bistûir* £m paysan.
raine^ lorsqu'il rentrait de ses tournées, se trouvait justement dans la grande salle; il avait
dépose son panier sur un banc, & ne se doutait de rien. En voyant entrer ce monde en perruques poudrées, tricornes, habits carrés, bas de laine, manchons & gants fourrés jusqu'aux coudes; & derrière, M. le lieutenant du prévôt. Desjardins, grand, sec, jaune, le chapeau à cornes galonné & ré]:>ce sur la hanche, il fut d'abord un peu troublé. Le lieutenant du prévôt le regardait de travers, par-dessus l'cpaule. C'était lui qui, dans le temps, faisait mettre à la question. Il avait Tair mauvais I Pendant que les autres se débarrassaient de leurs af&quets, & couraient voir à la cuisine, il dégrafa son épée & la posa dans un coin; ensuite il alla tranquillement découvrir le panier, & regarda les livres.
" Chauvel se tenait derrière, les mains dans
les poches de sa culotte, sous le sarrau, comme si de rien n'était.
« Hé! criaient les échevins, les syndics, en allant & venant, encore une corvée de faite ! »
Ils riaient.
On avait ouvert la porte de la cuisine, le feu brillait sur Tâtre, & sa clarté se répandait jusque dans la salle. Le petit syndic des boulangers. Merle, levait le couvercle des mai*-
Histoire £m paysan. 177
mites, & se faisait tout expliquer par la mère Catherine; Nicole déployait une belle nappe blanche sur la table ; & le lieutenant de police ne bougeait pas de sa place. 11 tirait les livres Tun après l'autre du panier, & les posait en piles sur le banc.
« C'est toi qui vends ces livres-là? dit-il à la fin, sans même se retourner.
— Oui, monsieur, rupondit tranquillement Chauvel; à votre service.
. — Sais-tu bien, fit l'autre entraînant & parlant du nez, que ça mène à la potence >
— Oh! à la potence!... dit Chauvel, de si bons petits livres!... Tenez!... voyez : « Délibérations à prendre pour les assemblées des bailliages, par MS^ le duc d^ Orléans; — Rê^ flexions d'un patriote sur la prochaine tenue des états généraux; — Doléances, souhaits & propositions des loueurs de carrosses^ avec prière au public de les insérer dans ses cahiers. » Ça n'est pas bien dangereux...
— Et le privilège du roi? fit le lieutenant d'un ton sec.
— Le privilège? Vous savez bien, monsieur, que depuis Ms*" Loménie de Brienne, les brochures passent sans privilège. »
Le lieutenant cherchait toujours, & les autres alors faisaient cercle autour d'eux.
Maître Jean ft moi, plus loin contre Tar-
moire, nous n'étions pas à notre aise. Chauvel nous regardait de côté, comme pour raffermir notre courage; il avait biin sur quelque chose de caché dans son panier, ik le lieutenant avec son nez pointu le sentait.
Heureusement, comme les livres étaient presque tous sur le banc, la mère Catherine arriva toute glorieuse, avec la grande soupière fumante; & le petit syndic Merle, la perruque ébouriffée, se mit à crier, en entrant derrière elle :
«A table... à table... voici la soupe à la
crème!... Bon Dieu, que regardez-vous là?...
Hé! j'en étais sûr, encore une visitel... N'a«» vons-nous pas assez de visites eomme cela>... Voyons, à table, à table, où je commence tout seuil... »
Il s'était dcjà mis à table, la serviette au menton, & découvrait la soupière, dont la bonn^ odeur se répandait dans la chambre; en même temps Nicole apportait un aloyau mariné, de sorte que tous les échevins & les syndics se dépêchèrent de s'asseoir. Le lieutenant, voyant que sa compagnie commençait sans lui , dit à Chauvel d'un air de mauvaise humeur 3
« Tu sais ! partie remise n'est pas perdue! »
Histoire àhm paysan. 179
Puis il jeta le livre qu'il tenait sur les autres, & alla s asseoir à côté de Merle.
Aussitôt Chauvel remballa ses brocliupes & sortit, son panier sur l'épaule, en nous regardant tout joyeux. Nous respirions! car d'entendre un lieutenant du prcvùt parler de corde, malgré toutes les promesses qu'on nous faisait^ cela vous coupait la respiration.
Enfin, Chauvel sortit sain & sauf, & ces messieurs dînèrent comme les nobles & les gens riches dînaient avant la Révolution. Ils avaient fait apporter leurs propres vins de la ville, de la viande fraîche fit du pain blanc.
A la porte, des douzaines de mendiants priaient ensemble & regardaient aux fenêtres, demandant la charité, — quelques-uns avec des plaintes qui vous faisaient frémir, surtout les femmes, leurs enfants décharnés sur les bras. — Mais ces messieurs de la ville n*écoutaient pas; ils riaient en débouchant les bouteilles & se versaient à boire, en se racontant des choses de rien. Ils repartirent à trois heures , les uns pour la ville , en voiture , les autres à cheval , pour continuer leurs visites dans la montagne.
Le même soir, Chauvel vint nous voir avec Marguerite. Il était à peine sur la porte, que maître Jean lui criait :
i8o Histoire d'un ptiysan.
« Ahf quelle peur vous nous avez faite
Quelle existence terrible vous menez, Chauvel! Mais ce n'est pas vivre, cela, c'est être toujours sous la potence, au bord de réchelle! Je ne durerais pas quinze jours avec ces craintes,
— Ni moi non plus, » disait la mère Catherine.
£t nous pensions tous de même ; mais lui souriait^
« Bah! tout cela n'est rien, dit-il en s'asscyant, tout cela n'est plus que de la plaisanterie. Il y a dix ans, quinze ans, à la bonne heure! C'est alors que j'étais poursuivi, c'est alors qu'il fallait ne pas se laisser prendre avec des éditions de Kelil ou d'Amsterdam : je n'aurais fait qu'un saut des £araques aux galères; & quelques années avant, j'aurais été pendu haut & court. Oui, c'était dangereux; mais qu'on m'arrête aujourd'hui, ce ne sera pas pour longtemps ; on ne me cassera pas bras & jambes, pour me faire dénoncer mes complices.
— C'est égal, dit maître Jean, vous n'étiez pas à votre aise, Chauvel; vous aviez quelque chose dans votre panier>
— Sans doute !..^ voici ce que j'avais, dit~il, en jetant un paquet de gazettes sur la table. Voyez où nous en sommes, n
Histoire à*m pu^'san.
Alors, la porte & les volets fermés, nous lûmes jusque près de minuit; & je crois vous faire plaisir en copiant quelques-uns de ces vieux papiers. Rien qu'à voir comme les gens de cœur se soutenaient, on est attendri.
Partout la noblesse & les parlements de province étaient d'accord pour s*opposer aux états généraux. En Frànche-Comté, le peuple de Besançon avait chassé son parlement, parce qu'il s'opposait à l'édit du roi, & qu'il déclarait que les terres nobles étaient naturellement exemptes d'impôts; que cela durait depuis mille ans, & devait durer toujours.
En Provence, la majorité de la noblesse & le parlement avaient protesté contre l'édit du roi, pour la convocation des mêmes états généraux. Alors, pour la première fois, on entendit le nom de Mirabeau, un noble, dont les autres ne voulaient pas, & qui se mit avec le tiers état. Il disait que ces protestations de la noblesse & des parlements « n'étaient ni utiles, ni convenables, ni légitimes. » On n'a jamais vu d'homme parler avec autant de force, de justesse & de grandeur. Les autfes ne le trouvaient pas assez noble; ils lui fermaient l'entrée de leurs délibérations; cela montre leur bon sens!
Partout on se battait : à Rejines, en Bre«
i8a Histoire à! m paysan*
tagne, la noblesse tuait les bourgeois qui soutenaient rédit, & principalement les jeunes gens connus pour avoir du courage. Ces bour- ; geois n'étaient pas en force ; ils appelaient à i leur secours ceux des autres villes de leur province; & voici comme la jeunesse de Nantes & d'Angers leur repondait, en arrivant à marches forcées : « Frémissant d'horreur, à la « nouvelle des assassinats commis à Rennes; a convoqués par le cri général de la vengeance « & de rindignation ; reconnaissant que les « dispositions bienfaisantes de notre auguste « roi, pour ailranchir ses fidèles sujets du tt tiers état de l'esclavage, ne trouvent d'obs- (( tacles que chez ces nobles égoïstes, qui ne « voient dans la misère & les larmes des mal- « heureux, qu'un tribut odieux qu'ils vou- « draient étendre sur les races futures ; d'après « le sentiment de notre propre force, & voulant
« rompre le dernier anneau de la chaîne qui il nous lie, avons arrêté de partir en nombre suf^ « fisant, pour en imposer aux vils exécuteurs « des aristocrates. Protestons d'avance, contre « tous arrêts qui pourraient nous déclarer sédi« a tieux, lorsque nous n'a\ons que des inten- « tions pures; jurons tous, au nom de l'hon- « neur & de la patrie, qu'au cas qu'un tribunal « injuste parvînt à s'emparer de nous... jurons
Histoite dtan paysan*
« de faire ce que la nature, le courage & le <f désespoir inspirent à rhomme pour sa propre « conservation. — Arrêté à Nantes, dans la a salie de l'hôtel de la Bourse, le a8 jana vier F/Sp. »
C'étaient des jeunes gens du commerce qui disaient cela*
D'autres, d'Xngers, des étudiants, marchaient aussi; & voici ce que les femmes de ce brave pays écrivaient : « Arrêté des mères,
u sœurs, épouses <^ auuintes des jeunes citt toyens de la ville d'Angers , assemblées « extraordinairement; lecture faite des arrêtés « de tous messieurs de la jeunesse, déclarons « que si les troubles recommençaient, & en « cas de départ, tous les ordres de citoyens se u réunissant pour la cause commune, — nous tt nous joindrons à la nation, dont les intérêts « sont les nôtres; nous réservant, la force « n'étant pas notre partage, de prendre pour (( nos fonctions & notre genre d'utilité, le soin « des bagages, provisions de bouche, prépara- <f tifs de départs, & tous les soins, consolations
« & services qui dépendront de nous. Protesa tons que notre intention à toutes n'est point (I de nous écarter du respect & de l'obéissanée tt que nous devons au roi, mais que nous péri- 0 rons, plutôt que d'abandonner nos fils, nos
Il épottx, nos frères & nos amants ; préférant la
« gloire de partager leurs dangers, à la sécurité « d'une ]iontett$e inaction. »
En lisant cela, nous pleurions & nous disions :
« Voilà de braves femmes, d'honnêtes gens ;
nous ferions aussi comme eux! »
Nous nous sentions forts. ' — Et Chauvel, levant le doigt, s'écria : •
« Que les nobles, les évèques & les parlements tâchent de comprendre cela ! C'est un grand ^igne, quand les femmes elles-mêmes se mêlent de vouloir des droits, & quand elles soutiennent leurs frères, leurs maris & leurs amants, au lieu de vouloir les détourner de la bataille. Cela n'est pas arrivé souvent, mais quand c'est arrivé, les autres étaient perdus d avance! »
Quelques jours après, le 20 mars 1789, à la fonte des neiges^ la nouvelle se répandit que de grandes affiches, avec le gros timbre noir à trois fleurs de lis, avaient été posées la veille aux portes des églises, des couvents & des mairies, pour nous convoquer tous à la maison commune de Phalsbourg.
C'était vrai ! Ces affiches appelaient la noblesse, le clergé & le tiers état aux assemblées de bailliage, où devaient se préparer nos états . généraux.
Je n'ai rien de mieux à faire que de vous copier ces affiches ; vous verrez vous-mêmes la différence des états généraux de ce temps , avec ce qui se passe aujourd'hui :
« Règlement du roi pour Pexécution des lettres de convocation du 24 janvier lySg, — Le Roi, en adressant aux diverses provinces soumises à son obéissance, des lettres de con-
i86 Histoire d*un paysan,
vocation pour les états généraux, a voulu que
SCS sujets fussent tous ap})clJs a concourir aux élections des députés, qui doivent former cette grande & solennelle assemblée ; Sa Majesté a désiré que des extrémités de son royaume, & des habitations les moins connues, chacun fût assuré de fkîre parvenir jusqu'à elle ses vœux & ses réclamations. — Sa Majesté a donc reconnu, avec une véritable satisfaction, qu'au moyen des assemblées graduelles , ordonnées dans toute la France pour la représentation du tiers état, elle aurait tunsi une sorte de commu* nication avec tous les habitants de son royaume, ft qu'elle se rapprocherait de leurs besoins & de leurs vœux, d'une manière plus sûre Sl plus immédiate. »
Après cela, l'afHche parlait de la noblesse & du clergé, de leur convocation, du nombre de députés que les évèques, les abbés, les chapitres 8c communautés ecclésiastiques rentés,. réguliers & séculiers des deux sexes, & généralement tous les ecclésiastiques possédant fief, auraient aux asscmblccs de bailliage, & plus tard aux états généraux.
Puis elle revenait à ce qui nous regardait :
« i^Les paroisses & communautés, les bourgj « ainsi que les villes, s'assembleront à la mai** « son commune, devant le juge, ou tout autre
« officier public. A cette assemblée auront
« droit d'assister tous les habitants composant « le tiers état, nés Français, ou naturalisés, « âgés de vingt-cinq ans, domiciliés & compris « au rôle des impositions, pour concourir à la « rédaction des cahiers, & à la nomination des « députés.
a a° Les députés choisis formeront à l'hôtel u de ville , & sous la présidence des officiers « municipaux, rassemblée du tiers état de la « ville. Ils rédigeront le cajiier des plaintes & « doléances de ladite ville, & nommeront des (( députés pour le porter au bailliage prin- « cipal.
« 5 ' Le nombre des députés qui seront choisis tt par les paroisses & communautés de.cam- « pagne , pour porter leurs cahiers, sera de « deux, à raison de deux cents feux & au-des- « sus ; de trois , à raison de trois cents feux ; « ainsi de suite.
« Dans les bailliages principaux, ou séné- « chaussées principales, les députés du tiers « état , dans une assemblée préparatoire , « réduirQUt tous les cahiers en un seul, & « nommeront le quart d'entre eux, pour porter a ledit cahier à rassemblée générale du bail- « liage.
tt 5^ Sa Majesté ordonne que dans lesdits
Digiii^icu by ^<jy >\^L'^
iG8 Histoire d^un paysan»
«.bailliages principaux, l'élection des députés « du tiers état, pour les états généraux, . sera « laite immédiatement après la réunion des (( cahiers de toutes les villes & communautés ce qui s'y seront rendues. »
On voit quau lieu de nooimer, comme aujourd'hui, des députés cpi'on ne connidt ni d'Eve ni d'Adam, & qu'on vous envoie de Paris avec de bonnes recommandations, on nommait, d'après le bon sens, des gens de son village. Ceuxci choisissaient ensuite entre eux les plus capables, les plus courageux, les plus instruits, pour soutenir nos plaintes devant le roi, les princes les nobles & lès évèques ; & de cette façon on avait quelque chose de bon.
Regardez ce que nos députés de 8p ont fait & ce que font ceux d'aujourd'hui; d'après cela, vous reconnaîtrez ce qui vaut le mieux ; d'avoir des paysans qu on choisit parce qu'on les connaît, ou des hommes qu'on accepte, parce que le préfet vous les recommande. Ce n'est pas pour rabaisser nos messieurs ; mais, entre les meilleures choses, il y a du choix. II est clair que les députés doivent représenter les gens qui les nomment, & non le gouvernement qu'ils sont chargés de surveiller; ça tombe sous le bon sens. Supposez que le roi Louis XVI, au moyen de ses baillis, de ses
Oigitized
sénéchaux, de ses prévôts, de ses gouverneurs
de provinces & de sa maréchaussée, ait fait nommer lui-même les députés du tiers état.
Que serait-il arrivé > Ces députés n'auraient jamais osé contredire le roi, qui les avait mis en place ; ils auraient trouvé bien tout ce que désirait le gouvernement, & nous croupirions encore dans la misère.
Je n'ai pas besoin de vous peindre la satis- ' faction & Tenthousiasme des gens, lorsqu'ils surent que les états généraux auraient lieu, car malgré tout, on avait conservé quelques doutes. A force d'être trompés, on n'osait plus croire à rien; mais cette fois, la chose ne pouvait se remettre.
Ce même jour, maître Jean & moi, vers cinq heiires du soir, nous travaillions à la forge comme des bienheureux. A chaque instant, le parrain en mettant le fer au téu s'écriait, sa grosse figure route ré|ouie :
« Eh bien, Michel, nous allons donc avoir nos états généraux ! 1»
Je lui répondais en riant :
« Oui, maitre Jean, laiTaire est dans le
sac! »
Et les marteaux se remettaient à galoper sans relâche. La joie du cœur vous donne des forces extraordinaires.
l^Q Histoire d^un paysan.
Dehors, il faisait une l>oue qu'on ne connaît plus depuis longtemps; la neige fondait, Teau coulait, elle entraînait ks fumiers & remplissait les caves. Les femmes sortaient à chaque instant, pour la repousser àgrands coups de balais* Une misère entraîne Tautre : après avoir rem** pli les corvées du roi, du seigneur & du couvent, ridée de paver la rue du village ne pou^ yait pas vous venir, on était bien trop content de se reposer & de vivre dans la crasse.
Tout à coup, cinq ou six vieux Baraquîns,
des Baraques d'en haut, d'en bas & du bois do chênes, avec le vieux sarrau gris, legrand feutre en galette sur les épaules : le père Jacques Lé^ tumier, Nicolas Cochart, Claude Huré, Gau^ thier Courtois, enfin tous les notables du p^ys,
s'arrêtèrent devant notre forge d'un air majestueux, & se découvrirent comme pour taire des cérémonies.
(t Hé! c'est vous, Létumier ! cria maître Jean, & vous, Hurél Que diable faites-vous là? »
Il riait, mais les autres étaient graves; & le grand Létumier, courbant son dos sous la petite porte, dit du fond de son gosier, à lamanière des marchands ambulants de poterie :
« Maître Jean Leroux, hé I SjBiuf votre respect, nous avons une communication à vous faire.
— A moi?
Histoire d^im paysan.
— Oui, à vous-même! relativement aux
élections.
— Ahl ah, bon... entrez..* vous êtes là, lés ' pieds dans la boue. »
Alors tous, l'un après l'autre, entrèrent.
Nous ne pouvions presque pas tenir dans le petit carré. Les autres rêvaient à la façon de conunencer le discours, quand maître Jean leur dît :
(( Eh bien, quoi?.., qu'est-ce que vous avez à me demander?... Ne vous gênez pas; si c'est possible... vous me connaissez.
— Voilà ce que c'est, dit le bûcheron Co-
chart ; vous savez que les trois Baraques votent ensemble à la ville ?
— Oui... eh bien?
— Eh bien, les trois Baraques ont deux cents feux; nous avons droit à deux députés.
— Sans doute. Et puis?
— Et puis, vous êtes le premier, ça va sans dire. Seulement l'autre nous embarrasse.
— Comment, vous voulez me nonrimer ! dit maître Jean, intérieurement flatté tout de même.
— Oui ! mais l'autre ? »
Alors msdtre Jean fiit tout à &it content &
dit :
« Nous sommes à nous rôtir là près du feu;
1^2 Histoin éPun paysan.
entrons plutôt à l*auberge, vidons une bonne cruche ensemble, ça nous ouvrira les idées, n
Naturellement ils acceptèrent. Je voulais rester à la forge, mais maître Jean, du milieu de la rue, me cria :
« Hé, Michel, arrive donc!... Un jour comme celui-<i, tout le monde doit s'entendre. »
Et nous entrâmes ensemble dans la grande salle. On s'assit autour de la table, le long des fenêtres; msutre Jean fit apporter du vin, des gobelets, une miche & des couteaux.
On choqua les gobelets; & puis, comme la mère Catherine regardait toute surprise, ne sachant ce que cela voulait dire, & que Létumier s'essuyait la bouche pour lui expliquer la réunion, maître Jean s'écria :
« Moi, c'est bon... ça me flatte... J'accepte, parce que chacun doit se sacrifier pour le pays. Seulement, je dois vous prévenir que si vous ne nommez pas en même temps Chauvel, je refuse.
— Chauvel, le calviniste?» s'écria Létumier
en tournant la tête & ouvrant des yeux tout ronds.
Et les autres, se regardant comme épouvantés, criaient :
« Le calviniste... notre député! luil...
— Écoutez, dit maître Jean, nous n'allons
HUtoin $m paysan, 193
pas là pour nous réunir comme qui dirait en concile, à cette fia de délibérer sur les mys^
tères de notre sainte religion, sur les saints sacrements & le reste. Nous allons là pour nos affaires, & principalement pour nous débarrasser des aides, des tailles, des corvées, des capitations; pour faire pièce, à nos seigneurs, si c'est possible, & tirer notre épingle du jeu. £h bien, moi,, je suis un homme de bon sens,— au moins je le crois ! — mais ce n*est pas assez pour gagner une aussi grosse partie. Je sais lire, écrire ; je connais aussi les endroits où le bât nous blesse, & s'il ne fallait que braire comme une bourrique, je ferais ma partie aussi bien que n'importe lequel des Quatre- Vents, de Mittelbronn ou d'ailleurs. Mais il ne s'agit pas de ça. Nous allons trouver là-bas des finauds de toute sorte, des procureurs, des baillis, des sénéchaux, des gens pleins d'instruction, qui nous donneront mille raisons tirées des lois, des coutumes, des usages, de ceci, de cela ; & si nous ne savons pas leur répondre clairement, ils nous remettront le licou pour toujours! Comprenez-vous? »
Létumier ouvrait la bouche j usqu'aux ofeilles . .
« Oui!... mais Chauvel... Chauvell... disaitr-iL
— Laissez -moi finir, reprit maître Jean.
Je veux bien être votre député; & si quelqu'un des nôtres parte bien pour nous, je suis capable de le soutenir & je le SQutiendrai , — mais de répondre moi-même ! non, je n^ai pas assez d'instruction ni* de connaissances; & je vous dis que dans tout le pays, n'importe où, personne n*est capable de parler & de nous défendre comme Chauvcl, Il sait tout : les lois, les coutumes, les otdonnances, tout ! Ce petit homme-là, voyez-vous, connaît tous les livres qu'il a portés depuis vingt-cinq ans sur son dos. Ên route, vous croyez qu'il regarde à droite, à gauche, les champs, les arbres, les haies, les ponts & les' rivières. Eh bien, nont Il a le nez dans un de ses boucjuins en marchant, ou bien il rumine des raisons; ça fait qu'à moins d'être des bctes & de vouloir conserver vos corvées, vos tailles & vos impositions, c'est lui que vous choisirez d'abord, même avant moi. Si Chauvel est là, je le soutiendrai ferme ; mais s'il n'y est pas, autant ne pas me nommer du tout, car je refuse d'g,vance. »
Maître Jean parlait simplement & les autres
se grattaient Foreille.
<i Mais, dit le bûcheron Cochart, est-ce qu'on
voudra Taccepter?
— L affiche ne fait aucune différence entre
Histoire d'un paysan. I9jf
les religions, répondit maître Jean; tout le
monde est appelé, pourvu qu'on soit Français, qu'on ait vingt-cinq ans & qu'on soit inscrit aux rôles des impositions. Chauvel paye comme nous tous, peut-être plus. Et Tannée der* nière, notre bon roi n'a->t«il pas rendu l'état civil aux luthériens, aux calvinistes & même auï juifs. Vous devriez pourtant le savoir!
Nommons Chauvel ft ne nous inquiétons pas du reste. Je vous réponds qu'il nous fera plus de bien & plus d'honneur que cinquante capu« cins ; qu'il défendra nos intérêts avec un grand bon sens & un grand courage. Ce sera l'hon-* neur des trois Baraques, croyez^ moi. Hél Catherine, encore une cruche. »
Les autres étaient encore dans le doute; mais lorsque maître Jean remplit les verres & qu'il dit :
« C'est mon dernier mot; si vous ne nommez pas Chauvel, je refuse ; si vous le nom-» mez, j'accepte. — la santé de notre bon roi!»
Tous furent comme attendris, en répétant :
« A la santé de notre bon roi ! »
Et quand ils eurent bu, Létumier, d'un air grave, dit :
« Ce sera dur à faire avaler aux femmes; mais du moment que c'est comme ça, maître Leroux, voici ma main.
196 Histoire d'un pays>m,
~ Et voici la mienne, » fit un autre en se penchant.
Ainsi de suite tout autour de la table. Après quoi on vida la cruche, & chacun se leva pour retourner à la maison. — C'étaient les notables, nous étions sûrs que tous les autres feraient comme eux.
<( L aâaire est donc entendue ! leur criait maître Jean, tout joyeux sur sa porte.
— C'est entendu! » disaient-ils en s'en allant, & pataugeant à travers la boue.
Alors nous rentrâmes dans la forge; tout cela nous avait rendus pensifs. Nous travaillâmes jusqu'à sept heures, & Nicole vint nous appeler pour souper.
La réunion devait avoir lieu le dimanche suivan t. Chauvel & sa lîlle étaient en route depuis une quinzaine de jours ; jamais ils n avaient vendu plus de leurs petits livres; maître Jean espérait pourtant les trouver à la grande réunion de la mairie.
Enfin, ce soir-là, rien de nouveau ne se passa; la journée était bien assez pleine 1
Histoire ê*un paysan.
Comme )e descendais , le dimanclie suivant, la vieille rue des Baraques avec mon père, entre six & sept heures du matin, le soleil se
levait tout rouge au-dessus des bois de la fionne-Fontaine. C'était le premier beau jour de Tannée; les toits de chaume & lès petites cheminées en briques noires, où se dévidait la fumée dans l'air, ressemblaient à de l'or; les petites flaques d'eau, le long des chemins, ' brillaient à perte de vue ; les nuages tout blancs s'étendaient dans le ciel ; & Ton entendait au loin, bien loin, les clarinettes des villages qui se mettaient en route, les tambours qui battaient le rappel en ville, & les premiers tintements des cloches, annonçant la messe du Saint-Esprit, avant les élections.
Mon père,, déjà vieux, hàlé, chétif, la barbe grise, le cou nu, marchait près de moi, son sarrau de grosse toile écrue serré sur les han-
chcs, le pantalon aussi de toile, noué par tm cordon sur les chevilles, & les souliers de cuir roux, sans talons, lacés en forme de bottines. Il était coiilc comme tous les paysans de notre temps, du vieux bonnet en bourre de laine^
qu'on a mis dupuis sur le drapeau de la République, & regardait tout pensif à droite & à gauche, du coin des yeux, comme si quelque chose avait dû nous surprendre. Ah! c'est qu'à force de souffirir, on se méiie de tout. A chaque instant, le pauvre homme me disait :
« Michel, prends garde 1 Ne disons rieuL,, Taisons-nous!... Ça finira mail »
Moi, j'avais plus de confiance; Thabitude d'entendre maître Jean & Chauvel parler des
affaires du pays, & de lire moi-même ce qui se passait à Rennes, à Marseille, à Paris, me don* naitdéjà plus de courage. Et puis, à dix-huit ans, le travail de la forge m'avait élargi les épaules; le gros marteau de douze livres ne pesait pas trop lourd dans mes mains calleuses; j'avais à peine un poil de barbe, mais cela ne m'empêchait pas de regarder mon homme en i^ce : soldat, bourgeois ou paysan. J'aimais aussi me bien mettre; les dimanches, je portais »ma culotte de drap bleu, mes bottes montantes, ma veste de velours à la mode des for-^ gérons; &, puisqu'il &ut le dire, je regardais
Histoire Sun paysan* 199
les jolies filles avec plaisir, je les trouvais belles; ça n'est pas défendu! Enfin, voilà!
Tout le village était debout. Comme nous arrivions près de Tauberge, maître Jean & Valentin, dans la grande salle, les fenêtres ouvertes au large, vidaient ensemble une bouteille de vin & cassaient une croûte avant de partir. Us étaient tous les deux en grande tenue : maître Jean, avec son habit de maître, à larges pans, son gilet rouge, la culotte bouclée sur SCS gros mollets, & les boucles d'argent sur ses souliers ronds \ Valentin^ en blouse de toile grise, le col & le devant festonnés de lisérés rouges, un gros cœur d argent fermant la chemise, le bonnet de paysan , penché sur
rorcille. Ils nous virent & crièrent :
« Hé! lesvoici!,M les voici I... »
Nous entrâmes.
« Allons, Bastien , à la santé de notre bon roil » cria maître Jean en remplissant nos gobelets.
Et mon père, les larmes aux yeux, répondit :
tt Oui, oui, Jean, à la santé de notre bon roi?... Vive notre bon roi!... »
C'était la mode alors de croire que le roi faisait tout; on le regardait comme une espèce de bon Dieu qui veille sur ses enfgmts. Mon père aimait donc beaucoup le roi.
aoo Histoire i^un paysan*
Nous bûmes, & presque aussitôt les notables arrivèrent. C'étaient les mêmes que la veille, avec le grand-pcre Lciuniicr, tellement vieux qu'il ne voyait plus clair, & qu'il fallait le conduire pas à pas, pour Tempècher de tomber.
Malgré tout, il avait voulu voter; & pendant qu'on allait chercher du vin, qu'on remplissait les gobelets & que chacun disait son mot, criant :
« Eh bien, nous y sommes... c'est finil...
On va reconnaître les fiaraquins; tous voteront ensemble, soyez tranquilles!... »
Pendant qu'on se serrait la main, qu'on riait, qu'on trinquait, le pauvre vieux disait :
« Ah! que la vie est longue! que la vie est longue 1... Mais c'est égal, quand on voit un jour pareil, on ne regrette plus ses misères. i>
Maître Jean lui répondit :
« Vous avez raison, père Létumier, on ne compte plus les jours de pluie, de grêle & de neige quand la moisson arrive. Voici les gerbes!... Elles nous ont coûté de la peine, c'est vrai; mais nous allons les battre, les vanner, les cribler; nous aurons du pain, & s'il plaît à Dieu, nos enfants aussi. Vive le bon roi! )>
Et tous nous répétâmes :
« Vive le bon roi! »
Les gobelets se choquèrent; on aurait voulu
Histoire d'un jfuysarit
s'embrasser. Ensuite on partit bras dessus, bras dessous, mon père & moi les derniers.
Tous ceux des Baraques, déjà réunis autour de la fontaine, en nous voyant en route, nous suivirent avec la clarinette 8l le tambour. Jamais on n'a rien entendu de pareil ; tout le pays était plein de musique & du son des cloches ; de tous les côtés on voyait sur les quatre chemins, des files de gens qui dansaient, levaient • leur^ chapeaux, jetaient leurs bonnets en Tair & criaient :
« Vive le bon roi ! vive le père du peuple ! »
Les cloches se répondaient depuis, la haute montagne jusqu'au fond de la plaine; cela ne finissait pas. Et plus on approchait de la ville, plus ce bourdonnement grandissait. Sur l'église, aux fenêtres des casernes, sur l'hôpital, partout flottaient les drapeaux de soie blancs, à fleurs de lis d'or. Non, jamais je n'ai rien vu d'aussi grand !
Plus tard, les victoires de la République, le canon qui grondait sur nos remparts, vous élevaient bien aussi le cœur, & l'on criait : u Vive la France!... Vive la nation!... Vive la République!... » avec fierté. Mais cette fois on ne songeait pas à tuer des hommes ; on pensait tout gagner d'un seul coup, en s'embrassant les uns les autres.
Ces choses ne sont pas à peindre I Comme nous approchions de la ville, voilà que le cuté Christophe^ à la tète de ses paroissiens, arrive à rembranchcnKiit des deux chemins. Alors on s'arrête, on levé les chapeaux, on crie tous ensemble :
« Vive le bon roi ! »
Le curé & maître Jean s'embrassent; fie puis
riant, chantant & jouant de la clarinette, faisant des roulements de tambours, les deux' paroisses arrivent à l'avancée, déjà pleine de monde. Je vois encore la sentinelle du régiment de LaFère, sur la demi-»lune, avec son grand habit blanc à revers gris de fer, son immense chapeau à cornes sur la perruque pou-^ drée, le gros mousquet au bras , qui nous fait signe d'arrêter. Les ponts étaient encombrés de charrettes, de voitures; tous les vieux se faisaient traîner à la mairie, tous voulaient voter avant de mourir ; un grand nombre pleuraient comme des enfants.
Après cela, qu'on dise que ceux de notre temps n'avaient pas un bon sens extraordinaire : depuis le premier jusqu'au dernier, ils voulaient tous avoir des droits.
Enfin, nous attendîmes là plus de vingt minutes, avant de passer le pont, tant la presse était grande.
Histoire £wi paysa/u 203
Mais c'est Tintérieur de la ville qu'il aurait Êdlu voir^ les rues pleines de monde^ les dra«peaux innombrables à toutes les fenêtres. C'est là qu'il âilait entendre les cris de : « Vive le roil » commencer tantôt sur la place, tantôt près de l'arsenal, ou de la porte d'Allemagne, & faire le tour des remparts & des glacis, conmie un roulement de tonnerre.
Une fois la vieille herse passée, vous ne pouviez plus avancer ni reculer, ni voir à quatre pas devant vous. Les cabarets, les tavernes, les brasseries, les rues Saint-Christophe, du Cœur*- Rouge, des Capucins, — tout le long des deux casernes, de l'hôpital & jusque sous la halle aux grains, — ne formaient qu'une seule foule d'un bloc.
La messe du Saint<-Esprit venait de conn
mencer; mais comment s'approcher de l'église? Les patrouilles du régiment de La Fère, elles* mêmes, avaient beau crier : « Gare !... gare !...» elles étaient repoussées dans tous les coins , & restaient l'arme au pied sans pouvoir en sortir.
Alors maître Jean se rappela que l'auberge de son ami Jacques Rei^audot était proche, & sans rien nous dire, en nous faisant seulement signe d'arriver, il nous entraîna, le curé Christophe, Valentin, mon père & moi, jusque sur les marches du Cheval-Blanc. Mais nous ne
Histoire d^ttn paysan.
pûmes entrer que par la porte de derrière, dans la cuisine, car la grande salle était pleine ' comme un œuf; il lUdit fallu tout ouvrir, les portes & les fenêtres, pour respirer*
La mère Jeannette Renaudot nous reçut bien & nous fit monter au premier, dans une chambre encore vide, où Ton nous apporta du vin, de la bière & du pâte j tout ce que nous voulions.
Les autres, en bas, regardaient de tous les
cotés; ils nous croyaient perdus dans la foule. Nous ne pouvions pourtant pas les appeler^ ni . les faire monter tous. Nous restâmes donc entre nous ; seulement, vers une heure de Taprèsmidi, quand la bonne moitié des villages avait déjà voté, & que ceux des Baraques tournaient au coin de Fouquet pour aller vers la place, nous sortîmes \ & prenant par la rue de THôpital, nous arrivâmes devant la mairie les premiers. On crut que nous étions là depuis long-^ temps, & chacun disait :
« Les voilà!... les voilà !... »
La vieille maison commune, avec son clocher, ses grandes fenêtres ouvertes au-dessous de l'horloge, sa voûte, où s*engoufFraient les villages l'un après l'autre, bourdonnait du haut en bas, comme un tambour. De loin, on aurait dit une fourmilière.
Les Baraquins devaient passer avant ceux
de Lutzelbourg; ils étaient entre Tancienne citerne & le grand escalier qui monte à la voûte. Maître Jean, Valentin, mon père & moi, nous marchions alors en tête; mais d autres, ceux de Vilschberg, n'ayant pas encore fini de voter, il fallut attendre sur les marches assez longtemps. £t dans ce moment, comme le
cœur de chacun battait en songeant à ce qu'il allait taire, & que derrière nous, sous les vieux ormes, après les cris de : « Vive le bon roi ! » se faisaient de grands silences, dans un de ces moments, j'entendis une voix claire,' une voix que nous connaissions tous, celle de la petite Marguerite Çhauvel, qui criait, à la manière des marchands d'almanachs :
(t Qu'est-ce que le tiers état ? Qu'est-ce que le ti^s état? par M. Tabbé Sieyès. Achetez Qu^ est-ce que le tiers état ? — Q^ssemblées des bailliages de Mgr le duc d'Orléans* Qu'est-ce qui veut les Qâssemblées des bailliages f »
Alors, me tournant vers m^tre Jean, je lui
dis :
« Ëntendez7Vous la petite Marguerite ?
— Oui, oui, je l'entends depuis longtemps, dit-il. Quelles braves gens que ces Chauvell... Ceux-là peuvent se vanter d'avoir fait du bien
2g6 Histoire d'an paysan,
au pays. Tu devrais aller prévenir Marguerite d'envoyer son ^ père. Il ne doit pas être bien loin. Ça lui ferait plaisir de s'entendre nommer. »
Aussitôt, écartant un peu les Coudes, je retournai dans la foule jusqu'au haut des marches de la mairie, & j'aperçus de là Marguerite, son panier sur un des bancs de la place des Ormes, qui vendait ses livres. On ne se figure pas de petit diable pareil, arrêtant les paysans, les retenant par la manche, leur parlant en allemand & en français. Elle était dans le grand feu de la vente \ & c'est la première fois que la vivacité de ses yeux noif s m'étonna, malgré les mille autres pensées qui me passaient par la tète.
Je descendis jusqu'auprès du banc, & comme je m approchais, Marguerite me prit aussitôt par la veste , en criant :
« Monsieur ! monsieur ! Qu'est-ce que le tiers état? Voyez le Tiers état , de M. Tabbé Sieyès, à six llards. »
Alors je lui dis ;
a Tu ne me reconnais donc pas, Marguerite?
— Tiens, c'est Michel ! » dit-elle en me lâchant & riant de bon cœur.
Elle s essuyait la sveur qui perlait sur ses
Histoire $un paysarim
joues brunes, & rejetait derrière son cou ses grands cheveux noirs, tout défaits Nous étions comme émerveillés de nous trouver là*
« Comme tu travailles, Marguerite, quelle peine tu te donnes ! lui dis-je.
— Ah ! fit-elle, c'ç$t le grand jour \ il faut
vendre t ^
Et me montrant le bas de sa jupe & ses petiti
pieds de cerf tout crottés :
« Regarde comme je suis £ute! Depuis hier soir à six heures nous marchons. Nous arrivons de Lunéville avec cinquante douzaines de Tiers état; & depuis ce matin nous en vendons, nous en vendons ! Tiens, c'est tout ce qui nous reste : dix ou douze douzaines, »
£lle était toute fière, & moi je lui tenais la main tout surpris.
(( Et ton père, où est-il? lui dis-je.
— Je ne sais pas... Il court la ville,,. Il entre dans les auberges... Oh ! nous ne garderons pas un seul de ces Tiers étaU Je suis sùrç qu'il a déjà vendu tous les siens.»
Puis, tout à coup, me rçtirant sa petite main :
« Allons, va! dit-elle, ceux des Baraques entrent dans l'hôtel de ville.
' — Mais je n'ai pas mes vingt-cinq ans, Mar«guérite, je ne puis pas voter.
3o8 Histain éPan paysan.
— C'est égal... nous perdons notre temps à bavarder ensemble.»
Et tout de suite clic se remit à vendre :
a Hé! messieurs, le Tiers état*., le Tiers état... »
Alors je partis bien étonné. J avais toujours vu Marguerite à côté de son père^ & maintenant elle me paraissait tout autre , son courage m'étonnait, je pensais :
« Elle se tirerait mieux d'affaire que toi, Michel, n
Et même au milieu de la foule, sur le bal-*
con, après avoir rejoint maître Jean, j'y songeais encore.
« Eh bien? me dit le parrain, au moment ou j'arrivais.
— Eh bien, Marguerite est seule sur la place; son père court la ville avec des brochures. »
Eu ce moment nous descendions du balcon dans le grand corridor, qui menait à la salle d'audience du prévôt. Le tour des Baraquins était venu ; & comme il fallait voter à haute voix, avant d'entrer dans la salle nous enten* dions déjà longtemps d'avance les votes :
« Maître Jean Leroux ! — Mathurin Chauvel ! — Jean Leroux l — Mathurin Chauvel !
— Maître Jean Leroux 1 — Chauvel I »
Maître Jean, la figure toute rouge, me dit :
u Quel dommage que Chauvel ne soit pas là ! Il aurait du bonheur. »
Et moi, me retournant, je vis derrière nous Chauvel, bien étonné de ce qu'il entendait.
« C'est vous qui avez âit cela? dit-il à maître Jean.
— Oui, répondit le parrain tout joyeux.
— De votre part, cela ne m'étonne pas, dit Chauvel en lui serrant la main; je vous connais depuis longtemps! Mais ce qui me surprend, ce qui me réjouit, c'est d'entendre des catholiques nommer un calviniste. Le peuple met de côté ses vieilles superstitions : il aura la victoire! »
Nous avancions tout doucement, & nous tournions deux à deux pour entrer dans la grande salle. Une minute après nous voyions, au-dessus de la foule découverte, M. le prévôt Schneider, en manteau noir bordé de blanc, la toque en tète & Tépée au côté. C'était un homme de cinquante ans. Les échevins, les syndics en habits noirs, une écharpe aussi noire sur le cou, étaient àssis plus bas d'une marche. Derrière, contre le mur, se trouvait un grand crucifix.
C'est tout ce qui me revient.
Les noms de Jean Leroux &Mathurin Chauvel se suivaient comme le battant d'une horloge. Le premier qui dit : — Nicolas Létumier
axo Histoire d'un paysan*
& Chauvel! — ce fut mattre Jean lm-*mème.
C'est à cela qu'on le reconnut, & le prcvol sourit. Le premier qui dit : — Jean Leroux & Létumier! — ce fut Chauvel & on le reconnut aussi. Mais M. le prévôt le connaissait depuis longtemps, 8: il ne sourit pas. Le lieutenant Dcsjardin^ se pencha même à son oreille, pour lui parler.
Moi j avais passé sur la droite, n'ayant pas de vote à donner. — Chauvel, maître Jean & moi, nous sortîmes ensemble; nous eûmes mille peines à traverser de nouveau la foule ; & même en bas, au lieu de remonter sur la place, où ceux de Mittelbronn venaient d'arriver, il nous fallut passer par derrière, sous la» vieille halle. Là, Chauvel nous quitta tout de suite, en nous disant :
<( A ce soir, aux Baraques, nous causerons. »
Il avait encore de ses petits livres à vendre.
Maître Jean & moi nous retournâmes seuls chez nous, tout pensifs. Les gens s'en allaient; ils paraissaient bien fatigués & pourtant encore joyeux. Quelques-uns avaient bu un coup de trop, & chantaient en levant les bras le long des chemins. Mon père & Valentin ne vinrent que plus tard. Nous aurions pu les chercher longtemps, avant de les trouver.
Cu même soir, après le souper, Chauvel & sa
Histoire àhin paysan^,
fille arrivèrent comme à Tordinaire. Chauvel avait un gros paquet de papier dans sa poche ; c'étaient les discours prononcés le matin avant les élections, dans la grande salle de la nmirie, par M. le prévôt & son lieutenant; & puis les procès-verbaux de comparution du clergé, de la noblesse & .du tiers état. Les discours étaient bien beaux; &, comme maître Jean s'étonnait que des gens qui nous parlaient si bien, nous eussent toujours traités si mal, Chauvel dit en souriant :
« A Tavenîr, il ftudra que tout soit d*accord :
les actions & les paroles. Ces messieurs voient, que le peuple est le plus fort, & ils lui tirent le chapeau; mais il faut aussi que le peuple connaisse sa force & qu'il en use, alors tout ira selon la justice. »
Mais à cette heure, il faut que je vous raconte une chose qui m'attendrit toujours quand
j'y pense : c'est le bonheur de toute ma vie.
Et d'abord vous saurez qu'en ce mois d'avril, ceux du pays qu'on avait nommés pour dresser le cahier de nos plaintes & doléances, se réunirent au bailliage de Lixheim. Ils logeaient làbas dans des auberges. Maître Jean & Chauvel partaient tous les lundis matin & ne rentraient que le samedi Soir; cela dura trois semaines.
On se représente aussi le mouvement de la montagne en ce temps : les cris, les disputes sur l'abolition de la taille, de la gabelle, de la milice, sur le vote par tète ou par ordre, & mille autres choses auxquelles on n'avait jamais pensé. Des Alsaciens & des Lorrains en foule remplissaient Tauberge ; ils buvaient, ils tapaient du poing sur les tables & s'emportaient comme des loups. On aurait cru qu'ils allaient
Histoire £on paysan, '
s'étrangler^ & pourtant ils ctaient tous 4*accord, comme tous les gens du peuple ; ils voulaient ce que nous voulions, sans cela quelles batailles en aurait vues!
Valentin & moi nous travaillions à la forge en face ; nous raccommodions les charrettes & nous ferrions les chevaux de tous ces passants. Quelquefois j'essayais aussi de me disputer avec Valentin, car lui croyait tout perdu, si les seigneurs & les évêques avaient le dessous; j'aurais voulu le convaincre, mais c'était un si brave homme, que je n*osais lui faire de la peine. Sa seule consolation était de parler d'une hutte qu'il avait au bois, derrière la Roche-Plate, pour prendre des mésanges; il avait aussi des sauterelles dans les bruyères & des collets dans les passes,' avec la permission de M. l'inspecteur Claude Coudray, auquel il portait de temps en temps un chapelet de grives ou de becs-iins, en signe de reconnais* sance. Voilà ce qui le touchait au milieu du grand bouleversement qu'on voyait déjà venir; il ne songeait qu'à ses appeaux, & me disait:
« La saison des nids approche, Michel; & après les nids viendra la pipée; ensuite le grand passage des gri\es, qui descendent en Alsace quand le raisin commence à mûriir. L'année
az4 Histoire à^m pay»m*
s'annonce bien; si le beau temps continue, nous
en prendrons des quantités. »
Sa longue figure s'allongeait, il souriait de sa grande bouche édentée, ses yeux devenaient ronds î il voyait déjà les grives pendues par le cou à ses lacets ; & il arrachait du crin à la queue de tous les chevaux que nous ferrions, pour faire ses sauterelles.
Moi, je songeais aux grandes affaires du bailliage, & principalement à l'abolition de la milice, parce que je devais tirer en septembre & que cela mlntéressait encore plus que le reste.
Mais il arriva bien autre chose.
Depuis quelque temps, le soir, en rentrant
dans notre baraque, je trouvais la mère Létu^ mier & sa âlle en train de tiler avec ma mère, à côté de mon père, de Mathurine & du petit Etienne , qui tressaient des corbeilles. Elles étaient là comme chez eux & faisaient la veiU lée jusqu'à dix heures. Ces Létumier étaient des gens riches pour le temps, ils avaient biea huit jours déterre dans le fmage; & leur fille Ânnette, une grande blonde un peu rousse, mais blanche ft fraîche, était une bonne créature. Je la voyais souvent aller & venir devant la forge, avec un petit baquet sous le bras soi-disant pour aller chercher de leau à la fon-i
taine, — & se retourner en regardant d'un air douXé Elle était en jupe courte & corset de toile
rouge à bretelles, les bras nus jusqu'aux coudes.
Je voyais celâ sans y faire attention ni me
douter de rien. Le soir, en la regardant filer, je lui disais quelques paroles joyeuses, des douceurs comme les garçons en disent aux rilles, par honnêteté, par jeunesse; c'est naturel, & Ton ne pense pas plus loin.
Mais voilà qu'un jour la mère me dit :
<t Écoute, Michel, tu feras bien d'aller danser dimanche au Rondinet de la Cigogne. & de , mettre ta veste de velours, ton gilet rouge & ton cœur d'argent. »
Cela m'étonne & je lui demande pourquoi.
Elle me répond en souriant & regardant le père ;
« Tu verras! »
Le père tressait tout pensif. Il me dit :
« Les Létumier sont riches ; tu devrais bien
daiibcr avec leur fille, ce serait un bon parti. »
£n entendant cela, je fus troublé. Ce n est pas que cette fille me déplût, non I mais jamais ridée de me marier ne m'était encore venue.
£nân, malgré tout, par curiosité, par bêtise, & aussi parce que cela faisait plaisir au père, je réponds :
2i6 Histoire à* un paysan,
a Comme vous voudrez! Seulement, je suis
trop jeune pour me marier; je a ai pas encore tiré à la milice. ,
— Enfin, dit la mère, ça ne te coûte rien d*y aller, & ça fera plaisir à ces gens; c'est une honnêteté, voilà tout. »
Alors je repondis :
« C'est bon I »
Et le dimanche suivant, après vêpres, je pars; je descends la côte, rêvant à ces choses, & comme étonné de ce que je faisais.
En ce temps, la vieille Paquotte, veuve de Dieudonné Bernel, tenait Tauberge de la Cifogiic. à Liitzelbourg, un peu sur la gauche du pont de bois; & derrière, où se trouve aujourd'hui le jardin^ au pied de la côte, on dansait sous les charmilles. Il y avait beaucoup de monde, car M. Christophe n'était pas comme tant d'autres curés ; il avait l'air de ne rien voir, ni de rien entendre, pas même la clarinette de Jean Rat. On buvait du petit vin blanc d'Alsace & Ion mangeait de la friture. i
Je descends donc la rue, & je montQ Tescalier au fond de la cour , en regardant les filles & les garçons tourner ensemble sur la terrasse; à peine en haut, sous la première tonnelle, la mère Létumier me crie :
îiistoirt à^un paysan. 217
« Par ici^ Michel, par ici! » .
La belle Annette était là; en me voyant, elle devint toute rouge. Je la pris au bras & je lui demandai une valse. £lle criait :
« Oh! monsieur Miclicl!... Oh! monsieur Michel!... » en levant les yeux & me suivant.
Dans tous les temps, avant comme après la révolution, les filles ont été les mêmes; elles avaient plus de goût pour Tun que pour Tautre.
Je dansai donc des valses avec elle, cinq, six, je ne sais plus. Et Ton riait. La mère Lé tumier était toute contente, Annette toute rouge, les yeux baissés. Naturellement on ne parlait pas politique; on plaisantait, on buvait, on cassait une brestelle ^ ensemble. Voilà la vie! — Je pensais :
(( La mère sera contente ; on lui fera com- • pliment sur son garçon. »
Mais le soir, vers six heures, j en avais assez ; &, sans songer à autre chose, je descends dans la rue & je prends par la Kipinicrc, pour couper au court entre les roches.
Il faisait une chaleur extraordinaire pour la saison, tout verdissait & fleurissait ; les violettes, les myrtilles & les fraisiers, tout s'éten-