‹ Histoire d'un regimentChapitre 16 sur 135 · N’est-ce pas du pur modernisme · texte numérisé non relu

N’est-ce pas du pur modernisme

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Malgré ces sages principes, on abusait surtout des parades. Un avait poussé la minutie jusqu'à placer, dans les cours des casernes, des horloges à balancier et des échelles géométriques gravées sur les pavés, pour atteindre le plus haut degré de perfection dans la régularité et la cadence du pas1. Les gardes, où le soldat devait rester six heures en faction, étaient assez fréquentes; on cessait à peu (très l’école du tir et l’on négligeait les promenades militaires. Heureusement, les changements de garnison étaient fréquents, et chaque régiment allait d’un bout à l’autre du royaume (de Metz à la Rochelle, par exemple). Les étapes étaient d’ordinaire de cinq à six lieues.

L’ordonnance de 1 770 enjoignait aux capitaines de visiter souvent leur compagnie, de veiller avec un soin assidu aux mœurs et à la bonne conduite des bas-officiers et soldais, de chercher à connaître l’esprit qui régnait parmi eux, et de tenir la main à ce que tout l’argent du prêt fut bien et économiquement employé pour la nourriture.

Le service de semaine était organisé comme de nos jours.

Le premier dimanche de chaque mois, le chef de corps passait la revue du linge, de la chaussure, de l’armement et de l’équipement.

Cependant, en dehors des marches et des manœuvres, il restait de nombreux loisirs au soldat. L’État les utilisait souvent en l’employant aux travaux publies. Les corvées étaient d’ordinaire facultatives et rémunérées. Les soldats pouvaient aussi se créer quelques ressources en travaillant chez l’habitant, en obtenant des permissions pour aller faire la moisson ou les vendanges. Sous Louis XVI, on calculait qu’ils donnaient sept heures au sommeil, deux au repos, une aux repas et quatre aux exercices. 11 leur restait donc dix heures de loisir! Dix heures d’ennui!

Caractère, discipline et punitions. — « La belle chose que le service pour faire un homme! » dit un vieux paysan à un soldat qui vient en congé. Sous l’ancien régime, c’est une noble tâche que de porter un mousquet. « Pourquoi trouve-t-on tant d’hommes, dit un historien, qui se font tuer pour cinq sous par jour, tandis qu’il en faut donner vingt à l’homme qui pioche la terre et va coucher tranquillement chez lui? C’est que l’un s’appelle soldat, et l’autre journalier. » Au xvuf siècle, le soldat servait son Roi et non la patrie; il avait surtout l’amour du Roi. L’esprit de régiment était très développé; chacun rivalisait d’ardeur et de courage par la recherche de la tenue et par l’application aux exercices, de manière à

1. Le général Duhesme, à qui nous empruntons ces détails, ajoute aussitôt : « La guerre que nous fîmes quelque temps après, avec des bataillons qui avaient été à peine dégrossis, a bien prouvé l’inutilité de tous ces soins. »

LA 52e I; EMl-BIUGADE.

surpasser les régiments voisins et rivaux. Cet esprit se manifestait aussi par des querelles entre les soldats des différents corps; à chaque instant on mettait l’épée à la main pour soutenir l’honneur du nom.

Dans ses rapports avec la population civile, le soldat se rappelait trop souvent la supériorité que lui donnaient ses armes; il avait vu ses officiers, presque tous nobles, traiter avec insolence les paysans, les bourgeois, et même les officiers municipaux. Depuis qu’il portait le mousquet et l’épée, il se croyait bien au-dessus du commun du peuple dont il sortait. Son billet de logement à la main, il entrait dans les maisons, et, parfois légèrement pris de vin, il s’imposait et parlait en maitre. Qu’on se rappelle la jolie scène du Barbier de Sècille où le comte Almaviva, déguisé en soldat, s’introduit chez Bartolo. Les soldats savaient que leurs officiers étaient indulgents pour les fautes qui n’avaient pas rapport au service, et qu’ils regardaient comme une peccadille de malmener le « bonhomme « et, le bourgeois. C’est ainsi qu’un officier, rencontrant un de ses hommes en maraude, le fit monter en croupe derrière lui, pour le faire échapper au prévôt qui allait l’arrêter.

D’ailleurs, l’admiration qu’inspirait le militaire est bien exprimée par ces vers de l’époque. Francœur revient en congé dans son village :

Chacun disait : Voyez donc comme

Il est grand, comme il est beau!

Le bel habit !... Le beau chapeau!

Morbleu, qu’un soldat est bel homme!. .

C’est que la profession militaire transforme en l’ennoblissant celui qui l’embrasse et l’exerce.

Aussi, que de clameurs lorsque le comte de Saint-Germain s’avisa de prescrire l’emploi des coups de plat de sabre pour la répression des fautes légères! On conçoit qu’un grenadier ait répliqué à un officier qui faisait l’apologie de cette pénalité militaire : « Monsieur, je ne connais de militaire dans le sabre que la pointe et le tranchant. » — « Si ce châtiment,

était-il écrit dans l’article 20 du règlement sur la police des corps, le

plus efficace par la promptitude, est redouté du soldat français, il sera

un moyen d’autant plus sûr à employer pour le succès de la discipline. » Tenir de mauvais propos contre un caporal valait 12 coups, contre un sergent 45. Être venu trop tard à l’appel, 15 coups; avoir tenu une fille dans sa chambre, 20 ou 25; s’ètre « soûlé », 25; avoir vendu une culotte, 00 coups. Pour mutinerie, un soldat recevait 100 coups et on le chassait.

HISTOIRE D'UN II K (il MENT.

« Le récipiendaire sera couché sur une planche, et les coups ne porteront jamais que sur les fesses. » C’élait un has-oflicier de la compagnie qui infligeait la punition, l.e commandant de la compagnie pouvait seul prescrire la punition, qui était subie à l’appel du matin. La punition ordonnée par le chef de corps était infligée à la tète de la parade particulière du régiment. Les fautes plus graves étaient punies par le piquel devant le corps de garde, ou en faisant porter un nombre plus ou moins considérable de fusils. « Veut Sa Majesté que la prison ne soit ordonnée que pour les fautes très graves. »

Une instruction du lor juillet 178G donnait encore les indications sur la manière de passer par les baguettes ou les bretelles de fusil, Ce châtiment, infligé aux déserteurs, fut subi par des soldats de Bassigny. Il consistait à faire passer la victime entre deux rangs de 50 ou de 100 soldats qui lui donnaient chacun un coup de baguette ou de courroie; nu jusqu’à la ceinture, le patient pouvait être condamné à plusieurs tours; le supplice pouvait être infligé en plusieurs fois, suivant l’état du récipiendaire ou la volonté du commandant; il était regardé comme infamant; on faisait passer sous le drapeau le soldat qu’on voulait garder, comme pour effacer la tache dont ce mode de punition l’avait marqué.

Dans l’échelle graduée des pénalités, le conseil de guerre occupait le dernier échelon. 11 était composé de 7 officiers, « qui doivent être en hausse-col, à jeun et avoir entendu la messe ». La sentence, une fois rendue, était exécutée le jour même.

Un décret du 15 septembre 1700 prescrivit, parmi les punitions analogues à celles de nos jours, la boisson d’eau pour les ivrognes, « jusqu’à la concurrence d’une ebopine par jour, et pendant trois jours seulement, à l’heure de la garde montante », et la prison pendant quinze jours, avec réduction au pain et à l’eau pendant trois jours de chaque semaine.

Les arrêts simples ou forcés, avec sentinelle à la porte, la prison, étaient les punitions réservées aux ofticiers. « Défend très expressément Sa Majesté à tout chef, quelque dignité et grade qu'il puisse avoir, de jamais se permettre vis-à-vis de ses subordonnés aucun propos qui pourrait les humilier, injurier et insulter, sous peine d’être destitué et déclaré incapable de la servir. Défend également aux officiers de tutoyer et injurier les soldats. »

C’est ainsi que l’honneur, qui était, selon Montesquieu, l’essence de la Monarchie française, était l’âme même de son armée.

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