‹ Histoire d'un regimentChapitre 22 sur 135 · MARS. 23 JUILLET · texte numérisé non relu

MARS. 23 JUILLET

: 27 mars 1793.

Il paraît que les Prussiens veulent nous couper de l’armée du citoyen général Gustine et qu’ils se disposent à envahir, pour la seconde fois, le territoire de la République, avec une armée formidable. Le citoyen Rcwbell, Commissaire de la Convention, vient d’arriver au galop: il nous a dit : « Citoyens, nous avons devant nous toute l’armée de Kalkreuth, et nous sommes peu nombreux; il s’agit de passer sur le corps de ces gens-là ou de mourir; vous avez devant vous des esclaves, et vous êtes des hommes libres. En avant! » — « Vive la République! » répondit le bataillon tout entier; et nous nous mîmes en route dans le brouillard du matin. Les vieux riaient de la fatigue des nouveaux, ou des précautions qu’ils prenaient pour ne point mouiller leurs chaussures crevées.

Singulier aspect que celui de ces volontaires qui entraient pour la moitié dans la composition de nos compagnies, et faisaient tache, avec leurs équipements bizarres, au milieu de nos habits blancs rapiécés, mais auxquels chacun avait tenu à donner un air de fête pour marcher à l’ennemi. Les uns, coiffés d’un tricorne roussi, d’où pendait une crinière chauve, les autres avec un mouchoir enroulé autour du front, guêtrés, leurs culottes jaunies ou des pantalons rayés frangés au bas et troués aux genoux; plusieurs avec un casque de rencontre, revêtus encore de la carmagnole; la plupart sordides, couverts de la poussière de la route ou de la boue du

I. Bouvard, dit la Fierté, né en 1747, engagé le 2 février 1770, caporal le 12 juin 1789; sergent le 11 février 1794; passé aux vétérans, en Égypte, le 25 février 1798, à cinquante et un ans.

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campement, bronzés, noircis, mais un rayonnement dans le regard. Quelques volontaires soufflaient dans leurs doigls et se plaignaient de l’onglée; à quoi il s’en trouvait qui, d’une voix rude, répliquaient : « Ça se plaint! Ça a froid! Aristocrates! »

Tout à coup quelques grenadiers, marchant en éclaireurs, se replièrent sur les bataillons, et un boulet passa avec un ronflement de toupie.

« Eh bien, muscadin, dis-je à mon voisin devenu un peu pâle, voilà le moment! — Ne crains rien, citoyen, ça ira, » me répondit-il. Et au ronflement du canon se joignit le sifflement des balles, et les compagnons, auxquels on parlait tout à l’heure, s’aplatissaient sur le nez, frappés par devant. Les corps, tombant sur la terre, rendaient un son mat : « Est-ce que nous resterons là longtemps? cria une voix rude; en avant! — En avant! » répéta le colonel Vimeux, en levant son sabre en l’air; les tambours battirent la charge, et, avec de grands cris, le bataillon courut aux Prussiens.

Brusquement, il me sembla que je venais de recevoir un coup de canne. Étourdi, je m’arrêtai, puis je tombai à mon tour. Ma dernière pensée fut une pensée de rage : « Les Prussiens nous écrasent! »

11 faisait nuit lorsque je repris connaissance. Le ciel était noir, gros de nuages. J’essayai de me soulever ; j’éprouvais dans la tète comme un grand vide. J’apercevais indistinctement, dans l’ombre, des formes vagues étendues çà et là. Avec un effort, je me mis sur les genoux et mon œil s’habitua aux ténèbres. Je vis alors que ces formes étendues étaient des blessés ou des cadavres; au loin, pas une sentinelle, aucun bruit. « Allons, me dis-je, je ne suis pas prisonnier. » Je me sentais affaibli et je voulais me relever pourtant. Mayence, après tout, n’était pas loin; on avait dû se battre près d’Oppenheim, et en suivant le cours du Rhin, je pourrais rejoindre les camarades, peut-être avant le jour.

Je pensais ainsi, appuyé contre un arbre, quand j’entendis, à quelques pas de moi, murmurer, avec des gémissements, des paroles françaises, Je m’approchai, titubant, de cet endroit d’où venaient les plaintes. Je regardais les morts étendus, assez nombreux, et dans cette nuit sans étoiles, je reconnaissais les Prussiens et les Français à leur taille; les cuirassiers gigantesques contrastaient avec les sans-culottes à la taille de nains. « A moi! » cria en français une voix faible, la voix de tout à l’heure. Je m’avançai, el au hasard saisis une main qu’on me tendait, et qui se crispa en se cramponnant à la mienne. « Nous êtes Français, n’est-ce pas? — Oui. Et vous? - Moi aussi — Où êtes-vous blessé? — Là, au côté... une balle. » J’avais sur moi une gourde remplie de kirsch et je me penchai pour faire boire mon

Il ISTOlli Ë D’UN liËGl.M K N T.

camarade blessé; il hu I avidementet me dit : « Merci, monsieur.... » Ce mot de monsieur inc lil tressaillir : c’était un ennemi assurément que j’avais secouru, car un Français m’eût appelé citoyen. Hast! pensai-je, il est blessé, ce n’est plus un ennemi : « Allons, un effort! nous allons reeagnér Mayence, si vous ne redoutez pas d’y être prisonnier. — Eh! vertubleu, que m’importerait? j’aime mieux être prisonnier avec des compatriotes que libre avec des Prussiens. Mais tout à l’heure tout sera dit, et je mourrai niaisement d’une balle française, et pourquoi? J’ai émigré parce que le décret de 1790 exigeait que tout le Royal-Comtois renonçât à porter ses cheveux en catogan et prît la queue nattée comme tout le monde. Que le diable emporte le décret! J’aurais servi la République, moi aussi, sans cette maudite... mode;... mais les cheveux nattés, li ! c’est trop laid!... Bon pour des goujats.... Près d’Amiens, il y a trois ans, nous nous sommes battus pour nos coiffures contre le régiment d’Anjou-infanterie, qui a adopté la mode nouvelle. Bah! on se fait tuer pour pis que cela.... Je veux porter mes cheveux à ma guise... c’est bien le moiiis.... »

Il essayait de sourire et de railler, et scs yeux, dont les prunelles s’élargissaient, regardaient à l’horizon, dans l’aurore du petit jour qui venait, les tours des églises de Mayence, le clocher et la coupole du Dom, qui se détachaient sur le ciel gris. Un coup de vent apporta de ce côté les appels de la diane. « Ladiane! fit l’émigré en tressaillant. Allons, debout, je veux mourir debout! Sou tenez-moi, monsieur. » Et il trépassa ainsi dans mes bras. Tudieu! quel ci-devant! 11 était mort en citoyen. J’arrachai la cocarde tricolore de mon tricorne et je l’attachai à sa poitrine; puis je m’éloignai, regardant toujours avec anxiété si l’émigré ne remuait pas.

J’arrivai dans Mayence exténué et je retrouvai le bataillon; on me fit bon accueil, car chacun me croyait mort. 11 me restait à brûler encore plus d’une cartouche au service de la République : ma blessure, en effet, était peu grave et la perte de sang seule m’avait affaibli. Au bout de quelques jours j’étais guéri; mais Custine nous avait abandonnés à nos seules forces, et nous restions enfermés dans Mayence avec Dubayet, Kléber et Meusnier, de vrais patriotes ceux-là!...

Mayence, 25 juin.

Voilà deux mois que le siège dure, et les 60 000 assiégeants, toujours inquiétés, n’ont encore pu ni ouvrir les tranchées, ni commencer aucune opération sérieuse : nous ne nous bornons pas à repousser ou attendre leurs attaques; jamais une semaine de repos; nos généraux prennent, à chaque

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instant, l’offensive sur un ou plusieurs points de la ligne d’investissement. Le 10 avril, c’est Dubayet qui descend le Rhin, sur la rive droite, avec une colonne dont le bataillon fait partie ; nous prenons la redoute de Hocheim, qu’il faut évacuer bientôt, après l’avoir défendue vaillamment contre des forces bien supérieures ; en mai, sous la conduite de Kléber, c'est une sortie sur Marienborn, où nous avons failli prendre le roi de Prusse dans son quartier général; puis, pendant six semaines, nous défendons Cassel sous les ordres du brave Meusnier, qui est si satisfait de notre conduite qu’il propose au Conseil défensif notre colonel pour le grade de général de brigade. Pauvre Meusnier1 2, il fut blessé mortellement d’un coup de biscaïen sur le Mein, en allant reconnaître une île du Rhin, vis-à-vis Weissenau, et fut remplacé dans son commandement de Cassel par le citoyen général Aubert- Dubayet. Le bon Saint-Sauveur, qui avait succédé à Vimeux, avait été nommé commandant de Ivostheim. Le général désirait y placer un brave homme, et sur lequel il put compter; il ne pouvait en trouver un meilleur. Quel commandement, mon pauvre Sauveur! des ruines, des cendres, des boulets et des obus à tous les quarts d’heure de la journée, et à 400 toises^du camp ennemi; voilà son empire, et nous étions ses sujets. Le 9 juin, nous allons mettre le feu aux positions des Autrichiens à Sainte-Croix, et nous ramenons en ville de grands cuirassiers lourds, tandis que l’église et le bourg, en flammes, brûlaient à l’horizon. Le 10, c’est l’aile gauche que nous menaçons dans une visite brutale à Messieurs les Prussiens; le 14, dans la nuit, grande sortie générale sur tous les points de la ligne d’investissement.

Cependant nous éprouvions la nostalgie du pays, malgré les distractions du combat. Que faisait-on à Paris? que devenait la Révolution? que disait l’Assemblée? que faisaient aussi la vieille mère et les amis qu’on avait quittés? Un matin, une sentinelle, qui descendait de faction, avait ramassé près d’une batterie un journal venu, sans aucun doute, du camp prussien, et que le vent ou le hasard avait apporté par là.

« Un journal! des nouvelles ! il y a des nouvelles de France! » criaient les soldats. « Lis, Scévola, hurlait une foule avide. — Moniteur universel , n° 172, dit-il, 15 prairial, l’an il de la République française. — Eh ! passe donc le titre, clampiu, dit Brutus Toussaint de sa voix rude. — Le général Dumouriez a balayé la Convention.... — Comment! s’écria, en jurant,. Brutus Toussaint. Y a-t-il cela? Qu’est-cc donc que ce sacré papier? — Voyez, voyez, disait Scévola devenu tout pâle, c’est écrit. Les étrangers

1. Une des casernes du 52% à Tours, s’appelle la « caserne Meusnier ».

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