‹ Histoire d'un regimentChapitre 23 sur 135 · mètres environ · texte numérisé non relu

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sont entrés par le faubourg du Temple! Mon faubourg, à moi, mon pauvre faubourg!... » Les exclamations, les cris d’étonnement on de fureur partaient du groupe comme par explosion. On entendait, au loin, le canon qui répondait par scs grondements à l’attaque de la troisième parallèle prussienne. J’avais envie de courir au feu et de me faire tuer, puisque la République était morte. Mais non, ce n’était pas possible, et je m’écriai: « Ce papier ment; tout ce qui est imprimé est faux; je jure que cela est faux! La Convention n’est pas morte! Vive la Convention! — Vive la Convention! » répondit une voix forte, et nous aperçûmes Merlin de Thionville arrêté auprès de Kléber.

La haute taille du soldat alsacien se dressait à côté de Merlin dont la stature était pourtant superbe. Kléber, la tète nue, la poudre et la poussière dans ses cheveux crépus, se tenait à un ou deux pas en arrière de Merlin qui, le visage échauffé, ruisselant sous son chapeau de représentant bossué et rougi au feu, le cou découvert, l’écharpe en lambeaux, le sabre tordu, s’avança vers moi et me tendit la main : « C’est bien, citoyen, dit-il, et voilà qui est parler en homme ! Ces numéros de journaux qu’on sème dans Mayence pour nous arracher l’espoir, pour mettre dans nos rangs la confusion, — comme si la garnison de Mayence pouvait faiblir, — ils sont imprimés à Francfort, et les soldats prussiens nous les jettent comme des bombes plus terribles que les autres. Citoyens, prenez les lambeaux de ces mensonges de traîtres et renvoyez -les à l’ennemi en en faisant des cartouches. — Vive Merlin! cria Scévola. — Allons donc! fit le représentant, vive la République! »

Cependant l’assiégeant resserrait chaque jour le blocus, et la famine nous avait pris à la gorge. Les soldats, déguenillés, couraient les rues cherchant leur nourriture, maigres, pâles, la barbe et les cheveux longs, les souliers percés, les uniformes en lambeaux, faisant, la nuit, la chasse aux rats, et se donnant ce régal de manger leurs prisonniers cuits à la hâte, en les assaisonnant de poudre. Le citoyen Dubayet avait fait servir à son étatmajor un rôti de rats. Les grenadiers avaient crié au gourmet! Un chat se vendait 6 francs, et 45 sols la livre de cheval. Quelquefois même, pour augmenter notre maigre pitance, nous allions chercher dans le Rhin, sous les biscaïens allemands, les chevaux morts que le fleuve entraînait; il fallut placer des gardes pour empêcher les affamés de se disputer celte nourriture corrompue et malsaine; car les hôpitaux étaient encombrés, et il n’y avait plus ni médicaments ni appareils pour les blessures. Les morts, les blessés, les malades, les infirmiers, les boulangers qui faisaient le pain sous le feu de l’ennemi, les ouvriers pour tous les services de l'artillerie et du génie

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avaient réduit à 15 000 environ le chiffre des combattants. Et il fallait encore fournir des postes pour surveiller la population hostile de Mayence!

Hier, il a fallu faire sortir les bouches inutiles, les vieillards, les malades, les femmes et les enfants. Ces infortunés ne purent pénétrer dans les lignes ennemies, d’où on les repoussa impitoyablement, et passèrent toute une nuit sur le terrain qui séparait les combattants, exposés à un double feu. Le lendemain, des soldats français emportaient de petits enfants, blessés, dans le pan de leurs habits.

Les Prussiens espéraient ainsi nous forcer à capituler plus tôt. Leur attente fut trompée, et, désespérant de réduire la garnison par la faim et les fausses nouvelles, ils songèrent à désarmer notre résistance en s’attaquant à l’inoffensive population, dont ils changèrent en ruines la florissante cité.

Dès le 18 commence un bombardement furieux, sans pitié. Les couvents incendiés, les magasins de poudre sautant en l’air, le bruit des écroulements de cheminées, des bris de portes, faisaient un infernal vacarme. La ville tout entière était écrasée; les murs croulaient. La coupole byzantine du Dom, criblée de boulets, semblait près de s’affaisser. Les murailles de grès rouge des monuments, noircies par la fumée de l’incendie, éventrées par les obus, se dressaient avec des attitudes lugubres. Les moulins en bois, qui occupaient les rives du Rhin et qui nourrissaient la ville, avaient été détruits. Les malades étaient tués dans leurs lits à l’hôpital Saint-Jean, situé dans un des quartiers les plus éloignés des fronts d’attaque; trente blessés demandaient leurs armes et se portaient à leur place de bataille. Nous étions épuisés de fatigue; il fallait se battre et éteindre les incendies allumés chaque jour. Toutes les nuits se passaient au bivouac ; nous ne pouvions reposer que le jour, sur les remparts des fronts les plus éloignés.

Et pourtant les soldats riaient — rire éternel de la race — en comparant Mayence à une écumoire. Quelquefois, le soir, des maisons désolées sortaient, comme une protestation ironique, des bruits de fête joyeuse.

C étaient les soldats qui organisaient des bals et narguaient la famine et la mort avec des entrechats.

25 juillet.

Le 14 juillet, nous avons célébré la fête de la Fédération, et la garnison a prononcé le serment d’être fidèle à la Nation et à la Loi, et de vivre libre ou mourir. La mort faisait relâche, et nos grenadiers jouèrent le Siège de Lille, l’opéra qu’on avait tant applaudi à Paris, rue Favart. Scévola, costumé en déesse de la Liberté, récita des vers de Marie-Joseph Chénier,

et Brutus Toussaint chanta, pendant un intermède, la Chanson du Salpêtre.

Les deux armées avaient conclu, pour quelques heures, un armistice. Mais, dans la nuit, le bombardement recommença avec une effroyable violence. Dans tout Mayence, pas une place large comme un chapeau où un homme pût être en sûreté pendant une heure.

Et pourtant, pas une plainte, pas un murmure!

Le siège durait depuis trois mois et demi, le bombardement depuis vingt-six jours, la tranchée était ouverte depuis trente-cinq jours; il nous restait environ 15 000 hommes à mettre en ligne, pour nous frayer un passage à travers 60 000 assiégeants, fortement retranchés et armés de deux cent sept bouches à feu; et deux autres armées, occupant le pays, nous fermaient la route de France. Après avoir tout épuisé, munitions, dernières ressources, Merlin se décida à traiter. Ce matin, Brutus m’a dit avec un juron : « Tonnerre! c’est vexant, citoyen, nous déguerpissons! Dorénavant on va manger à son aise, à ce qu’il paraît. Comme si un sansculotte avait besoin de dîner autrement qu’en se serrant le ventre! On capitule, c’est dit. Moi, j’aurais préféré crever de faim et crever ici. Le roi de Prusse nous laisse librement partir et, avec nous, tous ceux des patriotes mayençais qui voudront suivre l’armée. »

Saar-libre, 26 juillet.

C’est qu’il y avait protéger ces chibistes1 contre de redoutables vengeances. Ces habitants, favorables aux Français et surtout gagnés par les idées de la Révolution, avaient accepté courageusement les épreuves du siège. S’ils ne souffraient pas pour la patrie, ils croyaient souffrir pour une cause aussi sainte, pour la liberté des peuples, pour les droits nouveaux de l’humanité.

Le 24 juillet, nous avons quitté Mayence, où nous avions vécu pendant quatre mois sous une voûte de feu, ignorant si la France existait encore. Le défilé commença à midi, sous le soleil de juillet qui dardait ses rayons sur les ruines de la ville. La chaussée entière était envahie par le peuple, parles curieux, par la foule toujours âpre à tout spectacle comme à toute curée.

C’étaient des cavaliers prussiens, sabre en main, qui ouvraient le défilé exécuté devant le roi de Prusse. Nous suivions immédiatement le bataillon des Marseillais; sérieux et sombres, nous n’étions ni abattus, ni humiliés, noirs de poudre, en guenilles, fiers de nos loques, avec cette* idée de faire

1 C’est ainsi que Goethe nomme les patriotes mayençais.

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mâle ligure devant, toute insulte. Notre tambour-major, splendide en scs haillons, jetait en l’air sa canne dont une balle avait bosselé le cuivre.

Des jeunes filles de Mayence nous accompagnaient, les unes dans le rang, les autres hors des rangs. Les unes et les autres étaient saluées par

Kléber. — Miniature de Jean Guérin. (Musée du Louvre.) (Extrait de Napoléon /cr, Firmin Didot et Cie éditeurs.)

leurs connaissances, qui leur adressaient des signes de tête et des railleries. « Hé, Lisette, veux-tu aussi courir le monde? — Tes souliers sont encore neufs; ils s’useront bientôt. — As-tu donc aussi appris le français depuis qu’on ne t’a vue? Bon voyage. » Cependant la foule était très émue ; on proférait des insultes accompagnées de menaces. Notre démarche sévère,

38 HISTOIRE D'IJN REGIMENT.

les officiers qui bordaient les rangs pour maintenir l’ordre, empêchèrent seuls une explosion.

Le 20, nous arrivâmes à Saar-libre. Les représentants du peuple en mission à l’année du Rhin nous attendaient. Ces citoyens, qui n’avaient su ni vaincre ni nous secourir, ordonnèrent l’arrestation de Kléber, d’Aubert- Dubayet, de Vimeux, de Beaupuy, de tous ces braves que nous chérissions, que le roi de Prusse avait appelés par leurs noms et complimentés, pendant que nous défilions devant lui. Entre des gendarmes, ces héros! Nous faillîmes les leur arracher : mais ces hommes, qui savaient si bien commander, forts de leur devoir accompli, voulurent obéir, et nous ordonnèrent de rentrer dans l’ordre. C’était donc ainsi que la Patrie se montrait reconnaissante !

Nancy, \ août.

Vimeux arrive de Paris, et nous lit l’arrêté de la Convention qui déclare que l'armée de Mayence a bien mérité de la Patrie. C’est Merlin de Tliionv i lie et Rewbell qui nous avaient fait rendre justice, et avaient apporté, en hâte, aux prisonniers, à deux lieues de Paris, l’arrêté consolateur. Vimeux a l’ordre de nous conduire à Nantes. 11 paraît qu’en Vendée les affaires vont mal pour la République; les héros à 500 livres jettent bas leurs sacs et leurs fusils devant des paysans armés de fourches et de bâtons. Le représentant Carra s’en prend à la lune rousse; mais Vimeux nous a dit que c’est la faute de tous ces pèlerins' de la Commune qui s’étaient rendus en Vendée dans les carrosses du Roi, de tous ces sansculottes, ignorants et rapaces, qui voulaient conduire les armées : tel ce Santerre « qui n’avait rien de Mars que la bière*».

Nous partons sans enthousiasme; car s’il faut des monuments pour les victoires étrangères, il faut, pour les maux domestiques, le deuil et le silence. Quel est celui d’entre nous qui pourrait s’enorgueillir d’un laurier teint du sang français?

1. On appelait ainsi dans l’armée, les civils, députés, magistrats, etc....

2. 11 était brasseur, et ce fut l’épitaphe que lui fit un plaisant à l’annonce de sa mort.

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Guerre de Vendée.

[1"2 Août 1795. — 1er Février 1796.)

Chollet, 20 octobre.

Fichu pays, et chienne de guerre! J’aimerais mieux trois campagnes contre les Autrichiens qu’une seule contre les Vendéens. Eux des brigands, jamais! Ce sont des Français qui veulent qu’on leur rende leurs bons prêtres, des héros en sabots qui se battent aussi bien que nous, et qui ne pouvaient être vaincus que parles républicains français; ce sont des ennemis redoutables, d’un courage indomptable, et à l’épreuve de toutes sortes de dangers, de fatigues et de privations; leur conhance dans leurs chefs est sans bornes, et elle est justifiée. Tandis que les courtisans fuyaient à l’approche du danger, et allaient mendier dans les cours étrangères une stérile pitié, ces gentilshommes fiers et énergiques fixèrent Forage qui les menaçait, et méditèrent, dans le silence, le projet de le dissiper. 11 leur parut grand d’attaquer la France par la France même, et, seuls, ils se crurent assez forts pour recouvrer leur autorité et donner à la Révolution une direction différente. Ils y auraient réussi peut-être, s’ils avaient eu un chef, un de ces Bourbons fugitifs, digne de leur audace et de leur persévérance. Ils sont, malgré tout, des hommes vraiment extraordinaires, auxquels il ne manque que de l’humanité et une autre cause à défendre pour réunir tous les caractères de l’héroïsme.

Nous sommes arrivés en poste à Nantes, le 1er septembre. Les représentants du peuple, Choudieu et Richard, nous ont décerné des couronnes civiques en honneur de la défense, enfin appréciée, de Mayence. Nos généraux ont fait attacher ces couronnes aux drapeaux des bataillons, et, depuis six semaines, nos colonnes infernales parcourent le Bocage et l’Anjou.

Le mot d’ordre est : pas de prisonniers; autant d’ennemis, autant d’àmes envoyées au ciel sans confession. Ce sont des parties de coups de fusil et de sabre à faire rentrer sous terre le diable lui-même. Nous allons tambour battant, de village en village, et partout où nous passons, pas un être vivant ne reste debout. Femmes, enfants, vieillards, toits de

chaume ou de latte, tout (Ïambe et tout tombe. A mesure que nous en abattons, nous sentons naître en nous le désir d’en abattre davantage, car il en est du sang connue de l’or; plus on s’en abreuve, et plus on en a soif.

Comment ne pas y voir rouge, quand chaque jour il disparait un vieux de Bassigny? Les trous sont bouchés par des bleus* qui marchent droit dans le rang et ne boudent pas au feu ; ils savent que les Mayençais uc reculent jamais d’une semelle, et ils font comme eux.

Nous manquons de tout, en des logements fort éloignés les uns des autres. Le bataillon est dispersé en plus de cinquante endroits, et il faut souvent partir la nuit. Le citoyen général Dubayet fait battre la générale sur toutes les hauteurs, et, grâce à ce soin, nous pouvons nous rassembler dans ce pays où chaque buisson, chaque genêt cache un ennemi.

La Vendée est partagée en un certain nombre d’arrondissements, commandés chacun par un chef, entouré de 400 à 500 hommes soldés, qu’il appelle ses fidèles, ayant sous ses ordres les habitants des campagnes, qu’il fait marcher de gré ou de force. Les chefs particuliers obéissent à un chef général entouré, comme eux, d’une force année soldée, pour vaincre la résistance à ses ordres. Lorsque le chef a résolu d’attaquer l’une des colonnes qui l’entourent, il indique un lieu et un jour de rendez-vous à chaque chef d’arrondissement, en lui marquant la quantité des troupes qu’il doit amener et le nombre de jours pour lequel elles doivent porter des vivres. L’armée se trouve ainsi formée en un instant, et on peut estimer qu’elle est forte de 10 000 hommes de troupes soldées et de 50 000 paysans armés. Elle attaque, avec l’avantage du nombre, la colonne qui la presse, et la bat avant que les autres colonnes, trop éloignées et séparées par des chemins impraticables, puissent lui porter secours à temps.

C’est ainsi que Kléber est attaqué, sur le plateau de Torfou, par l’avantgarde de Bonehamps blessé et porté sur un brancard. Soutenu par une charge de cavalerie, Charette le renforce, secondé par des femmes armées de pierres, de fourches et de bâtons. Nous recevons le choc sans faiblir, mais Kléber est blessé d’un coup de feu à l’épaule. Il se relève; nos grenadiers veulent l’entraîner, il refuse. Si rien n’est plus majestueux, dans un jour de parade, que Kléber avec sa stature gigantesque et son imposante figure, rien aussi n’est plus admirable au fort d’une bataille;

1. Habits bleus. La Convention avait décrété le même habit pour les troupes de ligne et les volontaires; mais, au mépris de la loi, on faisait encore faire des habits blancs neuls dans certains corps. Il est vraisemblable qu’en Vendée, les Mayençais loqueteux avaient revêtu 1 habit bleu, mais l’appellation de bleus, donnée aux volontaires, existait encore.

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c’csl le soleil de l’enthousiasme qui réchauffe et embrase tous les cœurs! A coté de lui, Merlin, que les Allemands avaient appelé le Démon du feu, et Rewbell. Notre ligne se resserre, nous formons les colonnes et nous allons prendre l’offensive. Mais déjà les paysans n’ont plus besoin de chefs; de leur autorité privée, ils commencent leur manœuvre favorite. Ils se faufilent au travers des haies, des genêts, des halliers dont le pays est couvert, se répandent sur un très grand front sans profondeur, et

« Il est défendu de fumer, mais vous pouvez vous asseoir a (D’après une lithographie de Raf.'ct.)

tournent ainsi, enveloppent nos colonnes, qu’ils attaquent avec des hurlements. Ün s’était approché de si près les uns des autres, que l’artillerie avait été inutile. Au moment où Kléber songe à la faire tirer, le bataillon de la Nièvre, qui en avait la garde, est écrasé, et les artilleurs sont égorgés sur leurs pièces. Singulier spectacle que celui de ces gars vendéens se jetant à plat ventre, au moment où la lumière du canon annonçait l’explosion; puis ils se traînaient à quatre pattes par les haies, les fossés; le canon tirait, ils se relevaient; déjà ils recommençaient à ramper, et, de la sorte, en trois ou quatre bonds, ils étaient sur les pièces.

Mais Kléber nous avait formés en carré; sa grande voix nous anime et la retraite commence lente, mais sanglante. D’KIbéc, Bonehamps, Lescure et Charclte lancent leurs bandes qui s'attachent à nous, pendant plus de deux lieues. La République allait-elle trouver son tombeau dans cette partie du bocage’/ Mais, arrivé au pont de Boussay, Kléber dit au commandant Chcvardin, des chasseurs de Saône-et-Loire : « Tu vas te faire tuei là avec ton bataillon. — Oui, mon général. 5) Et Chcvardin, se fait tuer à la place désignée. Il nous avait sauvé l’honneur et la vie. Caudaux, Aubert- Dubayet et Yimeux arrivaient de Clisson, et, d’une vigoureuse charge, nous repoussâmes les brigands jusqu’à une lieue dans les bois.

J’eus alors l’occasion de remarquer encore, dans leur retraite, leur manière de combattre qui est inimitable, car elle tient au sol et au génie de ses habitants. Les plus valides se mettent en ligne et présentent un front résistant, derrière lequel les blessés sont ramassés et portés en arrière; les autres chargent leurs armes. Puis, tout à coup, la moitié de l’effectif gagne le haut de l’éminence qui borde la route ou forme la clôture d’un champ. Ils en garnissent le sommet et braquent leurs fusils; la ligne recule lentement, de manière à se ranger sous le feu des camarades; ils les dépassent, et alors une décharge terrible accueille les républicains et rompt leur poursuite. J’ai vu des enfants de dix à douze ans, qui se coulaient derrière les hommes et tiraient entre leurs jambes. Puis, ils se dispersent, disparaissent, et, le lendemain, ils sont tout autour de nous, et nous inquiètent sur tous les points. Au coin de chaque buisson, c’est un coup de fusil qui tue ou blesse quelqu’un; les camarades partent pour le venger; le brigand est déj/rloin et s’est dérobé facilement dans un pays dont il connaît tous les détours; il est rentré dans sa chaumière et reprend paisiblement ses travaux. Les patriotes, eux, qui ne connaissent pas le pays, égarés dès les premiers pas, sont pourchassés, traqués, cernés et massacrés. Nulle région n’offre plus d’avantages défensifs : chemins étroits, creux, impraticables dans l’arrière-saison, pays coupé d’une infinité de ruisseaux, de bois, de genêts, de collines escarpées, de halliers fourrés, très propice aux surprises et aux embuscades.

C’est en voulant ainsi venger Brutus Toussaint, mon vieux compagnon de Bassigny, que cet écervelé de Scévola nous a fait prendre par Bruneau, dit Six-Sous, qui fusille tous ses prisonniers quand il ne les brûle pas, après leur avoir fait endurer un long martyre. Michel Verdure, le sergent de grenadiers, commandait la petite troupe partie en reconnaissance. La nuit nous trouva égarés près d’une maisonnette incendiée à demi, et dont les quatre murs écroulés offraient à peine un abri contre la pluie.

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Nous nous y réfugiâmes pourtant, gardés par une sentinelle qui piétinait dans la bouc. Scévola, qui est méfiant, ne dormait pas et fredonnait sur l’air : Adieu donc , dame Françoise, la ronde patriotique de l’Almanach du père Gérard. Tout à coup, un double coup de feu retentit et accompagne le cri de « qui vive! » — « Alerte! » dit Scévola, et tout le monde est sur pied. Michel se jette hors de la masure et interroge la nuit : « Les brigands sont là, dit la sentinelle d’une voix rauque, haletante, là... là.... » Il indique dans l’ombre un point invisible. « Qu’est-ce que tu as? Es-tu blessé? demande Michel. — Ce que j’ai?... Mon compte est réglé! Une balle dans le ventre. Ils ont tiré les premiers. Canailles, va! Vive la République! » Et il tombe dans la boue.

Le petit détachement, les armes prêtes, s’était réfugié dans la masure, devant le péril inconnu. 11 y était à peine que la nuit opaque fut rayée d’une dizaine de coups de feu. Le bruit sourd des corps qui tombent, le grincement d’armes qu’on recharge, les plaintes de blessés qu’on ne voit pas, se croisaient dans cette ombre.

Tout à coup, voilà les brigands sur nous, avec des hurlements assourdissants : « Taisez-vous donc, messieurs, crie ce fou de Scévola, on ne s’entend pas tuer ici! » Bientôt, dans la nuit, nous nous battons corps à corps. Les armes, les couteaux s’enfoncent dans les poitrines; on se prend à la gorge, on se traîne, en hurlant, dans la boue et dans le sang. Je frappais de ma baïonnette, au hasard, en criant, quand je sentis tout à coup qu’on me sciait la jambe avec une serpe. Je tombai, des ongles s’enfoncèrent dans mon visage, on me garrotta, et je m’évanouis.

Je me retrouvai, au jour, couché autour d’un grand feu; nous étions une dizaine de prisonniers, dont Scévola. Des femmes et des enfants nous entouraient, criant : « Ce sont eux qui ont tué nos maris, eux qui ont tué nos frères, massacré nos fils. Ils méritent la mort. — Patience, répondit une sorte de colosse vêtu d’une peau de bique, Bruneau fera justice. » En attendant philosophiquement la mort, avec l'espoir que l’agonie ne serait pas trop longue et avec le chagrin de tomber sous des balles françaises, je regardais machinalement le campement. Point de corps de garde, point de postes, point de sentinelles; tout est abandonné à la garde de Dieu. Des soldats sans costume militaire; les plus jeunes portaient des carmagnoles, d’autres la veste bleue, et tous le bonnet de laine ou le chapeau à larges bords. La plupart ont des cocardes blanches, certains des nœuds de rubans blancs ou verts, des morceaux de papier ou de toile blanche, des feuilles de chêne au chapeau. Un chapelet à la boutonnière avec la cuiller de bois ou d’étain et un scapulaire sur le cœur complé-

taicnl ce singulier accoutrement. J’en vis qui portaient l’écharpe ou la ceinture blanche et étaient coiffés d’un chapeau à la Henri IV, avec panache blanc; ils étaient vêtus d’une carmagnole et d’un pantalon couleur chamois; quelques-uns avaient une fleur de lis en or hrodée sur leur chapeau. Ce devaient être des officiers : pour le reconnaître, il faut y regarder de près, car, dans l’armée royaliste, aucun signe de convention pour distinguer les chefs.

Sauf quelques-uns qui étaient armés de fusils de munition, la plupart de ces paysans étaient très mal équipés. Les uns se servaient de fusils de chasse à un seul coup, les autres ne portaient encore que des hâtons durcis au feu, des fourches ou des broches de ménage. Des ficelles remplaçaient les ceinturons pour soutenir les sabres.

La cavalerie ne se distinguait pas de l’infanterie. Le premier fantassin qui pouvait s’emparer d’un cheval à l’ennemi, le montait et devenait cavalier. Les chevaux étaient enharnachés de brides et d’étriers de cordes. Nous appelions leurs cavaliers des marchands de cerises.

Je vis encore un grand nombre de chariots et de charrettes, chargés de blé et de bagages, une cinquantaine de carrosses, des femmes, épouses ou parentes d’officiers, qui passaient à cheval.

J’allais poursuivre mon inspection, lorsque Bruneau arriva et nous dit durement : « Debout, on va vous fusiller devant Monsieur Henri. » Je lis un mouvement, mais je retombai avec un cri de douleur. Six-Sous l’entendit, et ajouta : « Les valides d’abord, nous verrons après pour les éclopés. » Je me recouchai et me mis à songer à ce ci-devant comte Henri de La Rochejaquelein, à ce ci-devant officier de Royal-Pologne-cavalerie, le plus intrépide de l’armée vendéenne qui comptait tant de héros. Quand il a réuni ses gars, il leur a dit : « Mes amis, si mon père était ici. vous auriez confiance en lui. Pour moi, je ne suis qu’un enfant1; mais par mon courage je me montrerai digne de vous commander. Si j’avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi. »

Tout en songeant, je suivais du regard le peloton des camarades qu’on allait fusiller. Scévola m’avait dit en partant, et toujours narquois : « A bientôt » On ne les conduisit pas loin et les préparatifs

furent sommaires; les Vendéens firent une première décharge, sans ordre ni commandement, à la suite de laquelle je vis toujours Scévola debout, l’air railleur.

Alors, un grand jeune homme à la taille élevée, à la figure noble

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