Il avait vingt et un ans
LA 32e DEMI-BRIGADE.
et expressive, aux cheveux blonds et bouclés sur les épaules, au regard d’aigle, avec un mouchoir rouge de Chollet sur la tête et un autre en guise de cravate, s’avança et dit à Bruneau :
« Le gars a fière mine, je te demande sa grâce et celle des blessés. — Point de grâce! reprit brutalement Six-Sous; on n’en a pas fait aux nôtres dans l’armée républicaine. — Qu’importe, soyons généreux et sauvons un brave Français qui marchera avec nous. — A ce prix j’y consens, s’il veut crier : Vive le Roi. — Vive la République! » interrompit fièrement Scévola, le front, superbe et les bras croisés, au milieu des cadavres de ses compagnons.
« C’est sans condition que je veux la grâce du reste de tes prisonniers, dit vivement M. Henri, et je les renverrai aujourd’hui même à Nantes : ils y diront comment se venge Henri de La Rochejaquelein. — Soit, je vous l’accorde, grogna la vieille Peau-de-bique. — Approchez, dit alors M. Henri à Scévola, je vous accorde la vie. — Est-ce sans condition? — Sans condition. — Eli bien, vive le Roi! »
Scévola a toujours eu l’esprit de contradiction.
Le lendemain nous étions à Nantes, libres, et nous apprenions que les camarades avaient pris, avec Kléber, à Tiffauges, leur revanche de Torfou. Kléber, modeste comme toujours, voulait que ce fût Canclaux le vainqueur de la journée. Ce n’était pas l’avis du Comité de Salut public, qui décréta : « Le souvenir des Lafayette, des Dumouriez, des Custine, qui, pour mieux voiler leur trahison, ont signalé les commencements de leur carrière par des victoires, donne à la nation de justes inquiétudes sur les hommes d’une caste qui a soulevé l’Europe contre nous et qui grossit les bataillons de nos ennemis. Il n’y en aura plus à la tête de nos armées : Canclaux, Dubayet, Grouchy, çi-devant nobles, sont rappelés. Léchelle, homme du peuple, ancien soldat, est votre général en chef.... Il commandera tous les soldats qui combattent dans la Vendée, et cette armée sera appelée armée de l’Ouest.... »
A cette lecture, Scévola murmura : « Nous n’avions pas besoin d’échelle pour monter sur Cbarette. » Ainsi, les chefs des Mayençais étaient suspects; ce serait sans doute bientôt le tour des soldats, auxquels on enlevait des généraux qu’ils adoraient et dans lesquels ils avaient mis toute leur confiance. Le 14 octobre, Léchelle arrive. Saint-Sauveur a conté que l’homme du peuple avait voulu interroger Kléber et lui demander compte de la situation. Il a balbutié et tout confondu. Quand Merlin lui a dit que Charette occupait file de Noirmoutier, il a demandé : <f Noirmoutier, qu’est-ce que cela? Dites donc, où cela est-il situé? »
Puis il a donné scs instructions et dit qu’il fallait marcher majestueusement et en masse.
Heureusement que Kléber a fait office de général en chef; c’est Bcaupuy qui l’a remplacé et qui nous commande; quel rude patriote, quoique ci-devant d’Aunis et de Bassigny! il se bal comme un grenadier.
Le 17 octobre, les Vendéens fondent avec rage sur nos avant-postes; nous étions au bivouac, dans les champs, devant Chollet, depuis le 15 au soir. Ils marchent au feu en colonnes serrées, comme de vieilles bandes, conduits par d’Elbéc, La Rochejaquelein, Bonchamps, Stofflet, Forestier avec la cavalerie, Marigny à la tête de l’artillerie. La générale bat et les républicains sont rangés en bataille au milieu de la lande de Bégrollc, sur une ligne formant un arc de cercle dont Chollet est le centre. Je distingue dans la colonne qui s’avance vers nous, en tête, M. Henri et son mouchoir rouge qui le signale de fort loin. Nos officiers criaient : « Tirez tous sur le mouchoir rouge! » Le choc de l’ennemi est si impétueux que d’abord rien ne peut lui résister, et qu’il pénètre dans le faubourg de Chollet. Le représentant Carrier fuit en tremblant, et Kléber, voyant le conventionnel qui s’éloigne après avoir abandonné son cheval et ses armes, Kléber s’écrie : « Soldats, laissez passer le citoyen représentant, et rejetez-le sur les derrières; il tuera après la victoire. » Mais Ilaxo et Sainte-Suzanne, qui commandent l’arrière-garde, chargent en liane l’armée royaliste, dont notre cavalerie rompt la ligne, et changent bientôt la face du combat.
Dans ce moment de bataille générale, un cri sort de quelques bouches : « A la Loire, vers la Loire! » entend-on dans les rangs mêlés où Vendéens et républicains luttent avec rage. A la Loire, c’était la défaite, c’était la fuite. Les brigands se troublent et se débandent. Bonchamps, d’Elbée, La Rochejaquelein parcourent les rangs où la terreur et la mort ont laissé tant de vides. Leurs prières rassemblent 400 volontaires, bataillon sacré. Groupés autour de leurs trois généraux, ils s’élancent au cri de : « Mort aux républicains! » Il était huit heures du soir. On se fusille à bout portant; on s’égorge à coups de sabre ou de baïonnette. Beaupuy a deux chevaux tués sous lui, Saint-Sauveur est blessé, et n’abandonne le champ de bataille que lorsque la défaite de l’ennemi est certaine. Les rebelles combattaient comme des tigres, et nous comme des lions. Bonchamps et d’Elbée, blessés à mort, sont emportés par les débris de leurs bandes, l’un sur un brancard, l’autre en croupe derrière un cavalier. Ils auraient péri jusqu’au dernier, mais nous étions épuisés d’insomnie, de courses et de combat.
LA 52e DEMI-BRIGADE.
L’armée vendéenne put passer la Loire; elle était chassée de sa patrie, multitude de soldats, de femmes, d’enfants, de vieillards et de blessés, sans vivres, sans armes, avec des vêtements en lambeaux. C’étaient plus de 100 000 proscrits qui, hors de l’humanité par des misères de toute nature, appelaient la vengeance et s’écriaient : « Tuons les bleus! » 5000 prisonniers républicains sont enfermés dans l’église de Saint-Florent; les canons sont braqués, quand un cri universel de : « Grâce! grâce! sauvons les prisonniers! Bonchamps l’ordonne! » retentit dans la ville. Le héros est obéi. Avant de mourir, il a remporté sur lui-même et sur les autres la plus difficile de toutes les victoires. De son cœur la miséricorde est descendue dans le cœur de 100 000 hommes sans asile, dont un quart d’heure de vengeance aurait adouci les maux.
Nantes, 2G décembre 1703.
Après Chollet, nous avançâmes majestueusement ci en masse sur la rive droite de la Loire : ainsi le voulait Léchelle dans chaque ordre du jour et de bataille. Le 25 octobre, il nous disait devant Laval : « L’armée va se mettre en mouvement; l’avant-garde, commandée par le général Beaupuy, sera éclairée dans sa marche par les tirailleurs; les généraux de division auront soin de faire tenir l’ordre dans la marche. Arrivés au champ de bataille dit Croix-de-Bataille, les officiers d’infanterie mettront pied à terre et enverront leurs chevaux à la queue de l’armée. Arrivé au champ de bataille, on enverra un parti pour reconnaître la position de l’ennemi. »
En lisant cet ordre, tous les généraux s’indignèrent à haute voix. Kléber1 rugissait de rage : « C’est un ordre marqué au coin de la plus crasse ignorance; quoi! 20 000 hommes filant sur une colonne pour attaquer un poste accessible par plusieurs grandes routes, sans fausse attaque, sans diversion... c’est une folie criminelle! «Nous voulions bien mourir, mais commandés par des généraux et non par des pèlerins. Il fallait obéir! Quelle journée!
Les Mayençais eux-mêmes plient sous la furieuse attaque des Vendéens que conduit M. Henri aux cris de : « Vive le Boi! vive Monsieur Henri ! » Léchelle, le premier, prend la fuite. Nos. généraux veulent mourir. Beaupuy s’est mis à la tète de notre bataillon renforcé de ceux du 82e et de la Haute-Saône; il reçoit une balle dans la poitrine, et s’écrie : «Je n’ai pu vaincre pour la République; je meurs pour elle. » On l’emporte, et il nous envoie sa chemise trouée de balles et teinte de sang. En recevant
1. Lui dont Cafarelli disait en Égypte : « Voyez-vous cet Hercule, son génie le dévore. »