‹ Histoire d'un regimentChapitre 48 sur 135 · Maréchal Ney · texte numérisé non relu

Maréchal Ney

Le Régiment compte un effectif de 56 officiers et 2 110 hommes. Le o" bataillon est toujours à Paris. Une décision du 26 mars 1806 vient de recevoir son exécution ; elle donne le shako à toute l’infanterie. Les grenadiers conservent le, bon net à poil, garni d’une plaque en cuivre, d’une guirlande blanche et d’un plumet rouge. C’esi ma nouvelle coiffure depuis le 20 juillet dernier, date à laquelle je suis passé, avec mon grade, à la compagnie de grenadiers du bataillon. Les habits ont été un peu raccourcis pour la troupe. Les parements sont rouges, à pattes blanches, pour tout le monde, grenadiers, fusiliers et voltigeurs.

Car nous avons aussi notre compagnie de voltigeurs dans chaque bataillon. Ces petits hommes d’élite avaient été créés, dès 1803, dans les régiments d’infanterie légère. Pourquoi d’élite? les hommes des compagnies du centre marchaient, combattaient et se faisaient tuer aussi bien que les autres. Les voltigeurs avaient un shako à tresse blanche avec plumet jaune et vert; le collet de leur habit était jonquille, tandis que le nôtre était rouge. Là était toute la différence.

Les officiers avaient conservé l’habit long.

Italie, 18 octobre 1806.

Le magnifique triomphe d’Iéna et d’Auerstædt a été couronné par le combat et la prise de Halle, trois jours après. Nous avons travaillé comme il faut; nous sommes harassés de fatigue, mais, au moins, nous n’aurons pas à rougir devant les vainqueurs du 14, qui nous accusaient de n’avoir pas marché au canon. Le 52e n’y marche pas : il y court.

Nous avons quitté Mayence pour Wurtzbourg, où nous étions le 2 octobre. Par ordre du jour de l’Empereur, il est ordonné à MM. les maréchaux de faire passser par les généraux une revue, à l’effet de s’assurer que chaque soldat a cinquante cartouches et son épinglette ; les caporaux leurs tire-bourres; que chaque soldat a deux paires de souliers dans le sac, que les capotes, marmites, gamelles, outils de campement sont distribués, qu’il ne manque pas de baïonnettes et qu’elles sont en état. Nous recevons quatre jours de biscuit et quatre jours de pain. Comme dit Besson, mon premier instructeur, « m’est avis que nous allons encore faire la guerre avec nos jambes ».

Le 7, nous quittons Bamberg pour rejoindre le maréchal Bernadotte. La division Dupont devient la 5e du 1er corps. J’imagine que les Prussiens vont jouer des jambes devant nous, car Bernadotte, qui n’a pas froid aux yeux, lui non plus, est de plus un malin. Il avait expérimenté nos jambes;

il a voulu voir ce que valaient nos bras. Nous avons mis les premières au service îles seconds, et, en moins de trois quarts d’heure, trois ponts, deux grands défilés et deux portes de ville furent enlevés. J’estime d’ailleurs que nous n’avons dû notre succès qu’à notre impétueuse attaque. Le point le plus difficile était un pont long et étroit qui traverse la Saale et conduit à Halle, petite ville à flancs de coteau. La division Dupont occupait la rive gauche; l’armée du prince de Wurtemberg, forte de 25 000 hommes, le dernier espoir de la Prusse, défendait Halle.

Le maréchal Bernadotte arriva au galop pour donner à notre division l’ordre d’emporter le pont. À ce moment, un clairon de voltigeurs qui se tenait en tète de sa compagnie, auprès de Bernadotte, tourne sur lui-même, se cramponne au portemanteau du prince, l’arrache dans une crispation, et tombe comme un sac de blé, traversé par une balle. Bernadotte se contenta de sourire. Dupont forme le 32e en colonnes d’attaque, se met à notre tète, à côté du colonel Darricau, et nous suivons une digue, longue d’un kilomètre, qui aboutit au pont.

Plusieurs batteries ennemies couvrent le passage : « Soldats, s’écrie Dupont, en avant, et que ces pièces ne tirent pas deux fois! » La mitraille vole, les rangs éclaircis se resserrent ; les blessés tombent en criant : « Vive l’Empereur! » et les canonniers wurtembèrgeois sont tués sur leurs pièces avant d’avoir eu le temps de recharger. Quel joli combat! On n’y voyait pas beaucoup, la fumée nous enveloppait; je me croyais dans une cave. Mais combien toutes ces détonations vous grisent! On a des envies de crier, de mordre la cartouche et de se battre. Aux lueurs du canon, dans la fumée rougie, on aperçoit, comme des ombres chinoises dans un brouillard, les canonniers droits à leur poste, et les servants penchés sur les pièces; c’est superbe! Le cheval du colonel Darricau est percé de plusieurs coups de baïonnette. Ce vaillant chef conduit les colonnes d’assaut, à pied, à côté du capitaine Castagné. L’ennemi garnissait les maisons d’un seul côté de chaque rue, et nous accueille par des feux plongeants. Comme si nous étions capables de nous arrêter! La charge battait, à vous faire danser le cœur dans la poitrine. Ce ne fut pas long. Les rues sont balayées; nous entrons dans les maisons, clouons les Prussiens au mur, les flanquons par les fenêtres et les poursuivons jusque sur les toits. On se tiraillait derrière les cheminées; c’était un plaisir.

Bientôt la ville est prise. L’ennemi tente un retour offensif. Dupont fait rompre les barricades que nous avions établies aux portes opposées à notre attaque, et nous lance au-devant des Wurtembergeois surpris. Le

combat ne finit qu'avec la nuit. Nous nous battions depuis neuf heures du matin, après avoir marché toute la nuit précédente.

Napoléon, visitant le champ de bataille aujourd'hui, a été étonné de la hardiesse d’une telle attaque : «Quoi ! dit-il, c’est sur ce pont qu’on a passé pour emporter la ville? J’aurais hésité à l’attaquer avec 50 000 hommes! »

« On ne passe pas. » — D’après Cliarlet.

puis il continua avec émotion, en voyant les cadavres des soldats du Régiment : « Il y en a donc encore du 52e? »

Lübeck, 12 novembre 1806.

11 paraît que le Blücher aurait dû se jeter vers l’Oder et rejoindre son roi. 11 s’est figuré qu’il suffisait de s’enfermer dans une ville pour nous y tenir tête et nous arrêter net dans notre élan. Il s’est fait pincer dans Lübeck par Bernadotte. Nous sommes arrivés trop tard pour l’assaut, et aussi, heureusement pour notre honneur, pour le pillage. Il dura trente-six heures.

Qu on se figure une ville envahie, à la fois, par trois corps d’armée di lièrent s, le tout formant une masse de 50 000 hommes, auxquels il faut joindre près de 10 000 prisonniers prussiens qui, négligés au milieu de cette bagarre par les vainqueurs, se joignirent à eux pour piller les

maisons et se livrer à tous les excès. Pauvres bourgeois de Lübeck! Ils n’avaient jamais tiré un coup de fusil sur personne. Ils ne demandaient qu’à vendre leurs marchandises, expédier leurs ballots et faire leurs affaires. Après tout, c’est la guerre, et l’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.

Pendant ce temps, nous marchions. Depuis Halle, nous appuyions la cavalerie de Murat. Depuis Ulm, le prince avait, au moins, changé de chevaux, mais nous de souliers seulement.

Le combat de Wahren nous avait un peu retardés. Encore des ponts et des bois à enlever : cela coûte cher.

Quand nous arrivâmes dans Lübeck, il en sortait un bruit d’enfer. Nous voyions les habitants qui couraient çà et là, comme des âmes en peine, et des nôtres qui couraient plus fort en les poursuivant.

Le colonel Darricau fronçait le sourcil. Il nous masse sur une grande place et nous tient là, l’arme au pied : « Ah çà ! dit une mauvaise tête, est-ce que Bernadotte va nous passer en revue, qu’on nous laisse ici comme en faction ? » Le colonel le regarda d’un œil chargé à balle, et le bavard se masqua prudemment au troisième rang.

Cependant, grâce à Bernadotte, la tranquillité reparut. Il avait parcouru lui-même, avec son état-major, pendant la nuit, les rues désolées, et rétabli le calme. Il lit fusiller un hussard qui, étant ivre, l’avait menacé dans l’obscurité : d’un coup de cravache il l’avait marqué au visage, reconnu le lendemain et condamné.

Notre discipline et notre bel ordre, dus à l’énergie de notre colonel, nous valurent l’honneur d’être désignés par le maréchal comme sauvegarde de Lübeck. Nos patrouilles sillonnèrent la ville, et nous arrêtâmes les pillards et les ivrognes de tous les corps.

Campagne de Pologne.

Braunsberg, 15 mai 1807.

J’ai vu Berlin trois jours; j’aime mieux Vienne. Trop de pipes et trop de bière. Les Romains donnaient aux jeunes gens la robe virile; les Prussiens leur donnent la pipe. Partagez leurs goûts, fumez, buvez de la bière, les Allemands vous aimeront. Pour se faire bien servir, les soldats avaient une singulière méthode. Logeant plusieurs ensemble, un d’eux faisait le méchant : il jurait, tempêtait, tirait son sabre et menaçait tout le monde. Le maître de la maison arirvait. Alors les autres camarades, faisant les bons apôtres, lui disaient que le tapageur était le meilleur garçon du monde, mais qu’il fallait savoir le prendre : aussitôt ils indiquaient le côté faible: « Il aime la bonne chère, le bon vin; que voulez-vous? C’est sa manie. Quand on le sert à sa fantaisie, il est doux comme un mouton, comme un enfant qui vient de naître; mais lorsqu’on ne lui donne que des pommes de terre à manger, ou de mauvaise bière à boire, il devient terrible. Tenez, avant-hier encore, à huit lieues d’ici, ce vrai démon a mis le feu chez un paysan qui poussa la malhonnêteté jusqu’à mettre de l’eau dans le vin qu’il nous donna. » Ces discours, amplifiés, paraphrasés par l’escouade, faisaient ordinairement grande impression. L’hôte s’exécutait de bonne grâce, et tout se passait fort bien.

Nous avons franchi l’Oder à Francfort le Ier décembre, et nous voie i en Pologne. Quel fichu pays! Indigence et luxe, voilà ce qu’on y rencontre à chaque pas. Inutile de dire que le luxe n’est pas pour nous. Nous ne trouvons que des villages déserts et entièrement ravagés : à notre approche, le son d’une cloche se fait entendre, et les habitants courent se terrer dans les bois. Les villages sont d’une effroyable saleté; dans chaque maison on trouve une chambre, ou, pour mieux dire, une écurie où couchent la vache, les chevaux, les poules, etc...; le quart de la pièce est occupé par un énorme poêle qui sert de lit à toute la famille. Le père, la mère, la fille, le gendre y couchent ensemble, sur de la

paille placée au-dessus, et tout s’y passe à peu près comme dans un troupeau de cochons.

Qu’on juge de l’excès de misère des paysans polonais. Une nuit, je fus réveillé par le bruit de ma porte que l’on ouvrait avec précaution, et, à la lueur du feu presque éteint, je vis la figure barbue d’un paysan. J’étendis doucement la main, et je saisis mon sabre. Mais le pauvre diable n’en voulait pas à mes jours. Un paquet de chandelles, destiné à m’éclairer et à me graisser les pieds, était le but de cette expédition nocturne. Était-ce pour l’éclairage de sa cabane enfumée qu’il volait? C’eut été un luxe inusité, car ils se servent, à la veillée, de lattes de sapin. Il avait risqué sa vie pour nourrir sa famille. On fit frire mes chandelles avec des pommes de terre ; et toute la joie de ces pauvres gens me consola de la perte que j’avais faite.

Au contraire, allez au château; vous y trouvez tous les raffinements de la civilisation,... mais un knout suspendu à un clou dans l’antichambre. 11 est destiné à rendre régulier le service des domestiques.

Voilà pour nos gîtes d’étapes. Décrivons les routes ou plutôt les boues.

La nature marécageuse du terrain, la saison pluvieuse et les nombreux convois de l’artillerie et des bagages de l’armée avaient rendu les chemins absolument impraticables. On racontait que plusieurs soldats de la Garde impériale y avaient péri; quelques-uns, épuisés de force et de courage, s’étaient eux-mêmes donné la mort.

La plus mauvaise nuit que je me souvienne d’avoir passée fut celle qui précéda le combat de Mohrungen. Ce fut une étape de seize lieues, dans la nuit du 25 au 24 janvier. Un vent des pins violents nous fouettait la figure d’une pluie mêlée de grêle; l’obscurité était si profonde que notre guide lui-même avait bien de la peine à reconnaître le chemin. Il menait par la bride le cheval de mon capitaine qui était tête de colonne. Le premier qui venait après tenait la queue du cheval, et nous nous tenions tous ensemble par le pan de l’habit, culbutant par grappes dans de profondes ornières ou des fossés pleins d’eau. Accablés de faim et de fatigue, mouillés jusqu’aux os, beaucoup ayant perdu leurs chaussures, il fallut se battre au jour. Le colonel et le 1er bataillon prirent seuls part à l’action. Les deux autres bataillons du 52e restèrent en réserve. Un vieux sergent1 des voltigeurs de mon bataillon, Pradal, a tué un commandant russe, qui chargeait avec son escadron un détachement de volti-

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