Trente-quatre ans
Sa prise; de possession de commandement fut une citation à l’ordre de l’année, pour la bravoure qu’il déploya dans le combat de Braunsberg. Le commandant Bouge fut également cité, et, par décret du 14 avril, l’Empereur accorda dix-huit aigles de la Légion d’IIonncur, onze pour les officiers et sept pour les sous-officiers et soldats.
Aussi, combien nous aimons notre Empereur! Les nuées de Cosaques ipii patrouillent aux environs de notre camp ont répandu contre lui d’indignes pamphlets; le mépris est le seul effet qu’ils aient produit. Les soldats <jui les ont ramassés les ont portés à leurs chefs. Je rougis d’en transcrire un; mais je veux montrer les armes infâmes dont se servent nos ennemis :
« Soldats, nous disaient-ils, lorsque jadis des armées étrangères méditèrent la conquête de votre Patrie, et qu’elles vinrent même vous attaquer dans vos foyers, vous les repoussâtes avec une valeur, une persévérance (pie le monde entier admira. Le bruit de vos brillants exploits parvint jusqu’à nous. 11 nous fit connaître votre courage, votre loyauté, et le soldat fançais devint l’objet de notre estime.
« Mais ce n’est plus la Patrie qui réclame vos efforts. Une guerre, étrangère à vos intérêts, vous arrache à vos foyers, à vos familles, à vos amis. Un tyran, dont l’ambition insatiable ne connaît pas de bornes, vous entraîne dans des climats lointains. Il fait couler le sang français pour donner des couronnes à ses parents. Il vous oblige à combattre une nation qui est prête à vous donner des gages de son ancienne affection, mais qui versera aussi jusqu’à la dernière goutte de son sang pour la cause sacrée de la Patrie. »
Et nous aussi nous la verserons.
Berlin, 15 octobre 1807.
Je l’ai conquise enfin cette magique épaulette dont je rêvais. Je suis sous-lieutenant depuis le 24 juin, au tour du choix des officiers, par suite d’une loi républicaine qui n’est pas encore abolie. J’avais toujours souhaité être nommé de cette manière; c’est la plus flatteuse, selon moi. Les sous-lieutenants désignaient au scrutin trois candidats parmi les sousofficiers et les lieutenants choisissaient un des trois.
Mais il fallait la confirmation de l’Empereur, et, jusque-là, je devais continuer mon service de sergent. Je la reçus le 16 août à Spandau, et je lus reconnu le jour même, à la tète du Régiment. Endosser un frac, porter 1 épaulette, ceindre une épée, oh! les belles choses!
Nous étions restés jusqu’au 25 juin dans nos cantonnements de
Braunsberg. Tous les corps étaient campés; la division seule était logée. Mais quel service! De deux nuits, l’une aux avant-postes; et, tous les matins, à deux heures, le Régiment entier était sous les armes. Malgré tout, c’était un repos relatif, et la plus grande partie de nos malades et de nos blessés était rentrée dans les rangs. 11 s’était établi avec les Russes une espèce de trêve tacite. Beaucoup de postes communiquaient et s’entr’aidaient dans leurs mutuels besoins. Le retard des convois de subsistances forçait souvent les soldats à s’écarter des cantonnements pour aller chercher des vivres au loin. Quelques voltigeurs du 1er bataillon rencontrèrent un jour des Cosaques qui erraient dans le même dessein. La chasse aux pommes de terre fut faite en commun et le partage effectué strictement et fraternellement. Ce qui n’empêcha pas de s’égorger au premier signal. Ce furent les Russes qui le donnèrent le 4 juin. Le maréchal Rernadolte fut blessé et dut laisser le commandement du 1er corps au général Victor.
Nous manœuvrions sur la Basse-Passarge lorsque, le 13, nous reçûmes l’ordre de rejoindre l’armée.
Le 14, à huit heures du matin, Napoléon passa au milieu de nos rangs. 11 avait sa capote grise : « Oudinot et Lannes, nous dit-il, ont toute l’armée russe sur les bras. Vous serez là pour la bataille, je compte sur vous. C’est aujourd’hui l’anniversaire de Marengo. » Puis, s’adressant au général d’artillerie : « Combien de pièces avez-vous, Sénarmont? — Trentesix, Sire. — C’est bien; il faudra chauffer : le Russe aime les boulets. »
Notre empressement d’arriver était tel qu’il amena une querelle au passage d’un pont. Quand Dupont, qui avait accompagné l’Empereur quelque temps, revint à la tète de sa division, il la trouva cul sur tête, morcelée par bataillons, par compagnies, entre lesquels était mêlée la Garde impériale qui prétendait passer la première. Il entra dans une colère épouvantable, lit jeter à l’eau diverses voitures dont le pont était encombré, et laissa filer la Garde la première.
Vers deux heures, nous entendîmes le canon et rencontrâmes un grand nombre de blessés. Ils nous apprirent qu’on se battait depuis le matin. Oudinot, nous dit l’un deux, aurait bien voulu mettre aux Russes le c.. à l’eau, mais il avait usé tous ses grenadiers. On nous fit doubler le pas ; le nombre toujours croissant des blessés montrait que l’affaire était chaude. J’en vis plusieurs entièrement nus et noircis de la tête aux pieds; ils étaient aveugles et marchaient les bras étendus, en poussant des cris lamentables : c’étaient des canonniers et des soldats du train d’artillerie dont les caissons avaient sauté. Il fallait voir la tète des conscrits : « Quel malheur, disait
HISTOIRE R't’N RÉGIMENT.
l’un, en voyant passer un pauvre diable avec la t Ate fendue cl son bras cassé; deux blessures! et que de chemin à faire sans être pansé! — Tu es un imbécile, repartit le blessé; tu en auras bien d autres tout a I heure; je connais mon sort et In ne connais pas le tien. »
« Tiens, regarde celui-là, disait un autre, n’a-t-i 1 pas l’air d’un mort? — Il l’esl, répliqua son voisin, un des vieux; hier, il oublia de se faire enterrer». Etc., etc....
Bientôt ce fut des cadavres qu’on rencontra. Les pauvres conscrits décrivaient d’abord un cercle de vingt pas tout autour, de peur de les loucher; bientôt ils se rapprochaient, plus tard ils marchaient dessus sans façon.
On nous arrêta enfin, pour nous préparer au combat et donner le temps aux traînards de rejoindre. J’avais grand’faim, et pas de vivres, comme il arrive d’ordinaire la veille des grandes batailles, alors que de nombreuses armées se réunissent sur un même point.
Mon capitaine tirade ses fontes une bouteille d’eau-de-vie qu’il gardait précieusement pour une bonne occasion. Il me la tendit en disant : « Havy, vous allez voir ce que c’est qu’une bataille rangée. » Puis il m’expliqua l’ordre de bataille qu’on avait communiqué aux officiers : « Nev, à droite, devait appuyer la position actuelle du général Oudinot. Son point de direction était le clocher de Friedland. Tannes au centre et Mortier à gauche. Le mouvement devait être fait par notre droite et pivoter sur la gauche. Notre corps d’armée formait la réserve avec la Garde.
« C’était le maréchal Nev qui devait avoir l’initiative du mouvement; il ne commencerait que sur l’ordre de l’Empereur. A ce moment, tous les canons de la ligne devraient doubler le feu et dans la direction de protéger son attaque. »
Toutes les montres avaient été réglées sur celle de l’Empereur. A cinq heures précises, un premier coup donna le signal, répété par trois salves d’une batterie de vingt canons.
Nous débouchâmes des bois vers cinq heures et demie. Une plaine assez étendue et couverte de masses innombrables s’offrit à mes regards; je n’avais jamais vu tant de troupes réunies. La canonnade faisait fureur. A notre droite, Friedland en flammes. Bientôt nous entrâmes, pour n’en plus sortir qu’à la fin de la journée, dans la région des boulets. Nous passâmes prèsd une forte batterie d’artillerie; les canonniers étaient pleins d’ardeur; ils avaient mis habits bas et retroussé leurs manches de chemise pour mieux servir leurs pièces.
Cependant la ligne de Ney pliait devant l’effort de la Garde impériale
russe et. la charge soudaine d’une nombreuse cavalerie. Napoléon donna l’ordre à la division Dupont de se porter à droite et en avant.
Déjà la division Bisson reculait en désordre, à plus de huit cents pas. Cinq minutes de plus, et les Russes perçaient notre aile droite. Dupont fit battre la charge et en avant notre première ligne. Les six bataillons de seconde ligne, en colonne, suivirent le mouvement.
Nous obliquâmes à droite, et les renforts vinrent à notre gauche boucher cet espace libre1.
A notre droite, à notre gauche et par nos intervalles, nous vîmes
o Attention! l’Empereur a l’œil sur nous. » (D’après une lithographie de Raffet. Collection Auguste Cain.)
s’écouler en tumulte la foule des soldats du général Bisson, entraînant avec elle, et à pied, ce général connu par sa forte stature et son courage. L’aigle du 68e, pour échapper au danger d’être prise, se réfugia dans les rangs du 52e. Le colonel Aymard en confia la garde aux grenadiers du 1er bataillon.
Nous avons vu le maréchal Ney se multipliant avec cette prodigieuse activité qui lui faisait mettre, en une heure, un cheval sur les dents; sa bouillante énergie avait quelque chose d’effrayant; l’écume ruisselait des
1. Le duc de Rovigo dit dans ses Mémoires. « J’ai entendu l’Empereur louer d’une manière toute particulière, le mouvement de Dupont obliquant à droite et dire hautement qu’il avait beaucoup avancé la bataille. »
deux rôles de sa bouche. Il arrêta scs troupes, les reforma et attaqua de nouveau, si rapidement que l’on s’aperçut à peine de sou accident.
Mon bataillon fut détaché comme soutien des batteries Sénarmonl. Col intrépide général avait formé deux batteries de 15 pièces chacune, avec G bouches à feu en réserve. Ce formidable train d’artillerie, roulant à grand bruit, se porta rapidement, pour première position, à 200 toises1 2 de l'ennemi. Après cinq à six salves, elle s’en approcha à 100 toises, et commença un feu roulant. Lu vain les Russes ripostaient avec leurs batteries partielles dispersées sur toute leur ligne.
Napoléon avait envoyé le général .Mouton dire à Sénarmonl qu’il s’aventurait trop loin : « baissez-moi faire avec mes canonniers; je réponds de tout*. »
Kn avançant, nous occupions le terrain où la Garde russe avait combattu; les morts et les blessés marquaient ses lignes. Quels soldats! quel inflexible courage! L’un de leurs blessés gisait à une centaine de pas de notre carré; il avait une cuisse emportée, ce qui ne l’empêchait pas de charger son fusil et de le décharger sur nous sans relâche. On envoya vers lui un adjudant pour le faire cesser. Il refusa de se rendre, et, couché sur le dos, avec la baïonnette de son fusil qu’il n’avait pas eu le temps de recharger, et dont il appuyait la crosse sur son ventre, il menaçait l’adjudant. Celui-ci en eut pitié et le laissa dans cette position. Mais, à peine l’avait-il quitté, qu’il recommença à tirer. Un soldat dut le tuer d’un coup de fusil à bout portant.
Nos conscrits aussi avaient un courage stoïque. J’en vis un qui, assis par terre au milieu de notre carré, mangeait tranquillement un morceau de pain : je m’approchai de lui, pour lui ordonner de se lever et de rejoindre son rang. Pour toute réponse, il souleva le coin de sa capote et me montra une de ses. jambes à moitié emportée par un boulet de canon; puis, sans proférer une parole, le visage calme et nullement altéré, il continua à manger son pain.
Je fus blessé d’un des derniers coups de canon qui se tirèrent à Friedland. Je me reposais, assis sur un sac, et mon bras gauche appuyé sur ma cuisse, lorsqu’un éclat d’obus me frisa les deux cuisses, à chacune desquelles il lit une contusion, et me frappa rudement l’avant-bras gauche dont il m’enleva toute la peau de dessus.