‹ Histoire d'un regimentChapitre 61 sur 135 · DE GRENADE (1810, 1811 ET · texte numérisé non relu

DE GRENADE (1810, 1811 ET

J’étais ravi de quitter la Castille: il y faisait trop froid l'hiver ; ni parquet, ni tapis, ni cheminées. Toujours des Castillans superbes, à la mine renfrognée, ou des senoras, tremblantes de frayeur, qui décrivaient des milliers de signes de croix pour empêcher le diable, qui sans doute était en nous, de s’introduire en elles.

Sur le revers méridional de la Sierra Morena, sauvage et stérile, nous poussâmes le cri joyeux de Christophe Colomb apercevant la mer. Un magnifique panorama se déroulait sous nos yeux. Les campagnes de l’Andalousie avaient cet aspect riant et animé qu’on remarque, plus au nord, pendant le temps de la moisson. Une douce chaleur nous pénétrait. Je couchais, à la fin de mars, sous les portiques des maisons mauresques, au doux bruissement des jets d’eau, sous un ciel pur et clément, à l’ombre des citronniers et des cyprès. Plus de poux ! Nous devenions sybarites.

Certain jour, notre compagnie fut cantonnée dans une riche abbaye. Faute de paille, et à cause de la dalle aussi dure que froide, nous nous fîmes des lits avec les feuilles arrachées aux gros et rares in-folio qui garnissaient les rayons de leur bibliothèque. Le soldat n’aime pas les livres en campagne; et puis, la guerre a ses nécessités! ,

Nous marchions, sur l’une ou l’autre rive du Guadalquivir, entre les blés, les vignes, de longues plantations d’oliviers et des vergers touffus plantés d’orangers et de palmiers. Le vin coûtait trois sous la bouteille, et nos ivrognes en buvaient comme du petit-lait. Le colonel Aymard fit fusiller un pauvre diable pour avoir mangé une grappe de raisin. C’était juste. La dysenterie désolait le Régiment, les soldats mouraient par douzaines. 11 fut défendu, sous peine de mort, de cueillir du raisin, ce fruit étant seul la cause de la maladie. Le premier soldat qui fut surpris en flagrant délit paya pour les autres. Le conseil de guerre s’assembla sur la route; un quart d’heure après, le mangeur de raisins avait vécu. On n’en mangea plus, et la santé revint.

Le capitaine Toutant, qui a fait la campagne d’Égypte, nous disait qu’il trouvait dans les mœurs, dans l’aspect général du pays et des habitants, une

grande analogie avec les bords du Nil. Il nous fit, remarquer, par la suite, combien les Andalous ressemblaient aux Arabes dans leur façon de combattre : mêmes cris, même désordre, même impétuosité dans l’attaque en rase campagne, même furie mêlée de désespoir et de fanatisme, même facilité à lâcher pied, même fermeté inébranlable derrière des murs et des retranchements, même férocité envers les prisonniers, les malades et les blessés.

Nous avions d’abord été frappés de la tranquillité profonde qui régnait dans les plaines de l'Andalousie. Mais cette tranquillité n’était qu’apparente et n’existait que dans la plaine, là où les Français avaient des troupes nombreuses : les habitants des royaumes de Murcie, de Grenade, de la province de Honda, avaient tous pris simultanément les armes et gardaient les montagnes.

Nous crûmes avoir conquis l’Andalousie en une simple promenade militaire. Il fallait maintenant détruire les guérillas, et le jeu des colonnes mobiles commença sans trêve ni merci, ni pour les bandes ni pour nos jambes.

On organisa, à distance convenable, des blockhaus avec de petites garnisons, afin que les escortes d’infanterie pussent, sans trop de fatigue, aller et revenir le même jour.

En mai 1810, à Grenade; en juillet, à Jaën ; en août, à Cadix; en octobre, dans le royaume de Cordoue. Nos bataillons agissent isolément, et ce n’est que par les ordres que j’apprends les événements. L’ordre du jour daté du 50 mars 1810 était ainsi conçu : « Le général gouverneur de la Navarre (armée d’Espagne) s’empresse d’informer l’armée française que le fameux chef de bande Mina a été battu par la colonne du brave major Schmitz, commandant le 2fi régiment de marche. Les soldats de Mina ont été mis en déroute, et le chef Mina a été blessé et pris. » Le major Schmitz avait accompli ce beau fait d’armes avec un détachement de 170 hommes du 52e qu’il conduisait à l’armée, et avec lesquels il n’avait pas craint d’attaquer 500 Espagnols et 60 cavaliers.

Deux compagnies du 1er bataillon se sont distinguées dans une sortie du fort de Marbeilla, près Malaga (juillet). Le 2 novembre, les Ier et 5e bataillons prennent part au combat de Baza ou de Rio-Almanzor. Le colonel Aymard y fut cité.

Pendant ce temps, le 2e bataillon courait les défilés, à la suite d’insaisissables quadrilles que commandaient des curés, des laboureurs, des étudiants, de simples pâtres, devenus chefs hardis et entreprenants. Ils se retiraient devant nous de position en position, de rocher en rocher, sans

cesser de faire feu même en fuyant. Les traînards, les malades et les blessés <|iii restaient en arrière étaient aussitôt égorgés. Dans tous les lieux où nous laissâmes des postes de correspondance, composés de neuf ou quinze hommes seulement, ces postes furent massacrés. Nous rencontrions à chaque pas les corps mutilés des soldats assassinés les jours précédents, et des lambeaux de vêtements ensanglantés semés çà et là. Les plaques en cuivre de leurs schakos pouvaient seules faire reconnaître qu’ils étaient des soldats et à quels régiments ils appartenaient. Beaucoup avaient les yeux crevés. Ai-je besoin d’ajouter qu’en manière de représailles, nous ne faisions jamais de prisonniers.

Le capitaine Gémiré commanda le bataillon avec beaucoup de fermeté, de sang-froid et d’habileté jusqu’à la fin de septembre. Une nuit, nous nous crûmes cernés par des forces considérables dont les feux nous entouraient. Nous étions engagés dans une gorge. Nous fîmes coucher nos hommes avec le fusil entre les jambes; les rayons de la lune, se réfléchissant sur nos armes, auraient pu signaler notre présence. Toute la nuit se passa ainsi dans un silence profond et de tristes réflexions. La mort de Roland à Roncevaux nous attendait : c’était fort beau de son temps, mais ridicule au nôtre.

Au jour, les masses espagnoles avaient disparu. Je respirai; j'avais rêvé toute la nuit que j’avais un rocher sur l’estomac. Fausse digestion, sans doute !

Une autre nuit (nous en passâmes quelques-unes dehors), un soldat qui était somnambule rêva que l’ennemi attaquait notre bivouac. 11 se leva et, d’une voix sourde : « Aux armes, aux armes; voilà l’ennemi! » La compagnie dormait profondément. Éveillés en sursaut, les hommes se mirent sur pied en désordre, et de proche en proche la panique gagna le bataillon. Les officiers, surpris dans leur premier sommeil, ne comprirent rien à tout ce mouvement et crurent à une surprise. A grand’ peine nous ralliâmes notre monde. On courut aux avant-postes. Chacun veillait, et tout était calme. Nous y gagnâmes de rester sous les armes jusqu’au jour : avec des troupes aguerries, et pour un somnambule!

A la fin de décembre, le commandant Dupart vint prendre le commandement du 2e bataillon, et se révéla un brillant et actif chef de colonne mobile.

Et nous recommençâmes en 1811 ce que nous avions fait en 1810, avec des hommes nouveaux, par exemple, car chaque jour nous perdions des soldats d’élite, difficiles à remplacer. Nos effectifs fondaient dans le service très pénible des escortes de tous genres. Quand nos hommes échap-

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paient à la mort, la faim et les privations les guettaient : de tous cotés on les repoussait. Personne ne voulait ni les payer, ni les habiller, ni les chausser. Tout détachement nous revenait réduit du quart ou de moitié.

Le 15 juin, il nous arriva à Cadix 1 302 conscrits du dépôt. Le 32° me fait assez l’effet du tonneau des Danaïdes. Napoléon y verse des hommes,

mais il ne parvient pas à le remplir. Celui-là n’était certainement pas un sot qui le premier imagina de mettre la gloire dans le métier des armes; sans ce véhicule, personne au monde n’en voudrait; c’est même assez étonnant qu’on en veuille à ce prix.

En voyant tant de braves soldats s’échiner mutuellement pour rien, je me disais quelquefois : « C’est cependant une chose bien singulière chez l’homme, que ce mépris de la vie dans certaines circonstances. Pourquoi

donc ccs gcns-là, qui hier ont grogne, peste, juré, en exécutant un ordre fort simple, dont les conséquences étaient, tout au plus, de faire une ou deux lieues mal à propos, ne grognent-ils pas aujourd’hui qu’il s’agit de jouer sa vit; à pair ou non? Parce qu’on a placé le déshonneur fort loin de la grogneric et tout près de la lâcheté. »

A toute cette campagne j’ai gagné de faire passer à gauche l’épaulette que j’avais à droite; j’ai appris aussi le service des reconnaissances sous toutes ses formes; il n’a plus de mystères pour moi.

Le 16 juillet, le colonel Aymard fut chargé d’étudier les positions de l’ennemi, sa force et son emplacement. Il partit avec 1000 hommes d’infantoric et 100 chevaux. Il avait reçu l’ordre de ne pas s’engager. Il évita, avec beaucoup d’habileté et de bonheur, les détachements ennemis, et nous nous retirâmes dès que nous eûmes vu, sans combat.

Il s’agissait ensuite de nettoyer l’arrondissement de Yelez Malaga et d’en tirer toutes les ressources en grain et en argent. Le colonel Grouvel du 10° dragons partit, dans la nuit du 19, avec 4 compagnies de mon bataillon, 200 dragons et 2 pièces de montagne. Il attaque franchement 700 à 800 insurgés, les disperse, et revient le 20, à Grenade, avec 500 bourriques chargées de 589 fanègues de blé et 14000 piécettes provenant des contributions d’Albama.

Le 9 août, ce fut un autre genre. Il fallait combattre pour voir et être renseigné. Le 52° était d’avant-garde. Nous arrivâmes devant la belle position de la Venta-del-Baül. Le général Levai ordonna sur plusieurs points des démonstrations et des fausses attaques qui maintinrent l’ennemi en position toute la journée. Nos conscrits témoignèrent d’une grande ardeur; ils étaient d’une impatience extrême d’en venir aux mains. Toutes ces feintes les agaçaient. Dans la nuit du 10, le capitaine Sarrant, commandant la compagnie de voltigeurs du 2e bataillon, eut l’ordre d’inquiéter le camp ennemi pendant la nuit. Il pénétra, à trois heures du matin, jusqu’à l’un des ouvrages : le feu qu’il essuya ne l’arrêta pas. Il s’élança avec sa compagnie dans une redoute gardée par 20 hommes et 1 officier qui furent passés au fil de l’épée. Il reconnut que le camp était évacué; il en donna aussitôt avis, et la poursuite de la cavalerie commença'.

Le 15 septembre, les administrations françaises ont pris, à Grenade, le service des subsistances, assuré jusqu’ici au moyen des réquisitions. L’insurrection et le brigandage font fureur. Il n’y a plus que des coups à récolter'.

t . Voilà un exemple à méditer : une surprise couronnée de succès et qui donne le renseignement, si précieux dans une opération de ce genre.

LA 52e DEMI-BRIGADE.

Les colonnes mobiles sont, multipliées; cl, s’il y avait encore en Andalousie des honnêtes gens, ils nous prendraient, bien plutôt que les guérilleros, pour des bandes de brigands. Les remplacements pour la troupe ont lieu un ou deux ans après l’échéance. Nos hommes sont pieds nus; on ne peut leurdonner de souliers. Imaginez la tenue! Tout ce qui est envoyé de France en hommes, chevaux, effets, se consomme en route : des convois mettent un an à nous parvenir. Quant à la solde, sept mois de retard, et la livre de pain se vend 1 franc. Un mauvais chapeau vaut 150 francs. Chacun se fait, tour à tour, tailleur et cordonnier; les plus adroits taillent et coupent; les autres confectionnent. Nous portons beaucoup le pantalon de bure brune fait avec le drap trouvé dans les couvents ; c’est très à la mode dans l’armée du Midi.

Le ‘20 septembre, un détachement de 40 hommes, envoyé en reconnaissance en avant du fort de Xiquena, est tombé dans une embuscade. Pas un seul homme n’a échappé. 1 officier, 1 sergent, 2 caporaux et 56 ‘soldats se sont fait tuer jusqu’au dernier. C’est plus propre que d’être pendu ou déchiqueté à coups de couteau, lin plus enviable déjà que les pontons ou Cabrera. C’est plus court au moins.

Puis, la fièvre jaune est venue se mettre de la partie. Nous avons employé la fin de 1811 à former un cordon sanitaire destiné à protéger la province de Grenade.

Entre temps, nous faisons le métier de courriers : c’est M. le commissaire des guerres et son fils qu’il faut conduire à Grenade ; c’est la correspondance qu’un détachement de 40 hommes va prendre au poste voisin.

1812 n’apporte guère de changements à mon existence. Je m’ennuyais ferme dans Baza depuis deux mois, lorsque j’appris que le colonel allait détacher le capitaine Gémiré, mon ancien et mon premier capitaine, avec mission deprendredes renseignements sur l’ennemi, qu’on disait fort de 1000 hommes et 50 chevaux, sous le commandement du chef de bande Morenos. C’était le 6 juin. J’obtins de faire partie de la découverte. Nous étions renforcés de la compagnie franche espagnole des Alpujarras : notre petite troupe comptait 250 hommes environ. Je partis à l’avant-garde, avec 18 hommes.

Nous arrivâmes devant une hauteur; là, mon guide refuse de marcher. Je le fais coucher en joue, et il consent à me conduire. Malgré un : Quieti vive! accompagné de deux ou trois coups de feu, nous poussons de l’avant, et nous voici sur le plateau, près de quatre maisons isolées. Un feu encore allumé nous signale qu’un poste était là. L’ennemi était dans les maisons, c’était évident. Je lance quatre éclaireurs en avant; ils ne reviennent pas.

J<; partage alors ma t rou jk* en (leux et nous faisons irruption, àtoule course, dans la cour intérieure du groupe habité. Des coups de feu pleuvent par les fenêtres. Notre attaque est si brusque que personne n’est touché. Je fouille la plus grande maison, tandis que mon sergent visite les deux autres. Je me trouve dans une cuisine à peine éclairée : un vieillard et deux jolies filles tremblantes sont au coin du feu. Un escalier en bois à découvert conduit au ' premier.

Un de mes hommes y grimpe; au dernier échelon, il dégringole en bas, la poitrine trôuée d’un coup de poignard. Les oiseaux avaient fait leur nid au grenier. Us- gardaient le haut de l’échelle. Je jugeais inutile de nous faire tuer l’un après l’autre, et j’allais faire mettre le feu à la maison, quand une idée me vint. Je lis monter le vieux paysan, une lampe à la main, et, suivi de mes hommes bien groupés, je gravis derrière lui. Les brigands n’osèrent tirer; mal leur en prit : il n’en resta pas un. Ce fut fait sans bruit, à la baïonnette; puis, tous, cadavres et blessés, furent jetés par les fenêtres. C’était horrible; mais nos hommes vengeaient leurs cinq camarades. Dans la lutte, la lampe s’était éteinte. Tout à coup la lueur d’une amorce éclaira la chambre et nous vîmes un gamin de quinze ans, blotti dans un coin, qui me tenait en joue. Le coup rate, et l’enfant est cloué au mur.

Que de hasards dans ce monde !... J’aurais dû être tué ce jour-là, et je l’avais mérité. Le lendemain, je ne fis rien pour cela, et je fus blessé. Mais c’est comme cela à la guerre. Les uns sont blessés toutes les fois qu’ils vont au feu ; j’avais, dans ma compagnie, de braves soldats qui portaient en eux du plomb en suffisante quantité pour aller à la chasse, un jour d’ouverture. D’autres revenaient toujours sains et saufs. C’était mon cas jusqu’au jour où....

Le lendemain 7, nous étions à Langor. L’ennemi, prévenu de notre faible effectif, nous vint attaquer sur quatre colonnes. Nous l’attendions, et il fut bien reçu. Il pénètre cependant dans plusieurs rues et se dirige sur la place. Le capitaine laisse la moitié de son inonde à son lieutenant, Ligié. Avec l’autre, dont je suis, en avant, à la baïonnette! La bande est chassée dans la campagne, cl je reste sur le carreau. Deux balles m’avaient atteint: la première me traversa la cuisse gauche; l’autre m’entra dans le corps; elle en sortit heureusement.

Le 15 juillet, je me levai pour la première fois depuis ma blessure, et dus faire le triste apprentissage de marcher avec des béquilles. Je partis le 19 de Baza, sur un char de munitions fortement escorté. J’allais à Madrid solliciter un congé des conseils de santé. Ils n’en accordaient qu’à ceux des

officiers et des soldats blessés qui n’avaient plus aucun espoir de guérison. Je fus du nombre de ceux qui furent ainsi renvoyés en France. La Faculté s’est trompée.... une fois de plus.... Je guéris.

Je restai près d’un mois à Madrid, attendant l’occasion d’en partir. 11 était plus facile d’y arriver lorsqu’on venait de Bayonne, parce qu’on voyageait sous l’escorte des nombreux détachements envoyés par les dépôts pour renforcer les armées.

Je quittai la capitale du roi Joseph avec une caravane nombreuse

Retraite des Français vers la frontière espagnole. (D’après une gravure anglaise du temps.)

d’officiers réformés, sous une escorte de 80 soldats d’infanterie. Nous formions un peloton d’officiers, commandé par le plus ancien blessé, afin de mourir armés si l’on nous- attaquait; car nous étions hors d’état de nous défendre, beaucoup d’entre nous étant obligés de se faire attacher sur leurs chevaux pour se soutenir.

11 y avait quatre ans, j’arrivais avec un peloton d’enfants; je rentrais en France avec un peloton d’invalides1.

1. Ici prend fin le récit de ce philosophe de vingt-trois ans.

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