Allusion à ses difficultés avec lord Raglan
camp, quand il n’est pas de service à la tranchée. Nous dirons ensuite quel était ce service de tranchée, ainsi que la tenue de notre troupier au feu. « C’était depuis l’avènement du général Pélissier que la physionomie
du soldat était curieuse à la fois et facile à peindre. Le renouveau de la saison et de la guerre, le beau temps et les bons succès le mettaient en joie; il était allègre au service, au feu, à la corvée, docile à tout,
entrain pour tout, prêt à courir partout. Sur le chemin de la cantine, tous lui étaient camarades, sans distinction ni d’arme, ni de corps, ni de nation : Anglais, Piémontais, Turcs, il n’en faisait point la différence; il les emmenait boire, écouter ses prodigieux récits d’Afrique, et surtout trinquer avec lui au vieil Africain, au grand chef à la tête de ferblanc, sobriquet dontle général Pélissier s’amusait fort, et qu’expliquaient à la fois son caractère si connu et ses cheveux tout blancs, taillés en brosse, qui tranchaient avec éclat sur son teint bistré.
Comment ces braves, de terroirs si différents, parvenaientils cependant à s’entendre?
C’eut été la confusion des langues, une vraie tour de Babel, n’eût été cet idiome étrange, le sabir, né sur les côtés de la Méditerranée, mélange d’italien, d’espagnol, de français, d’arabe, de turc, réduit d’ailleurs à fort peu de vocables, et qui réclame nécessairement pour auxiliaire le langage plus expressif du geste. Yoici donc le thème incessamment répété des conversations à la cantine : English bono, Francis bono, bono
Italiano, Turco bono; English et Francis semis amis , bibir soua soua; Crimea makach bono, Arbia bono1. » On conçoit, fait remarquer l’aimable auteur des Souvenirs d’un officier du 2e zouaves, le général Cler, on conçoit que ces affreux barbarismes, capables de faire danser la ronde du sabbat aux quarante fauteuils de l’Académie et de renverser les immortels, étaient habituellement arrosés d’un nombre indéfini de petits verres ; d’histoire en his-
Aune, capitaine au 52* de ligne. — 1849. (Dessin de Raffet. Collection de M. le duc d’Aumale.
1. Traduisez : Anglais bon, Français bon, Italien bon, Turc bon, Anglais et Français sont amis, boire ensemble; Crimée pas bon, Afrique bon.
m HISTOIRE D’UN RÉGIMENT.
luire, d'admiration en admiration, les petits verres se changeaient en grands verres, les verres en bouteilles; après quoi, les bons amis se faisaient mutuellement la conduite, non sans broncher plus ou moins, ceux-ci ou ceux-là, vers leurs campements respectifs.
« Entre camarades, sous la tente, au retour de la tranchée, c’étaient avec les sorties russes et les incidents de la nuit de garde, les merveilles de l’artillerie qui excitaient les imaginations davantage. Comme le service des batteries, outre les canonniers de profession, employait chaque jour un bon nombre d’auxiliaires, beaucoup d’hommes des régiments d’infanterie y avaient passé successivement et ils s’en faisaient grand honneur. Le soldat professe une haute estime pour le canon ; c’est pour lui un être vivant en quelque sorte, un ami vigoureux, un ennemi redoutable, un des puissants de ce inonde. Dans le service des bouches à feu, il arrivait parfois des incidents bizarres, singuliers, qui devenaient légendaires, étant d’ailleurs rigoureusement vrais. Les registres de l’artillerie en tenaient note. C’était, par exemple, un boulet russe qui était venu se loger dans l’âme d’une pièce française de même calibre, et, le moment d’après, avait été renvoyé à son point de départ. Dans la nuit du 17 au 18 mai, au Carénage, un obus brisait l’anse d’une pièce amorcée, le brin de mèche prenait feu au passage et le coup partait —
« Ces histoires avaient assez de succès pour faire diversion, pendant quelques jours, au grand objet des plaisanteries habituelles, Kamiesch et sa population d’aventure, son commerce interlope, ses industriels véreux, ses mercanti. Kamiesch1, colonie mère, avait déjà essaimé; à la queue des principaux campements, on voyait de petites ruches bourdonnantes, ou plutôt des guêpiers, désignés par des appellations significatives, Flibustopol, Filouville, Coquinopolis , etc. Le plus important se trouvait auprès du camp du Moulin, parce qu’il y avait de ce côté-là great attraction, comme disent les Anglais. Là campait le 2e zouaves, célèbre pour sa bravoure et aussi pour ses talents dramatiques. 11 attirait la foule au théâtre du Moulin ou d'Inkermann. C’était une baraque construite en avant du front de bandière. La troupe était recrutée exclusivement dans le corps, les imberbes tenant les rôles de femme, avec des vêtements prêtés par les cantinières, la musique du régiment faisant l’orchestre. On y jouait surtout le vaudeville. Les représentations, qui se donnaient le soir, deux fois par semaine, avaient leurs programmes affichés dans tous les camps à l’avance, en placards lithographiés, encadrés de sujets comiques, dont les Russes faisaient nalu-