L’ancien colonel du 32e
« Sur le seuil de mon logis, raconte un témoin, au moment de la rentrée, un casanier demandait à son camarade de retour les nouvelles du jour; celui-ci répliqua indifféremment : « C’est le père Goddarn (le troupier est brouillé avec les noms propres!), pauvre vieux, qui a canné sa pipe! « Je paraphrasai, toute la soirée, ce dialogue singulier, résumé de tant de pompe funéraire! Soyez lord, illustre, généralissime, décoré de dix ordres,
pour qu’un interprète, sincère, dans sa brutalité, de l’opinion des camps, fasse en termes pareils votre apologie!
« Mais le pittoresque de l’expression me consola, un instant, de sa signification philosophique : la pipe, pour le soldat, vaut plus que la moitié de la vie. Mourir donc, c’est ne plus fumer, ne plus jouir, en un mot, casser sa pipe ! »
Cette indifférence est la conséquence naturelle de la guerre de siège. Jamais une émotion qui remue le cœur! Froidement, l’anneau pied, il faut braver la mort cent fois par jour!
Le 5 août, la même bombe tue le lieutenant Pain , le sergent Guillain et blesse sept soldats. Le 50 août, une poudrière saute : 7 000 kilogrammes de poudre, 350 gros obus font explosion à la fois. A la place des magasins disparus, s’ouvre béant un entonnoir profond de 4 mètres, large de 20, long de 50. 51 hommes avaient été tués, dont le capitaine de grenadiers Bourrier , du 52e, et deux soldats, 119 blessés, 80 légèrement atteints ou contusionnés dans les batteries adjacentes. Du haut de leurs remparts, les Russes poussaient des hourras de triomphe, lorsque, à leur grande stupéfaction, cette redoute, qu’ils croyaient détruite, répondit par des obus à leurs clameurs. Deux hommes de cœur, cités par le général Bosquet, les canonniers Gaubier et Bescat, de sang-froid au milieu de la stupeur générale, avaient eu la présence d’esprit de tirer, aussitôt après l’explosion, toutes les pièces encore en état.
Ah! les braves soldats! Un sapeur voit, dans la tranchée, une bombe tomber à côté d’un chef de bataillon. Il se précipite vers cet officier supé-
Dumeil, voltigeur au 32° de ligne. — 1849.
(Dessin de Raffet.
Collection de M. le duc d’Aumale.
rieur, le couvre de son corps et est blessé. Le général La Motte-Rouge, celui dont les soldais disaient, quand il arrivait prendre son service aux attaques de droite : « C’est la Carotte1, il y aura du tabac!... » conte qu’un jour, pendant qu’il était appuyé sur la banquette de la 5e parallèle, il sentit contre lui le mouvement d’un soldat qui ne semblait pas conserver tout son calme : « Eli bien! lui dit-il, tu trembles?... — Non! non! mon général, répondit-il vivement, c’est ma jambe qui est dans une fausse position et qui occasionne le mouvement nerveux que vous venez de sentir. »
Le 5 septembre, une conférence réunit chez le général Pélissier les généraux en chef, les amiraux, les commandants du génie et de l’artillerie, les commandants de corps d’armée. La délibération fut grave et solennelle. On résolut d’en finir, et le bombardement fut décidé pour le 5, l’assaut pour le 8.
Suivant l’ordre donné, le 5 septembre s’ouvrit le dernier bombardement, le bombardement infernal , ainsi que l’a nommé le prince Gortchakof.
Qu’on imagine le tonnerre de nos 800 pièces de gros calibre auxquelles les Russes en opposaient 1580. La nuit n’interrompait pas cet ouragan de fer et de feu; elle ne faisait qu’ajouter à son déchaînement un accent plus terrible.
Le spectacle de ce drame avait une majesté sinistre. Du sein de la grande rade, sous un ciel d’un rouge ardent, une colonne de flammes illuminait, jusqu’aux confins de l’horizon, les montagnes et la mer.
« Le 8, vers neuf heures, les 800 bouches à feu des alliés avaient diminué leur tir; à onze heures quarante, elles le reprennent avec violence; vingt minutes après, il cesse tout d’un coup. Midi! En avant! les clairons sonnent, les tambours battent, les hommes courent2.... »
Planchut, lieutenant de grenadiers au 32° de ligne. — 1849.
(Dessin de Raffct.
Collection de M. le duc d’Aumale.)