Guerre de Crimée (Camille Roussel
2. Rabiau, dans le langage familier du soldat, a le sens d’excédent.
LA 32e DEMI-BRIGADE.
abattus, atterrés par un mal terrible, le mal qui avait achevé, à la fin de 1813, la destruction des malheureux débris échappés à Leipzig, le typhus des armées. A un mois d’octobre superbe avaient succédé les vents, les tempêtes, la pluie, la neige, les froids excessifs. Dans la nuit du 19 au 20 décembre, le thermomètre descendit à 22 degrés. La vie de tranchée portait ses fruits amers; le scorbut et le typhus frappaient sans merci l’assiégeant de Sébastopol au repos.
Chacun revêtit la robe de chambre fourrée des grandes circonstances, le paletot en peau de mouton, cette criméenne célèbre qui avait sauvé la vie à tant de soldats, en amortissant le froid ou les balles. Les rares fashionnables du camp avaient orné d’une riche enveloppe de drap ces guenilles, dont la décrépitude marquait les services.
D’autres réservaient, un jour, à ces débris d’habits une place d’honneur dans le vestiaire de la famille; quelques-uns même envoyaient déjà à leurs parents des morceaux de ces singulières reliques.
« Cependant, contre tous ces ennemis tardifs, les médecins tinrent haut le drapeau de la science française.
« Chaque champ de bataille les avait vus à la tâche, soignant les blessés sous le feu, sans distinction départis, jetant à leurs confrères russes le défi de la charité, toujours calmes, même les pieds dans le sang.
« Ils méritèrent mieux encore de la Patrie durant cette tempête typhoïde qui désola l’armée à la veille du départ. Ils périrent, en grand nombre, au chevet des victimes, et finirent par conjurer le danger1. »
La musique vint quelquefois en aide aux médecins. A ceux qui prétendent que les musiques militaires sont faites uniquement pour le plaisir des villes de garnison, nous dédions l’anecdote suivante : L’épidémie qui ravageait le camp, l’ennui et l’oisivité avaient assombri tous les cœurs. Un
Tougas, lieutenant
de grenadiers au 52“ de ligne. — 1849.
(Dessin de Raffet.
Collection de M. le duc d’Aumale.)
1. Journal humoristique du siège de Sébastopol, par un artilleur.
soir, .après la soupe mangée, la musique d’un régiment vint se mettre en rond devant la tente du général commandant le 2° corps. Aux premiers accords d’un allegro militaire, les troupiers accoururent de tous côtés et formèrent un cercle immense de 10 000 hommes. Ils écoutaient, en marquant la mesure avec la tète, leurs airs familiers, et ne songeaient plus au typhus. Puis lorsque, le concert terminé, les tambours et les clairons de la division parcoururent le front de bandière, en battant et en sonnant la retraite de Crimée, ils se mirent tous à les suivre et rentrèrent sous leurs tentes insoucieux et gais.
Enfin la paix fut signée, le 2 avril
« Le 9, la garnison de Sébastopol fut convoquée à la revue de départ donnée en l’honneur du général russe Ludcrs.
Cette manifestation militaire fut comme le bouquet de la guerre.
« Dès le matin, les troupes se réunirent vers les hauteurs du monastère Saint-Georges, tambour battant et drapeaux déployés. Un champ de six kilomètres, entre le col de Balaclava et la mer, était couvert de champions, rivalisant de beauté martiale.
« Mais la tenue de parade avait chassé le négligé pittoresque du camp. On ne voyait, dans les rangs, ni ceintures écarlates, ni bonnets rouges, ni couleur locale de la tranchée : les habits reluiaient boutonnés.
« Le rasoir avait, par ordre, moissonné, sur les visages, toutes ces toisons dont les plus touffues dataient de l’Alma, et qui par leur ampleur auraient pu persuader aux Russes qu’ils n’avaient eu affaire qu’a de vieux grenadiers.
« Le soldat n’avait pas vu, sans attendrissement, tomber ce dernier souvenir des mauvais jours; et les moustaches frisées pour la solennité, les allures de mousquetaires que les éclopés même se croyaient obligés de
Bernard, sapeur au 32e de ligne. — 1849. (Dessin de Raffet.
Collection de ÎII. le duc d’Aumale.)
LA 32e DEMI-BRIGADE.
singer devant le chef russe, tout ce brillant donnait à regretter les barbes incultes, la démarche héroïque des assiégeants de Sébastopol , quand ils faisaient montre, dans la neige, sous le souffle du canon, en débraillé de combat, au rendez-vous de la distribution des récompenses de la guerre.
« Cependant l’armée était postée, de bonne heure, à sa place de bataille. Elle s’attabla par terre et attendit, en déjeunant, le signal du
Sape volante. — Crimée. (D’après une lithographie de Raffet.) (Collection de M. Auguste Cain.)
mouvement. Les cantinières, en toilette, voltigeaient, versant à boire et recevant bravement les galanteries dont on reprenait enfin la douce habitude.
« Nous étions répandus sur le gazon, plus de cent mille, dont l’appétit et la gaieté égalaient l’impatience de revoir la France.
« Les Anglais ne comptaient pas plus de 50 000 hommes en ligne, presque tous soldats de choix, étincelants du vernis de garnison. On admirait, chez eux, des harnais immaculés, des attelages splendides.
« Passé midi, on commença à défiler, devant l’état-major russe. Le
général Ludcrs avait l’air recueilli, pendant que les conquérants de Sébastopol le saluaient , au bruit des fanfares triomphales. Il dut s’avouer, en secret, que son maître avait été bien inspiré en signant la paix.
« L’exhibition des bêtes de l’armée d’Orient nous divertit beaucoup plus que le déploiement de l’appareil de guerre. Les chiens remportèrent la palme.
« Ces fidèles compagnons du soldat avaient, pour ce grand jour, endossé le harnais d’honneur. L’un portait son sac mignon sur le dos; un autre était richement caparaçonné, celui-ci faisait tinter les grelots de son collier enrubanné, celui-là agitait le plumet de son casque.
« Jamais meute plus pittoresque : toutes les variétés de la race canine étaient représentées, depuis le roquet jusqu’au molosse, depuis le français jusqu’au tartare. Chaque troupe en possédait un au moins, et tous, avec un admirable esprit de discipline, marchaient à leur place de défilé, en tête, à côté des chefs.
« Le plus plaisant, c’est qu’on lisait leur naturel sur le visage; et cette étude de mœurs égaya au dernier point notre attente. Le premier, par ordre de mérite, nous parut être, sans contredit, le chienfantassin.
« Ce phénix de l’espèce se distingue par le solide de ses qualités. Il sait mille tours, c’est, l’amuseur public et le gardien du camp; puis il sert par goût de la profession. Un jour que le régiment traversait son village, il a renoncé aux doux loisirs de la vie des champs, aux caresses de la fermière, et suivi le drapeau. En récompense de son zèle et de ses services, cet engagé volontaire a place au feu et à la gamelle; le soldat l’aime.
« Les bêtes de charge attirèrent aussi l’attention sympathique de la galerie. Quels bons diables de baudets, pliant sous le poids sans broncher! En dernière ligne, dans l’échelle, nous classâmes les mulets de charge, entêtés, incorrigibles.
« Ainsi observant, riant et glosant, nous attendîmes notre tour de défilé. Nous ne rentrâmes au bivouac que vers le soir. Jamais on n’avait digéré, avec plus de plaisir, tant de poussière sans murmures; nous aurions avalé des couleuvres : c’était notre dernière soirée de Crimée'. »
1. Journal humoristique du siège de Sébastopol, par un artilleur.
Qtr’on ose reprocher à de tels soldats de ne savoir marcher qu’à la victoire! Qu’on ne vante plus, à nos dépens, la fermeté allemande ou l’opiniâtreté russe et anglaise! Après Sébastopol, ces préjugés ne peuvent plus exister. Notre peuple se perfectionne à la guerre, il y sait acquérir toutes les vertus!