‹ Histoire d'un regimentChapitre 98 sur 135 · Le général Foy en · texte numérisé non relu

Le général Foy en

payer qu’en riafure, disait-on, et si vous lui substituez un sacrifice d’argent, vous créez un privilège en faveur du riche, qui exploite le pauvre, en l’envoyant mourir ou souffrir au loin, à sa place. » Sans condamner les remplaçants, qui sont jugés par des officiers de l’époque comme des soldats propres, obéissants, résignés à la condition qu’ils avaient acceptée, souvent par esprit de sacrifice, par dévouement à leurs parents, il convient de dire que, vu notre état social, il ne faut pas regretter le remplacement. En effet, au furet à mesure des richesses et de l’amour du bien-être, le nombre des jeunes gens qui se dérobaient à l’obligation du service militaire augmentait de jour en jour, et l’esprit guerrier de la nation menaçait d’y sombrer, en même temps que s’effacait, de plus en plus, l’idée du dévouement à la Patrie, sans laquelle un peuple est destiné à déchoir et à périr.

Aussi cette institution fut-elle, en apparence du moins, radicalement supprimée par la loi qui, du même coup, détruisit le principe du service personnellement obligatoire.

Aux termes de la loi de 1855, tout jeune homme, appelé par le sort à faire partie de la première portion du contingent, avait le droit de se faire exonérer, moyennant une somme fixée chaque année par le Ministre de la guerre. Cette somme était versée à une caisse, dite de la Dotation de l’armée, qui servait à payer des primes de réengagement, dans le but de remplir les vides créés par les exonérations; mais les engagements eux-mêmes devinrent bientôt insuffisants pour compléter les effectifs. Il fallut recourir à l’expédient des remplacements administratifs ; c’est-àdire qu’à peine supprimé, le remplacement était rétabli; les procédés étaient un peu différents, il est vrai, puisqu’il n’y avait plus aucune relation personnelle, mais seulement un rapport numérique entre les remplaçants et les remplacés; en revanche, la moralité restait la même, et la forme devenait plus compromettante pour l’État qui se substituait aux compagnies de remplacement, sans toutefois réussir à se passer de leur intermédiaire.

Jamais loi ne donna de résultats plus contraires aux intentions de ses auteurs; elle peupla les régiments de réengagés avec primes ou de remplaçants au corps et de vieux sous-officiers, c’est-à-dire de cadres usés et de soldats peu disposés à risquer, avec leur vie, l’avenir de bienêtre que leur faisait entrevoir le capital amassé. Enfin, chaque contingent ne versait plus dans les régiments qu’un nombre très limité de recrues. Privée de cet élément de jeunesse, l’armée s’alourdissait, et l’on se vit obligé, pour pouvoir compter, au début d’une guerre, sur des hommes

LA 32e DEMI-BRIGADE.

capables de marcher, d’assujettir la deuxième portion du contingent à des exercices annuels.

Les événements de 1866 vinrent jeter sur la question une lueur prophétique, en démontrant au gouvernement de l’Empereur son impuissance vis-à-vis de la Prusse. Le maréchal ÎNiel, appelé au ministère de la guerre pour relever nos forces militaires, élabora la loi du 1er fé-

vrier 1868, qui supprimait l’exonération, rétablissait le remplacement direct, fixait la durée du service à cinq ans dans l’armée active et quatre ans dans la réserve, et maintenait la division du contingent en deux parties, dont la deuxième ne devait rester que cinq mois sous les drapeaux. Cette loi portait en outre la création d’une garde nationale mobile, composée des hommes qui, bien que reconnus propres au service, n’avaient pas, à un titre quelconque, figuré dans la première ou dans la deuxième portion du contingent de la classe, ou qui, comptant dans ce contingent, s’y

Gazct, grenadier au 32“ de ligne. — 1849. (Dessin de Raffçt. Collection de II. le duc d’Aumale.)

étaient fait remplacer. Le service de la garde nationale mobile devait avoir une durée de cinq ans; cette troupe pouvait, en cas de guerre, être versée, par une loi spéciale, dans l’armée active. Ainsi le remplacement ne dispensait du service militaire que pour le temps de paix. C’était un premier pas vers le service obligatoire.

Cette loi de 1808 aurait pu donner de bons résultats, si elle eût été

sérieusement appliquée; mais son auteur, en butte aux intrigues de l’entourage impérial, contrecarré par le Corps Législatif, qui lui refusa les crédits nécessaires pour la réunion de la garde nationale mobile, succomba à la peine. Lorsque la guerre éclata, notre armée de réserve, mal organisée, nullement préparée, ne rendit pas les services qu’on était en droit d’attendre de cette institution1.

Cet exposé était nécessaire pour que le lecteur connût la constitution du 52e de ligne et du 52e de marche, au cours de la guerre de 1870-1871. Il comprendra que le système défectueux de nos réserves fut une des nombreuses causes qui ont amené, pour la France, un désastre sans précédent. Il ne songera plus à se révolter contre les lourdes exigences des guerres modernes; il jugera notre état militaire présent avec plus d’impartialité, et il envisagera l’avenir avec plus de confiance, car la lutte prochaine nous trouvera matériellement prêts.

Puisse-t-elle nous trouver armés moralement!

Nous ne l’étions guère, il y a vingt ans. L’amour immodéré du repos et du luxe, la haine du militarisme se manifestaient partout par le travestissement des choses de la guerre, de celles qui avaient fondé la grandeur du passé, de celles qui semblaient la plaie du présent. Mille utopistes demandaient à grands cris l’abolition des armées sous toutes les formes, et démontraient l’impossibilité d’un

Maisch, sergent de voltigeurs, 52° de ligne. — 1849.

(Dessin de Raffet.

Collection de M. le duc d’Aumale.)

1. Cet exposé a été emprunté, dans son entier, aux Transformations de Tannée française général Thoumas).

LA 32e DEMI-BRIGADE.

conflit futur entre les familles de l’humanité. L’esprit gaulois s’acharnait, dans le roman et sur la scène, à sécher les sources du patriotisme, à saper par la base les institutions militaires, comme si en couvrant de ridicule à outrance, par système, tout ce que nos pères avaient respecté, le drapeau et ses serviteurs les plus désintéressés, on ne risquait pas d’énerver

Sébastopol. — 1855.

à jamais dans les cœurs, les vertus nécessaires au salut, le jour prochain du danger.

C’était le triomphe de Boquillon et du général Boum! Aussi ne se lassait-on pas de rire aux dépens de ces vandales de Prussiens, tous citoyens du duché de Gérolstein, qui dépensaient, sous le casque, leur activité à manier le sabre et le fusil, négligeant trop le plaisir et les futilités de la vie.

Bientôt le rire fut étouffé par des sanglots, et les aimables sceptiques ne surent que se faire tuer.

Guerre de 1870-1871. — Metz.

A l’annonce d’une guerre avec la Prusse, ce fut, d’un bout à l’autre de l’Empire, une ouverture de fête plutôt qu’un ébranlement patriotique. Chacun croyait que le choc serait court, que le premier vol de nos aigles, hors de la frontière, mènerait à Coblentz, et qu’en ce seuil de la Prusse Rhénane, l’ennemi demanderait merci.

Aussi, les hôtels de ville, foyers des engagements volontaires, se pavoisèrent; les gares furent presque ornées d’arcs de triomphe, pour livrer passage aux soldats, de toutes parts rappelés sous les drapeaux. Ces défenseurs de la Patrie, qu’on croyait si peu en danger, arrivaient par troupes en chantant. Les accents de la Marseillaise, mêlés aux plus gais refrains, électrisaient les âmes engourdies. On criait dans les rues de Paris : « A Berlin! » et les gares étaient pleines de gens ivres qui faisaient boire nos soldats.

Le 32e quitta le camp de Châlons le 16 juillet. Il s’en fallait de beaucoup que son effectif fût un effectif de guerre; il comptait environ 1 530 hommes; l’arrivée successive de détachements venant de la réserve porta sa force à 2 000 hommes, répartis en trois bataillons de guerre.

Nos soldats avaient encore assez, pour vaincre, de ce qui leur restait de leurs vertus d’autrefois. Mais, tout d’un coup, la valeur personnelle était devenue, au combat, un élément accessoire. La mécanique, par la puissance des armes à feu, surtout de l’artillerie, allait jouer le rôle décisif. La guerre de 1870 fut marquée du côté des Allemands par l'emploi constant de l’offensive, du côté des Français par une défensive presque toujours passive, résultat des Observations de 1867 et d’une tactique inconsciemment adoptée par l’infanterie, soumise au feu écrasant de l'artillerie allemande. La bataille de Spickeren en est un exemple frappant. Tenues en échec, au début, par une simple avant-garde, les troupes du 2e corps se contentèrent ensuite d’opposer aux attaques de l’ennemi une résistance énergique, sans profiter de leur supériorité momentanée d’effectif pour attaquer à leur tour. Une occasion perdue ne se retrouve pas à la guerre, et bientôt les masses allemandes allaient envahir le sol de tous côtés.

LA 52e DEMI-BRIGADE.

Le 52° faisait partie de la lrc brigade (général Letellier-Valazé) de la lrc division (général Vergé) du 2e corps de l’armée du Rhin (général Frossard).

Le 17 juillet, il est à Saint-Avold et y reste bivouaqué jusqu’au 50.

Le 2 août, il quitte Forbach à neuf heures du matin. 11 se forme, en marchant, en colonne par bataillon à intervalle de déploiement. 11 est soutien de la 2e division (général Bataille), qui enlève les hauteurs de Sarrebrück. A neuf heures du soir, il campe à la Brême d’Or, en avant de Stiring-Wendel. Le 4, à huit heures du soir, il part pour Forbach et reste toute la nuit sous les armes. Le 5 août, à cinq heures du soir, le 1er bataillon et deux escadrons du 7 e dragons font une reconnaissance sans résultat dans la vallée de la Rosselle; ils rentrent à huit heures du soir. Et le 6, c’était la bataille de Spickcren !

A dix heures et demie du matin, le Régiment débouche, sous un feu très vif, à Stiring- Wendel, alors que le combat était fortement engagé par la gauche du village. Il s’établit dans l’usine et ses dépendances. Le 5e bataillon est en réserve sur la place de Stiring.

Le 52e défend vigoureusement la position qui lui est confiée , jusqu’à neuf heures du soir. Le sergent Noblot fut cité à l’ordre de l’armée pour la résolution avec laquelle il était allé reconnaître l’ennemi. Enfin l’ordre de retraite sur Forbach est donné. Le 5e bataillon •forme l’arrière- garde, et part un quart grenadier au 32e de ligne. — 1849. d’heure après la colonne. Il rejoint le Ré- (Dessin de Raffet.

1 " Collection de M. le duc d’Aumale.)

giment à grand’peine et au prix de pertes

nombreuses; il est onze heures du soir : on arrive à Roursbach à trois heures du matin.

L’état des pertes pour la journée porte :

(20 officiers

lues, blesses, disparus < „..A , , ,

1 ( olü hommes de troupe.

La lre compagnie du 2e bataillon (capitaine Rémy) comptait 145 hommes

Lacombe,

au début de la bataille. Le sergent-major Soulié’ traversa les lignes prussiennes, à onze heures du soir, avec sept hommes, et put rejoindre le Régiment sur la route de Sarreguemines : le reste de la compagnie avait été tué ou fait prisonnier. La retraite sur Metz fut pénible : elle ne

dura pas moins de six jours, pendant lesquels la pluie tombait presque continuellement; les vivres étaient rares; les convois existaient à peine, et il fallait vivre sur un pays désert et abandonné*.

Le général Frossard écrit à M. le maréchal Lcbœuf, major-général de l’armée : «Veuillez me faire envoyer des marmites et des gamelles, ainsi que de petites tentes-abris; mes pauvres hommes ne peuvent faire la soupe, ni se préserver de la pluie, la nuit. Je ne voudrais pas les ramener exténués sous Metz. Quant à la concentration sur Metz, dans son grand camp retranché, c’est une nécessité et un moyen assuré de salut. »

Sans doute, il fallait s’y refaire, s’v grouper, reconstituer les cadres, mais non livrer, sous le canon des forts, trois grandes batailles sanglantes et inutiles, quand on était décidé à subir le blocus et à signer une honteuse capitulation.

Le 52e parcourut avec résignation et courage les étapes successives de ce calvaire.

Le 16 août, il était campé en bataille, à gauche et en avant de Rezonville. Il venait de recevoir l'ordre de dresser ses tentes, les soldats étaient occupés à faire la soupe, quand l’ennemi, établi sur les crêtes situées un peu en avant de Vionville, démasqua ses batteries, et ouvrit un feu violent d’artillerie et de mousqueteric sur les campements des lrc et 2e divisions du 2e corps. Les obus pleuvaient autour des marmites : « Adieu la soupe, et aux armes! »

1. Actuellement capitaine au 112“ de ligne; fut promu sous-lieutenant le 9 août 1780 et commanda sa compagnie avec bravoure le 16, le 18, le 51 août et le 1er septembre.

2. M. le commandant Carrey de Bellemare, auquel nous devons ces détails, ajoute : « Le moral de notre soldat était bon, il faut le dire hautement à sa gloire. Pour ma part, je ne l'ai jamais vu faiblir un seul instant pendant toute la campagne, et son calme et sa discipline après un premier revers m’ont vivement frappé. » Cet éloge a du prix, car il vient d'un officier qui a fièrement porté le drapeau du 52e, pendant les journées des 16 et 18 août, le titulaire ayant été blessé le 6.

Roustan, sergent de grenadiers au 52e de ligne. — 1849.

(Dessin de Raffet.

Collection de M. le duc d’Aumale.)

LA 52e DEMI-BRIGADE.

Malgré le désordre causé par cette surprise, les trois bataillons du Régiment prirent rapidement les armes et marchèrent en bataille, sur les positions ennemies. Ils les atteignent et sont sur le point de s’en emparer, quand les batteries prussiennes, établies sur leur droite, les prennent d’écharpe et les forcent à battre en retraite. « L’œuvre des obus est terrible : hommes coupés en deux, décapités quelquefois jusqu’aux épaules, quelquefois seulement jusqu’à la mâchoire inférieure, ventres ouverts, entrailles pendantes, dos labourés horriblement, bras et jambes

En tirailleurs. — 16 août 1870.

emportés. Les coups des balles étaient moins affreux, sauf pour celles qui étaient arrivées en plein visage. Elles surprenaient davantage, et la plupart des soldats qu’elles avaient foudroyés gardaient après leur mort l’attitude du dernier moment. Nous battions en retraite, lorsque nous apercevons trois ou quatre des nôtres dans un fossé, derrière une baie au travers de laquelle ils avaient passé leurs canons de fusil, prêts à faire feu. « Eh! leur crions-nous, ne restez pas là, vous allez vous faire prendre! » Nulle réponse, nul mouvement : ils étaient morts. Ceux qui avaient été moins bien touchés, blessés grièvement, étaient plus à plaindre et plus pénibles à voir; la plupart cependant conservaient, dans la douleur, une ferme attitude.

Il y en avait de mortellement atteints, qui trouvaient encore la force d’ùter leur sac, de prendre leur couverture et de s’en envelopper; puis ils se couchaient tranquillement pour attendre l’éternel sommeil, braves soldats, dignes de leurs chefs héroïques1. »

A ( [ u c 1 s honteux moyens eurent recours leurs ennemis pour les vaincre! A ce moment du combat, en face des "2' et ô" bataillons, des compagnies prussiennes mettent la crosse en l'air. lisse rendent, croit-on. Notre ligne confiante s’avance, et une décharge meurtrière, presque à bout portant, fait de nombreuses victimes. Et des officiers furent complices de cette lâcheté!

Le Régiment se retire, se rallie sur son ancien campement, et va, de là, prendre position à la droite de Rezonville. Quelques instants après, sur l’ordre du général de division, il se reporte en avant, exécute un changement de front sur son aile gauche, se déploie face aux bois qui s’étendent de Rezonville à Gravelotte, envoie des tirailleurs dans ces bois, et reste dans cette position jusqu’au moment où l’ordre lui est donné de se porter un peu en arrière, sur le plateau situé en avant et à gauche de Gravelotte, (jue l’on craint de voir occuper par l’ennemi. 11 reste sur celte position toute la nuit, l’arme au pied. 11 ne la quitta qu’à quatre heures du matin, pour se porter en arrière de Gravelotte.

Combien il en manquait à l’appel!

15 ofliciers tués, blessés ou disparus, et 329 hommes de troupe. Le lieutenant-colonel Guyot, blessé, était porté disparu. Le commandant Collignon avait été tué à la tête de son bataillon. Le capitaine Malcor, cité déjà à Spickeren pour sa bravoure, est grièvement blessé. Le commandant Lapasset est amputé sur le champ de bataille, et meurt après l’opération.

Nous avions conservé nos positions, la route d’Étain à Verdun était encore libre! Pourquoi n’étions-nous pas en route depuis longtemps? C’était battre en retraite une fois encore; c’était donner le temps aux Prussiens d’appeler toutes leurs forces, et de nous battre le 18. Que de souffrances en pure perte!

Depuis le 15, les hommes, toujours sur le qui-vive, n’avaient touché qu’un peu de viande le 17; la nuit du 17 au 18 était la cinquième passée sans abri.

Pendant qu’à l’aile droite, le maréchal Canrobert, le héros de Sainl- Privat, luttait six heures, sans renforts, contre des forces trois fois

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