‹ Histoire d'un regimentChapitre 99 sur 135 · Souvenirs de campagne (Albert Duruy · texte numérisé non relu

Souvenirs de campagne (Albert Duruy

LA 52e DEMI-BRIGADE.

supérieures, offrait vingt fois sa vie, et ne quittait le champ de bataille qu’après avoir brûlé la dernière gargousse de ses batteries, le 2e corps était peu engagé. Le 52e restait en réserve, formé en colonne serrée par division .

Les 1er et 2e bataillons avaient été déployés en arrière des fossés de la route de Verdun, et laissés là jusqu’à neuf heures du soir. Le 5e bataillon, resté en réserve, s’était alors porté en ligne et avait essuyé, pendant sa marche, un feu très vif.

À onze heures, la retraite avait été ordonnée, et le Régiment se ralliait au drapeau, en arrière du champ de bataille, sur la route et en avant de Maison-Neuve. 11 comptait 0 tués et 83 blessés ou disparus, dont 3 officiers1.

L’infernal blocus de Metz était commencé. L’arrivée des dernières lettres, des derniers journaux, data du surlendemain de Saint-Privat, 20 août, journée de deuil. En effet, à la demande des chefs prussiens, un armistice eut lieu pour l’enterrement des morts tombés à Rezonville et à Gravelotte.

« Après cette cérémonie, unique honneur qu’on eût encore rendu aux victimes, ou ne songea qu’aux affaires de l’armée, et les imaginations, à la ville et au camp, se donnèrent carrière. L’évanouissement graduel, sur le marché, des douceurs de la vie ordinaire, l’apparition soudaine de la viande de cheval sur l’étal des bouchers, le vide croissant des boulangeries, tous ces signes de la disette future prédisposaient déjà les esprits à l’exagération, et chaque jour les bruits les plus étranges étaient en circulation.

« Mais, dans le tissu de ces inventions, le nom de Mac-Mahon était invariablement mêlé. Le héros de Reichshoffen avait été transfiguré par l’opinion publique en une sorte de libérateur. On s’attendait à le voir paraître, et la verve gauloise renchérissait sur ces folies de l’attente; on chantait les litanies du duc de Magenta :

1. Dans les promotions qui fuient faites à la suite des batailles des 16 et 18, par arrêté du Maréchal commandant en chef, en date du 24 août, le sergent-major Marmillot, engagé volontaire en 1866, fut promu sous-lieutenant. A la date où nous écrivons, le capitaine Marmillot est encore au Régiment, qu’il n'a pas quitté depuis vingt-quatre ans. Le capitaine Borel, engagé au 32e de ligne le 29 août 1864, et le capitaine Doyen, arrivé comme sous-lieutenant le lor octobre 1869, appartiennent aussi au Régiment, qu’ils aiment comme on doit aimer son premier et, surtout, son unique Régiment. Le commandant de Carrey de Bellemare l’a quitté, il y a environ deux ans, après y avoir vécu vingt et un ans. Le capitaine Girard, du 77% engagé volontaire le 13 octobre 1863, a servi sous le drapeau du 32e jusqu’en 1889; deux blessures reçues le 4 août 1870, la médaille militaire et la croix de chevalier lui méritent, à cette place, une mention particulière.

IIISTOIKK D'UN RKUIMENT.

nos

« Mac-Mulion, délivre-nous des Prussiens!

<( Mac-Million, délivre-nous de la chair de cheval el du heune à prix

d’or!

« Mac-Mahon, rends-nous les gigots el les hifteacks!

« De là, (juehjues derniers éclats de rire, à travers celle ville de guerre, arche de salut de la France, où chaque maison était une cellule d'infirmerie. Les hôpitaux et les ambulances étaient insuffisants ; tous les habitants, riches ou pauvres, avaient donné asile aux blessés des trois journées de bataille, et près de *20 000 de ces malheureux avaient trouvé asile dans la place, comme dans leur famille. Cette explosion de charité illustre Metz, autant que tousses autres titres de gloire. Il est des cités célèbres qui ont repoussé victorieusement les ennemis de la Patrie; Metz l’a fait! Il y en a qui se sont ensevelies sous leurs murs pour ne pas se rendre; Metz aurait su le faire! Mais l’histoire cite peu de villes qui se soient vouées plus généreusement aux devoirs de l’hospitalité1. »

11 n’y avait qu’un cri dans l’armée : les femmes de Metz sont admirables! Rien ne leur coûte, rien ne les rebute. Par Ions les temps, à toutes les heures du jour et de la nuit, ces êtres faibles, au grand cœur, ne reculent devant rien et pansent les blessés. Luttant sans relâche avec la mort, elles adoucissent les derniers moments des uns, et soignent tout le monde.

Après le 18, les opérations se réduisirent à des incidents : reconnaissances où quelques cavaliers se balafraient, alertes sans raison, canonnades des forts contre des troupes relevant la garde des ouvrages ennemis.

Le "20 août, la scène s’anima; l’ordre fut donné de s’apprêter à une sortie; un rayon d’espérance égaya les camps, et le soldat reprit les armes avec le plaisir que la liberté rend à des captifs.

Le fantassin narquois, effilant sa baïonnette, se félicitait, dans son argot, de pouvoir à son gré, cette fois, jouer de la fourchette. Le 52e avait son campement à Montigny-lès-Metz, sur la rive droite de la Moselle. Sous une pluie intermittente, au repos, il se morfondit tristement jusqu’à la nuit.

Enfin, le branle du départ général fut donné dans la nuit du 51. Le Régiment fus mis en mouvement à six heures et demie du matin, pour aller prendre position sur la route de Sarrelouis, en avant et à droite du village de Vantoux. Il ne fut engagé, seul de toute la division, qu’à huit

Chronique de la campagne de 1870, par un artilleur.

LA 32e DEMI-BRIGADE.

heures du soir, alors que les positions occupées par l'ennemi étaient enlevées.

Il va occuper le village de Nouilly et les tranchées-abris situées en arrière. 11 y passe la nuit, et le combat recommence, le 1er septembre, à six heures du matin. I/ennemi avait reçu des renforts considérables. Dès cinq heures, un feu violent d’artillerie avait été ouvert sur toute la ligne, et plus particulièrement dirigé sur Nouilly, Noisseville et Montoy.

Le 32e tient bon dans Nouilly et repousse toutes les attaques de l’infanterie. Àc quoi bon? à dix heures du matin, il lui faut battre en retraite, et suivre la division Montaudon à laquelle il sert de soutien. Ce n’était qu’une manifestation théâtrale et sanglante pour calmer les soulèvements delà ville

et du camp. Les réserves, comme le 18, n’avaient pas bougé, et le général en chef était absent du champ de bataille. Le soldat l’appelait le Père l'as-tu vu? Jamais homme, en effet, ne se déroba aussi absolument que ne le fit Bazaine à ceux qu’il avait l’honneur de commander. La bataille de Noisseville fut le dernier acte de la comédie qu’il jouait. Le soir, sous la tente, les réflexions furent poignantes, et les souffrances physiques et morales commencèrent. En vérité, le plus affreux état, à la guerre, est d’être bloqué. L’assiégé se défend, au moins. Dans la lutte, sa vertu se régénère; les chimères de la gloire le bercent; à certaines heures, il peut même ambitionner la mort sur la brèche, le salut peut-être.

« Le bloqué n’a devant lui que le désespoir ou le déshonneur. Un cercle de fer l’étreint. L’inaction amollit son courage; la famine abat sa vigueur. Tandis que la solitude se fait autour de lui, qu’il n’y a plus ni

r.io

patrie ni famille, il descend peu à peu dans la tombe. Malédiction aux chefs <pii, au lieu de combattre, infligent ce supplice à leurs armées* ! »

Les rations diminuèrent de jour en jour, en qualité plus encore qu’en poids. La viande de bœuf et de mouton avait déjà presque disparu ; le beurre coulait 00 francs le kilogramme; une belle vache fui vendue, b* H septembre, 2 500 francs; un jambon, 00 francs; un cochon, 050 francs. Levin le plus médiocre coûte 2 francs 50, le lard est introuvable. Il n’y avait plus un gramme de sel à attendre du service de l’intendance, et celle denrée était exclue des perceptions quotidiennes. On débitait aux abattoirs des carcasses de chevaux, car les animaux étaient plus à plaindre que les gens! Ils étaient réduits, comme avoine, à une poignée d’un mélange de toutes sortes de graines, et parfois à une bouchée de foin. On ne pouvait plus trouver de paille pour les infirmeries et les ambulances.

Ainsi, dès la fin de septembre, suspension des travaux de défense, décroissance des vivres et affaiblissement graduel des forces; tels étaient les traits de la situation.

En octobre, les pluies arrivent. Les hommes restent mouillés et glacés. Le bois manque; on déterre des souches, des peupliers, mais ces ressources sont bien faibles; les cuisiniers arrachent, le long des chemins, sur le bord des fossés et dans les champs, des chardons, des orties, de l’oseille sauvage, du colza. On met le meilleur dans la soupe et l’on donne le reste aux chevaux. La ration de pain est réduite à 300 grammes.

Officiers et soldats subissent toutes les épreuves avec courage et persévérance. L’armée du Rhin est debout; elle regarde la mort sans broncher. Pourquoi refuse-t-on son dévouement et son élan?

Le 26 octobre, un cyclone enlève toutes les tentes. 11 fallut les replacer sous une pluie torrentielle, et le vent renversait les hommes. « Les imaginations exaltées prétendirent que les âmes indignées des victimes de Borny, de Rezonville, de Saint-Privat et de Noisseville donnaient aux vivants l’exemple de la révolte. »

Le lendemain matin, le coup de mort fut assené à l’armée par l’annonce officielle de la capitulation.

« L’armée est folle de douleur, écrit le lieutenant-colonel de Montluisant, qui commandait la réserve d’artillerie du 6e corps. Depuis vingtquatre heures, tous les officiers demandent des ordres, une direction, un centre, un point de ralliement. Tous les soldats sont prêts, ils attendent. L’esprit de discipline domine ; l’indignation est extrême; la rage déborde,

Page 1