VICOMTE DE BRAGELONNE
gauche dans la littérature la plus médiocre des aides pour remplacer le collaborateur qui a partagé vos plus importants travaux ? Vous avez un traité avec moi qui m'assure votre collaboration pour trois pièces par année. Ce traité, c'est le solde de tout mon passé avec vous, argent et réputation ; pourquoi, au lieu de l'exécuter loyalement, choisissez-vous le temps le plus stérile de l'année pour vous faire à vous seul des droits d'auteur, ou pour en céder au premier venu ?
Réfléchissez combien vous gagnerez peu à me faire tout perdre, interrogez vos souvenirs, votre cœur, vos intérêts : caresse ou blessure, j'y suis toujours pour quelque chose.
Dumas répond aussitôt, et en tête de la lettre on lit cette note de Maquet :
Réponse à mes griefs. Explication des trois pièces à faire par an d'après le traité de 18U8 . -
Décembre i85o.
Cher ami,
Je vais répondre catégoriquement à tous les petits griefs que vous m'exposez.
Je me suis engagé à faire avec vous trois pièces par. an. »
l30 HISTOIRE D'UNE COLLABORATION
Nous avons fait la première année La Reine Margot el Les Girondins (i). Ils ont suffi à L'année. Ce n'est point ma faute, c'est notre faute.
Je ne compte pas Hamlet qui était une reprise.
Nous avons fait la seconde année Monte-Cristo n. Catilina i. Ils ont suffi à la seconde année, et vousmême avez élé d'avis de vous arrêter devant la cessation de paiement d'Hoslein.
Nous avons fait la troisième année :
Les Mousquetaires, D'Har mental, La Guerre des Femmes.
La troisième année seulement, et sur la dem. d'Hostein, j'ai usé de ma réserve et fait Le Comte Hermanu, que je vous ai proposé deux fois eu collaboration.
Cette année à nouveau nous avons fait Urbain Grandier, el comme vous avez, à juste raison, cessé pendant deux mois de travailler, je vous ai dit :
— Vous voyez une pièce dans Chicot (a), je ne . tirez-donc la pièce du roman.
Vu lieu de ce) ivez fait Lesurques (3), et j i
mence par vous dire que vous a fait.
Aujourd'hui, vous me dites que je travaille en collaboration. Combien il»1 fois, mon ami, vous ai-je <lit de
h Le Chevalier du àfalson'R* (2) La Dame de Monsoreau.
i lier de Lyon.
HISTOIRE D'iLNE COLLABORATION l3l
lire Pauline et de voir s'il n'y aurait pas une pièce dedans?
Pourquoi ai-je laissé faire une pièce avec Pauline, pourquoi voulais-je essayer de faire une pièce avec des décors et sans mon nom avec le Corricolo ?
Pour vous payer cet arriéré dont vous me parlez, cher ami.
Comment vous le paierais-je autrement qu'en faisant de l'argent par tous" les moyens possibles ?
Maintenant j'ai un tiers dans Les Lansquenets, je ne sais pas ce que cela fera ; j'ai un tiers dans Pauline qui ne m'a pris ni travail d'exécution, ni travail de mise en scène. J'ai moitié dans une pièce au Vaudeville. Eh bien! qu'ai-je dit à Dulong? — Nous mettrons tout cela au compte de Maquet. Sur tout cela il y a deux mille francs reçus d'avance, voilà tout.
Au milieu de comptes dans lesquels il lui est plus difficile sans doute de se reconnaître que darîs les lacis compliqués de ses multiples romans, Dumas jette un cri qui va droit au cœur de Maquet :
« Dites-moi, ma vie n'est-elle pas un problème, puisque ma vie repose sur les 600 francs qui me restent par chaque* (s/cy deux volumes de Cadot.
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Les anciens représentaient la Nécessité avec des coins de fer.
Quelque bonne volonté que j'aie, mon ami, il m'est impossible sur Coo francs qui me restent de vous en donner 1000. »
Et sur cet aveu en chiffres, Dumas ajoute :
« Or, mon ami, voici donc tout ce que je puis vous dire :
<a Nos Irais pièces pur an ont été faites et se feront. »
Et Dumas explique que son arriéré ue peul être payé par lui que sur des travaux qu'il exécutera seul, «. et voilà pourquoi je laisse faire des pièces sur mes livres ».
Il termine en disant qu'il lui faul six mois de travail pour des remboursements qu'il a a faire. c< Voulez-vous — H ce sera à mou grand désespoir — interrompre notre travail jusqu'à ce que je suis rentré dans la moitié de ma pro] Alors je vous
le dirai à l'instanl même, car pour moi toute collaboration avec un autre que ums est de l'adultère, i»
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Et Dumas signe : « A vous du plus profond de mon cœur. »
Que pouvait-on répondre à une pareille lettre, sorte de confession douloureuse? Maquet oublie « ses griefs » et, assuré de ne plus toucher un sou, écrit ce billet qui en dit plus long- que tout un livre sur la fraternité littéraire telle que la comprenait Maquet :
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Quoi de plus émouvant ! Maquet ne songe plus à lui, mais à L'ami. Il lui offre sa plume qui a produit des œuvres retentissantes sous le couvert d'un anonymat imposé, il donne son cœur qui est fidèle, prêt à abandonner l'argent qu'il nera, lui qui n'a plus rien chez lui.
Beau geste, noble sentiment !
Les hommes de lettres s'entr'aidaient, dans-ce temps-là, en donnant l'exemple du plus admirable désintéressement.
'irrard de Nerval n'avait-il pas apporté à Maquet la protection de Dumas?
Par un singulier retour des choses d'ici-bas, c'était Maquet qui se présentait comme le bienfaiteur de Dumas.
Alors survint la catastrophe, la faillite du Théâtre Historique en i85i, faillite donl Maquet devait subir le terrible contre-COUp, car, ainsi que l'écrit Maquel dans une note qu'il a remise à son avocat, Me Ailou, lors d'un procès que Dumas lui intentail en [869 et qu'il a perdu :
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« Le traité de 1848 qui assurait à Maquet i4o,ooo francs de prix principal, 6,000 francs de billets par an pendant la durée du privilège (douze ans), la représentation de trois grands ouvrages par an pendant douze ans, total, trente-six grands drames ; total en argent, 4oo,ooo francs au moins; ainsi ce traité, seule ressource de Maquet, seule compensation donnée à ses immenses travaux, à ses immenses sacrifices, la faillite de Dumas l'anéantissait. Maquet voyait s'engouffrer toute sa fortune dans cet abîme où déjà s'était engloutie et absorbée la gloire de ses travaux. »
Après la ruine de tant d'espérances, quelle est la pensée de Maquet? C'est d'écrire à Dumas pour le consoler et se mettre à sa disposition ; il oublie dans ce moment tous ses griefs, fidèle à ses souvenirs d'autrefois ; et en tête du billet suivant de Dumas on trouve cette indication de la main de Maquet :
Remerciements après la faillite.
Merci, cher.
i36 histoire d'une collaboration
Tous malheurs sont réparables, surtout avec de bons amis.
Il mo faut six mille francs aux artistes pour faire infirmer le jugement. Si vous pouvez me trouver mille francs chez Dulong, j'en ai déjà trois mille.
D'ici à huit jours, dans ce cas. tout serait réparé.
Encore une fois, merci.
A vous de tout cœur.