LETTRE DE DUMAS
Dumas insistait pour que Maquet se servît de son grand papier à son chiffre et à ses armoiries. C'est ce qui permit à l'avocat de Dumas d'affirmer, à l'époque des procès, que les manuscrits étaient tous de Dumas ; quand par hasard ils étaient de Maquet c'est qu'ils lui étaient dictés par le maître, puisque le papier était au chiffre et aux armoiries de Dumas ; de là à déclarer que Maquet n'était qu'un simple secrétaire il n'y avait qu'un pas.
Cette assertion un peu audacieuse ne trompa personne. Dumas par ses lettres en fait justice : nous avons vu comment il remaniait et développait le texte envoyé par Maquet.
M. Hippolyte Parigot aborde aussi cette question des manuscrits tout entiers de la main de Dumas ;
(( J'ai toujours entendu dire et par A. Maquet et par d'autres que Dumas recevait la copie de ses collaborateurs et la remettait au net de sa propre écriture, profitant de cela, bien entendu, pour y faire des arrang-ements, des modifications, selon ce que son talent, vraiment considé-
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rable, lui suggérait : il n'est donc pas étonnant que les romans pour lesquels il a eu des collaborateurs soient écrits de sa main, sans que pour cela on puisse en conclure qu'il les a faits seuls (i). »
Mais les lég-endes sont vivaces, elles se transmettent de génération en génération.
N'avons-nous pas lu tout récemment un panégyrique des plus belles œuvres de Dumas (précisément toutes celles écrites en collaboration avec Maquet)?
Après avoir représenté Dumas comme le plus prodigieux créateur d'aventures, le plus étourdissant conteur, M. G. Lenôtre, fort bien documenté sur les aventures amusantes du grand romancier, fait une allusion fort discrète aux collaborateurs. Il les énumère — et encore pas tous — et les présente comme de simples « préparateurs » exploitant le nom et la popularité de Dumas. — Non, Paul Meurice, en écrivant
(i) Alexandre Dumas et l'histoire, Revue de Paris, lu juillet 1902.
Hamlet, Amaiiry, Ascanio, Les Deux Diane, n'a pas été un simple préparateur ; non, Maquet travaillant sur les indications rudimcntaires que nous avons mises sous les yeux des lecteurs, bâtissant le plan, conduisant l'intrigue, écrivant des chapitres entiers qu'il envoyait aux journaux directement, non, Maquet n'était pas un simple préparateur. La vérité — elle éclate dans la correspondance — c'est que les deux hommes s'identifiaient si complètement qu'ils pouvaient se remplacer, tant la manière et le style se confondaient.
Un des fervents admirateurs de Dumas, à qui dernièrement je parlais de ce livre, me disait qu'il ne s'y tromperait pas, lui, et que la fin du Vicomte de Bragelonne notamment, pour lui bien supérieure au début du roman, était certainement de Dumas seul. Le lecteur en jugera tout à l'heure.
Le très fin lettré qui émettait cette opinion sera sans doute bien étonné; mais il est excusable : Dumas peut écrire un feuilleton la veille, Maquet peut écrire le feuilleton du lendemain, on sera incapable de dire le nom de l'auteur.
C'est ce qui justifie la confiance que Dumas J avait en son collaborateur lorsqu'il le priait de remettre directement la copie aux journaux sans passer sous son contrôle.
Comme l'a écrit Maquet dans une note sur la comparaison du manuscrit Maquet avec le manuscrit Dumas et qui a été publiée dans L'Audience, « il résulte de la comparaison que le plan est donné par Maquet, que Dumas fait une amplification; elle est bonne ou non, ceci est une affaire de goût, mais lorsque le plan est donné, l'idée conçue, le développement est chose facile ».
ou DUMAS PROCLAME OFFICIELLEMENT MAQUET SON COLLABORATEUR
Celte production inouïe, le nom d'Alexandre Dumas dans tous les journaux et dans toutes les vitrines des librairies à la fois, ces succès constants troublaient et irritaient les envieux, éveillaient les jalousies. C'est le privilège des hommes célèbres.
Au début de i845 parut une sorte de pamphlet intitulé Fabrique de romans, maison Alexandre Dumas et Compagnie, et signé Eugène de Mirecourt.
Toute cette vilaine histoire est connue. Mirecourt ne se bornait pas à des attaques contre
Dumas — en tant qu'homme de lettres signant de son nom les œuvres de ses collaborateurs — mais il le diffamait dans sa vie privée.
La protestation de Dumas ne se fit pas attendre. Il adressa au Comité de la Société des gens de lettres la lettre suivante :
Lettre de M. A. Dumas au Comité des gens de lettres.
Messieurs,
Comme le hasard m'avait une première fois mis en relations avec vous à propos d'une brochure que votre président m'a présentée comme dirigée contre moi quoique mon nom ne s'y trouvât point,
Comme dans cette circonstance j'avais cru reconnaître en vous des sentiments je ne dirai pas bienveillants, mais justes, à mon égard, je viens soumettre au Comité les questions suivantes :
Y a-t-il abus dans la réunion de deux personnes s'associant pour produire, réunion établie en vertu de conventions particulières et qui ont constamment agréé et agréent encore aux deux associés?
Maintenant, cette question posée, l'association a-telle nui à quelqu'un ou à quelque chose ? Entendonsnous sur les personnes et sur les choses.
HISTOIRE d'une COLLABORATION Sç)
Nous avons fait en deux ans, Maquet et moi :
Les Mousquetaires 8 volumes.
La suite des Mousquetaires .10 —
La Fille du Régent 4 —
La Reine Margot 6 —
Le Chevalier de Rougeville (i).
Je ne parle pas de Sylvandire et de d'Harmental, en tout 42 volumes.
Les Mousquetaires ont-ils fait du tort au Siècle, qui les a publiés, à M. Baudry, qui les a édités?
La Fille du Régent a-t-elle fait du tort au Commerce, qui l'a publiée, à M. Cadot, qui l'a éditée?
Les autres ouvrages, enfin, ont-ils nui aux journaux et aux éditeurs qui les avaient acquis sur leurs simples titres?
Non, car le public a jugé en leur faveur cet étrange procès dans lequel il y a eu jugement rendu sans qu'il y eût eu contestation.
Maintenant, cette association a-t-elle nui à mes confrères? Non, car ils étaient dans la môme position et pouvaient, soit isolément, soit en s'associant, opposer leur production à la mienne, ce qu'aucun d'eux n'a négligé de faire.
Maintenant, cela nuisit-il à mes confrères, dois-je m'en préoccuper autrement que ne s'en préoccupent.
(i) Le Chevalier de Maison-Rougo.
()o HISTOIRE d'une collahokation
dans uuc autre branche de la littérature, mes confrères les auteurs dramatiques, auxquels on n'a jamais contesté le droit d'association avouée ou occulte?
Passons à mon collaborateur, qui s'étontie de la commisération qu'il inspire et du soin que l'on prend de défendre ses intérêts en attaquant les miens, qui sont les nôtres.
Calculons d'abord ce qu'isolément nous avons fait seuls. Ce calcul prouvera que, si copieux que soit le produit de notre collaboration, chacun de nous a eu encore du temps de reste.
M. Maquet a produit à soi seul :
Le beau d'Angennes .... 2 volumes.
Deux trahisons 2 —
Cinq mots sur un mur.
Balhilde.
Vincennes.
Bicêtre.
Six mois de feuilleton à la Revue de Paris, en tout i5 volumes.
J'ai produit :
Georges 3 volumes.
Fernande 3 —
Gabriel Lambert 7 —
Les frères corses 2 —
Cécile 3 —
tlISTOIRE d'une collaboration QI
Amaury 4 volumes.
Le siècle de Louis XIV . . . lo —
Albine 3 —
La galerie de Florence ... 4 — 33 volumes sans compter le théâtre et le courant du travail..
Ceci est un exemple de ce que peuvent produire deux hommes qui, soit isolément, soit en collaboration, ont pris l'habitude de travailler douze à quatorze heures par jour.
Maintenant, le collaborateur est-il lésé, c'est à lui de répondre.
Donc si j'ai satisfait à mes engagements envers les libraires et les journaux en ne leur promettant jamais que des livres et en leur donnant souvent des succès,
Si j'ai satisfait mon collaborateur en tenant loyalement les conditions consenties ensemble et en me faisant, après deux ans de relations assidues, d'une simple connaissance un ami intime.
Si enfm j'ai agi dans la limite du droit que tout écrivain possède de produire, soit isolément, soit en association, n'ai-je pas le droit d'en appeler à ceux qui ont mandat de garder mes intérêts et de défendre mon honneur lorsque mon honneur et mes intérêts sont attaqués ?
Voici, messieurs, les (luestions que vous avez à
92 niSTOTRR D UNE COLLABORATION
résoudre. J'attends votre décision pour savoir si je dois chercher autre part que chez vous la reconnaissance de mon droit et la réparation de mon offense. Veuillez agréer, etc.
ly février i845.
Auguste Maquet, indig-né des procédés de Mirecourt et connaissant la plainte de Dumas, s'empressa d'envoyer à son ami sa véhémente protestation :
A Dumas après la lecture de la brochure Mirecourt (i).
Mon bon ami,
M. de Mirecourt voulant prouver sans doute qu'il est naturel à l'homme de tendre des pièges à son semblable, raconte dans sa brochure que je vous en ai tendu un. Mais comme selon moi il n'est pas naturel à tous les hommes de commettre des infamies, je proteste contre celle qu'il m'impute et je proteste non pour ma justification, puisque vous me connaissez, mais pour l'honneur de l'humanité.
Au reste, vous apprendrez bientôt, j'espère, par les
(i) Note d'Augruste Maquet.
registres des délibérations du Comité de notre Société, comment s'est exprimée mon indignation au sujet des seize que de M. de Mirecourt.
A vous,
MAQUET
iQ février i84o.
Maquet s'indig'na et adressa une plainte aussitôt. Eugène de Mirecourt s'excusa de l'avoir mis en cause et déclara que l'anecdote colportée par lui n'était peut-être pas exacte. Cette anecdote curieuse, la voici : d'après de Mirecourt, Auguste Maquet aurait dit dans un cercle d'amis que Dumas ne lisait jamais les feuilletons qu'il sig-nait et, comme preuve, il offrait d'écrire une phrase où se trouverait seize fois le mot que. — Dumas en coupera bien sept ou huit, dit un des assistants — au moins trois ou quatre, dit un autre. « Le lendemain, conclut de Mirecourt, le feuilleton parut dans le Siècle avec les sei^e que. La preuve était faite. »
Pour qui connaît la loyauté du caractère de Maquet, une pareille assertion était injurieuse; et Eug-ène de Mirecourt montra sa prudence en
04 HISTOIRE d'une COLLAUOUATION
se rétractant. Il avait également pris à partie Aug*uste Maquet et plus particulièrement encore que les autres collaborateurs de Dumas.
Allons, M. Maquet, vous, le plus fécond, le plus habile, dites donc que Le Chevalier dllarmental est sorti de votre plume, que Sylvandire vous appartient et que Les Trois Mousquetaires sont à vous.
Non seulement Maquet ne répondit pas à cette sorte de mise en demeure, mais, à la Société des gens de lettres, quand la question fut soulevée devant le Comité dont il faisait partie, il se retira. Étant personnellement mis en cause, il ne pouvait, disait-il, prendre part au débat.
Soit qu'il fût fatigué, soit qu'il fût troublé par cette sortie de Mirecourt, Maquet s'était
ralenti dans son travail. Dumas ne l'entend pas
ainsi et il relance Maquet :
Cher ami,
Je n'ai point de vos nouvelles, qu'y a-t-il donc ? —
La plainte est déposée, la brochure sera saisie ce soir. — Soyez tranquille, nous aurons belle et bonne vengeance — et si un an de prison el 3,ooo francs
d'amende ne sont pas assez, eh bien, nous lui donnerons encore un coup d'cpce.
Allons, allons, — seigneur Jules Romain, un peu de courage. — Quand on a fait avec Raphaël la transfiguration et tout seul les batailles de Constantin, on se moque de ce que dit un misérable comme M. Jacquot.
Eugène Jacquot, dit de Mirecourt, fut condamné le i6 avril 1845, non à un an de prison, mais à quinze jours et à l'insertion de la condamnation dans plusieurs journaux.
Maquet était heureux que le calomniateur fût puni, il était fier que sa collaboration eût été affirmée par Dumas lui-même devant le Comité de la Société des gens de lettres, mais il subsistait dans son esprit un nuage. Si Dumas lui avait rendu l'hommage qu'il souhaitait, il y manquait néanmoins une consécration. Il se disait, non sans raison : Puisque Dumas a fait ce joli geste, qu'atlend-il pour donner la véritable sanction à cette collaboration en déclarant que nos noms seraient désormais unis sur les couvertures des œuvres futures? Pourquoi
nVt-il pas laissé entrevoir celte conclusion qui découlait à la fois de cette aventure et de son g-énéreux aveu? Pourquoi ne Ta-t-il pas provoquée lui-même? Autant Maquet aurait été hardi pour rendre service à un ami, autant il était paralysé par sa timidité pour risquer une pareille démarche pour lui-même ; et il délégfua auprès de Dumas un ami commun, Jules Lacroix.
Comment l'ambassadeur fut-il reçu? Nous le savons par une lettre de 1867, écrite douze ans plus tard après cette entrevue et invoquée par Maquet dans son procès, lorsqu'il demanda alors le témoig-nage de Jules Lacroix.
Cher ami,
Vous invoquez mes souvenirs au sujet d'une démarche que vous me priâtes de faire auprès de notre ami Alexandre Dumas, en mars i845, peu de temps après la publication de la brochure Mirecourt. Je me rappelle, en efTet, très nettement que, fatigué d'une collaboration à huis-clos qui laissait votre nom obscur, vous demandiez à Dumas de signer désormais avec lui tous les ouvrages que vous feriez ensemble :
AUGUSTK MAQUET
Dumas me répondit que c'était chose impossible, vu ses traités avec les journaux, et que, dans votre intérêt pécuniaire à tous deux, il devait continuer de signer seul. Mais, en même temps, pour faire droit à vos justes susceptibilités, il offrit de lui-même, et le plus gracieusement du monde, de vous reconnaître, par écrit, en face du Comité des gens de lettres, pour son seul et unique collaborateur.
Cette déclaration, qui vous honorait tous les deux, Alexandre Dumas s'empressa de la faire ; mais, quelques jours après, il me dit, non sans un peu d'humeur : u Eh bien ! notre ami Maquet a fait ses affaires. Le voilà reconnu mon collaborateur. J'ai signé cette déclaration, Qu'arriverait-il pourtant si, Maquet venant à mourir, ses héritiers, en vertu de cette collaboration bien et dûment reconnue, voulaient partager avec moi la propriété de nos ouvrages ? »
J'avoue que cette objection me parut sérieuse. Le nom de Dumas était radieux, magique ; et, dans mon opinion, il valait commercialement beaucoup plus que le vôtre alors.
Je demandai donc à notre ami ce qu'il y avait à faire.
(( Eh bien ! me dit-il, cette part de propriété, je !a rachète à Maquet moyennant 200 francs par volume que je lui promets sur chaque édition de nos œuvres. »
C'est alurs, luuuciiei ami, que vous écrivîtes à Dumas une lettre par laquelle vous renonciez à la propriété des ouvrafjes déjà faits, vous déclarant indemnisé par ces conventions verbales.
Yoilà tout ce que je me rappelle de cette affaire. Depuis douze ans, j'ai pu oublier quelques détails, mais quant au fond et à l'ensemble des choses, je suis sûr que ma mémoire est fidèle.
A vous de cœur.