LE THEATRE HISTORIQUE
Nous avons évité, jusqu'à présent, de mêler des questions d'argent à des questions de collaboration littéraire. Pour la clarté du récit, nous devons y faire allusion.
Les conventions financières stipulées par Dumas — seul bénéfice de Maquet — n'avaient jamais été observées.
Les journaux, ayant traité avec Dumas, ne connaissaient que lui. Dumas signait seul, touchait seul. Nous n'apprenons rien de nouveau en disant que les sommes reçues étaient englouties à l'avance ; il en résultait que la part revenant à Maquet était destinée le plus souvent à
no HISTOIRE D UNE COLLABORATION
apaiser d'autres créanciers plus impatients. Avec le temps, la dette de Dumas vis-à-vis de Maquet s'accrut dans de larges proportions. Non seulement il n'envoyait que de petites sommes sur le produit des œuvres communes, mais il lui arrivait d'emprunter sur ce que Maquet avait en caisse ou sur ce qu'il toucherait demain, dans un mois, dans un an ; les preuves abondent dans la correspondance.
Nous nous condamnons à une discrétion volontaire pour ne pas altérer le caractère de notre récit; nous nous bornons à une simple indication, afin d'éclairer les conflits qui surgirent plus tard. Et nous citons, entre beaucoup d'autres, ce seul billet :
Cher ami,
Je vous dois, argent prêté, je crois, 2/10 francs en dehors de nos comptes. Avez-vous 260 francs à m'envoyer, je vous en devrai 5oo.
A vous,
^4 décembre i845.
Les comptes subsistaient et les prêts se multipliaient. Maquet s'exécute; il y avait d'autant plus de mérite qu'il avait peu d'espoir d'être remboursé. Dumas était toujours traqué par ses créanciers ; dans quelques périodes tragiques sur lesquelles il nous paraît inutile d'insister, Maquet avait dû porter secours à son ami.
Mais, comme nous l'avons dit, Maquet n'avait que sa plume pour vivre, et si peu intéressé qu'il fût, les sommes qu'il recevait d'une main pour les prêter ensuite de l'autre ne lui apportaient aucun secours. Il n'avait qu'une ressource, c'était de gagner de l'argent en travaillant seul ; il allait s'y décider, quand éclata un coup de théâtre qui arrive même dans la vie des auteurs dramatiques. Coup de théâtre, c'est le cas de le dire.
Dumas avait obtenu, en octobre i846, la concession du théâtre Moiit])ensier qui devait s'appeler le Théâtre Historique. 11 était chargé de « la direction morale et artistique ».
C'était pour Maquet sinon une occasion, du moins une espérance de recouvrer l'arriéré.
Alors intervint la convention du lo février 1848. Elle a élé pul)liée. Nous la résumons :
Cession par Maquet de son droit de copropriété sur les ouvrag-es faits avant le i^'" janvier i848, moyennant la somme de 1 45, 200 francs que Dumas s'eng-age à payer à Maquet dans le délai de onze années et en douze termes par année, chacun de 1,100 francs, payables de mois en mois.
Comme transports en garantie, Dumas cède une somme de 66,000 francs par année, qui lui sont dus par la direction du Théâtre Historique ; un droit de billets d'auteur, etc. ; enfin il était convenu que Dumas était obligé de fournir par an, au Théâtre Historique, trois grands ouvrages au moins, sig"nés de Dumas et Maquet seuls.
Une clause résolutoire indiquait que cette cession par Maquet de son droit de copropriété serait considérée comme nulle si Dumas ne remplissait pas ses engagements.
Nous verrons plus tard comment il les a remplis.
L'acte de i848 rétablissait la confiance de
HISTOIRE d'une COLLABORATION Il3
Maquet si fortement ébranlée. Pour la première fois, il avait un traité en règ-le et croyait que le Théâtre Historique lui offrait une garantie pour le recouvrement de sa créance, une créance assurément bien modeste, « si, comme l'a dit Maquet plus tard, l'on song-e aux sommes énormes touchées par Dumas et à la valeur immense de la propriété de 200 volumes, à lui cédée par ce traité ».
Les froissements qui menaçaient d'altérer la fraternité littéraire des deux amis s'effaçaient.
S'efFacèrent-ils complètement à ce moment? Je n'oserais l'affirmer. Pour Dumas, cela n'était pas douteux. Quand il avait sig-né un engagement pour s'acquitter d'une dette, il se croyait volontiers libéré. Une échéance retardée était pour lui une échéance payée.
N'avait-il pas une confiance absolue, et lég-itime d'ailleurs, dans son génie? N'avait-il pas une plume de laquelle il pouvait tirer beaucoup d'arg-ent? Il en serait quitte pour travailler jour et nuit. Il a dans son cerveau un gros capital intellectuel qu'il peut convertir en
I l4 HISTOIRE d'uNK COLLABORATION
rentes. Donc Dumas marche toujours dans son rêve étoile.
Maquel, plus rassuré, poursuit sa tâche presque seul — Dumas étant très absorbé par ses fonctions au Théâtre Historique — ; il s'occupe de la publication des romans en cours.
En 18/I9 paraissait, dans le Siècle, Le Vicomte de Bragelonne^ commencé en 1847. J'extrais de la correspondance de Dumas quelques billets :
Mon ami,
Il ne faut pas, je- crois, que Golbert voie le roi avant qu'il lui dénonce l'existence des quinze millions. Son entrée de fouine y perdrait. Je vais faire la confession de Mazarin. Je vais faire toute la scène de l'argent et je vais faire le testament.
II me faudrait une bonne biographie de Mazarin.
Et puis n'est-ce pas dans Brienne que toute cette histoire de testament est relatée?
II faut peindre l'inquiétude de Mazarin pendant les trois jours que le testament reste chez le roi.
Ne serait-ce pas bien que ce fût Fouquet qui lui dotmât le conseil de refuser pour laisser le roi sans ressource ? Il est vrai que le conseil ôterait de la
HISTOIRE d'une COLLABORATION Îl5
grandeur au refus, mais ce serait un bon moyen de dessiner Fouquet qui, jusqu'ici, est resté derrière le rideau.
Fouquet conseillerait de rendre — Anne d'Autriche de garder — Louis XIV avec son libre arbitre se déciderait pour lo parti le plus noble, — Cela sauverait tout.
Ce qu'il y a de plus clair, c'est qu'il faut que nous nous voyions pour jeter delà limpidité dans tout cela.
Mais je crois Mazarin avouant tous ses petits méfaits, toutes ses petites roueries les uns après les autres et ne parlant aucunement de ses vols — un bon type surtout quand le théatin aborderait la question d'argent. Comme il n'a pas de secrets pour Colbert, Colbert resterait dans la ruelle pendant la confession.
Croyez-vous bien dessiner le théatin et voulez-vous faire la scène? — Si vous ne la sentez pas, je la ferai.
Mais je la crois bonne et importante. Faite» du Balsamo, mon ami, et venez me rejoindre au théâtre sur les midi.
A vous,
Les (( Plaisirs de Porthos n sont quelque chose de merveilleux.
Il6 HISTOIRE d'une COLLABORATION
(( Tout cela est excellent. Vous inventez tous les jours quelque chose, et cette belle jeunesse contrastera ^ bien avec nos vieux. »
Cher ami,
Le feuilleton est arrivé trop tard, je voudrais voir celui de demain ; avez-vous décrit l'intérieur de la grotte, pour donner une idée du champ de bataille?
Pourquoi attendent-ils au lieu de fuir?
Mais ce qui est particulièrement intéressant, c'est la correspondance avec le Siècle, et je trouve une lettre bien curieuse de Matharel de Fiennes adressée à Maquet, au moment du procès de i858, dont nous parlerons plus loin. Mais cette lettre doit se placer ici, car elle fixe d'une façon définitive la nature et l'importance de la collaboration de Maquet.
22 janvier i858.
Mon cher M. Maquet,
Deux lignes pour vous dire que je viens de lire le compte rendu de votre procès et que mon témoignage peut rectifier une erreur.
HISTOIRE d'une collaboration II7
Eu 1849 — J® ^® P^^s pas préciser la claie — le Siècle publiait Le Vicomte de Bragelonne. Ferrée était absent et je le remplaçais.
On m'avertit à six heures du soir que le feuilleton qu'on était allé chercher à Saint-Germain, chez Alexandre Dumas, était perdu. 11 fallait au Siècle son feuilleton, le feuilleton est dans sa charte. Les deux auteurs m'étaient connus, l'un habitait à Saint- Germain, l'autre à Paris. J'allai trouver celui qui était le plus facile à joindre. Vous alliez vous mettre à table. Vous eûtes la bonté de laisser là votre dîner et vous vîntes vous installer dans le cabinet de la direction. Je vous vois encore à l'œuvre. Vous écriviez entre une tasse de bouillon et un verre de vin de Bordeaux que vous teniez de la munificence du Siècle. De sept heures à minuit, les feuillets se succédèrent, je les passais de quart d'heure en quart d'iieure aux compositeurs. A une heure du matin, le journal était tiré avec son Bragelonne.
Le lendemain, on m'apporta le feuilleton de Saint- Germain qui avait été retrouvé sur la route. Entre le texte Maquet et le texte Dumas il y avait une trentaine de mots qui n'étaient pas absolument les mêmes, sur 5oo lignes qui composaient le feuilleton.
Voilà la vérité. Faites de cette déclaration co que vous voudrez.
MATHAREL DE FIENNRS.
Il8 HISTOIRE d'une COLLABORATION
P. S. — Mes souvenirs pouvaient être taxés d'inexactitude. J'ai fait constater les faits par le gérant du journal, par le chef de la composition et par le correcteur.
Correcteur du Siècle en 1849, J® certifie avoir corrigé le feuilleton indiqué sur la copie de M. Maquet.
TALRICH.
Gérant responsaljle du journal le Siècle à cette époque, je certifie que les faits relatés ci-contre sont exacts.
23 Janvier 1808.